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ISSN 2496-9346

mardi 15 septembre 2020

Paul Villa, Une page d’histoire (1889)

Faire l'histoire du passé, c'est dépassé! Vive l'histoire du futur. C'est en tout cas le projet de Paul Villa dans ce petit texte paru en 1889. De nombreux thèmes et fantasmes de l'époque traversent le texte : le progrès technique dans les domaines des transports et des communications, la tour Eiffel (qui vient d'être terminée), le péril jaune, le métissage (les thèses racialistes sont à la mode et le texte est clairement raciste), l'utopie d'un monde sans guerre (quelques années après celle de 1870 et peu avant celle de 1914-1918).

UNE PAGE D'HISTOIRE

Après la poésie, l’histoire est certainement l’expression la plus élevée et la plus noble de la pensée humaine.

Seulement comme tous les hommes sont paresseux, ils ont tous, plus ou moins bien, écrit l’histoire d’hier, ce qui n’est pas malin ; ce rôle de phonographe ne me convient pas, aussi je veux simplement écrire une page de l’histoire de demain, ce qui me semble beaucoup plus palpitant. Il est bien entendu que je ne donne ici qu'un scénario, qu’une fresque enlevée à grands coups de brosse : aux patients, aux laborieux à fignoler mon travail, à eux d’entourer le bronze sévère de festons et d’astragales d’or finement ciselés.

Je commence :


1900. L’Europe, les deux Amériques et l’Australie sont couvertes de chemins de fer, Panama est percé et le canal sous-marin qui relie les Batignolles à Trafalgar-Square fonctionne régulièrement, ce qui est très commode pour les pickpockets; l’Europe est heureuse et Paris plus que jamais l’auberge du monde.


1920. L’Asie est couverte de chemins de fer, la Chine à elle seule en possède pour 47 milliards. Le fameux train pneumatico-télescopique par tube vient d’être inauguré entre Paris et Pékin : le monde entier est heureux.


1930. L’anniversaire des trois glorieuses. Hélas ! que les temps sont changés à 100 ans de date. Une horde de six millions de Chinois, armés jusqu aux dents s’est jetée à l’improviste sur la vieille Europe par les grandes lignes ferrées des Indes, de l’Euphrate, de la Sibérie, de la Caspienne.

Russes, Allemands, Français, Anglais ont été massacrés et ce qui reste de survivants traîne une vie misérable sur le sol dévasté de la patrie, tandis que les fils du Céleste, gras et gros, se prélassent à la place des Rothschild et autres juifs qu’ils ont exterminés jusqu’au dernier.

Les Italiens seuls n’ont pas trop eu à souffrir, grâce à leurs talents variés et ils gagnent encore leur pain en cirant les bottes des mandarins à trois queues.


1948. Encore un anniversaire célèbre, l’aube des jours mémorables se lève, le vieux sang gaulois uni a tant coulé depuis la conquête des Jaunes, bouillonne et fermente de nouveau, c’est lui qui vivifie la terre et soulève les pavés aux heures suprêmes.

Cependant les conquérants sont calmes, la direction des ballons est trouvée, les lignes internationales aériennes sillonnent les deux hémisphères, les isthmes sont inutiles et les 32 milliards de chemins de la France, devenant improductifs et superflus, sont adjugés pour 11.591 fr. 17 centimes à l’hôtel Drouot.


1953. Les temps marchent vite, les événements vont se précipiter et cependant personne ne s’en doute.

Nous sommes le 17 mai, à minuit, l’heure grave, un inventeur célèbre de la rue Mouffetard vient de découvrir une poudre dont une simple pincée fait sauter 9 départements, il en a chargé secrètement une flottille de ballons, c’est fait, il part, il est arrivé, crac, il lâche tout sur la Chine, de ses 400 millions d’habitants, 200 millions périssent sur le coup, le Céleste-Empire est écrabouillé, les Chinois volent au secours de leurs frères ; l’Europe respire, elle est délivrée : il y a encore de beaux jours pour la France !


L’an 2000 ! Saluez. Il n’y a plus d’Allemands, plus de canons, plus de guerre, tous les peuples sont frères et ne vivent que pour faire du commerce.

