mercredi 4 février 2015

[révélation] Lucien Corosi, Henderson Building (1937)


Le roman Le Gratte-ciel des hommes heureux développe le thème de la ville dystopique et verticale. Publié en 1949, il semblait être la seule incursion dans la science-fiction du journaliste Lucien Corosi qui se tourna dans les années 1970 vers la peinture.

Et pourtant…

En 1937, Lucien Corosi signe la nouvelle « Henderson building » publiée en quatre épisodes dans Regards, un périodique présenté ainsi par Gallica :
« Créé en 1932, proche des communistes, Regards devient de 1933 à 1939 un des principaux hebdomadaires d'information générale. Il est avec Vu un des seuls titres à organiser son contenu éditorial autour de la photographie et du photoreportage. Des collaborateurs prestigieux (Capa, Taro, Chim, Ronis) et des plumes célèbres (Gorki, Romain Rolland) assurent le succès de ce journal, fervent soutien de la république espagnole. »
Cette nouvelle - qui bénéficie de quatre illustrations de Lalande, n'est ni plus ni moins qu'une première version du roman Le Gratte-ciel des hommes heureux comme en témoignent la comparaison entre les premières lignes :

Version 1937 :

Henderson Building était le plus énorme bâtiment de rapport que l'effort humain ait jamais construit depuis la création du monde. 93 étages sortaient du sol, 29 y entraient. Ces 122 étages étaient de disposition à peu près analogue et les trois-quarts des appartements étaient éclairés à la lumière artificielle « reconnue meilleure pour la vue que le soleil capricieux » (selon les savants du vingtième siècle).

Sa construction avait duré trois ans ; quatre trusts importants avaient fourni les capitaux dont 17,5 % avaient été engloutis par une publicité monstre en vue de la location des locaux. Huit jours après la fin des travaux, pas un coin ne restait inoccupé.

Le building comprenait 33 cinémas, 9 théâtres, 47 dancings, d'innombrables cafés, restaurants, salons de coiffure, banques, entreprises de pompes funèbres, maisons d'édition, des terrains de patinage, des piscines, plusieurs hôtels, quatre commissariats de police, 7 stations de pompiers et bien d'autres affaires utiles et inutiles.

Quatre journaux s'occupaient des nouvelles locales; quelques sociétés s'étaient formées pour protéger les arts, les lettres, les animaux. Sept bureaux de poste, 150 boîtes aux lettres, maintes douzaines de facteurs expédiaient la correspondance des habitants. Un nouveau central téléphonique. « Henderson Building » avait été aménagé. Les plus grands artistes américains chantaient chaque soir devant le micro de l'immense bâtisse, Enfin, les 52.000 habitants, dûment recensés par les statistiques de 1964, élisaient chaque année une reine de beauté.

Version 1949 :

Henderson Building était le plus énorme gratte-ciel de rapport que l'effort humain n'eût jamais construit depuis la création du monde. Cent quatre-vingt-sept étages sortaient du sol, tandis que soixante-douze y entraient. La différence entre les étages souterrains et les étages en surface étaient d'ailleurs à peu près nulle, les quatre cinquièmes de l'immeuble étant éclairés à la fameuse lumière Alfa, reconnue meilleure pour la vue, par les savants de la fin du siècle, que le vieux soleil capricieux.

La construction du building avait duré sept ans, onze trusts avaient fourni les capitaux (soit plusieurs milliards de dollars) dont non moins de dix-sept et demi pour cent, avaient été consacrés à une publicité monstre pour la location des appartements. Mais huit jours après la fin des travaux, plus une pièce n'était libre.

Le building comprenait soixante et onze cinémas, treize théâtres et music-halls, quarante-sept dancings, d'innombrables cafés, restaurants, salons de coiffure, banques, maisons d'éditions, entreprises de pompes funèbres, pistes de patinage et piscines, plusieurs hôtels, deux commissariats de police, quatre casernes de pompiers, et bien d'autres institutions utiles et inutiles.

Trois journaux, dont deux quotidiens, diffusaient les nouvelles locales, et une dizaine de sociétés s'étaient immédiatement formées pour protéger les arts, les mœurs, les lettres et les animaux. Trois bureaux de postes, cent soixante-deux boîtes à lettres et une armée de facteurs se chargeaient de transmettre d'un étage à l'autre et de porte à porte la correspondance des habitants. Un nouveau centre radiophonique « Henderson Building » avait été créé. Les plus grands artistes américains chantaient chaque soir devant son micro. Enfin, les 114.000 habitants du gratte- ciel recensés en 1964 élurent cette année-là leur première reine de beauté.


Si sur des détails et en vue d'actualiser le texte, Lucien Corosi procède à quelques modifications, la trame est identique. La lecture de la nouvelle donne par moment l'impression d'un synopsis plus que d'un texte fortement structuré. Certains raccourcis sont pris et le passage au roman permet à l'auteur de développer ses idées. Néanmoins la critique de la société de consommation, de la jouissance à tout prix, l'automatisation est déjà bien présente… alors que nous sommes en 1937 !

Lucien Corosi, "Henderson building", in Regards n° 165 daté du 11 mars 1937, n° 166 daté du 18 mars 1937, n° 167 daté du 25 mars 1937 et n° 168 daté du 1er avril 1937, illustrations de Lalande.
Le texte de la nouvelle est disponible gratuitement sur ArchéoSF les textes.

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