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mardi 24 mars 2020

Jules Verne vu par Léon Blum (1905)

Jules Verne meurt à Amiens le 24 mars 1905. Le 3 avril 1905, il y a 115 ans, dans L'Humanité, Léon Blum, chroniqueur littéraire pour le journal qu'il a fondé avec Jean Jaurès, publie un article sur Jules Verne dans la rubrique "La vie littéraire". Léon Blum s'y montre tout à fait clairvoyant sur la postérité de l'oeuvre de Jules Verne. Alors que nombre de ses contemporains la voient comme non littéraire, Blum défend sa littérarité. Il propose aussi une défense de la littérature pour la jeunesse (tout aussi digne que la littérature pour adulte) et pour le peuple (et pas seulement pour une élite).
Nous relevons quelques erreurs dans le texte de Léon Blum: Jules Verne a bel et bien voyagé comme en 1859 en Angleterre et en Ecosse, il a été propriétaire de plusieurs bateaux de plaisance (baptisés Saint Michel en référence au prénom de son fils Michel Verne) avec lequel il a navigué dans la Manche, l'Atlantique, a parcouru une partie de la Méditerranée (1878-1888); les héros de Jules Verne n'ont jamais visité la Lune (le titre Autour de la Lune l'indique assez). Dans certains romans on assiste à des scènes de chasse, contrairement à ce que prétend Léon Blum et notons que la seule étude littéraire écrite par Jules Verne fut consacrée à Edgar Poe parue en 1864 sous le titre "Edgard [sic] Poe et ses oeuvres" dans le Musée des familles. Enfin nous ne reviendrons pas sur la classique réserve concernant les qualités d'écrivain de Jules Verne, renvoyant à l'éclairant Jules Verne, écrivain de Daniel Compère (éditions Droz, 1991). Léon Blum dessine la portée future de l'oeuvre vernienne et il n'a pas réellement été démenti.



