samedi 18 février 2012

René Miette, la fin du Monde (1933)

La fin du Monde est un classique de la littérature de vulgarisation scientifique. Rejetant les écrits et dits des charlatans, les scientifiques ne sont pas dans une perspective eschatologique mais purement de projection des savoirs de leur époque notamment sur le devenir de notre étoile, le Soleil et les risques d'une rencontre désagréable avec une comète.


LA FIN DU MONDE

Malgré les nombreux et savants astrologues du Moyen Age, et même des siècles modernes, qui, à propos de tout rapprochement céleste remarquable, de toute position spéciale d’une planète parmi les étoiles, prédisaient avec fracas et grands détails la fin subite de notre monde, malgré les menaces de quelques comètes, venues des profondeurs du ciel souffleter notre globe, celui-ci est toujours là, et sans doute mourra-t-il de sa plus belle mort : de vieillesse.
En effet, dans l’univers, tout est si harmonieux, logique, que chocs et graves perturbations ne peuvent avoir lieu. .En un rapide exposé, nous analyserons les différentes fins terrestres, brusques ou lentes, que la Science a pu prévoir et expliquer; mais, que l'on se rassure, au minimum cette échéance fatale ne se place que dans quelque six millions d’années !
Tout dernièrement un film excellent a fait défiler, devant les yeux des spectateurs enthousiasmés, les visions titanesques des effets produits par la chevelure empoisonnée d’une comète, frôlant la terre dans sa course vertigineuse, de l’infini au Soleil.
Abel Gance s’est inspiré du roman mystique de C. Flammarion, où sa poésie, ses élans vers l'infini se sont, plus qu'en aucun autre de ses ouvrages, donné libre cours.
La vérité est plus prosaïque. Certes une comète peut passer très près de la terre et la baigner de ses gaz impondérables; cet événement (1811 et 1910) s'est déjà produit. Mais personne parmi le commun des mortels ne s’en est aperçu.
Le noyau ou tête des comètes, constitué par des matériaux, roches cosmiques aux masses variables), animé d’une grande vitesse, gigantesque boulet, pourrait, tout au plus, anéantir une ville, créer en un mer une île nouvelle ou poser sur le sol une petite colline; mais la Terre ne frissonnerait point et continuerait ses tours, assurant aux humains vie et bonheur relatifs.
Les gaz qui constituent l’arrière-train cométaire empoisonneraient sur une partie du globe l'air si nécessaire aux êtres, et provoqueraient des orages, incendies et autres grands fléaux, mais que l'homme a déjà regardés en face.
La Science prévenue pourrait en partie y apporter remède, et la rançon de l’accomplissement de ce rarissime événement astronomique se chiffrerait par la mort de quelques milliers d’infortunés, par quelques, milliards de désastres matériels.
Ce mode de fin terrestre est très hypothétique. Pourtant les comètes sont des astres si mystérieux, si extravagants, qu’il ne faut pas crier à l’impossible.
Toutes les autres fins du monde ne se produiront que lentement ; il est certain que l’heure fatale sonnera pour la Terre, bien longtemps après la fin du dernier homme redevenu sauvage, lequel aura fermé les yeux sur les ruines du passé mort lui-même depuis longtemps.
Oui, personne ne vivra plus pour assister à cette chose inouïe, quoique possible : la mort d'une planète.
L’âge de la terre, seul, causera sa fin; en l’univers n’existent, ni faiblesses, ni accidents ; mais le temps transforme profondément tout être; évolutions chimiques, organiques, géologiques changeront la face du globe.— évolution dont l’existence a été établie ou vérifiée scientifiquement. Les hypothèses, loin de se concurrencer, s’unissent pour démontrer que comme tout organisme vivant — car elle vit, la terre — notre planète passera !
Tout d’abord, chacun le sait, l’eau, cet élément primordial en la nature, sans cesse en mouvement, par la pluie, les torrents, les fleuves, les nappes souterraines, use, désagrège, ravine, découpe et mine les montagnes, emporte la terre vers l’océan, aplanit toute hauteur et comble les gouffres marins. Graduellement,, le relief deviendra uniforme : l’eau alors envahira la surface entière du globe. Cette nouvelle forme du déluge universel devrait se produire dans 10 millions d’années. L’observation montre qiie la planète Mars traverserait actuellement cette phase critique de la vie planétaire...
Mais l’eau aussi se perd, disparaît lentement. Jadis certaines régions étaient submergées ; peu à peu l’élément liquide s'est retiré, a fixé un tracé continental tel qu’il existe encore, et se retire toujours, insensiblement.
Pénétrant profondément dans le sol, une petite quantité d’eau se combine avec les pierres, les minéraux (hydrates, oxydes) ; elle descendra de plus en plus vers le centre, à mesure que le feu intérieur s’apaisera. Lorsque la terre sera presque froide, toute eau aura disparu et avec elle toute vie végétale et animale, auxquelles l’eau est indispensable. Notre satellite la lune est bien l’image de la terre dans 6 à 10 millions d'années, avec ses rocs arides, son atmosphère vide où l’air et l'eau sont absents.

