mardi 18 octobre 2016

Le Quotidien de Montmartre 1929-1930 (3)

Troisième épisode de notre exploration du Quotidien de Montmartre publié en 1929-1930 qui est disponible sur Gallica (du n° 10 au n° 52). Pour lire la présentation du périodique, cliquez ICI. Pour retrouver tous les billets de cette série consacrée au Quotidien de Montmartre, cliquez ICI.

Dans le n° 29 daté du 23 mars 1930 Bernard Gervaise propose dans la rubrique "Les Gaités de la semaine" une réflexion à caractère anticipateur au sujet d'une prophétie scientifique. Remarquons que l'auteur confond les millénaires et les millions d'années.


Un prophète américain, le professeur Conrad Tharaldsen, de la Nordwestern University, a réussi à déterminer l'aspect que présentera l'humanité dans deux milliers d'années.
Selon lui, notre lointain descendant aura une tête énorme, un corps étique (à cause de la vie chère sans doute !) des bras menus, des jambes dérisoires et des sabots en guise de pieds.
En cet âge heureux, conclut le visionnaire, la terre sera devenue le royaume de l'intelligence pure.
Je crains bien que le distingué professeur se fourre le doigt dans l’œil. Dans deux millions d'années, l'humanité ne comptera sans doute plus pour grand'chose sur la terre devenue la propriété d'une race nouvelle dont les progrès devraient nous paraître déjà singulièrement inquiétants. J'ai nommé la race mécanique.
L'avenir appartient à la machine et, en particulier, à l'automobile qui tient déjà parmi nous une place prépondérante. Avant deux millions d'années, cet intelligent organisme aura certainement escaladé tous les barreaux de l'échelle symbolique sur lesquels les naturalistes placent les êtres vivants. Douée d'un cerveau comme un membre de l'Institut, de muscles comme un boxeur, d'un système nerveux comme une jolie femme, elle aura depuis longtemps parachevé la conquête de la planète et l'asservissement du genre humain.
Sous son règne, notre lointain descendant ne sera plus qu'un esclave docile chargé de construire des routes, pour ses promenades, de prospecter des nappes de pétrole pour sa consommation et de creuser des fosses pour ses petits besoins.

Bernard Gervaise

Dans le n° 32 daté du 13 avril 1930, Roger Salardenne nous entretient de "la femme électrique" et en imagine les conséquences. La nouvelle est illustrée par Marcel Mars-Trick. Le thème de la femme électrique est présent dans Zigzags à travers la science de Michel Verne (Photographie combinée. L'électricité chez soi) où une femme guérit les rhumatismes de son époux grâce à l'électricité produite par son corps. Chez Roger Salardenne le thème est plus coquin mais aussi plus dangereux...





M. Louis Forest, ayant publié dans le Matin un article sur l'électricité humaine, a reçu une lettre du célèbre professeur d'Arsonval dont nous extrayons ce passage :
« Tout le monde (homme et femmes, les femmes surtout) peut devenir électrique. C'est, en somme, l'électricité à la portée de tout le monde, comme dans le bouquin de notre ami Georges Claude. Il suffit, pour cela, d'être très sec (pas à la façon américaine) de peau et de vêtements et de les frotter l'un contre l'autre ».
Hein ? voyez-vous ça ? Nous pouvons devenir électriques ! Et surtout les femmes ! Ah ! posséder une femme électrique, quel beau rêve ! Comme ce serait pratique !... Pensez donc, pour avoir chez soi la T. S. F., il suffirait de brancher son poste sur le tuyau à gaz et le nombril de son épouse. Ce serait charmant !
Et peut-être qu'en installant un haut-parleur dans le... Hum !... Hum !... Enfin ! admettons, pour être correct, que ce soit dans la bouche ou dans l'oreille... On arriverait peut-être à entendre le poste de
Langenberg ou celui de Leipzig !
Une femme électrique, mais ce serait un bienfait pour l'humanité... Tenez, par exemple, en Amérique du Nord, au lieu d'électrocuter les condamnés à mort sur la sinistre chaise meurtrière, on les exécuterait d'une façon beaucoup plus agréable et beaucoup plus douce en les jetant tout simplement dans les bras d'une femme électrique... Au moment psychologique, une décharge de plusieurs centaines de mille volts expédierait instantanément le patient au pays des songes éternels. Et les assassins payeraient ainsi leur dette à la société.... voluptueusement. Evidemment me direz-vous, cela aurait aussi ses inconvénients. Le mari d'une femme électrique, en remplissant ses devoirs conjugaux, ne risquerait-il pas également de périr électrocuté ? Mais non, voyons, il lui suffirait de se munir d'un isolant, du caoutchouc, par exemple. Ce qui, en somme, ne serait pas si nouveau que cela...
Et puis, il y aurait sans doute moyen de couper le courant à volonté...
Et quel avantage pour la femme vertueuse !... Etant électrique, il lui serait facile de se protéger contre les assiduités des soupirants audacieux... Un monsieur polisson qui, voulant caresser la croupe d'une jolie femme, recevrait dans les doigts une décharge électrique, hésiterait certainement à recommencer.
Ou alors, c est le cas de le dire, il prendrait des gants pour renouveler son geste !
L'adultère, dans de telles conditions, deviendrait un petit jeu dangereux et on lirait très probablement à la troisième page des journaux quotidiens des faits-divers de ce genre :
« Mort tragique d'un Don Juan. — Un jeune avocat parisien, Me Dupont-Durant, courtisait depuis quelque temps l'épouse légitime d'un industriel de Levallois-Perret. Hier, il avait réussi à attirer la jeune femme dans sa garçonnière de la rue de Chazelles. Mais le malheureux ignorait que Mme X... était électrique. Il a été tué sur le coup. Son cadavre a été transporté à l'Institut médico-légal aux fins d'autopsie.»
Peut-être y aurait-il moins de cocus sur la Terre ?

Roger Salardenne, « La Femme électrique », in Le Quotidien de Montmartre, n° 32, 13 mars 1930, illustration de Marcel Mars-Trick

Suite du dépouillement ce périodique la semaine prochaine!

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