lundi 5 octobre 2015

Roland Catenoy, Time is money (1910)

La monétarisation du temps est un thème qui, finalement, reste rare dans la science-fiction. Nous citerons bien sûr la nouvelle « La carte » (pré-originale dans La Gerbe, n° 90 daté du 2 avril 1942, recueilli dans Le Passe-muraille, 1943) de Marcel Aymé et le film « Time out » (2011) réalisé par Andrew Niccol. Dans la nouvelle « Time is money » (1910) de Roland Catenoy, le processus ne va pas jusqu'au bout mais l'idée est bel et bien posé.


TIME IS MONEY


Comme cet individu avait craché sur mon tapis en pénétrant dans mon bureau, j'en avais déduit que c'était un original ou un malappris. Dès ses premières paroles ma conviction fut faite : c'était surtout un original.
— Monsieur, me dit-il en manière de préambule, vous êtes un voleur.
Poliment je m'inclinai.
— J'ai même rarement vu, insista sévèrement ce quidam, un banquier aussi fripouille que vous, et votre Société anonyme pour le rapatriement des oiseaux migrateurs est une de ces combinaisons tortueuses où un Esquimau ne risquerait pas vingt sous. C'est d'ailleurs pour cela que je m'adresse à vous de préférence à tout autre financier : puisque vous trouvez des capitaux pour ces spéculations saugrenues, vous en trouverez plus facilement encore pour la géniale affaire que je vous apporte.
« Je suis inventeur, vous êtes capitaliste, unissons-nous et notre fortune est faite. »
Je jugeai prudent de me séparer de mon visiteur par une solide barricade et je commençai subrepticement quelques travaux de fortifications à l'aide de répertoires et de bottins; puis je pris mon air le plus aimable.
Cependant, ayant jeté dans le feu son chapeau haut-de-forme qui gênait ses mouvements, l'inventeur m'exposait gravement :
— Écoutez-moi bien, c'est si bête que vous comprendrez certainement.
Pour la deuxième fois je m'inclinai.
—Sur quoi repose le Monde? Sur le Temps.
« Qu'est-ce que la vie? Un passage infime dans le Temps infini. Être maître du Temps, c'est n'avoir pas de fin et, par conséquent, c'est égaler Dieu. Il serait stupide de s'attarder à démontrer que le Temps est le bien suprême, l'unique richesse. Tous les hommes en désirent ardemment une parcelle : l'humanité tout entière réclame du Temps. Eh bien, monsieur, nous allons lui en vendre à terme et au comptant. »
J'accueillis ces prolégomènes avec un bon sourire. Je n'en avais d'ailleurs pas écouté un mot, occupé que j'étais à amonceler à portée de ma main des encriers, presse-papiers, cendriers et autres objets ayant une valeur balistique éventuelle.
— Mon affaire est toute simple, comme vous le voyez, continuait l'inventeur; mais c'est comme l'œuf de Colomb, il fallait y penser. La grosse difficulté, direz-vous, est de se procurer du Temps. Mais rien n'est plus facile ! Il y a cent moyens de le faire, et à vil prix encore !
« Nous pourrons ouvrir des comptoirs d'achat au comptant où nous recevrons ces bougres désœuvrés qui échangeraient volontiers quelques années de leur vie pour un peu d'or. Nous aurons également des équipes de « ramasseurs » qui seront chargés de suivre, sur les boulevards et au Bois, les oisifs qui perdent leur temps.
« En revendant nos heures vingt-cinq francs l'une, nous pouvons compter sur un bénéfice net de quatorze millions par jour, même en tenant compte de la dépréciation de nos articles pendant les mois de vacances.
« En somme, il ne me reste à étudier que quelques points de détail : le transport du Temps et sa conservation pendant les chaleurs, par exemple.
— Peut-être, risquai-je, un puissant appareil frigorifique.
— Taisez-vous, hurla l'inventeur, vous êtes un ignorant et une brute. Si vous avez compris un seul mot de ma géniale affaire, prenez dans votre coffre 13 millions, donnez-les-moi et reposez-vous sur moi du soin de vous en faire gagner dix fois autant avant demain soir,
— Je n'ai pas douze sous dans mon coffre, fis-je avec fermeté.
Mais un de mes bons amis cherche précisément une affaire de ce genre pour occuper une soixantaine de millions ; je vais vous adresser à lui. »
Et je le fis. Mon homme partit avec un chaleureux mot d'introduction pour rendre visite à un de mes commanditaires importants qui n'avait, à ce moment (je venais d'y penser), aucun titre de commandite entre les mains.
J'appris, par les journaux du soir, que cet homme de bien avait péri assassiné par un fou dans la même journée et que son corps avait été sectionné en 1380 morceaux.
Cette affaire-là m'avança beaucoup dans les miennes.

Roland Catenoy, in Le Rire, n° 392, 6 août 1910.

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