mercredi 7 janvier 2015

Renée Dunan, Triple caresse (1922) : extrait

Renée Dunan est une personnalité qui fascine. Ecrivain, journaliste, critique,... ses talents sont multiples et ses positions souvent provocantes.
L'infatigable Fabrice Mundzik après avoir lancé un blog consacré à JH Rosny nous propose depuis le début 2015 un nouveau blog sur Renée Dunan. Articles d'époque, bibliographie, actualité de Renée Dunan sont au programme.
ArchéoSF profite de ce moment "Dunanien" pour reproduire un extrait de Triple caresse publié en 1922 dans L'Homme libre. Il y est question de révolution future et d'armes secrètes... Serait-ce le Grand Soir? Le site consacré à Renée Dunan présente longuement La Triple caresse.



La Triple caresse

La Triple caresse (Albert Michel, éd.-) de Mme Dunan, contrairement à ce qu'on pourrait penser, est l'histoire d'un homme, vaincu par les mille mesquineries de la vie provinciale, qui vient à Paris, s'y débat, sombre parfois, participe à-une révolution, y devient à la fois hors la loi par le pouvoir établi et par le pouvoir révolutionnaire, accède enfin dans l'ironie fatale de choses humaines au premier rang de l'Etat. Les trois caresses sont : l'amour, la puissance; l'argent. Voici un extrait du livre où l'auteur décrit une révolution :

