mercredi 11 juillet 2012

Octave Béliard, L'ombre sur le livre

Les amateurs d'anticipation ancienne connaissent bien le nom d'Octave Béliard. Il fut le premier a obtenir le prix Jules Verne avec La Petite fille de Michel Strogoff en 1927 et on lui doit Les Petits hommes de la pinède (1929) qui est un chef-d'oeuvre ainsi que des nouvelles de science fiction ou fantastiques (bibliographie sur BDFI). Il fut aussi (et surtout) docteur et dans l'article - dont le titre sonne comme celui d'un texte fantastique - qui suit il nous met en garde contre les dangers infectieux que représente le livre ! ce texte est à rapprocher de celui d'Albert Cim, Hygiène des liseurs (1901).




L'ombre sur le livre

La langue, enseignait Esope, est à, la fois ce qu’il y a de meilleur et ce qu’il y a de pire. La même chose pourrait assurément se dire du livre, qui n’est autre, à le bien comprendre, que de la langue en conserve, de la confiture de parole, si l’on préfère. Par conséquent, le bienfait du livre est immense et le mal qu’il peut répandre a une force de diffusion non moins immense.
On a toujours signalé les victimes du livre. Cela s’entend généralement, au moral, des personnes que leurs lectures ont égarées hors du chemin de la raison ou de la vertu. Mais, en qualité de médecin, j’ai en vue d’autres victimes du livre, celles qui le sont au physique ; celles à qui le livre matériel. le « bouquin », assez bien nommé parce qu’il est souvent aussi sale et malodorant qu’un bouc, apporte des maladies infectieuses.
Il n’est pas question de troubler les bibliophiles qui chassent l’introuvable exemplaire d’une édition précieuse. Outre que les livres qu’ils feuillettent dans les librairies spéciales et dans les boîtes des quais ont été purifiés par un très long sommeil sur des rayons oubliés, les chasseurs eux-mêmes, qui sont des adultes, doivent être considérés comme suffisamment immunisés et « mithridatisés » par la lente adaptation aux poisons de la vie. Au demeurant, ils consentent à courir quelques périls, insignifiants au regard des joies que leurs découvertes leur procurent.
Mais c’est à l’enfance qu’il faut songer ; à l’enfance qui est l’âge éminemment vulnérable, qui est guettée par les maladies transmissibles dont l’homme fait a épuisé les risques.
Le livre véhicule de la pensée, rien de mieux ; le livre véhicule des contagions, rien de pire. Aucune raison d’économie ne saurait prévaloir contre le soin élémentaire de donner à chaque écolier des livres neufs, et non des bouquins d’occasion passés de main en main. Il paraît pourtant que ce transfert de livres usagés, provenant la plupart du temps d’inconnus, est d’un usage courant !
Les mœurs ont de ces illogismes. Les hygiénistes interdisent à juste raison les baisers donnés aux enfants par des personnes étrangères à leur famille.
La maman qui conduit son fils à l’école lui fait d’excellentes recommandations pour qu’il n’échange pas, par méprise ou par jeu, sa casquette ou son béret avec le couvre- chef d’un petit camarade qui pourrait avoir la gourme ou des parasites. Et pourtant ces contacts, directs ou par l’intermédiaire d’objets, sont rares, accidentels et fugitifs.

