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jeudi 9 avril 2015

Clément Vautel, Les villes de l'avenir (1927)

Clément Vautel propose de nombreux contes et nouvelles d'anticipation sur le mode humoristique. Ce même humour est souvent présent dans ses chroniques où il ne dédaigne pas aborder un avenir plus ou moins lointain.


 
Mon Film

Un visionnaire américain - qui doit avoir beaucoup lu les romans de Wells — vient de répondre à cette question, que personne ne lui avait d'ailleurs posée : « Que sera Londres en l'an 2000 ? »
A l'en croire, la métropole britannique comptera, à la fin de ce siècle, une vingtaine de millions d'habitants. Et, cependant, on n'y verra plus une seule maison : à part quelques édifices historiques conservés à titre de souvenirs archéologiques, Londres sera devenu un immense parc.
Où seront les Londoniens ? Dans le sous-sol. Transformés en termites, ils vivront dans une immense fourmilière, parfaitement aérée, éclairée a giorno et pourvue d'un chauffage d'autant plus central qu'il sera fourni par le centre de la terre. Grâce à des ascenseurs probablement nombreux, les vingt millions de citadins pourront, leur tâche quotidienne terminée, aller prendre le frais dans le square d'en haut. Et rien ne sera pratique comme d'habiter au trente-sixième au-dessous de l'entresol, quand les sirènes d'alarme annonceront la prochaine arrivée des avions ennemis. Mais les offensives futures seront, sans doute, souterraines aussi, et les combats de nègres dans un tunnel passeront du répertoire de Jules Moy au programme de l'Ecole supérieure de guerre.
Ainsi, pour le prophète transatlantique, l'avenir de notre civilisation n'est pas sur l'eau ou en l'air, mais dans le royaume des taupes : les grandes cités de l'an 2000 seront des manières de catacombes surencombrées.
Mais on peut tout aussi bien prédire le contraire, et peut-être plus logiquement.
Bien que n étant ni Américain ni visionnaire, je vous annonce donc que le siècle finissant assistera à la décadence de Londres, de Paris, de Berlin, de New-York. Les tentacules de ces cités monstrueuses seront atrophiés, il y aura partout d'innombrables logements à louer, l'herbe croîtra entre les pavés des rues aujourd'hui les plus embouteillées.
En effet, les perfectionnements prodigieux des moyens de transport auront créé un état d'esprit nouveau chez les civilisés, qui ne consentiront plus à s'enfermer dans des villes-prisons.
Pouvant parcourir les plus grandes distances en très peu de temps, ils auront de moins en moins besoin, pour leurs affaires ou leurs plaisirs, de vivre en tas : la T. S. F., la transmission instantanée des images, d'autres inventions encore, leur permettront d'habiter la campagne sans s'y sentir seuls. Au fait, ne voyons-nous pas déjà les banlieues se peupler au détriment des centres des villes, où les bureaux remplacent les foyers ? Dans cinquante ans, les « banlieusards » rentreront, le soir, en Bretagne, en Auvergne, en Savoie, peut-être même aux colonies, et leur avion arrivera plus vite à destination que le train de Bécon-les-Bruyères.
Bref, les grandes villes, qui menaçaient de tout absorber, seront victimes de leur propre fille, la civilisation : l'homme de l'avenir pensera avec pitié à ces lugubres entassements de pierres où grouillaient ses aïeux, et il bénira un progrès qui lui aura donné l'air, la lumière et la liberté.




Clément Vautel, "Mon film" (chronique régulière) in Le Journal, n°12785, daté du 19 octobre 1927




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