La diminution de l’eau sur le globe peut amener la fin par le froid ; car la vapeur d’eau diffuse et retient la chaleur. Jadis l’eau était très répandue et une haute température humide a permis à une végétation luxuriante, aux fougères gigantesques, de se développer. Chaleur et humidité ont diminué d’intensité, d’où ce ralentissement dans la vitalité des végétaux et des animaux.
Bientôt..., c’est-à-dire encore dans quelque 10 millions d’années, la terre sera refroidie et toute vie aura disparu à sa surface.
L’Ecriture serait vérifiée : « Toute vallée sera comblée, toute montagne et toute colline seront abaissées. »
Mais ! le soleil ! qui, par son rayonnement permet la vie sur tous les mondes, ne peut-il intervenir efficacement dans ces lentes transformations. ?
Jadis immense et nébuleux, d’une température inouïe, le soleil se condense peu à peu, diminue de volume, et, en vertu de l’équivalence mécanique de la calorie, rend la chaleur qui servit à la création de la nébuleuse primordiale. L’astre radieux perdra sa vitalité, "s’éteindra et avec lui la terre et toute vie se sera arrêtée. Les mers seront solidifiées l’air gelé à 200°, les nuits sans lune ; dans vingt ou trente millions d’années, notre soleil entraînera ses planètes vers le néant !...
Et ce même astre, sous une soudaine poussée intérieure, peut éclater, s’étendre et dessécher, carboniser tout ce qui se trouve à la surface des plus proches planètes !...
Ainsi, ne nous tourmentons pas ! D’une façon ou d’une autre, le monde finira !... Dormons en paix, des millions d’années nous séparent de la date fatale !
Souvent, l’effroi des masses fut porté à son comble par des prédictions erronées. L’an 69 est funeste... et se termine sans dommage. La date la plus sûre semblait bien l’an 1000. On ne concevait pas une année 1001, L'Apocalypse en témoignait :
« Après mille ans, Satan sortira de sa prison et détruira les peuples... la mer rendra ses morts... et il y aura un ciel nouveau et une terre nouvelle... »
Peu avant et peu après cette époque, la famine et l’effroi, la désolation et la sauvagerie régnèrent partout. La fin du monde fut bien près d’arriver, mais d’une toute autre façon qu’on ne l'attendait...
L’an 1000 passa. Puis les astrologues eurent beau jeu, avec leurs rapprochements planétaires (1524-1584). Toutes ces terreurs nous ont valu les belles cathédrales que nous admirons aujourd’hui.
Vinrent de belles comètes qui remplacèrent les charlatans (1556, 1652, 1680). En 1773, l’illustre astronome Laplace ne rassure guère les foules : « L'axe du monde change de direction... les mers sortent de leur lit. » Tels étaient les méfaits que pouvait causer la comète.
De nos jours encore parfois, mais sans grand succès, des présages courent. L’un, de source religieuse, fixerait la fin du monde en 1999, d’après les devises des papes et la durée moyenne de leur pontificat.
Quoique animé de quatorze mouvements différents, notre vieux globe sous nos pieds reste ferme. De sa vie dépend la nôtre ; de ses transformations au cours des âges dépend l’évolution de la vie humaine. De même que la vie de la terre, peu après son apogée, commencera à décliner, de même la civilisation, devenue de plus en plus belle, harmonieuse, préparant peu à peu l’âge d’or des économistes et des sociologues, s’arrêtera dans son ascension, et rien. ne pourra alors être ajouté au bonheur des hommes. Nonchalants parmi les délices de cette apothéose,, ceux-ci oublieront les découvertes transmises par les ancêtres, les sciences redeviendront obscures, l’homme s’avilira, alors que l’agonie de la terre commencera. Seuls, quelques hommes, assemblés en tribus guerrières comme jadis, il y a cent mille ans, disputeront leur part de vie et de butin aux bêtes féroces dont ils seront peu dissemblables d’ailleurs par les mœurs et le caractère. Toute civilisation, toute pensée, toute recherche, tout travail auront disparu. Les trésors, les richesses légués par les siècles, seront dispersés, anéantis, oubliés.
Le dernier vivant, possesseur de tout, de la terre entière, sera frappé comme les autres...
Et, dans l’éther glacial roulera la terre morte, autour d’un soleil rougeâtre, entretenant péniblement la vie à la surface des autres planètes, Jupiter et Saturne : à leur tour, ces globes passeront et le radieux soleil s’éteindra.
Astre noir, traînant d’obscurs boulets, il poursuivra, sans but, sa course dans l’espace illimité, jusqu’au jour où, rencontrant une autre étoile morte comme lui, le choc, la communion formidable de ces deux astres provoquera une déflagration immense d’où naîtra la nébuleuse, source d’autres soleils futurs.
Et ainsi, toujours dans le temps, en l’infini, autour des étoiles sans cesse peuplant le ciel d’astérismes changeants mais impérissables, la vie continuera...

René Miette, "La fin du Monde",
in Le Chasseur Français n° 522 et 523,
septembre et octobre 1933

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