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ISSN 2496-9346

mardi 22 février 2022

Jules Payot, L'homme des Neiges (1911) 3/4

Découvrez le troisième épisode de l'anticipation utopique "L'homme des neiges" de Jules Payot publié originellement en 1911 en feuilleton dans Le Volume. Pour lire le premier épisode et la présentation de cette nouvelle, voir ICI, pour lire le deuxième épisode, voir ICI


 

L'homme des Neiges (suite)

La première préoccupation de notre « rescapé » fut de s’enquérir des écoles et de l’enseignement.

Il fut surpris de rencontrer un lundi, dans l’après-midi, plusieurs divisions de l’école primaire, en promenade, sous la conduite d’un maître ou d’une maîtresse. Il alla le soir même dire son étonnement au directeur, qui était un jeune homme intelligent, d’une trentaine d’années, et qui se trouvait être l’arrière petit-fils de Suzanne Rurale. Celle-ci avait publié ses mémoires vers 1930 : notre « rescapé » l’avait bien connue dans sa jeunesse. Le directeur, M. Pierre Primaire, dit en riant : « J’ai été surpris de votre étonnement en présence de cette promenade « un jour de classe ». Mais je me souviens de mes lectures relatives à l’histoire de l’éducation au début du xx e siècle et je comprends votre surprise. Les croyances pédagogiques de votre époque nous paraissent étranges et nous avons peine à nous expliquer votre état d’esprit.
J’espère que vous n’éprouverez aucune amertume de notre façon de vous juger...

— Non, répondit l’homme des Neiges. Je ne cherche qu’à m’instruire et ce que je vois me trouble. Etonné, je le suis à chaque instant. Mais, je sens que le milieu actuel est supérieur au milieu de 1911 sur lequel mes habitudes se sont en quelque sorte moulées. Je suis à la fois surpris et ravi. Je suis assez intelligent et encore assez « plastique », je l’espère, pour me réadapter à votre état social : je suis décidé à profiter de ma chance inouïe de pouvoir comparer deux périodes éloignées en les vivant successivement, et je suis résolu de mettre absolument de côté l’esprit de corps qui me lie à mes contemporains de 1911 et de tout accepter au moins provisoirement.

— J’en suis heureux, dit M. Pierre Primaire, car nous pourrons élucider ensemble bien des points restés inexplicables pour nous dans vos pratiques éducatives…
Mais avant de vous interroger, je dois répondre à votre question. Nos promenades, au seuil de l’année scolaire surtout, sont d’importance capitale. Les enfants étant libres, ils nous livrent par leurs jeux, leurs attitudes, leur langage, leur ardeur ou leur apathie, les secrets de leur caractère que nous ne pouvons deviner dans l’immobilité de la tenue en classe. De plus, le maître ne perd pas de vue l’idée dominante qui, durant la promenade, doit diriger l’attention des élèves. La division des petits a été conduite au bord du ruisseau et elle a été transformée en équipe d’ouvriers amateurs : on a construit des canaux, des presqu’îles, des péninsules, des golfes, des fleuves et même on s’est essayé à modeler l’ancien et le nouveau continent. Une petite carte était épinglée à un arbre et servait de contrôle. Devant elle, prenaient fin les critiques injustifiées et les croyances erronées. Nos enfants se mettent de tout cœur à leur jeu : ce que nous pouvons leur enseigner par l’action nous n’essayons pas de le leur enseigner abstraitement, comme c’était la règle dans vos écoles. Nous savons que le système musculaire est de tous les sens le plus important en éducation. Il est vrai que des psychologues de votre époque, comme Cousin et Garnier, discutaient sur l’existence de ce sens !

