dimanche 12 août 2012

Les dimanches de l'abbé Bethléem 6 : octobre 1908

Les chroniques du mois d'octobre 1908 de la revue Romans-Revue (voir la présentation) sont nombreuses pour le domaine qui nous intéresse. Au menu de ce sixième dimanche de l'Abbée Bethléem : La Momie verte de Fergus Hume, Le Docteur Lerne, sous dieu de Maurice Renard, un avion extrapolé et la suite de la polémique sur Le Maître de la Terre de R-H Benson 


Commençons par un récit « abracadabrant » que le chroniqueur Léon Jules a lu dans Le Journal (quotidien fortement critiqué par ailleurs dans les pages de Romans-Revue):

La Momie verte, par Fergus Hume, est une histoire abracadabrante qui n'a pu être imaginée que dans la brumeuse Angleterre. Les caractères sont campés à la manière anglaise : d'un côté les bons qui sont persécutés d'abord et finalement triomphent, d'autre côté les méchants qui sont d'épouvantables coquins, et antipathiques à souhait et dont on voit avec plaisir le châtiment exemplaire. C'est un peu enfantin comme conception d'art, mais tout est bien, dit-on, qui finit bien. All right ! Tout de même, on aimerait voir quelque chose de plus vivant, de plus réaliste.
La Momie verte a été rééditée dans la collection La Clef (éditions Rouff, 1938)

Le Docteur Lerne, sous dieu de Maurice Renard est classé dans les « romans dangereux ou réservés aux très grandes personnes » :


Si le roman de Maurice Renard n'est pas remarquable par le style, toujours un peu décadent, et tourmenté dans sa banalité, ni par l'étude psychologique des âmes et la vérité des caractères, il l'est du moins par l'originalité.Un jeune homme va chez son oncle, étonnant docteur retiré en Belgique. C'est Lerne, celui qui révolutionne la science et l'humanité. Par des greffes habiles, il animalise les plantes ; par des substitutions prodigieuses, il remplace un cerveau d'homme par un cerveau de taureau ou de chien, sans enlever la vie à aucun de ces êtres.On s'étonne de voir le jeune neveu s'oublier en une compagnie aussi dangereuse. Car, parce qu'il s'est épris d'une jeune fille que Lerne tient en captivité. Le voilà opéré à son tour de l'opération circéenne, et voici son âme insufflée en le corps d'un taureau bestial et lubrique. Et voilà de quoi débrider une imagination d'un sensualisme inouï. Tout finit bien pourtant. On devine que le jeune homme sera délivré de sa dépouille animale, et jeté dans les bras de la jeune fille par le docteur Lerne repentant.

Des hypothèses scientifiques se cachent sous ce roman qui rappelle les plus fantastiques de H. G. Wells à qui il est dédié. Mais c'est encore là le fait d'une imagination exaltée, hypertrophiée jusqu'à l'extrême, jusqu'à l'extravagance, l'horrible et le monstrueux.A côté des débauches de l'imagination, voici celles du sentiment, ou, si l'on veut, de la sensualité.
Dans la catégorie « romans pour grandes personnes », on pourra lire la critique de Un Aviateur de Valentin Mandelstamm (un avion extrapolé ; le texte a été publié chez Fasquelle en 1908 puis repris dans Idéal Bibliothèque des éditions Pierre Lafitte en 1911):

Un aviateur, Gilles Lebrisard, qui dès sa jeunesse s'était passionné pour la navigation aérienne, aime en silence la femme d'un constructeur d'automobile et aéronefs, Morisset, que subventionne un Yankee du type traditionnel, l'étrange et flegmatique et milliardaire Jerry Smith.Mais voici que Smith, dans un rapt à l'automobile, enlève la femme de Morisset, la délicieuse Nicole, et l'emporte dans une île déserte et fortifiée de l'Atlantique. C'est assez pour que Gilles s'embarque pour ce pays lointain où il arrive nuitamment, monte un aéronef perfectionné de son invention et qui fait merveille. Il descend dans l'Ile et réemporte avec lui l'épouse captive. Hélas ! Smith l'a découvert et fait tirer le canon. L'aéronef brisé tombe à la mer : Nicole a été tuée par un éclat d'obus, Gilles fou de douleur s'est jeté sur les rochers qui bordent l'île.Histoire fantastique, sans grande psychologie et qui n'a même pas toujours le mérite d'un style original. Elle ne gagne pas à être suivie d'une autre nouvelle, Militza de Karèlie, une histoire de passion brutale et sauvage de l'Orient, transportée en plein décor moderne de Paris.
Le Carnet de Romans-Revue revient sur Le Maître de la Terre de R-H Benson déjà chroniqué dans le numéro de septembre 1908 en reproduisant une critique du Journal de Bruxelles:

