vendredi 2 décembre 2016

Une curieuse conception de M. Payot (1912)

La presse numérisée permet de découvrir l'existence de textes non pas un accès direct mais par citation. Le journal catholique La Croix mentionne ainsi en 1912 un article de Jules Payot, recteur de l'université d'Aix, personnalité anticléricale et très engagée dans le combat laïque. On y découvre les germes d'une anticipation sociale. Reste à trouver le texte d'origine paru dans ce fameux Volume...

Une curieuse conception de M. Payot

Un ami nous écrit:

J'ai découvert, sous la signature de M. Payot, dans le numéro du 28 octobre 1911, du Volume, une description de notre époque qui mérite notre attention. Elle est immédiatement suivie de l'exposé des transformations qui, depuis, se sont réalisées, car .M. Payot suppose qu'un certain M, Sagace, l'homme des Neiges, que nous pouvons pressentir n'être autre que lui-même, est demeuré quatre-vingts années enseveli dans les glaces du Mont-Blanc et qu'il revient à la vie vers l'an 2000. Il est à la fois curieux et intéressant de voir ainsi se réaliser sous la plume du recteur de l'Université d'Aix, l'une des conceptions de son esprit.
Voici d'abord, telle qu'elle est décrite, notre vie en l'année 1911:

« A l'époque où l'homme des Neiges avait, vécu sa première vie, le nombre des neurasthéniques était considérable. La civilisation, purement matérielle, stimulait à l'excès les sentiments individualistes. L'éducation était pénétrée de matérialisme. M. Sagace s'en rendait compte et il en était humilié. Au milieu de la société polie où il vivait maintenant, les souvenirs de la vie d'autrefois lui revenaient en foule. Combien l'isolement y était cruel? Il repassait, dans sa mémoire, sa vie d'étudiant à Paris, dans l'abandon moral et la solitude du cœur, au milieu des camarades également abandonnés. Dans ses divers postes, même impression de solitude.
Les instincts sociaux, on le trompait, sans les satisfaire. La vie sociale n'avait ni ordre, ni force, et le gaspillage était inouï. Les uns s'enfermaient dans des cabarets ou dans des cafés, dépensant chaque jour des sommes appréciables, puisque les cafetiers innombrables de chaque localité vivaient, malgré la concurrence, et que la plupart d'entre eux faisaient fortune. Les gens « plus distingués » avaient leur cercle, où ils dépensaient beaucoup les rares « intellectuels » de la ville y trouvaient quelques revues premier essai, mal venu, d'une coopération pour la vie en commun.
A ces dépenses, formidables au total, s'ajoutaient les dépenses des cafés-concerts, des cinématographes, des théâtres, des conférences, des spectacles de toutes sortes, destinés à tromper le besoin que chacun avait de sortir de son isolement et de se trouver en communion d'idées et de sentiments avec ses semblables.

Après la description de notre époque, voici la conception élaborée par M. Payot:
 
« Aussi, quand un groupe d'hommes et de femmes énergiques entreprirent de fonder une maison commune, furent-ils suivis par beaucoup de gens, heureux d'échapper à leur isolement.
Malgré l'opposition haineuse des cafetiers et des entrepreneurs de spectacles, chacun des adhérents fit le compte de ce qu'il dépensait dans l'année « pour tromper ses besoins sociaux » et il en fit l'avance. On put, avec ces souscriptions, commencer la maison commune. Bibliothèque, modeste d'abord, salles de lecture, salles pour sociétés intimes, jardins d'enfants, belle salle des fêtes, attirèrent peu à peu la majeure partie de la population. Le programme portait qu'on mettrait en commun ce qu'on pouvait avoir de talents et de bonne volonté. Des représentations furent organisées et de véritables aptitudes pour la diction se révélèrent, soirées musicales, lectures, déclamations, se succédèrent d'abord chaque semaine, puis plus souvent. De petites équipes de diseurs, de chanteurs, s'organisèrent. Peu à peu la maison commune prospéra et s'agrandit.
Bientôt, on fit appel à toutes les ressources due l'art. Partout les maisons communes s'élevèrent, comme les cathédrales aux XIIe et XIIIe siècles. Architectes, peintres, sculpteurs rivalisèrent. La beauté artistique de ces maisons qui devinrent partout des palais, expliquait que les maisons particulières fussent si sobres d'objets d'art c'est que chacun mettait son orgueil à enrichir la maison de tous et que chez soi on se contentait de fleurs... »

Est-il besoin d'indiquer qu'il ne nous sera pas nécessaire d'attendre jusqu'à l'an 2000, pour voir partout réalisée, pour peu que nous y mettions un peu de bonne volonté, la conception de M. Payot, il est une maison commune où nous pouvons venir si nous souffrons trop de l'isolement. De cette maison nous devons réapprendre le chemin et nous pouvons, revivant les traditions ancestrales, contribuer à augmenter la richesse ou beauté de sa décoration intérieure.
A côté de l'église, déjà en divers coins de France s'est ouverte la maison familiale avec ces bibliothèques, ces salles diverses, cette mise en commun des bonnes volontés, rêvées par M. Payot.
Naturellement, M. Payot ignore ou feint d'ignorer ces tentatives.
N'était-il pas intéressant de rencontrer un esprit, si hostile nos idées, si près de reconnaître la nécessité d'organisation que nous tâchons de réaliser.

Anonyme, « Une curieuse conception de M. Payot »,
in La Croix n°8852, 27 janvier 1912.

1 commentaire:

  1. Son rêve ne s'est il pas réalisé quelques 24 ans plus tard avec un certain Léo Lagrange ?

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