  Pardon, Cousin et Garnier étaient antérieurs à mon époque…

— Un peu antérieurs. Dans notre perspective ils se confondent avec vous, et leurs doctrines vivaient, se survivaient, si vous voulez, dans vos pratiques éducatives…
Ainsi, nos élèves moyens vont avoir une leçon de géographie générale. Nous voulons qu’ils aient dans l’imagination les dimensions comparées des grands Etats de l’Europe. Nous n’abordons pas cet ordre de connaissances sans qu’ils aient une notion concrète et pratique des distances. Nous voulons que, dans leurs promenades, ils aient une connaissance réelle d’une distance d’un kilomètre, de dix kilomètres, de vingt kilomètres. De même, ils savent tous pratiquement ce qu’est un kilomètre carré. Ils l’ont mesuré sur le terrain. Tous, après l’avoir mesuré et dessiné, en ont fait le tour.
Puis nous profitons de leurs voyages pour rendre aussi concrète que possible la notion de la distance de Dunkerque à Perpignan ; de Brest à Menton, etc. Nous leur faisons modeler dans le sable la France jusqu’à ce que les principales proportions relatives soient exactes. De même pour les colonies et pour les divers pays : ils pourront vous modeler une Italie exacte parce qu’ils savent que sa superficie est un peu plus de moitié que celle de la France. Ils savent qu’entre les deux pôles, on peut placer vingt Frances.
Notre principe, c’est qu’on ne sait les sciences de l’espace, géométrie, géographie, etc., que quand on les a apprises par les muscles, et qu’elles sont inscrites dans la mémoire musculaire.
D’ailleurs, nous avons beaucoup de loisirs.
Nos élèves n’ont que trois heures de classes le matin. Nous jugeons inexplicable votre système de six heures de classes. C’était ériger en système l’irréflexion, l’inattention, la dispersion de l’esprit. Votre époque nous fait — pardonnez-moi — l’impression d’une époque de nerveux agités et trépidants. Vous apportiez dans votre éducation la même manie de mouvement rapide que dans votre vie. Vos livres de classes nous plongent dans la stupéfaction. Quelques-uns de vos écrivains avaient aperçu que votre hâte était déraisonnable — mais vous ne les avez pas écoutés.
Aux trois heures de classes matinales, nous ajoutons trois après-midi de promenades pratiques, de visites dans les ateliers, et partout où l’on travaille. Ces promenades, ces visites doivent être le commentaire vivant des leçons de la semaine. Les jours de mauvais temps, les élèves restent aux ateliers annexés à l’école.
Nous devons quatre séances par semaine, le soir, pour les cours d’adultes qui sont obligatoires six mois par an pour tous les enfants de 13 à 18 ans accomplis. »

L’homme des Neiges écoutait, fort intéressé. Toutefois, la réduction des heures de classes le troublait.

« C’est que, dit Pierre Primaire, nous avons su réaliser dans les programmes des économies énormes… »

 

Jules Payot, « L’homme des Neiges », [troisième épisode]
in Le Volume, n°7, 11 novembre 1911. 

 

 



mardi 15 février 2022

Jules Payot, L'homme des Neiges (1911) 2/4

Découvrez le deuxième épisode de l'anticipation utopique "L'homme des neiges" de Jules Payot publié originellement en 1911 en feuilleton dans Le Volume. Pour lire le premier épisode et la présentation de cette nouvelle, voir ICI


L'homme des Neiges (suite)

L’étrange revenant, demeuré quatre-vingts années dans les glaces du mont Blanc, fut bientôt en état de reprendre la vie commune.

On était parvenu à l’identifier grâce aux recherches entreprises par l’archiviste départemental. Il s’appelait M. Sagace. Le souvenir du passé lui revenait par larges perspectives.

Que de transformations il devinait dans la société où il entrait presque miraculeusement, après un sommeil de près d’un siècle !

Il fut frappé de la sobriété élégante des habitations et de la simplicité de la vie familiale. Il se souvenait des maisons de son temps, encombrées de meubles et de bibelots sans valeur artistique, où les ménagères s’exténuaient dans une lutte sans trêve contre la poussière.

Les gens qui le recevaient à table étaient stupéfaits de son ignorance et, disons le mot, de sa barbarie. Il s’étonnait de tout et ses étonnements faisaient soupçonner un fonds assez vulgaire, qui était celui des hommes de son époque.

Vers 1911, quand on invitait les gens, il était de bon ton de faire étalage d’un luxe coûteux. Les mondains n’évaluaient la valeur d’un homme que d’après l’argent qu’il gaspillait, et les Américains qui représentaient le plus haut développement de cette civilisation donnaient des dîners qui, pour vingt convives, coûtaient 60000 francs. Un jeune milliardaire offrait à l’issue d’un déjeuner des cigarettes roulées dans des billets de 500 francs, que les invités fumaient en riant pendant que dans les quartiers misérables des familles mouraient de faim[1] . Au degré près, il en était de même en Europe, dans toutes les classes de la société, la vanité était effroyable.

