mercredi 12 septembre 2012

Louis Figuier, La Femme avant le déluge (feuilleton, épisode 4)

Nous voici plongés pour la quatrième semaine consécutive dans la comédie de Louis Figuier La Femme avant le déluge.
ArchéoSF a présenté le texte et reproduit l'avertissement de l'auteur (épisode 1) puis proposé les trois premières scènes (épisode 2 et épisode 3). Christiana et Diane sont des amoureuses malheureuses mais peu à peu un espoir naît grâce à la ruse de Diane...

LA FEMME AVANT LE DELUGE

Scène III (fin - lire le début)

RAMPONEAU, seul.
Diane a raison, c'est un amoureux, mais ce ne sera jamais un mari... Elle aura fait pour rien, ses dix-huit cents lieues... (Il regarde sa montre) Bigre ! et .mes défenses d'éléphants que j'oubliais !... Si je ne veux pas me laisser enlever mon ivoire par les acheteurs russes, il faut me rendre bien vite à l'auberge du Renard bleu, où sont déjà arrivés les pêcheurs du pays, avec leurs sacs pleins d'ivoire, et les marchands russes, avec leurs sacoches pleines d'argent.
Il sort par la gauche

SCÈNE IV

DIANE, CHRISTIANA, entrent par la droite.

CHRISTIANA.
Vous croyez donc, Madame, que sir Evans viendra dîner avec nous ?

DIANE.
Sans doute. Pourquoi manquerait-il aujourd'hui au repas qui nous réunit chaque jour? N'a-t-il pas, comme nous, accepté ta cordiale hospitalité? N'est-il pas heureux de retrouver dans ta chaumière, un peu de ce confortable qui lui rappelle sa patrie ?

CHRISTIANA, joyeusement.
Ainsi, vous pensez que sir Evans est heureux ici?

DIANE.
Autant que sir Evans puisse être heureux quelque part.

CHRISTIANA.
Hélas c'est vrai il est toujours triste, pensif, rêveur... Il regarde sans voir... Ainsi, moi, qui me trouve avec lui, chaque jour, depuis son arrivée, eh bien il m'a à peine regardée. (Soupirant.) Je crois qu'il ne me connaît pas.

DIANE, riant
C'est bien possible. Pourquoi aussi n'es-tu pas un mastodonte, ou une coquille pétrifiée ?

CHRISTIANA.
Alors, si j'étais un mastodonte ?.

DIANE.
Il ferait attention à toi, je t'en réponds. Il n'a d'yeux que pour les fossiles. Si tu étais née avant le déluge, sir Evans raffolerait de toi. (Mouvement de Christiana,) Oui, ma chère Christiana, une momie âgée de dix mille ans pourrait seule se flatter d être adorée de ce forcené géologue... Mais puisque tu ne comptes que dix-huit printemps; puisque tu es vivante et jolie, tu n'as aucun droit fixer ses regards... Il faut en faire ton deuil, mon enfant, sir Evans ne t'aimera jamais... ce qui est fâcheux, car tu l'aimes.

CHRISTIANA, avec émotion.
Ne dites pas cela. Madame. Moi ! la fille d'un simple pêcheur! moi, la pauvre orpheline sans fortune, j'oserais aimer un riche et noble gentleman? Le ciel me préservera d'un tel amour!... Je ne dois pas, je ne veux pas aimer sir Evans!... Ah je vous en supplie, dites-moi que je ne l'aime pas!

DIANE, elle lui prend la main doucement.
Et pourquoi vas-tu, chaque jour, sur le chemin des Mes d'ivoire, attendre ce jeune homme? Pourquoi tressailles-tu lorsqu'il court un danger? Pourquoi te voit-on rougir lorsqu'il arrive, et pâlir lorsqu'il nous quitte? (Elle met la main sur le cœur de Christiana.) Pourquoi ton cœur bat-il plus vite, lorsque tu penses à lui ?

CHRISTIANA, confuse.
Je... je ne sais pas, Madame.

DIANE.
Je le sais, moi... Ce sentiment que tu ignores, Christiana, ce trouble qui, malgré toi, s'empare de ton âme, cette joie qui fait rayonner ton front, dès que sir Evans apparaît, et !a mélancolie qui l'obscurcit, dès qu'il n'est plus là; ta douleur de passer inaperçue dans sa vie ; ton émotion, en entendant prononcer son nom ton bonheur de regarder son image en toi même; tout cela, mon enfant, c'est de l'amour... Un amour chaste et pur, que tu n'as point à cacher, qui ne sera peut-être jamais partagé, mais dont la flamme, douce et tranquille, illuminera le reste de ta vie... Moi aussi, d'ailleurs, chère Christiana, j'aime et ne suis pas aimée.

CHRISTIANA.
Que voulez-vous dire, Madame?

DIANE.
Tu déplores l'indifférence de sir Evans moi, je m'inquiète des sentiments de Ludovic Que la souffrance de nos deux coeurs soit un lien entre nous. (Elle lui tend la main.) Donnons-nous la main, ma chère car ni toi ni moi, n'épouserons jamais celui que nous aimons... (Changeant de ton.) Sur ce, mon oncle doit avoir terminé son marché, et il ne me pardonnerait jamais de n'avoir pas assisté a la livraison de son ivoire. Je vais le rejoindre a l'auberge du Renard bleu, où tous les marchands sont réunis.. (Elle se dirige vers la gauche.) (Se retournant.) Trop !... ou pas assez!... voilà les hommes !

Elle sort par la gauche.

A suivre!

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