Que dis-je, des trois races, la blanche en Europe, la jaune en Asie, la noire en Afrique, il ne reste plus rien, les races elles-mêmes ont disparues, grâce aux mariages, aux métissages et il ne reste plus que deux races sur le globe : la race café au lait qui résulte des unions de l’Europe avec l’Asie et la race chocolat qui est le produit des différents peuples avec les nègres : le monde de nouveau est heureux et à la grande exposition universelle de Paris, qui couvre une superficie de 45 lieues de terrain autour de la capitale, par un système de coulisses et de relonges fort ingénieux, un mécanicien vient de pousser la tour Eiffel à 600 mètres.

2010. Nous sommes le 14 juillet, la terre est trop petite, on organise, grâce à l’air comprimé, une série de ballons de plaisir pour la lune ! 

 

Paul Villa, « Une page d’histoire », 

in Le Phare littéraire, 3ème année, 2ème série,

n° 34, 15 janvier 1889

 

mardi 8 septembre 2020

Ernest Jaubert, Un prospectus en l'An 2000 (1890)

 Alors que l'on cherche toujours le secret de l'immortalité, Ernest Jaubert imagine en 1890 le problème inverse: tout le monde est quasiment immortel ce qui ne va pas sans poser de problèmes: épuisement des ressources, ennui, ... Heureusement un savant vient de mettre au point un "humanicide" permettant de résoudre cette grave question.

C'est sous la forme d'un prospectus commercial à la mode de la fin du XIXe siècle que l'auteur nous propose son texte.

 

UN PROSPECTUS EN L'AN 2000

(Actualité)


Monsieur,


Chacun sait à quel point, depuis les désastreux progrès de la science, il est devenu difficile, pour ne point dire impossible, de mourir.

Grâce aux Pasteur, aux Koch et autres grands malfaiteurs publics, toutes les maladies ont disparu, une par une, tuées par leurs propres microbes. On n'est jamais trahi que par les siens ! — La vieillesse, à son tour, a été abolie par les émules du sorcier Brown-Séquard. Et le nom est sur toutes les lèvres du savant qui, — suprême coup de grâce ! — inocula à ses contemporains (tous! tous!), pour prévenir la mort, le vaccin de la Mort.

Toutes causes d'anéantissement et de dégénérescence ainsi éliminées, nos membres, nos organes ont acquis une souplesse, une vigueur inouïes, encore accrues d'une génération à l'autre, et fixées par l'hérédité. L'homme est, aujourd'hui, réfractaire aux plus violents poisons. Sa peau est un tissu impénétrable, infrangible, inusable, contre quoi rebondissent, inefficaces, les balles des fusils les plus perfectionnés, et que n'entament plus les aciers les plus acérés. Les cheminées, en tombant des toits, s'émiettent sur le roc de notre crâne invulnérable. L'adverse fantaisie nous prend-elle de nous jeter du plus haut de la Tour Eiffel, c'est nous qui défonçons le pavé sans même nous luxer un orteil. Et c'est le voyageur enlisé qui, par un juste retour,dévore — et digère — les crabes accourus par myriades à sa curée. Les épidémies ? Elles n'atteignent et ne détruisent plus que les bacilles conservés par les savants, à titre de curiosité, dans les musées spéciaux. D'ailleurs, les trains et les paquebots sont si supérieurement machinés, qu'on ne peut plus ni dérailler, ni sombrer.

Donc, plus de mort naturelle ou violente, accidentelle on volontaire. Plus de guerre : car à quoi bon se battre, si l'on ne peut se tuer ? Plus de suicide : car comment se périr? Maintenant, nous respirons sous l'eau ; notre cou résiste avec succès à la pression des chanvres les mieux ourdis; l'arsenic nous sustente ; le feu même nous caresse agréablement l'épiderme, etc , si bien que les « Suicide-House » système Charles Morice, ont du renoncer à satisfaire leurs clients, inéluctablement condamnés à la vie forcée à perpétuité. Et rien n'est plus misérable à voir que ce fourmillement de plus en plus dru, sur la croûte terrestre de plus en plus inapte à les nourrir, d'êtres uniformément jeunes, immortels et faméliques.

On sent ce qu'un pareil état de choses offre de périlleux pour la société comme pour les individus.

La société y perd ce qui faisait sa gloire au bon vieux temps : les sauveteurs et les docteurs, les héros et les bourreaux. Sans compter qu'elle n'a plus, cette société Gigogne, de quoi subvenir aux besoins de ses trop nombreux enfants, que multiplie encore une surabondance d'étalons intarissablement puissants.

