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mardi 4 novembre 2014

Henri Derville, La Piocheuse à vapeur (1857)

Au milieu du XIXe siècle, la science semblait pouvoir soulager les hommes du dur labeur. Les machines les remplaceraient non pas pour améliorer les dividendes des actionnaires mais pour épargner aux travailleurs les peines du travail. En 1857, Henri Derville imagine une piocheuse à vapeur qu'il décrit dans une poésie qui pourrait se résumer par ces vers: 


Ce qu'on traitait hier de chimère et d'audace / Sera réalité demain.


LA PIOCHEUSE A VAPEUR.

Le laboureur, un jour, brisé dans son courage,
Étancha la sueur qui baignait son visage;
Et, jetant l'aiguillon lassé,
Il mesura de l'œil l'horizon sans limite,
Et s'assit tristement sur l'herbe parasite,
Au bord du sillon délaissé.

« Seigneur! mon bras est faible et la tâche est immense, »
Dit-il. « A chaque pas le sillon recommence!
« A chaque jour nouveau labeur!
« Le soc heurté se brise aux roches de la plaine;
« Sous leur joug ruisselant mes chevaux hors d'haleine
« Se penchent, mornes, sans vigueur.

« Bien rude est le métier auquel on nous condamne!
« Ce pain que, par nos bras, tu fais tomber en manne,
« Pour nous, Seigneur, est incertain.
« Sur nous seuls des travaux le poids toujours retombe.
« Nous passons notre vie à creuser une tombe
« Devant la porte du festin ! »

Il disait; et, vers lui poussant sa marche ardente,
Léviathan de l'art, un monstre à voix stridente
Vient poser sa masse de fer.
D'une quadruple roue il écrasait la terre;
Et ses naseaux fumants, comme un rouge cratère,
Lançaient la vapeur et l'éclair.

Cyclope infatigable en ses forces accrues,
Du sol le plus rebelle au tranchant des charrues
Il s'emparait en souverain.
Les tronçons enfouis des forêts défrichées,
Les roches, de leur lit à regret arrachées,
Cédaient à sa griffe d'airain.

De cent hommes ensemble il achevait la tâche.
Il cardait le sillon qu'il fouillait sans relâche,
Mordant la terre à pleine dent,
Stigmatisant au sein cette ingrate nourrice,
Comme s'il eût voulu, dans son puissant caprice,
S'en venger en la fécondant.

Jeunes encor, pourtant d'apparence débiles,
Pâlis par l'air malsain que respirent les villes,
Par les soucis, par le travail,
Deux hommes, les bras nus, les mains noires de poudre,
Comme pour enseigner son chemin à la foudre,
Veillaient debout au gouvernail.

Et, comme l'éléphant courbé devant son maître,
Jalouse de leur plaire et prompte à se soumettre
Au doigt invisible et fatal,
Gonflant et dégonflant sa puissante narine,
Tour à tour bélier, flèche, ou serpent, la machine
Obéissait à leur signal.

Voyant l'homme muet, de son regard austère
Sonder les profondeurs d'un terrible mystère
Dans le sombre avenir caché:
« — Frère lui dirent-ils, ta misère s'achève!
« Sous des dieux inconnus un autre jour se lève
« Pour l'homme à la glèbe arraché.

« Accepte les effets sans connaître les causes.
« Nous avons travaillé pour que tu te reposes ;
« Au joug nous venons te ravir.
« La Science affranchit l'homme de la matière.
« Et la matière, bois, métal, vapeur ou pierre,
« Est l'esclave qui doit servir!

« Les éléments, pliés aux lois de la Science,
« Ne sauraient déranger la magique alliance
« Qu'elle les force à contracter :
« Le foyer donne à l'air ses gerbes d'étincelles;
« L'onde sa liberté; l'éclair donne ses ailes ;
« Le fer, un frein pour les dompter.

« Point de rébellion dans l'ignorante plèbe!
« L'activité de l'homme enlevée à la glèbe
« Vers d'autres buts va prendre essor.
« Le bien-être de tous est au fond du problème.
« Pour qui doit travailler et vivre de soi-même
« Assez de maux restent encor.

« Le jour vient, il est proche! où l'antique routine
« Doit céder en tous lieux la place à la Machine,
« Servante de l'humanité;
« Où la Machine, aux champs par elle mis en friche,
« Sèmera; de surcroît, en le faisant plus riche,
« Le grain qu'elle aura récolté.

« La Science résout tout problème en sa route.
« Qu'importe qu'elle trouve et l'injure et le doute,
« Et le mépris sur son chemin !
« A toute vérité le temps garde sa place.
«  Ce qu'on traitait hier de chimère et d'audace
« Sera réalité demain.

« Marchez, savants, marchez! à vous enfin le monde!
« La distance vaincue, il faut qu'on la féconde!
« Donnons aux Landes des fermiers !
« Il est, au mont Atlas, une terre française
« Où le vent du désert souffle encor trop à l'aise.
« Qu'on y bâtisse des greniers!

« Des wagons, par milliers, sur nos routes nouvelles,
« Se croisent en réseaux ; - qu'ils portent des javelles
« Au lieu de porter des soldats!
« Taillons dans l'horizon nos champs après nos rues!
« A tes Cincinnatus, France, il faut des charrues
« A la mesure de leurs bras!

« Il faut à nos enfants des gerbes plus nombreuses
« Pour vaincre le fléau des misères haineuses;
« Car la faim a son aiguillon.
« Il faut que l'avenir, issu de nos prodiges,
« Sous la poudre des temps retrouvant nos vestiges,
« Connaisse le peuple au sillon! »




Le vieillard écoutait; mais son âme incertaine
Devait longtemps encor traîner la lourde chaîne
D'un passé fécond en douleurs.
Il s'éloigna, semblable à l'homme qui s'éveille,
Et croyant, entendre à son oreille
L'Evangile des jours meilleurs



Ferme de L'Epine 1856.

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