JULES VERNE

Je voudrais parler aujourd’hui de Jules Verne, et ce n’est pas seulement pour m’acquitter d’un devoir de reconnaissance, car j’ai lu Jules Verne quand j’étais enfant comme tant d’enfants, c’est aussi pour réagir contre une injuste négligence. Nous sommes fâcheusement enclins à dénier toute valeur littéraire aux œuvres qui se présentent à nous sous une figure simple, sans appareil, aux livres écrits pour le peuple, aux œuvres écrites pour les enfants, c’est toujours une injustice ; c’est très souvent une erreur. Cette erreur, l’avenir la redressera comme toutes les autres, car il n’y a guère qu’en littérature qu’on soit toujours assuré de la justice finale. Mais il n’est pas mauvais de devancer, autant qu’on le peut, ces jugements de l’équitable postérité. Disons dès à présent, par exemple, que P.J. Stahl, qui n’écrivit que pour les enfants, fut un moraliste pénétrant et un délicat écrivain, qu’Erckmann et Chatrian, qui écrivaient pour le peuple, ont laissé quelques livres parfaitement durables, et que Jules Verne tenait dans la littérature française, bien que l’âge ordinaire de ses lecteurs s’arrêtât à l’adolescence, une place plus grande, et plus honorable, que la plupart de nos romanciers à succès.
Jules Verne, il y a quelques années, eut la pensée de se présenter à l’Académie française, ou bien l’on y pensa pour lui, et cette prétention fit sourire. Pourquoi cette ambition académique, et d’ailleurs Jules Verne ne persista pas, semblait-elle plus ridicule chez lui que chez tout autre écrivain ? Pourquoi celui qui écrit pour les enfants perdrait-il par là-même le droit d’être estimé des hommes ? Pourquoi celui qui écrit pour le peuple en paraîtrait-il, a priori, négligeable aux délicats et aux lettrés ?
On n’aperçoit pas de raison valable à ce parti pris méprisant. Assurément Jules Verne n’était pas un artiste, un créateur d’idées, de formes, de mots, d’images. Il écrivait avec une simple et commune modestie. En revanche, ce fut un inventeur original, qui a créé de toutes pièces, autant qu’il me semble, un genre presque entièrement nouveau, et qui laisse après lui une œuvre utile.
Cette œuvre est trop connue pour qu’il soit utile de l’analyser ou même de la décrire. On avait, avant Jules Verne, exploité le roman historique. Il créa le roman géographique et scientifique. Je dis qu’il le créa, bien que Feminore Cooper, Mayne-Red, Gustave Aymard, Méry et beaucoup d’autres avaient déjà publié d’innombrables récits d’aventures exotiques. Mais Jules Verne eut sur tous ses devanciers une première supériorité, c’est qu’il n’était pas voyageur, qu’il n’avait jamais voyagé lui-même. Il travaillait chez lui, avec ses mappemondes et ses livres. De sorte qu’il ne se borna pas, comme ses devanciers, à répéter, à renouveler sous différents aspects romanesques les mêmes impressions et les mêmes paysages. Il ne se localisa pas dans un coin du monde. Il entreprit l’univers entier, ce qui ne lui coûta pas plus de peine. Il ne s’en tint même pas aux limites et à la surface connue de notre planète. Il mit au service de l’exploration, de la découverte géographique tous les progrès connus, tous les résultats probables de la science. Ses héros voyagèrent en automobile, dans un ballon dirigeable, dans un bateau sous-marin, et même dans un gigantesque boulet de canon... Ils ne se contentèrent pas de marquer le Pôle nord ou de visiter les profondeurs océaniques. Ils descendirent au centre de la terre et ils allèrent visiter la lune.
Au service du roman d’aventures, il mit donc, non plus les souvenirs forcément limités de quelques voyages, mais la curiosité indélébile de l’esprit, l’effort sans cesse reculé de la science. Et ce fut la première nouveauté, le premier élément d’intérêt de ses romans, que ce mélange de réalité et de Chimère, ou plutôt de connaissance acquise et de science devancée. D’autre par il avait au plus haut degré le sens et le goût du mélodrame populaire. Ce n’est point hasard si les pièces tirées des romans de Jules Verne ont presque toujours connu, au théâtre, une fortune triomphale ; ce n’est point hasard, ou mérite particulier de l’adaptateur. Dans presque tous ses romans, le drame, le mélodrame est déjà tout fait. À la sentimentalité romantique, byronienne que depuis Chateaubriand et Eugène Sue on retrouvait dans presque tous les récits de voyage, il substitua la vision saine, simple et rudimentaire de d’Ennery ou de Richebourg. Nulle complexité dans les caractères, toujours tranchés en bien ou en mal. Le conflit du traître et du héros constitue l’action entière. Les personnages comiques, - généralement un gamin de Paris, gouailleur et salutaire sont également empruntés à la catégorie connue des titis de l’Ambigu. Le drame est bien charpenté, mais jamais il ne va jusqu’à la terreur ou à l’épouvante. L’action repose sur le conflit des passions humaines, ou sur le conflit de la nature et des hommes, elle ne fait jamais appel au surnaturel, ou même à l’illusion du surnaturel. Edgar Poë, par exemple, qui a si profondément marqué sur les écrivains anglais du même ordre, n’a exercé aucune action sur Jules Verne. Ses livres, qui ont enchanté tant de veille n’ont jamais troublé le sommeil.
