vendredi 29 juin 2012

Robert Sabatier et la science-fiction

L'écrivain Robert Sabatier, universellement connu pour Les Allumettes Suédoises, est mort le 28 juin 2012. Il fit parti de ceux qui répondirent aux questions d'Igor et Grichka Bogdanoff pour l'essai L'Effet science-fiction (1979). Voici quelques extraits d'une longue lettre adressée aux frères Bogdanoff en 1975:


Description de cette image, également commentée ci-après« Je me suis souvent aperçu qu’il existait chez bon nombre d’écrivains une méconnaissance totale de ce que l’on appelle la science-fiction. Il est vrai que l’enseignement littéraire traditionnel nous a mal préparés à ce genre, à ces genres. Le propos le plus souvent entendu est “ C’est infantile! ”. Celui qui le tient m’avoue ensuite qu’il a lu une fois un roman de science-fiction et qu’il l’a jugé mauvais. Ma réponse : “ Prenez au hasard des publications un roman dit “ littéraire ” et il y a au moins une chance sur deux pour qu’il vous rebute! ” Le même parlera à tout propos d’imagination, d’ouverture, de rêve, etc., sans s’apercevoir quelle source est à la portée de sa main. Je me suis demandé parfois si, en dehors d’une morale classique, d’une utopie bien écrite, nos compatriotes étaient réceptifs au genre. Si! On salue volontiers le fantastique dès lors qu’il ne dérange pas trop et s’inscrit dans une tradition.

« En ce qui me concerne, je suis acquis à la “ science- fiction ” depuis mes lectures de Guy L’Eclair, la bande dessinée de mon enfance. Je n’oublie pas que j’ai succède à Rosny aîné dans une société littéraire bien connue Tout a commencé chez moi par Verne et Wells et je leur dois mes premiers émerveillements, mais peut-être Pascal m’eût-il suggéré une même évasion. [...]

J'ai plus de goût pour Asimov, celui des trois Fondation, que pour certains space opera trop simplistes. Je m’attache à la fois à la politique ou à la sociologie-fiction et à l’émerveillement scientifique. [...]
Bien sûr, le genre comporte ses dangers. Comme toute littérature, et plus encore, il ne peut s’enliser là sous peine de mort. N’est-ce pas enthousiasmant et dynamique? De plus, en France, il existe un retard à combler par rapport aux pays anglo-saxons. Dans ma bibliothèque, dans celle de ma femme, on trouve des centaines de titres français et américains (Christiane lit tout ce qui paraît outre-Atlantique; elle ne lit d’ailleurs que de la science-fiction depuis quelques années et beaucoup de ses toiles en témoignent). Je lis Fiction et Galaxie depuis les premiers numéros. J’ai aimé la naissance de l’Histoire science-fiction moderne de Jacques Sadoul.
Bon, allez-vous dire, mais pourquoi aimer la science-fiction et ne pas en écrire? Eh bien! cela m’est arrivé et l’a permis de mesurer les difficultés du genre. Je crois pas avoir réussi. Mais cet amour de la science-fiction, cette admiration pour tant d’auteurs (du Rayon fantastique et de Présence du futur, en passant par les collections “ métallisées ”, les anthologies, les clubs, etc.) s'accompagne d’une exigence toujours renouvelée. [...]
« Vous le voyez, je ne désire pas mettre la science- fiction dans un ghetto, pas plus que la littérature d’ailleurs. Et beaucoup d’intérêt s’accompagne d’esprit critique. Sans renier mes émerveillements devant les bandes dessinées (ça continue...), je prends le genre comme sérieux et adulte (mais la bande dessinée est adulte), devant les récits d’évasion, je crois avant tout à la création d’un avenir imaginé. Ce n’est pas à des spécialistes comme vous que je rappellerai que toutes les nouveautés scientifiques ou sociales de notre temps, la fiction les a prévues. Souvent, pas toujours mais souvent, je lis demain dans les livres dits de science-fiction. Ma manière à moi de lire dans les astres. Réalité. Réalisme. Au fond, la science- fiction future nous dira peut-être ce qui fut avant-garde en notre temps. Mais son écriture a encore du retard par rapport à l’écriture de certains poètes ou anti-poètes; je pourrais les nommer, Deguy, Roche (les deux), Noël, Roubaud... Il y a là et en bien des ailleurs quelque nourriture. En retour, la spéculative fiction peut apporter son humus. Nourritures offertes et dégustées à la fois .. »

2 commentaires:

  1. Réponses
    1. Ce n'est pas si souvent qu'un auteur mainstream avoue son penchant pour la SF...

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