En outre, et toujours pour le même motif de vanité, il fallait, dans un dîner, une telle surabondance de plats et de vins que les convives en sortaient alourdis et étourdis par une ivresse qui, grâce à l’habitude, demeurait décente. Dans les banquets publics, les électeurs et parfois les ministres entraient dans les vignes du Seigneur.

Aussi M. Sagace était-il agréablement surpris de se trouver au milieu d’une civilisation délicate et douce où l’on ne prisait que les qualités de l’esprit et l’élévation des sentiments sociaux. Une maîtresse de maison aurait eu honte de « gaver » ses invités et de les enivrer, et les maisons baignaient dans la lumière, et y avait des fleurs partout.

La maison était un lieu de repos aussi, – tandis que les affaires étaient concentrées dans un quartier unique – les habitations étaient-elles entourées de jardins.

A l’époque où l’homme des Neiges avait vécu sa première vie, le nombre de neurasthéniques était considérable. La civilisation, purement matérielle, stimulait à l’excès les sentiments individualistes. L’éducation était pénétrée de matérialisme. M. Sagace s’en rendait compte et il en était humilié. Au milieu de la société polie où il vivait maintenant, les souvenirs de la vie d’autrefois lui revenaient en foule. Combien l’isolement y était cruel ! Il repassait dans sa mémoire sa vie d’étudiant à Paris, dans l’abandon moral et la solitude du cœur, au milieu de camarades également abandonnés. Dans ses divers postes, même impression de solitude.

Les instincts sociaux, on les trompait, sans les satisfaire. La vie sociale n’avait ni ordre, ni force et le gaspillage était inouï. Les uns s’enfermaient dans des cabarets ou des cafés, dépensant chaque jour des sommes appréciables puisque les cafetiers innombrables de chaque localité vivaient, malgré la concurrence, et que la plupart d’entre eux faisaient fortune. Les gens « plus distingués » avaient leur cercle, où ils dépensaient beaucoup – les rares « intellectuels » de la ville y trouvaient quelques revues : premier essai, mal venu, d’une coopération pour la vie en commun.

A ces dépenses, formidables au total, s’ajoutaient les dépenses des cafés-concerts, des cinématographes, des théâtres, des conférences, des spectacles de toutes sortes, destinés à tromper le besoin que chacun avait de sortir de son isolement et de se trouver en communion d’idées et de sentiments avec ses semblables.

Aussi, quand un groupe d’hommes et de femmes énergiques entreprirent de fonder une Maison commune, furent-ils suivis par beaucoup de gens, heureux d’échapper à leur isolement. Malgré l’opposition haineuse des cafetiers et des entrepreneurs de spectacles, chacun des adhérents fit le compte de ce qu’il dépensait dans l’année « pour tromper ses besoins sociaux » et il en fit l’avance. On put, avec ces souscriptions, commencer la Maison commune. Bibliothèque, modeste d’abord, salles de lecture, salles pour sociétés intimes, jardins d’enfants, belle salle des fêtes, attirèrent peu à peu la majeure partie de la population. Le programme portait qu’on mettrait en commun ce qu’on pouvait avoir de talents et de bonne volonté. Des représentations furent organisées et de véritables aptitudes pour la diction se révélèrent : soirées musicales, lectures, déclamations se succédèrent d’abord chaque semaine, puis plus souvent. De petites équipes de diseurs, de chanteurs, s’organisèrent. Peu à peu la Maison commune prospéra et s’agrandit. Des femmes isolées résolurent, par la vie en commun, de faire rendre à leurs salaires le maximum de bien-être et de confort et une construction nouvelle s’éleva où la liberté la plus absolue était laissée à chaque coopérante, avec la possibilité de profiter de tous les avantages de la Maison commune.

Bientôt, on fit appel à toutes les ressources de l’art. Partout les maisons communes s’élevèrent comme les cathédrales aux XIIe et XIIIe siècles. Architectes, peintres, sculpteurs rivalisèrent. La beauté artistique de ces maisons qui devinrent partout des palais, expliquait que les maisons particulières fussent si sobres d’objets d’art : c’est que chacun mettait son orgueil à enrichir la maison de tous et que chez soi on se contentait de fleurs. On ne gardait pour soi que de belles copies d’œuvres d’art, ou des souvenirs personnels.