Paris était fébrile durant ces événements. Les trois cent mille soldats qui avaient été amenés à proximité de la capitale durent être envoyés dans les villes révoltées. L'on donna ordre de faire revenir d'Algérie cent mille hommes, dont des mouvements séparatistes antérieurs avaient nécessité l'envoi.
C'est alors qu'eut lieu un étrange événement : le président du Conseil des Ministres d'Italie, Grealli, prononça un grand discours où il disait :. « L'heure est enfin venue de libérer nos frères tunisiens. L'heure est proche où l'oeuvre de l'Unité Italienne doit s'accomplir. Vive Bizerte italienne ! Notre primauté méditerranéenne s'affirmera bientôt. La Rive d'Azur est une annexe de notre immortelle Gênes. »
Lorsque cette sortie fut affichée à Paris, on crut que le peuple oublierait dans la menace-étrangère ses dissensions et ses colères. C'est alors que le gouvernement de la République connut qu'il avait irrémédiablement séparé la nation de ses maîtres. Le discours de Grealli passa au milieu des soucis quotidiens comme un événement sans. importance et l'idée d'une mobilisation qui hantait le Président de la République dut être abandonnée.
Il y eut dès lors, des collisions à Lille et à Saint-Etienne et encore des exécutions à Lyon. Les gouvernements étrangers envoyèrent chacun deux mille soldats pour la garde des ambassades.
Cette fois, Paris prit' la tête du mouvement de révolte. Les rancunes les plus lointaines, les colères de la Commune, des irritations accumulées durant tant de premiers mai où les dragons avaient chargé la foule, tant de vieux levains fermentèrent. On vit des gens, jusque- là inoffensifs, se livrer à des manifestations violentes. Chaque nuit, il y eut plusieurs agents de police assassinés et tous les grands magasins fermèrent.
L'état de siège fut décrété. Durant une orageuse réunion du Conseil des Ministres, le Président de la République avait dit que s'il le fallait il exécuterait un million d'hommes, mais que la Révolution n'aurait pas le dernier mot. Tous les ministres démissionnèrent, sauf Jacques Altmay, ministre de la Guerre, et Henri Plégrin, qui régnait sur les Postes et Télégraphes, tous, deux socialistes. Une sorte de dictature fut créée ; le général Mantrelas donna sa parole que si tous les moyens lui étaient confiés sans réserves, il materait le peuple.
Ce furent des heures étranges et mélancoliques. Les rues de Paris étaient suivies sans cesse par des bandes ardentes et coléreuses de désœuvrés, de grévistes et de lock-outés qui cherchaient à répandre le trop-plein de leur folie.
Des incidents surgissaient partout, presque toujours accompagnés de mort d'homme, et nul ne savait même pourquoi on avait tué. Une irritation pathologique tenait le peuple. On remarqua qu'il devenait insensible aux privations. Des milliers de malheureux ne songeaient plus à eux-mêmes, ils retrouvaient la démence mystique des premiers chrétiens.
Pourtant, il en fut de cela comme de l'agonie d'un homme, elle dure toujours plus longtemps qu'on ne se figurait. De même cet état morbide se prolongea un mois entier. Le général Mantrelas eut donc le temps de prendre toutes les mesures qui lui semblèrent propices. Il hâta sans le savoir l'explosion finale.
On avait organisé un système de roulement régulier des troupes. Sept cent cinquante mille hommes sous les armes devaient pouvoir assurer le maintien de « l'ordre ». Quatre armées de soixante mille hommes chacune étaient cantonnées en quatre points stratégiques choisis de façon à pouvoir se rendre très vite en n'importe quel lieu révolté. Cent soixante mille hommes circulaient entre les villes menacées par la révolte. Aucun régiment l'y séjournait plus de cinq jours. Les trois cent cinquante mille hommes de supplément étaient massés sur-la frontière italienne et allemande.
Toutes les villes de trente, mille habitants étaient nanties d'une Cour Martiale et les grandes cités s'en voyaient offrir de quatre à douze (Paris).
Les précautions de Mantrelas acquises, on crut l'heure venue de recourir à la manière forte, et le même jour cinq cents révolutionnaires -étaient incarcérés. Il y avait eu douze cents mandats, mais, malgré l'organisation militaire de Paris, qui passait pour admirable, cinquante commissaires occasionnels disparurent en allant effectuer les gestations. Nul ne put dire où ils avaient été emmenés. On sut seulement que la presque totalité de deux arrondissements, le dix-neuvième et la vingtième, étaient déjà aux mains de la révolte. Les cinq bataillons de coloniaux qui les occupaient fraternisaient avec la population et la plupart des officiers semblaient disparus.
On pensa en haut lieu que les révolutionnaires avaient aménagé une prison. Cependant, les cinq cents arrêtés étaient une bonne prise. Le même jour, le général Mantrelas était tué en sortant du Ministère de la Guerre, par un inconnu qui avait tiré une bande entière de mitrailleuse sur la voiture du ministre, d'un balcon proche. L'assassin s'enfuit. La mitrailleuse était restée sur le balcon.
A cinq heures, un énorme incendie se déclarait subitement au Ministère de l'Intérieur, causé par des bombes incendiaires pour avions qui avaient été portées là on ne sut par qui.
A sept heures, le groupe A. L. (Anarchie Libératrice) hissait le drapeau noir sur la mairie du vingtième arrondissement et déclarait prendre en charge le gouvernement de ce coin de Paris. Lorsque la nuit vint une angoisse nouvelle pesait sur la capitale déjà désertée par ses riches et ses gros négociants. Le peuple prétendait être le maître, mais comment se conduirait l'armée ?
Les rues devinrent une série de camps retranchés, mais les patrouilles ni les postes ne pouvaient agir dans toutes les voies de capitale et pour la première fois le gouvernement s'aperçut qu'il avait contre lui autre chose que des bandes d'énergumènes. Une sorte de commandement, aussi informé et soutenu que le vrai, agissait visiblement dans l'ombre. A proximité de postes, des incidents se produisirent régulièrement, suivis d'une sortie du poste et de sa destruction immédiate. Des mitrailleuses du nouveau système ultra-rapide, des fusils électriques utilisant la force centrifuge et dont on ne pouvait repérer les emplacements étaient aux mains des révolutionnaires sans qu'on pût deviner leur origine, ces armes étant secrètes et les stocks contrôlés.
La nuit tomba ce soir-là dans l'épouvantement. Le gouvernement accusait plusieurs centaines de morts, la désertion de milliers d'hommes et la révolte d'un régiment nègre qui, accueilli par le tir en enfilade de quatre mitrailleuses dans l'avenue de Neuilly, s'était débandé après avoir tué ses officiers.
Au général Mantrelas, le Président de la République succéda. Il supprima le Conseil des Ministres et se déclara dictateur. Des ordres d'une cruauté asiatique furent donnés. On devait fusiller au matin les cinq cents révolutionnaires arrêtés. En même temps, on tenta un regroupement des troupes. Tous les petits postes et les patrouilles furent ramenés dans le centre.
On reconquerrait Paris maison à maison s'il le fallait.
Mais au jour, la prison de la Santé, où étaient les révolutionnaires incarcérés, fut prise d'assaut. Des barricades avaient rendu impossible la venue des secours à temps. Pourtant, avant leur délivrance, plusieurs détenus furent exécutée par un gardien chef, tué lui-même plus tard, et qui avait été mandaté pour ces actes comme il fut prouvé par un pli secret trouvé sur son cadavre. Une série de combats violents s'engagèrent dès la venue des troupes régulières au secours des postes de garde de la prison qui furent d'ailleurs exterminés. La lutte mit en présence des outillages militaires équivalents et la peur régna en haut lieu. A midi, on disait que le pouvoir consentait à traiter. Dès une heure, toutefois, il procédait au regroupement des régiments fidèles et une sorte d'armistice, dont nul ne savait par qui, au nom de qui, et à quelles conditions il avait pu être sigillé, régna jusqu'au soir.
Le gouvernement très habile, avait donné l'ordre à trois armées de venir sans délai, l'une de Bourges, l'autre d'Amiens, la troisième de Thouàrs. Il comptait que ces cent quatre-vingt mille hommes commenceraient dès le soir à arriver. Il n'avait pas abandonné l'idée de reprendre Paris rue à rue en fusillant, s'il le fallait, lia moitié des habitants, ou en noyant des quartiers entiers d'ans les gaz asphyxiants.
L'après-midi fut calme. La main mystérieuse que l'on avait cru sentir dans l'organisation des révoltes précédentes ne se manifestait plus. Paris retrouva un semblant de tranquillité. Des gens sortirent pour voir ce qui se passait. Les cafés étaient bondés et l'on entendit des orchestres jouer des airs attendrissants, tandis que se préparait la fin.
Ce jour-là à quatre heures, le Grand Comité Central Révolutionnaire était réuni.

L'Homme libre, n° 2312, 22 novembre 1922

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