Quant aux individus, n'ayant plus à mettre sous leurs dents toujours plus aiguisées qu'une portion indéfiniment réduite de l'inextensible gâteau, ils sentent leur faim s'exaspérer et leur espoir décroître de l'assouvir jamais, jamais, JAMAIS !! Et comme ils se savent, d'autre part, à toujours jeunes, à toujours vivants, à toujours prisonniers de l'Immuable, — l'Imprévu, ce pain de l'âme éprise du seul Nouveau, leur manque comme le pain du corps.

La Faim, l'Ennui, incurables parce qu'éternels, voilà donc le double terme de ce stade prétendument éblouissant qu'une aveugle science ouvrit à l'Humanité !

Eh bien, ce mal que la science a causé, c'est la science qui le guérira. Sans se laisser rebuter par les vaines tentatives des multiples chercheurs qui, avant lui, ont voulu rendre le repos éternel à l'humanité dégoûtée d'une éternelle existence, un homme dont la gloire éclipsera bientôt toute autre gloire, a sacrifié ses veilles à la solution d'un problème apparemment insoluble. Ses expériences viennent enfin d'aboutir : il a retrouvé le secret perdu de la mort ! Oui, ce bienfait dont nous avaient frustes d'inconscients génies (!), nous en jouirons de nouveau ; grâce à sa découverte inespérée, chacun pourra, comme antan, mourir pour sa patrie, pour le plaisir, pour rien ! Et les temps refleuriront où l'ancien équilibre rétabli, les hommes mangeront à leur faim et prendront gaiement la vie, — sûrs d'en sortir à leur heure.

Or, n'allez point, Monsieur , crier inconsidérément à l'exagération! L’Humanicide Necat est une vraie panacée universelle, qui a raison des santés les plus invétérées, aux immortalités les plus indélébiles. De ce, l'attestation la plus irrécusable est fournie par les nombreux cadavres qui s'entassent journellement dans le laboratoire de l'inventeur, où chacun peut les voir à son aise (entrée libre).

Donc, aucun mécompte il redouter quant aux effets de ce miraculeux remède. Pour sa composition et son mode d'emploi, vous trouverez, Monsieur , les renseignements les plus satisfaisants et les plus détaillés au siège la

Société d’assurances contre la Vie

(Décès garanti.)

Le Directeur,

Signé : JAMESON.

Pour copie « éventuellement» conforme,

ERNEST JAUBERT. 

 

Ernest Jaubert, « Un prospectus en l'An 2000 »,

in Art et critique, n° 81, 13 décembre 1890.


 



samedi 4 juillet 2020

Alcide, Controverse, 1919

Se projeter dans cent ans est un grand classique de l'anticipation dans la presse. Alcide dans La Lanterne en 1919 imagine la guerre un siècle plus tard.



BLOC-NOTES

CONTROVERSE

En l'an 2019, lors de la grande guerre qui, pour la n plus unième fois, ensanglanta l'Europe, quatre hommes se tenaient assis autour d'une table basse, dans une salle embrumée par la fumée du tabac, et jouaient confortablement à la manille. C'étaient quatre membre de la Société des Nations, réquisitionnés par celle-ci pour faire partie de l'armée internationale chargée de châtier le peuple de l'Europe centrale déclaré en état de rébellion ouverte. 
Depuis plusieurs années, ces hommes vivaient sous terre, transportés d'abris bétonnés à abris bétonnés par les petites draisines électriques qui sillonnent les boyaux situés à deux cents mètres au-dessous de la surface libre. Et pendant ce temps, la bataille faisait rage sur l'étendue des continents. C'est-à-dire que les millions d'aéronefs du peuple outlaw partaient la destruction sur toutes les villes du globe, tandis qu'une nuée d'appareils internationaux, faisait méthodiquement sauter les ouvrages d'art et d'industrie, qui constituaient la gloire du révolté. Il s'ensuivait, de ces procédés de combat, une extermination absolument remarquable des populations civiles, tandis qu'il n'y avait jamais de pertes dans l'armée, protégée qu'elle était des torpilles aériennes, par de nombreuses couches de terre stratifiées. Si bien que l'un des hommes dont il a été question, Chinois par sa naissance, dit ce jour-là à ses compagnons, en abattant un manillon :
Quelle bonne idée j'ai eue de me faire réquisitionner, Y a pas ! C'est là le meilleur embusquage.
Son vis-à-vis, cependant, naturel des îles Fidji, et qui passait pour avoir une grande culture, ne voulut pas demeurer en reste :
Lors d'une précédente guerre, remarqua-t-il, en 1914, un caricaturiste célèbre de l'époque fit un dessin représentant des soldats dans une tranchée, l'un d'eux prononçant, en parlant des civils : « Pourvu qu'ils tiennent ! » Ce serait le cas aujourd'hui de répéter la phrase.
En effet, fit le troisième, qui était Patagon, mais n'y a-t-il pas eu aussi un homme d'Etat illustre, celui qui a inventé la Société des Nations, qui combattit à ce
moment le militarisme au nom de l'idéal pacifiste ?
Certes, rétorqua alors le dernier compagnon, qui appartenait à une nouvelle nationalité, qui venait de revendiquer son droit à l'existence, mais à laquelle on n'avait pas encore donné de nom. Et ce fut une profonde erreur. Car les hécatombes n'ont pris ce caractère de férocité indéfectible dont nous sommes témoins aujourd'hui, que lorsqu'on a substitué les guerres des peuples aux batailles mercenaires dont se désintéressaient les civils. Vive le militarisme !
Mais les interlocuteurs du représentant du Yougoland ne répondirent pas et son observation. Car la question qu'il soulevait là était beaucoup trop grave pour être résolue par quatre humbles soldats dans une salle obscure enfouie à deux cents mètres sous la terre.