Quand l’homme des Neiges pénétra dans la Maison commune, il fut ému par la cordialité qui y régnait. Visiblement, cette société était supérieure à celle où il avait vécu sa première vie. Vers 1911, année de sa disparition, les relations sociales étaient peu agréables, car les conditions de la vie d’alors exaspéraient les vanités et les femmes vivaient trop souvent dans un milieu de malveillance et de dénigrement. Quant aux hommes, ils semblaient peu intelligents car ils passaient leur vie à se disputer pour des questions politiques et religieuses qui n’intéressaient plus personne au seuil de l’an 2000, car le respect des croyances ou de l’incroyance d’autrui était entré dans les mœurs. Quant à la politique, on n’en faisait plus. L’État avait cessé de disposer de sinécures innombrables qui permettaient aux vainqueurs dans les luttes politiques de caser leur clientèle et d’échapper à la loi du travail. De plus, les fonctionnaires trouvaient plus d’intérêt à faire leur devoir que de leur cour, aussi les questions politiques, réduites au maintien du bon ordre et à la justice gratuite et rapide pour tous, ne passionnaient personne : tout le monde était d’accord, et seule l’injustice flagrante pouvait soulever l’opinion.
L’homme des Neiges n’était pas au bout de ses étonnements…

 

Jules Payot, « L’homme des Neiges », [second épisode]
in Le Volume, n°5, 28 octobre 1911.



[1] . Revue hebdomadaire, 30 septembre 1911.

 

mardi 8 février 2022

Jules Payot, L'homme des Neiges (1911) (1/4)

En 2016, nous avions publié un article anonyme, « Une curieuse conception de M. Payot », paru dans La Croix n°8852, 27 janvier 1912 attaquant une anticipation signée Jules Payot. Grâce au développement de la numérisation, ce texte est désormais disponible et ArchéoSF vous propose la nouvelle "L'homme des Neiges" sous la forme originelle du feuilleton en quatre épisodes.

Publié dans Le Volume "journal des instituteurs, des institutrices et de leur famille", dirigé par Paul Souquet (professeur de lycée et pédagogue, 1848-1923), en feuilleton, la nouvelle "L'homme des Neiges" (1911) a pour thème l'hibernation prolongée d'un humain abordé dans L'Homme à l'oreille cassée (1862) d'Edmond About ou plus tardivement dans le film Hibernatus (1969) réalisé par Edouard Molinaro. Ici l'hibernation n'a rien d'accidentelle, il s'agit même d'un véritable crime. Ce thème est couplé à celui de l'anticipation comme dans Dix mille ans dans un bloc de glace (1889) de Louis Boussenard. Le personnage est en effet congelé à l'époque de la publication (1911) et ressuscite en 1991 soit quatre-vingts ans plus tard. Jules Payot (moraliste et pédagogue qui a été recteur de l'Académie d'Aix Marseille, 1859-1940) peut alors développer ses théories utopiques sur une société meilleure que celle de son temps dans laquelle l'éducation a, évidemment, une grande importance. Pour mieux cerner les idées de Jules Payot, on peut se reporter à o l'article de Jean-François Condette, Un recteur pacifiste à la tête de l’académie d’Aix-en-Provence ? Jules Payot et ses combats pour la paix (1902-1914).



 

L’homme des Neiges
Une résurrection sensationnelle en 1991.

 

Les nombreux touristes qui fréquentent la vallée de Chamonix sont dans état d’émotion et de surprise indescriptibles et à certains moments le soleil subit comme une éclipse tant les aéroplanes sont nombreux qui franchissent les différents cols des chaînes qui enclosent la vallée et qui descendent pour essayer de contempler le phénomène extraordinaire.

Les vieux racontaient une légende : un capitaine anglais avait péri au mont Blanc ; son cadavre, suivant le mouvement du glacier des Bossons, avait été retrouvé et enseveli à Chamonix plus de trente années après la catastrophe. La légende vient d’être reconnue exacte. Un double débordement des torrents du Grépon et de Blaitière avait vers 1940 recouvert le quartier de la gare et le cimetière anglican. Or, des fouilles récentes ont mis à jour la pierre du tombeau du capitaine en question qui s’appelait Arkwright et l’inscription sculptée dans le granit et qui relatait cet événement est demeurée intacte.