Et sur ce point, on voit bien que ce n’est pas tant un éloge de Jules Verne que j’entends faire, c’est une des raisons de son succès que j’entends marquer. Pourtant, à y regarder de plus près, et si sommaire que puisse sembler la psychologie de ses personnages, il y a quelque chose de frappant, de neuf dans la façon qu’a l’auteur de les composer et de les conduire. D’abord, voici les héros d’aventures qui n’ont rien de malfaisant, de destructeur, de sanguinaire. Par contraste avec l’aventurier classique, lâché, avec ses armes perfectionnées, au milieu de la nature vierge, qui chasse le fauve et le sauvage, qui exalte, par le danger et la victoire, l’orgueil féroce de sa force, ils se présentent avec un air bénin, tranquille, avec une douce résolution. Ils ne chassent pas, ils n’attaquent pas, ils ne tuent pas, ils n’ont pas le goût carnassier, ils n’ont pas l’orgueil de la conquête. Ils n’ont pas de mépris pour les races dégénérées, et la vue d’un homme rouge, ou jaune, ou noir, n’excite en eux nulle cruauté. Ce sont des héros, pacifiques. Et ce n’est pas chose indifférente d’avoir, pour la première fois, voulu et su développer l’instinct de curiosité et d’aventure sans éveiller par là même les instincts brutaux, la férocité naturelle. Ces héros pacifiques sont courageux, mais leur courage n’est que la persistance, dans leur dessein réfléchi, la résolution tenace d’aller au bout de leur entreprise, de leur découverte. Ils sont animés d’un véritable enthousiasme scientifique. Leur succès sera la réalisation ou la preuve d’un progrès de la science, et c’est pourquoi ils s’y attachent obstinément. Le problème scientifique posé, et qui sera résolu au dénouement, devient, au-delà et au-dessus de l’affabulation dramatique, le véritable sujet du livre.
On a beaucoup loué Jules Verne du tact, du bonheur avec lequel il avait su choisir et formuler ces problèmes. Il ne semble pas, cependant, que sa culture scientifique ait dépassé ou même égalé celle d’un vulgarisateur quelconque. Mais il avait, si l’on peut dire, l’instinct des directions de la science. Il avait assez de culture pour voir le but ; il n’en avait pas assez pour qu’aucune difficulté théorique et technique l’embarrassât.
Je ne crois donc pas que son œuvre puisse garder, même provisoirement, une valeur de vulgarisation scientifique. Mais elle pourra conserver longtemps sa valeur éducatrice et pédagogique. Tout en excitant, chez les enfants, la curiosité, la mobilité, le désir de changement et de variété dans la connaissance, qui sont une des conditions même de la civilisation moderne, elle n’exalte à leurs yeux que le courage pacifique de l’esprit. C’est une œuvre héroïque, mais d’un héroïsme tout rationnel. C’est aussi, bien que la psychologie des individus et des races y soit rudimentaire, une œuvre bienveillante et humaine. Elle est forcément monotone et inégale, en raison de son étendue même. Jules Verne, durant sa vie entière, a écrit au moins un gros ouvrage chaque année, et quelle que fût sa prodigieuse fertilité à renouveler sa matière, à découvrir sans cesse dans ce petit univers des terres où ses héros n’eussent pas déjà fait voyage, il y a dans son immense production beaucoup de remplissage et d’inégalité. Sa bonhomie de narrateur est parfois sans verve, et le mélange de la science et de la géographie ne lui a pas toujours donné des alliages également heureux.
Ses premiers livres, les plus courts, Le Tour du monde en quatre-vingt jours ou De la Terre à la Lune, sont restés, je crois, les meilleurs. Mais c’est une œuvre qu’il faut juger dans son ensemble plutôt qu’en détail, et par ses résultats plutôt que par sa qualité intrinsèque. Or, en fait, elle a exercé pendant quarante ans, sur les enfants de ce pays et de l’Europe entière, une influence qu’aucune autre œuvre n’a certainement égalée. Et cette influence fut bonne dans la mesure où l’on en peut juger aujourd’hui. Elle a été, tout à la fois, un instrument d’éducation positive et de développement moral. Elle a propagé, avec le goût de l’aventure, le goût de la recherche scientifique, la confiance dans la force supérieure de la raison. Elle a développé la notion de l’effort, mais utile et sans violence, du succès, mais tempéré par la douceur et l’équité, de l’énergie individuelle, mais asservie à l’intelligence. Elle a instruit et distrait les enfants sans favoriser aucun des instincts mauvais de l’homme. 

Léon Blum, "Jules Verne", L'Humanité, 3 avril 1905.

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