Alcide, « Controverse », in chronique « Bloc-notes », La Lanterne, 5 février 1919.

samedi 20 juin 2020

[Un été en uchronie] Refaisons le nez de Cléopâtre (1936)

Pour la quatrième saison consécutive, ArchéoSF vous propose chaque samedi de l'été sa série "Un été en uchronie".

Pour ce premier épisode, retrouvons "Refaisons le nez de Cléopâtre" publié dans Jeunesse magazine le 27 décembre 1936 (numéro hors série de lancement).


 


Refaisons le nez de Cléopâtre

On connaît la phrase célèbre sur le nez de Cléopâtre : « S’il eût été plus long, la face du monde en eût été changé... » car le brave général Antoine, au lieu de perdre son temps à contempler ce charmant petit nez, aurait préparé sérieusement son armée à la bataille et ne se serait pas laissé rosser par Octave. Combien d’autres « nez de Cléopâtre » ont modifié les événements de l’histoire ! Amusons-nous un instant à deviner ce qui se serait passé si quelques-uns d’entre eux ne s’étaient pas présentés…

QUE SERAIT-IL ARRIVE, SI…

on n’avait pas présenté un jour l’avion d’Ader dans une exposition ?

… le jeune ingénieur Louis Blériot, qui construisait alors des phares à l’acétylène, n’aurait pas éprouvé le « coup de foudre » qui allait l’amener à consacrer toutes ses économies et tout son temps à l’étude de l’avion et faire de lui le créateur du monoplan moderne.

deux chevaux n’avaient pas eu soif, un matin de 1897, dans l’Alaska ?

…. leurs cavaliers, deux Indiens esquimaux, ne les auraient pas menés boire dans la rivière voisine, la Klondike River, et n’auraient pas aperçu, dans le sable d’une crique, des reflets métalliques : la découverte des placers, d’où l’on allait extraire des centaines de millions d’or, n’aurait pas été accomplie.

le professeur Auguste Laurent n’avait pas montré à ses élèves, un jour de 1846, au microscope, des cristaux de tungstate de soude ?

la vision de ces sels géométriques n’aurait pas inspiré à l’un des jeunes gens une curiosité sans bornes, qui allait déterminer chez lui une vocation immédiate de chimiste : et le génial Louis Pasteur serait devenu un simple professeur de mathématiques au lieu d’être un jour le plus grand bienfaiteur de l’humanité.

deux enfants n’avaient pas joué, un matin, sur le tronc d’un arbre mort ?

le jeune médecin Laennec, qui passait près de là, n’aurait pas observé que la voix des deux enfants était amplifiée quand il s’interpellaient aux deux extrémités de l’arbre creux ; et il n’aurait pas inventé le stéthoscope, qui permet l’auscultation grâce à laquelle tant de malades ont été sauvés depuis.

