jeudi 19 septembre 2013

Abbé Lucien Vigneron, La Chine en 1990 ( 1894 )

Dans ce court chapitre extrait de Sem, Cham et Japhet : voyage dans trois parties du monde (éditions Mame, 1894), l'abbé Vigneron imagine la Chine en 1990 (soit un siècle après). On y trouve le progrès technique, l'occidentalisation de la Chine et bien sûr la conversion des Célestes...

L'avenir en Chine

Nous sommes en 1990 à Tchong-Kin, dans l'État du Se Tchouan. Le tao-lay, ou inspecteur des préfets, donne une fête à l'occasion de la réception de l'escadre française qui est venue mouiller dans les eaux du Fleuve Bleu, en face de la ville, — car il n'y a plus de rapides, on les a fait sauter avec la dynamite. — Sur terre et sur l'eau c'est une animation extraordinaire. Les drapeaux jaunes et tricolores flottent joyeusement au vent; le canon tonne à bord des frégates chinoises pour répondre au salut des Français. Dans les rues, tirées au cordeau, et sur les larges boulevards une foule joyeuse se presse. La gare centrale des chemins de fer de Tchen-Tou, la capitale de l'État, vomit des flots de voyageurs endimanchés. Chose curieuse, les femmes n'ont plus de petits pieds; ce stupide usage est aboli depuis que la dynastie tartare a vécu; les femmes chinoises maintenant dansent comme en Occident, comme partout. Nos officiers, ce soir au bal de l'hôtel du Gouvernement, n'auront que l'embarras du choix parmi les beautés de Tchong-Kin, et elles ne seront pas les seules à accourir à la fête, dans leurs plus beaux atours ; les dames annamites et thibétaines forment une nombreuse colonie ici; le Tonkin n'est plus qu'à une journée de chemin; la vole ferrée a détruit tous les obstacles.
Avançons. D'élégantes victorias traînées par de bons chevaux ont remplacé les palanquins d'antan ; au- dessus de nos têtes un réseau de fils électriques; à côté de nous des tramways nombreux qui circulent dans toutes les directions; ici une école normale secondaire pour jeunes filles ; là un groupe scolaire; plus loin, le splendide Nouveau-Théâtre, et dans la rue voisine l'Opéra. Où sont les virtuoses qui nous écorchaient les oreilles il y a cent ans? A travers des avenues bordées d'hôtels particuliers construits en pierre de taille, mais clans le goût du pays, nous arrivons à une place où des caractères gigantesques qui ornent les balcons des vérandas nous annoncent les offices des grandes agences et de la fameuse Gazette de l'Ouest, organe des intérêts industriels de la province. Tchong-Kin est célèbre par ses manufactures de soieries et ses usines d'où sort le plus beau cuivre du monde entier. Les magasins de ses boulevards, surtout le soir, éclairés à la lumière électrique, sont des merveilles.
Un régiment de Célestes, vêtus de vareuses jaunes et parfaitement équipés, armés du nouveau fusil à tir rapide, se rend à la grande cathédrale, dont le gros bourdon résonne là-bas dominant tous ces bruits joyeux. Tchong-Kin est presque tout entier converti au catholicisme; ses pagodes sont devenues de magnifiques églises. L'évêque de la ville va chanter un Te Deum solennel pour remercier Dieu de l'arrivée des Français, de vieux alliés depuis cinquante ans.

Abbé Lucien Vigneron, Sem, Cham et Japhet : voyage dans trois parties du monde
Editions A. Mame et fils, 1894, p. 178-179.


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