In member of
Henry Arkwright
A D C Cap’’ 84th Regt
Who was lost in an Avalanche On Mount Blanc Oct 13 1866
His romains were found
31 years later and laide
here to rest August 31 1897[1]

 

Un événement de même ordre, mais plein de mystère, vient de se produire. Une caravane traversant le deuxième plateau du glacier des Bossons, trouva un individu étrange évanoui sur la glace. On le frictionna et peu à peu le moribond revint à lui et tint des discours incohérents. Près de lui on trouva une espèce de caisse en aluminium, dont les parois étaient comme cerclées de puissants contreforts en acier, boulonnés avec soin. Un obturateur en verre épais fermait la caisse ; le patient l’avait fait tomber par une pression des pieds ; il avait pu ainsi sortir de sa prison.

Le malade eut bientôt autour de lui les nombreux médecins en villégiature dans al vallée. Inutile de raconter avec quels soins il est traité. Peu à peu il reprend des forces, mais il semble atteint d’aliénation mentale, tant ses paroles sont incompréhensibles. Il parle de M. Fallières, du Maroc, de la représentation proportionnelle, du généralissime, d’Anatole France, des camelots du roi, etc. Un des médecins, fort érudit, commence à penser que cet étrange sujet pourrait dater de l’année 1911. Il aurait donc passé plus de quatre-vingts années dans les neiges du mont Blanc… Cette étrange caisse d’aluminium nous intrigue.

 

Dans un tube d’aluminium de la caisse où était enfermé le rescapé du mont Blanc on a trouvé une mince feuille d’aluminium roulée sur laquelle est gravée la relation des faits. Un naturaliste russe, attaché à l’observatoire Vallot et nommé Pobiédonostzeff, avait été frappé des expériences de Pictet.

M. Pictet avait pris des poissons d’eau douce et refroidi le réservoir dans lequel ils nageaient. Peu à peu, le liquide s’était solidifié : on se trouvait en présence d’un bloc de glace dans lequel étaient enfermés les poissons. M. Pictet amena cette masse à une température de 20 degrés au-dessous de zéro. Les poissons étaient si raides qu’on les pouvait casser comme du verre.

On les laissa ainsi pendant deux mois. Puis on fit fondre lentement la glace et les poissons se mirent à nager.

Pobiédonostzeff, affamé de notoriété, avait résolu de tenter l’expérience sur un homme. Les chercheurs ont vérifié que les journaux de 1911 parlèrent de la disparition inexpliquée d’un inspecteur primaire de la Haute-Savoie que l’on crut perdu au mont Blanc où il s’était aventuré seul avec le naturaliste russe.

On sait maintenant que Pobiédonostzeff l’avait choisi pour victime. Il l’avait entraîné jusqu’à l’observatoire Vallot par 4400 mètres d’altitude, et profitant de l’isolement absolu où le laissa une tempête de neige qui dura dix jours, il se livra à son expérience criminelle, préméditée depuis deux ans. Puis il disparut lui-même un peu plus tard. On pense qu’affolé par les soupçons qui commençaient à peser sur lui, il aurait marché sans précautions sur la neige fraîchement tombée et qu’il aurait disparu dans quelque crevasse. Peut-être s’est-il suicidé sur le glacier.

Les restes non identifiés retrouvés au bas du glacier des Bossons en 1946 sont-ils les siens ?

On ne s’explique pas que la caisse de la victime ait mis à descendre quarante-cinq années de plus que le cadavre du savant russe.

 

Le public a appelé « l’homme des Neiges » ce revenant subitement réveillé après un sommeil de quatre-vingt ans. Après être resté deux jours et deux nuits entre la vie et la mort, il semble avoir triomphé de sa rude épreuve et on pense qu’il pourra, avant cinq semaines, se lever et reprendre sa vie commune. Les médecins ont donné l’ordre de ne répondre à aucune de ses innombrables questions et ils lui ont interdit de parler. Mais ses yeux brillent fiévreusement. Il paraît préoccupé et ne peut aucunement s’expliquer ce qui lui arrive. Il n’a, comme on pouvait le prévoir, aucun souvenir des derniers jours de sa vie précédente. Des psychologues sont venus et font sténographier ses moindres propos.

 

Jules Payot, « L’homme des Neiges. Une résurrection sensationnelle en 1991. »
in Le Volume, n°2, 7 octobre 1911.

 



[1] A la mémoire de Henry Arkwright, capitaine du 81ème régiment qui disparut sous une avalanche du Mont Blanc le 13 octobre 1866. Ses restes furent trouvés 31 ans après et placés ici pour le repos le 31 août 1897.