Clémenceau n’avait pas téléphoné à Foch, le 9 novembre 1918 ?

le maréchal aurait refusé de recevoir les plénipotentiaires allemands et ordonné l’attaque prévue pour le 10, en direction de Metz ; nos troupes seraient rentrées en combattant victorieusement sur le territoire du Reich ; et l’univers, comprenant que l’Allemagne était écrasée, n’aurait pas encouragé ses gouvernements successifs à résister à nos exigences : l’avènement d’Hitler eût été, sans doute, évité.

une jeune Américaine n’avait heurté un banc avec sa cheville, un soir de 1852 ?

elle ne se serait pas mise à saigner, et le dentiste Horace Mews, qui assistait auprès de la jeune fille à une conférence du chimiste Davis, n’aurait pas constaté que le protoxyde d’azote, respiré volontairement quelques instant plus tôt, l’avait rendue insensible. Cette observation, qui donna à Mews l’idée de reprendre l’expérience sur lui-même, allait provoquer la merveilleuse découverte de l’anesthésie.




Chaque samedi de l'été, le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI.

A lire:
Les ouvrages de la collection ArchéoSF ayant remporté le Prix ActuSF de l'uchronie (Prix spécial 2017):



Histoire de ce qui n’est pas arrivé de Joseph Méry : disponible en version numérique et en version papier à tirage limité (50 exemplaires numérotés)




Le passé à vapeur anthologie proto-steampunk: disponible en version numérique et en version papier



Les autres vies de Napoléon Bonaparte Uchronies & Histoires Secrètes : très grosse anthologie (720 pages!) : disponible en version numérique et en version papier


Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies : disponible en version numérique et en version papier

samedi 16 mai 2020

Henri Malin, Dans trois mille ans (1873)

Dans son poème "Dans trois mille", Henri Malin imagine un Paris de l'avenir dans le sillage hugolien et illustre le thème des ruines de Paris :



DANS TROIS MILLE ANS


Personne, le néant, froid, muet, étonné.
(V. HUGO, Légende des siècles)


La solitude morne, incroyable, effrayante,
Le silence profond qui tient de l'épouvante,
Les joncs dressant leur tige au milieu des marais,
Les coteaux, les ravins, les fossés, les forêts,
Les excavations, les souterrains énormes,
Les ronces s'attachant aux branchages des ormes,
Des champs pleins de chardons et de mousse couvrant
On ne sait quoi de noir, et d'informe et de grand
Comme des pans de murs ou des monceaux de pierres,
Qui doivent rappeler bien des choses allières,
Et qui prennent la nuit la forme des tombeaux ;
Des temples en ruine où nichent les corbeaux,
Un édifice encor rayonnant et superbe
Dont le dôme orgueilleux démantelé clans l'herbe
A cette heure fait place au divin firmament
Et plus loin, une tour penchant horriblement,
Aux murs tout dégradés, et là-bas, sur la côte,
Parmi les longs sapins, une porte si haute,
Que son arc affaissé par les ans apparaît
Comme un pont au-dessus de l'obscure forêt,
Tel est l'aspect, telle est la vision étrange
De ces lieux où la gloire est mêlée à la fange.

Chaos, immensité, solitude, néant,
Qu'avez-vous fait, hélas ! de ce peuple géant.
Et parmi ces vieux murs, ces pierres, ces ruines
Couronnés par le temps comme Jésus d'épines,
Où l'on retrouverait de l'or et de l'airain,
Qu'aujourd'hui le lion habite en souverain,
Un fleuve est là caché sous les roseaux dans l'ombre
Qui, fier de son passé, coule sinistre et sombre.

Du plus brillant des jours voilà le lendemain.

Et jamais en ces lieux on ne voit rien d'humain,
Pas même un pâtre errant qui cherche une prairie,
Ni l'abeille qui cherche une rose fleurie.

Quelquefois cependant, le poète égaré,
Rêveur, silencieux, par le calme attiré,
Entre en ces bois profonds, descend vers cette rive,
Où l'eau calme et sans bruit comme lui-même arrive,
Où son pied foule encor par endroits du granit,
S'approche de ces tours que le soleil brunit,
Soulève un coin tremblant de leur manteau de lierre,
Lit les noms oubliés par le temps sur la pierre,
Pleure et s'écrie enfin, parlant à ces débris,
– Dire, hélas ! que c'est là ton squelette, ô Paris –



Henri Malin, « Dans trois mille ans », Revue des jeunes poètes, 1er août 1873


A lire dans la collection ArchéoSF:

