mercredi 21 septembre 2016

Pierre Mille, Et nunc, et semper (1906)

La machine à voyager dans le temps d'HG Wells a inspiré nombre d'auteurs. Alfred Jarry écrivit ses "Commentaires pour servir à la construction pratique de la machine à voyager dans le temps par le Dr Faustroll" dès 1899 (lire en ligne), un certain "Pierre" publia en 1918 Lausanne en 1950 (lire en ligne) qu'il explore grâce à la machine de Wells,...
Dans le texte qui suit intitulé "Et nunc, et semper" (maintenant et toujours), publié fin 1906, Pierre Mille se contente d'explorer l'année qui vient...




« ET NUNC, ET SEMPER »

S'enfoncer dans le futur, en retombant juste sur le jour qu'on voudra prévoir l'avenir, ou plutôt et bien mieux, vivre en avant ? L'Anglais H. G. Wells en a donné les moyens à tout le monde avec sa Machine à explorer le temps. Nul ne s'en sert ? Croyez que c'est par horreur du plus petit effort. Mais moi, je suis infatigable quand il s'agit de vous obliger. Vous désirez savoir ce qui se passera durant l'année 1907 ? Je suis parti sur la machine de Wells. Un tour de volant, l'espèce d'éblouissement que cause cette ruée furieuse à travers les jours et les nuits mêlés par la rapidité de la course, qui brouille l'ombre et la lumière pour n'en plus faire que du gris, du gris, et encore du gris. Enfin l'arrêt brusque et désarçonnant. Je me retrouvais à la même place, mais une année en plus écoulée, et je n'avais qu'à mettre la main sur le journal que j'avais écrit durant cette année, pour vous encore inexistante. Après quoi, je suis revenu parmi vous avec mon butin. Ce journal est incomplet, à cause de ma paresse; elle y a laissé de nombreuses et regrettables lacunes. Mais tel qu'il est, je vous le livre.

3 janvier 1907. L'année commence sous les plus sombres auspices. Une personne bien informée vient de me dire que nous allions avoir une guerre épouvantable avec le Maroc et ensuite avec toutes les autres nations du monde, par contre-coup. L'armée d'El Guebbas campe en face de celle de Raissouli; et si elle est battue par celle de cet insurgé ou se laisse absorber dans son sein tumultueux, les troupes de la France et de l'Espagne devront débarquer à leur tour. Alors ce sera, affirme-t-on, la conflagration universelle.

3 février. Nous aurons aussi la guerre religieuse. Il n'y a rien de moins douteux le Vatican vient de refuser la troisième loi faite sur la séparation. Les plus affreux événements sont à prévoir. Nous sommes aujourd'hui dimanche, et ma voisine vient de partir pour Saint-Sulpice, comme d'habitude. C'est ce qu'elle appelle aller à sa persécution.
7 mars.- On vient de découvrir dans un galetas une vieille dame séquestrée par ses enfants dénaturés, depuis vingt-neuf ans. Il paraît qu'on n'avait jamais vu ça. L'opinion publique est très émue.

20 mars. L'armée d'El Guebbas campe toujours en face de celle de Raissouli. Elle se prépare à lui livrer une grande bataille. Dans ces conditions, on considère généralement qu'il serait peu diplomatique de faire intervenir les troupes franco-espagnoles.
14 avril. Le Parlement vient de voter la septième loi sur la séparation de l'Eglise et de l’État ; le Panthéon, depuis si longtemps désaffecté, y est déclaré rouvert au culte. De telles conditions paraissent intolérables à l'Eglise, et l'on s'accorde en tous lieux à dire que la guerre religieuse bat son plein. Nous sommes aujourd'hui dimanche, et ma voisine vient de partir pour Saint-Sulpice; elle va à sa persécution, comme d'habitude. Que l'avenir est noir!

22 mai. La seconde Douma, en Russie, vient d'être dissoute. Le ministère Stolypine est tombé et il a été remplacé par un ministère Golypine. De plus, à Ligue des hommes russes vient de se substituer une Ligue des hommes slaves il est impossible de prévoir les conséquences d'un si grand bouleversement. Les journaux, à la même date, nous apprennent que l'empereur d'Allemagne, s'adressant aux soldats de sa garde, leur a dit qu'ils le devaient servir aveuglément, tant contre ses ennemis de l'intérieur que contre ceux de l'extérieur. Ce langage, tout nouveau dans sa bouche, est bien inquiétant.

30 mai. Les troupes d'El Guebbas ont avancé de 10 kilomètres et celles de Raissouli ont reculé d'autant. On s'attend à une grande bataille. Dans ces conditions, on considère généralement qu'il serait peu diplomatique de faire débarquer les troupes franco-espagnoles.

18 juin. Deux bandes d'apaches se sont livré un combat réglé, avec des couteaux et des revolvers, sur le boulevard Ornano. Il parait qu'on n'avait jamais vu ça. L'opinion publique est très émue, et tous les journaux, à quelque opinion qu'ils appartiennent, se plaignent de l'accroissement de la criminalité.
Il fait très chaud. Un député socialiste, à la fin d'une séance de la Chambre, a giflé un député du centre. Une telle agression est inouïe dans les fastes parlementaires. Où va-t-on ?
En Italie, le procès Bonmartini vient de recommencer.

7 juillet. Le Parlement vient de voter sa quinzième loi sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat. On construira une immense cathédrale sur l'emplacement du Champ-de-Mars. Une telle rigueur rend, bien entendu, impossible toute espèce d'accommodement. C'est aujourd'hui dimanche, onze heures. Ma voisine vient de partir pour Saint-Sulpice, elle va à sa persécution.
On a découvert, rue de Belzunce, le cadavre d'une femme coupée en morceaux. La police est complètement déroutée par la nouveauté si imprévue du procédé employé par l'ingénieux criminel pour multiplier les traces de son crime, tout porte à croire qu'elle ne retrouvera jamais le coupable.

