mercredi 28 janvier 2015

A propos de deux livres d'anticipation allemands de 1895

L'anticipation ancienne n'est pas l’apanage du domaine francophone. En 1895, la revue La Bibliothèque universelle s'intéresse à deux parutions récentes en allemand. les thèmes sont bien proches de ce qui existe au Royaume-Uni comme en France. Et l'on mesure les différences entre les deux textes présentés tant en terme d'idéologie (sous-ajacente ou non) que de traitement du thème de l'avenir.

Chronique allemande

Depuis que le fantastique ouvrage de Bellamy Coup d'œil sur l'an deux mille, a fait le tour du monde, les livres dévoilant l'avenir de l'humanité sont à la mode. Il en a paru récemment deux en Allemagne Aria, de M. Henne am Rhyn, déjà connu par ses travaux sur l'histoire de la civilisation, et Enlevé dans l'avenir, une nouvelle tentative de M. Th. Hertzka pour présenter, sous forme de roman, le tableau du Freiland, l'organisation sociale qu'il préconise.
Le premier de ces romans trace l'histoire de plusieurs générations d'une même famille à travers le vingtième siècle. Le développement politique et social de l'époque sert de toile de fond à cette idylle. L'Aria diffère de tant d'autres prophéties en ce qu'elle ne nous raconte pas le triomphe des idées socialistes. Là où ce mouvement a obtenu des succès éphémères, il a été écrasé par la force des armes. En Allemagne, on lui a sagement coupé l'herbe sous les pieds grâce à une refonte du système électoral, basée sur les groupements et syndicats professionnels. Cette organisation a aplani les voies à toutes les réformes désirables, qui se sont accomplies alors pacifiquement. Le « parti allemand du sauvetage, » auquel on a dû cette heureuse évolution, fonde également une grande association pour faire aboutir l'empire arien, qui doit réunir « tous les peuples dont la civilisation est issue de la fusion de l'antiquité classique avec le christianisme primitif. » La mission de ces peuples est évidemment de faire aboutir dans le monde entier les réformes religieuses, sociales et politiques. Cette grande pensée se réalisa enfin à Noël 1916, à la suite du congrès de Stuttgart. Tous les états de l'Europe se fédérèrent. A Vienne, devenue capitale du monde occidental, le « sénat européen » siège tous les trois ans. Après une crise intérieure assez intense, le catholicisme accepte une réforme profonde, tandis que le protestantisme se constitue en une « église libre » sur une base unitaire. Ainsi pacifié et rajeuni, l'Occident peut se vouer à sa grande tâche, l'expulsion des Turcs hors d'Europe et la civilisation de l'Orient. En 1941, la croix du Christ remplace enfin le croissant sur les hautes tours de Sainte-Sophie. Un congrès se réunit à Constantinople « sous la présidence de l'ambassadeur allemand, M. de Bennigsen II, » pour régler les questions territoriales ouvertes par la chute de l'empire ottoman.
Mais tout danger n'est pas écarté. La magnifique floraison que la paix universelle procure au monde est encore menacée par plusieurs périls. D'abord, la mauvaise semence jetée au dix-neuvième siècle dans les esprits par le philosophe Nietzsche a poussé avec abondance dans les pays de race latine. Un « superhomme, » d'origine arabe, César Borgia, s'est emparé de l'Italie et l'a courbée sous son joug. Son règne n'est heureusement pas de longue durée. Des courants réactionnaires qui ont surgi en France et en Allemagne peuvent être surmontés, si bien qu'au moment où se ferme le livre, en 1994, l'avenir est sans nuages.