Les Ruines de Paris et autres textes, anthologie disponible dans la collection ArchéoSF (120 pages, 5 nouvelles, 3,99 euros pour le format numérique et 12,50 euros pour le format papier)
Charles-Nicolas Cochin, Archéologie du futur. Mémoires d'une société de Gens de Lettres publiés en l'année 2355 (1755-1756) (6 textes réunis pour la première fois en un seul volume, 104 pages, 4,99 euros pour le format numérique et 12 euros pour le format papier)

A lire sur les sites ArchéoSF:

Charles-Olivier Penne, Dans Deux mille ans (1855) 
Emile Deschanel, [Les ruines de Paris] (1859)
Baronne Jenny d'Erdeck, Voyage aux ruines de Paris en l'an 3870 (1870)
Camille Flammarion, Dans les ruines de Paris (1912)

jeudi 14 mai 2020

Michel Robida, 1936 prévu de 1869 à 1883 par ROBIDA (1936)

Le 9 février 1936 le journal Excelsior accueille dans ses colonnes un article sur les "prophéties" d'Albert Robida signé par son petit-fils Michel Robida. Michel Robida y décrit les anticipations de son grand-père devenues réalités. Le texte est accompagné de reproductions de plusieurs dessins d'Albert Robida légendés avec les dates et époques de réalisation des inventions "fantaisistes" du génial caricaturiste.



 

1936 prévu de 1869 à 1883 par le visionnaire ROBIDA

UN MONDE ÉTONNANT, électrifié, mécanisé, un sol perforé de mille tubes et souterrains, une terre couverte d'un réseau métallique aux mailles enchevêtrées, un ciel encombré, sillonné d'appareils étranges, une crainte universelle, une bousculade intense, voilà le globe terrestre au XXI siècle, tel que l'avait imaginé, de 1869 à 1880, Albert Robida, mon grand-père.
C'est en effet, dès 1869, dans un numéro du Polichinelle, qu'il avait donné en quelques dessins la première vision de la guerre moderne.
En 1883, il reprend et développe cette idée dans son journal la Caricature, en publiant « Le conflit australomozambiquois, faits de guerre et opérations chimiques au XXe siècle », bientôt suivi de deux livres : le XXe siècle et la Vie électrique.
Dans ces ouvrages pleins de fantaisie, mais d'une fantaisie doublée d'une extraordinaire clairvoyance, était décrite toute notre vie actuelle.
A une époque où la Tour Eiffel n'était pas encore construite, où l'on édifiait à grands frais le Trocadéro, il annonce le métro, qu'il appelle un tube souterrain, les extincteurs d'incendie, la musique enregistrée distribuée par un organisme central, et jusqu'à la télévision, à laquelle il donne le nom de téléphonoscope.
Il comprend qu'un tel bouleversement des habitudes n'ira pas sans une révolution des mœurs et des coutumes, et bientôt il suppose que les femmes seront avocates, médecins, journalistes, ambassadrices ou préfètes, allant même jusqu'à prévoir l'écroulement de l'empire russe et l'émancipation des femmes turques.
Il imagine une guerre atroce: la nôtre.
Sur terre, il met aux prises des armées fantastiques, précédées de bombardes roulantes, «les tanks», formées de bataillons de chimistes coiffés du masque à gaz, et suivies d'un escadron de médecins chargés de propager artificiellement les maladies contagieuses.
A travers le ciel, il lâche une extraordinaire armée aérienne, tandis que sur mer les cuirassés menacés par la flotte sous-marine s'enveloppent de nuages de fumée artificielle.
En 1880, un cauchemar. Aujourd'hui, des faits, une réalisation.
Car, si mon grand-père avait eu, il y a cinquante-cinq ans, une vision aussi nette, aussi précise de notre existence actuelle, c'est beaucoup plus par crainte de ce que la vie moderne allait devenir détruisant le passé qu'il préférait à toute autre chose, que par amour du progrès et de la nouveauté.
Il n'aimait guère que les légendes, les vieilles maisons et les burgs fantastiques, et il était si peu épris de vitesse et de confort qu'il parcourut à pied la moitié de l'Europe, sous prétexte que c'est le seul moyen de voyager et de bien connaître les pays et les gens.
Pourtant, il devait voir le début du XXe siècle, et la Grande Guerre, dont il souffrit plus qu'un autre, car une à une se réalisaient — ce qu'il avait peut-être cru lui-même — des idées chimériques, et qui étaient beaucoup plus que cela : des prophéties.
Michel Robida



A lire dans la collection ArchéoSF:

Albert Robida, La fin des livres
Albert Robida, Jadis chez aujourd'hui