Il faut lire ce roman pour goûter la beauté et la grandeur de certains chapitres comme la belle ordonnance de l'ensemble et l'intérêt croissant du récit.Mais il est un point de vue auquel nous avons de sérieuses critiques à faire, dit le Journal de Bruxelles, auquel nous empruntons cet article. L'auteur, catholique convaincu, a voulu écrire une épopée catholique. Il peint la lutte de l'Eglise contre l'Antéchrist, chef de la franc maçonnerie et de la religion humanitaire qu'elle a enfantée. Et, sans trop se soucier de la manière dont l'auteur a réalisé son intention, enthousiasmés par celle-ci nombre de catholiques font à l'ouvrage de Robert-Hugh Benson un succès bruyant.Le succès est parfaitement justifié par le mérite littérairedu roman. Mais s'il s'agit de sa valeur religieuse, je crains que l'auteur n'obtienne pas l'effet qu'il a souhaité.Très involontairement, il a fait, à mon avis, une apologie fort dangereuse de l'humanitarisme, tandis qu'il a peint la papauté restaurée dans la ville de Rome sous des couleurs peu propres à inspirer la sympathie.Quoi, ses francs-maçons humanitaires et socialistes ont réussi à transformer pacifiquement le monde; ils font régner partout l'ordre et la fraternité ; ils ont diminué dans des proportions inespérées les souffrances du genre humain ; ils ont établi la paix entre les nations et aboli à jamais la guerre, ils ont réussi dans cette entreprise surhumaine, où, l'auteur ne craint pas de le dire, le christianisme a échoué, et l'Eglise, parce que tout cela s'est fait sans elle et contre elle, ne cherche qu'à réintroduire la guerre là où l'humanitarisme a instauré la paix, à détruire l'oeuvre de bienfaisance et de philanthropie, à maudire tous les progrès matériels accomplis par les savants et les directeurs politiques du monde laïque ! De quel droit l'auteur fait-il cette peinture audacieuse, et, à mon sens, impie ? Je crois comprendre sa pensée, — c'est la pensée d'un ascète : le christianisme n'a pas été institué pour améliorer le monde, mais pour le combattre,car il n'a pour objet que de produire des vertus surnaturelles.Cette idée, qui s'apparente de très près au jansénisme, je la crois fausse et condamnable. Je crois fermement que le christianisme, outre ses vertus surnaturelles, exerce un effet bienfaisant sur la vie surnaturelle ; il prépare les hommes à la vie future, mais il améliore la vie terrestre et il n'y a rien en lui qui le doive mettre en opposition avec les progrès matériels. Proclamer le contraire, comme font les papes de M Benson, c'est mettre délibérément et criminellement la guerre entre Dieu et le monde. Et voyez quels sont les résultats de cette belle conception! M. Benson les a clairement aperçus. L'Eglise est destinée à être vaincue par le monde dans ce combat ; si bien qu'il ne reste à Dieu, pour donner la victoire « au Christ », qu'à détruire miraculeusement la planète au moment où l'humanitarisme de l'Antéchrist triomphe sur toute la terre.C'est une conception d'autant plus fâcheuse qu'elle est de nature,— M. Benson l'a parfaitement prévu, — à provoquer dans les rangs des chrétiens d'innombrables désertions. Et ce serait là la volonté de la Providence ?Elle aurait organisé le monde de l'humanité de manière à assurer infailliblement le succès de l'humanitarisme matérialiste, — succès d'autant plus légitime qu'il réussirait à établir le règne de la paix et du bien-être, tâche dans laquelle le christianisme aurait échoué ; — et il ne resterait à celui-ci, pour obtenir la victoire, que l'espoir en un cataclysme destructeur! Mais cette doctrine est inhumaine et affreuse ! Elle peut plaire à quelques fanatiques, mais notre conscience la repousse de toutes ses forces. Et nous n'hésitons pas à déclarer que « le Maître de la Terre », s'il est-accueilli sans réserve par le monde catholique, fera à l'Eglise beaucoup de mal. C'est, au point de vue religieux, un livre dangereux, un mauvais livre dans toute la force du terme, — beaucoup plus mauvais et plus dangereux que beaucoup de romans qui ont été inscrits par le Saint-Office au catalogue de « l'Index ». J'en suis fâché pour la religion de M. Benson, mais son très beau et très noble roman, fait pour séduire quelques chrétiens et pour en perdre beaucoupd'autres, paraît bien lui avoir été sournoisement dictépar l'esprit même de l'Antéchrist ! . ZADIG

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