Une foule de détails vaudraient d'être relevés dans cette rapide esquisse du siècle prochain. Ainsi nous apprenons qu'en 1916, après une effroyable panique dans une arène, les courses de taureaux ont été abolies en Espagne. Au concile de Milan (1926) le pape libéral Clément XV se réconcilie avec le roi d'Italie, met les jésuites hors d'état de nuire, efface les dogmes de l'infaillibilité et de l'immaculée conception, et lance un bref pour protéger les petits oiseaux d'Italie contre ceux qui les mettent en brochette pour les manger à la polenta. En Allemagne, la civilisation et les arts ont fait des progrès admirables. Au Stadttheater de Leipzig les voyageurs peuvent applaudir un drame gigantesque en sept actes, de Dankmar Wuchty, intitulé La grandeur et la chute du prince Bismarck, à moins qu'ils ne préfèrent contempler une féerie d'une fantaisie idéale et débordante la Paix éternelle, d'Orfried Eginhard. Munich « n'est plus la métropole de la bière, mais elle est, plus et mieux encore qu'aux jours troublés du dix-neuvième siècle, la métropole des arts. » On admire dans les jardins publics de la capitale bavaroise, où se donnent de superbes concerts, la sobriété de ses habitants, qui boivent de préférence du lait et de la limonade et ont recouvré la sveltesse originelle.
Ce mélange de grandes choses et de détails qui veulent être plaisants choque un peu le goût et enlève au livre quelque chose de la portée à laquelle il prétend sans doute. L'auteur manque de l'envolée et de la fantaisie nécessaires pour s'élever aux sommets qu'il s'est proposés. Il a décidément le souffle un peu court.
Ce n'est pas ce qu'on reprochera à M. Hertzka. L'échec de l'expédition qu'il a organisée dans le centre de l'Afrique pour y mettre en pratique son système de Freiland n'a point abattu sa foi. En 2093, en effet, c'est la date où est transporté le héros de son roman, la terre entière est devenue Freiland. Elle est peuplée de trois milliards et demi d'hommes libres, riches et heureux. L'humanité a repris son domicile naturel: les zones tropicales et subtropicales. Les pays du nord de l'Europe servent seulement aux séjours d'été, et le canal des deux mers, aux yachts, qui viennent y chercher la fraicheur. Paris n'est plus guère le séjour que de quelques pâtres. La Sicile, – toute la Sicile, – est devenue la capitale du monde. Elle compte cinquante-six millions d'habitants, trente-cinq universités, trois mille six cents écoles secondaires, neuf mille institutions scientifiques variées, deux mille théâtres, etc. L'Afrique centrale est l'inépuisable grenier de l'humanité et produit des céréales en suffisance pour toute la planète. Grâce aux progrès merveilleux des sciences, l'homme est arrivé à asservir presque toutes les forces de la nature. Les travaux désagréables ou déplaisants sont expédiés par des machines, comme dans l'Icarie de Cabet. Grâce à l'assainissement bien compris de la surface terrestre, on a supprimé la plupart des maladies qui décimaient jadis l'humanité. On use du magnétisme terrestre pour produire une lumière artificielle devant laquelle nos lampes électriques perfectionnées paraissent de fumeux quinquets. Et le même magnétisme terrestre sert à l'homme pour combattre et vaincre l'attraction de la terre et les lois de la pesanteur. On porte des habits ailés qui permettent de se mouvoir dans les airs avec une rapidité vertigineuse. Les « gâodromes » transportent par un procédé analogue des foules entières et d'innombrables tonnes de marchandises ainsi, le héros du livre en use pour se rendre en un après-midi de Paris à Syracuse en passant au-dessus de la Riviera et de Naples. M. Hertzka va sur les brisées de Jules Verne, car il fait partir neuf gâodromes pour la lune; ils y arrivent, mais, au moment où le livre se ferme, ils n'ont pu encore revenir, probablement à cause de l'influence en sens opposé du magnétisme lunaire. Les passagers font à notre planète des signaux optiques. Aux dernières nouvelles une seconde expédition, de vingt gâodromes, s'organise; on ne doute pas qu'elle n'ait un plein succès et ne puisse, cette fois, vaincre le magnétisme impertinent de l'astre des nuits.
Tout cela est gaiement raconté et amusera fort nos arrière-neveux si jamais, aux dates indiquées, le livre de M. Hertzka tombe sous leurs yeux. Mais sauront-ils nous lire encore ? Et notre papier de pâte de bois durera-t-il jusqu'à eux ? Les chimistes en doutent, et je n'en sais rien.


« Chronique allemande », in Bibliothèque universelle, 1895.

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