UN DANGER POUR LES PETITS

Nous avons tous été écoliers et nous avons tous jeté les yeux sur des écoliers apprenant leurs leçons, faisant leurs devoirs, ou profitant de l’inattention du surveillant pour bavarder et bayer aux corneilles. Considérez celui-ci qui s’abrite derrière un traité d’arithmétique pour étouffer un bâillement, un éternuement, une quinte de toux, une confidence coupée de rires que le voisin doit seul entendre. Considérez cet autre qui cherche laborieusement dans le dictionnaire la signification d’un mot rare ou l’aoriste d’un verbe irrégulier ; vous le voyez délicatement mouiller son pouce de salive pour tourner les pages rétives.... Cela fait à la longue une tache légère au coin des feuillets, une ombre sur le livre ; et le dictionnaire passant de main en main, de doigt mouillé en doigt mouillé, se charge d’empreintes superposées qui donneraient de l’embarras à M. Bertillon lui-même.
L’élève qui a éternué dans son livre déclarera peut-être une rougeole dans une dizaine de jours et, dans ce cas, il est déjà contagieux ; l’élève qui a toussé montrera peut-être une coqueluche dans deux semaines, et il est dangereux déjà.
Je ne voudrais pas noircir le tableau ; il y a heureusement des bactéries qui, déposées sur le papier, n’y vivent pas longtemps et sont rapidement détruites. Mais il y en a aussi qui, desséchées comme des poussières mortes, se remettent pourtant à vivre, bien des mois après, à la faveur d’un peu d’humidité. Le dernier pouce mouillé qu’on traîne sur la cornière des pages et qu’on reporte ensuite à la bouche a ramassé tout cela.... Il serait catastrophique, songeons-y, que l'enfant sans défiance prit ainsi la tuberculose ou la fièvre typhoïde.
De la longévité des microbes desséchés, on a des exemples stupéfiants. Et l’on connaît des épidémies de scarlatine qui durent leur origine à de petits lambeaux épidermiques tombés de la peau des scarlatineux convalescents et conservés dans les bouquins.
Pour comble d’infortune, les livres les plus dangereux sont, bien entendu, les meilleurs, les plus indiqués dans les programmes d’instruction, parce qu’ils sont les plus étudiés et les plus lus. On risque tout autant de s’intoxiquer avec un Traité de botanique qu’avec des champignons qu’on ne connaît pas et qu’il apprend à connaître, avec un recueil de problèmes sur les racines carrées, qu’avec des racines de ciguë et d’aconit. Le doux Virgile lui-même peut cacher du venin sous les feuilles de l'Enéide, comme l’herbe la plus inoffensive cache un serpent, latet anguis in herba. Et le studieux lycéen, en apprenant par cœur dans son « Théâtre classique » le cinquième acte de Britannicus, risque d’y trouver un poison que Néron n’y fit point verser.
Tout cela, parce que ses parents, qui veillent à ce qu’il se serve d’une brossé à dents strictement personnelle, n’ont pas été suffisamment prévenus que le livre usagé équivaut à peu près, sous le rapport de la propreté, à la brosse de tout le monde.

SÉCURITÉ TROMPEUSE

Encore est-il facile de laver un objet usuel, de le désinfecter, de le faire bouillir. Le livre, lui, est pratiquement réfractaire à la stérilisation, et un passage à l’étuve ne peut être qu’un de ces simulacres de désinfection dont une hygiène de façade se contente et qui nous procurent un fallacieux sentiment de sécurité.
On ne saurait envisager l’exposition à la chaleur humide, héroïque tueuse de microbes à la vérité, mais aussi fort ennemie du papier, et d’où le livre sortirait peut-être parfaitement stérile, mais radicalement inutilisable. Force est donc d’employer l'étuve sèche... qui tue les microbes sur la couverture et sur la tranche du bouquin, mais est bien loin de détruire tous ceux qui pullulent entre les feuillets. A moins que l’on ait la patience de remettre au four le livre ouvert, autant de fois qu’il est nécessaire pour chauffer également toutes les pages. Mais, par ce procédé, combien faudrait-il de temps pour étuver un dictionnaire, et quel serait le prix de cette ahurissante opération ? Le livre tout neuf est à coup sûr meilleur marché.
Personnellement, si j’avais dû utiliser pour mes études des livres déjà feuilletés, par des mains d’étrangers et d’inconnus, j’ai l’impression que j’aurais eu pour eux du dégoût et de l'hostilité. Je ne me flatte pas de n’avoir manipulé que des livres neufs : deux frères m’avaient précédé sur le chemin du baccalauréat et leur bibliothèque devint naturellement la mienne. Mais les programmes n’étant point immuables, chaque année j’avais pourtant la joie de recevoir un petit tas d’ouvrages vierges de tout contact profane, qui sentaient encore la colle et l’encre d’imprimerie. Aucun parfum ne me plaisait mieux que ces discutables odeurs-là, aucune occupation ne me semblait aussi divertissante que de couper les pages de ceux de ces livres qui étaient brochés et d’y lire des passages pris au vol comme si, par une incursion furtive, je préparais mes futures découvertes.
Il me faut avouer que mes parents, qui n’avaient que trop de prétextes à être économes, ne partageaient point entièrement ma joie et eussent bien préféré que mes maîtres montrassent plus d’esprit de suite dans le choix des livres classiques. Mais ils étaient des gens soucieux de propreté, qui ne m’eussent pas mis entre les mains du papier sali et de provenance suspecte, pensant fort justement que les livres neufs coûtent moins que les médicaments et les nuits anxieuses.

Dr OCTAVE BÉLIARD
Texte paru dans Lecture pour tous n°  d'octobre 1933

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