29 juillet. Les accidents d'automobile ont tué cette semaine; à Trouville et Deauville, dix-huit personnes; à Etretat, neuf à Dieppe, sept; sur les autres grandes routes de France, neuf cent quarante. Personne n'y comprend rien on n'avait jamais cru que les automobiles, conduites à la vitesse de cent kilomètres à l'heure, pussent présenter un danger quelconque. On penche à croire que ces accidents sont dus en grande partie à l'élévation de la température et n'ont rien de commun avec les automobiles elles-mêmes.

5 août. L'empereur, se trouvant à bord de son yacht le Hohenzollern, a fait, le dimanche, fonction de pasteur et adressé une homélie aux matelots de son bord il leur a dit qu'ils devaient le servir aveuglément, tant contre ses ennemis de l'intérieur que contre ceux de l'extérieur. La nouveauté de cette manifestation surprend on se demande, pour la première fois, si la Triple-Alliance ne commencerait pas à se décoller.
A la Chambre austro-hongroise, les partis tchèque, polonais, antisémite, magyar, croate, roumain et pangermaniste se sont battus à coups de sabre à l'aide de leurs coupe-papier. Jamais jusqu'à présent, affirme-t-on, ils n'avaient employé cette arme.

12 septembre. Les troupes d'El Guebbas ont repris leurs anciennes positions, mais celles de Raissouli se sont rapprochées d'Arzila. Elles vont se battre, c'est certain. Dans ces conditions, on s'accorde à reconnaître qu'il serait peu diplomatique de faire avancer d'un seul pas le corps franco-espagnol. Le comité des Dames de France a fait don à celui-ci de trois billards anglais et d'un grand nombre de jeux de dominos.
La ligne Nord Sud du Métropolitain de Paris est terminée pour la rue de Rennes et le boulevard Saint-Germain. Mais il paraît qu'on avait oublié toutes les canalisations d'eau. Alors on a refait un grand trou à côté du Métropolitain. Il n'y a que sept ans que les travaux ont commencé les habitants du quartier, qui sont réactionnaires, affirment qu'on attend, pour les terminer, le retour de la monarchie légitime. Donc, pour les républicains, rien ne presse.

18 octobre. Un savant de province vient de démontrer qu'en traitant des parcelles de sesquitannate de tellurium par l'acide azotique, dans une solution saline, on obtenait, des cellules amiboïdes qui se comportent comme des êtres vivants et se reproduisent par scissiparité. Un savant de Paris a prouvé d'autre part que cette expérience ne signifiait absolument rien, mais qu'elle avait déjà été faite par Berzélius en 1806. Par extraordinaire, le public, en général si intelligent, n'y comprend plus rien du tout.

4 novembre. A la Chambre, on discute le budget. M. Joseph Reinach a prononcé un discours éloquent sur les inconvénients du fonctionnarisme en France. Il a révélé que depuis l'année dernière, le nombre des employés, au ministère de l'intérieur, avait augmenté de 17 unités, tandis qu'il diminuait de 28 au Home office d'Angleterre. M. Reinach a été applaudi sur tous les bancs de la Chambre.

5 novembre. M. Jules Goutant, député d'Ivry, a demandé la création d'un corps nouveau d'inspecteurs du travail, chargé d'unifier le jaugeage des barriques en France. Les tourangelles jaugent 250 litres et les bordelaises 228 seulement. Cette fantaisie chez les barriques est choquante dans un pays libre. On uni-fiera donc tous les tonneaux à 225 litres, et tout le monde y gagnera les ouvriers tonneliers, qui auront moins à travailler sur moins de matière, et les vignerons, qui vendront au même prix moins de marchandise; enfin les vingt-deux inspecteurs, qui toucheront chacun six mille francs par an. Seuls les consommateurs et les contribuables y trouveront à redire, ce qui n'a aucune importance. La motion de M. Jules Coutant a été votée à l'unanimité.

15 décembre. Deux formidables grèves ayant éclaté, l'une à Toulon, l'autre à Santander, le corps franco-espagnol a été rappelé en Europe pour maintenir l'ordre. Simultanément les troupes d'El Guebbas sont rentrées dans leurs foyers. Cette conclusion étonne tout le monde on avait bien cru qu'il y aurait une grande bataille !

29 décembre. Le Parlement français vient de voter sa vingt-quatrième loi sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Les vénérables de toutes les loges maçonniques de France. devront aller faire amende-honorable à Notre-Dame, en chemise, la corde au cou, et la tour Eiffel sera revêtue d'un crêpe, en signe de deuil. Mais la mâle énergie de cette attitude n'a pas fait reculer Rome, et la guerre religieuse se poursuit avec la même férocité. C'est aujourd'hui dimanche, et ma voisine vient de partir pour Saint-Sulpice elle va à sa persécution.

31 décembre. On vient de publier une statistique d'où il ressort qu'en cette année 1907 il est mort en France, et il est né, le même nombre de personnes que l'année dernière que la fortune publique s'y est accrue dans la proportion ordinaire; qu'on s'y est suicidé, marié, séparé comme d'habitude, ni plus ni moins et que Paris, se trouvant toujours sous le même méridien a reçu à peu de chose près la même quantité d'eau et de soleil. Comme c'est curieux !

Pierre Mille, « Et nunc, et semper » 
in Le Temps, n° 16624, daté du 27 décembre 1906

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