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ISSN 2496-9346

dimanche 2 octobre 2022

F.D. "La littérature "futuriste"" (1895)

 Le 17 septembre 1895, le Journal des débats accueille dans la chronique "Au jour le jour" un texte signé "F.D." intitulé « La littérature « futuriste » ». Faisant œuvre d'archéologue de la science-fiction, le chroniqueur cite Thomas More, Sébastien Mercier, Alfred Franklin et rappelle le roman  les Voyages de Kang-Hi signé par le duc de Lévis en 1810. Il signale dans ce dernier le fac similé d'un journal de l'avenir contenant de nombreuses anticipations.

 


AU JOUR LE JOUR

LA LITTÉRATURE « FUTURISTE »

 

Cette épithète quelque peu barbare est, paraît-il, usitée maintenant en bibliographie, pour


désigner certaines « fictions » où les auteurs, anticipant sur l'avenir, présentent comme accomplis des événements politiques ou sociaux, des progrès, des inventions dont la réalisation est encore éloignée autant que problématique. L'Utopie, de Thomas Morus, l'An 2240 [sic (1)], de Sébastien Mercier, peuvent être considérés comme un prototype et un modèle de ce genre, assez longtemps délaissé, mais redevenu fort en honneur en ces vingt-cinq dernières années. En effet, depuis la fameuse Bataille de Dorking, parue vers 1871 (2), près de quarante auteurs ont, rien que chez nous, mis en œuvre les ressources de leur fertile imagination pour dépeindre la vie dans un siècle ou deux ; l'un de ces écrivains, même, a pris soin de décrire les Ruines de Paris en 4875 (3).

Depuis Mercier jusqu'à la « renaissance » de la littérature « futuriste », il n'a guère paru qu'un spécimen, digne d'être cité, de cette forme ingénieuse du roman. Cet ouvrage assez rare aujourd'hui, publié en 1810, est intitulé les Voyages de Kang-Hi, et a pour auteur le duc de Lévis, qui devint par la suite pair de France et académicien. La donnée est des plus simples le mandarin Kang-Hi, voyageant en Europe avec sa femme, arrive à Paris en 1910, et, dans une série de lettres, raconte ses aventures et expose ses impressions à son ami Wam-Po, demeuré à Nankin. A dire vrai, cette correspondance (qui ne rappelle que de bien loin les Lettres persanes), est plutôt une peinture critique de la vie parisienne d'alors, qu'un tableau de l'état présumé de Paris, un siècle plus tard. On y remarque cependant, çà et là, des inventions assez heureuses, telles, notamment, l'insertion dans le volume d'une feuille in-40, le Journal du déjeuner, portant la date du 15 septembre 1910. Assurément, l'auteur ne soupçonnait pas quel développement énorme prendrait la presse bien avant cette date ; car son numéro, très rempli sans doute pour l'époque où il écrivait, serait dédaigné maintenant dans le moindre chef-lieu de canton. Il y introduit, toutefois, des imaginations assez curieuses: à Philadelphie, par exemple, il signale un projet de réunir par un grand canal le haut Missouri avec la belle rivière (?) qui se décharge dans le Pacifique; Plus loin, il décrit la découverte d'un mécanicien qui a réussi à imiter la voix humaine et à reproduire les voix des plus célèbres chanteurs; puis il parle de diligences roulant sur des bandes de fer, où l'on peut voyager couché et dormir, à l'aise toute la nuit; ce sont, enfin, des annonces de « calèches à voile » allant très, vite par un vent modéré, d'animaux exotiques admirablement domestiqués, etc. Quinze années nous séparent encore de 1910 et depuis longtemps déjà certaines, de ces fictions sont devenues des réalités entreprise du canal interocéanique, phonographe, chemins de fer, sleeping-cars, etc. Nous ne parlons pas des modes bizarres imaginées par le duc de Lévis en pareille matière, les idées les plus baroques ne manquent jamais d'être, tôt ou tard, mises à exécution. F. D.

 

F.D., « La littérature « futuriste » », in Le Journal des débats politiques et littéraires, 1895

 

(1) Le titre exact est L'An 2440, rêve s'il en fut jamais.

(2) Le roman de George Tomkyns Chesney La Bataille de Dorking est paru en 1871.

(3) Les Ruines de Paris en l'an 4875 d'Alfred Franklin est recueilli dans l'anthologie Les Ruines de Paris et autres textes, collection ArchéoSF, éditions publie.net 



 

jeudi 29 septembre 2022

Olivier Souëtre (1831-1896) Breton, libertaire et anticipateur

Olivier Souëtre (dont le nom est orthographié Souêtre à l'état civil et parfois Souvestre) est né le 27 décembre 1831 à Plourin-les-Morlaix et mort à Paris le 30 décembre 1896.


Ses aïeux portaient le nom de Souvestre. I
ll utilisera pour ses premiers écrits le nom de Souvestre avant d'adopter pour sa production littéraire la forme "Souëtre". Il rencontre Jean Pierre Marie Le Scour au presbytère de Plourin et se destine à la prêtrise. Il fréquente le grand séminaire de Quimper. Il s'intéresse à l'histoire de la Bretagne et publie, à l'âge de 19 ans, "Ar Roue Gralon ha Kear Ys" (Le roi Gradlon et la ville d'Ys).


Ar Roue Gralon ha Kear Ys va être la principale source du renouveau d'intérêt pour la ville d'Ys. Il sera même pris pour une source authentique pendant longtemps.

 

Après une histoire d'amour, Olivier Souëtre renonce à la prêtrise. Il se rapproche d'une forme de catholicisme social. Il a en effet découvert les oeuvres de Félicité de Lamennais (dont Paroles d'un croyant publié en 1833 a été condamné par le pape Grégoire XVI). Olivier Souêtre continue à être soutenu par Le Scour qui est très dévot et proche des auteurs bretons. Cela durera 12 ans. Olivier Souêtre part à Paris en 1858 pour se lancer dans la littérature. Pour subvenir à ses besoins, il devient cheminot.


Il est employé de bureau pour la compagnie de chemin de fer de Graissezac à Béziers puis pour la Compagnie du chemin de fer de Paris à Orléans (PO). Sa correspondance avec Jean Pierre Le Scour a été en partie publiée dans Le Consortium breton en 1928 (consultable ici: http://bibliotheque.idbe-bzh.org/liste_theme.php?id=le-consortium-breton-835&l=fr ).

 


François Jaffrennou y donne aussi des éléments biographiques sur Olivier Souêtre.

 

Ses activités professionnelles ne l'enthousiasment guère mais elles sont la condition de son indépendance financière.

 


Peu à peu il rompt avec Le Scour et affirme ses idéaux révolutionnaires comme l'indique François Jaffrennou. Certaines de ses lettres témoignent de son attente et de son espoir d'une révolution prochaine.

En 1862, il publie, sous le patronyme Souvestre, à compte d'auteur "Mikaël, kloarek breton" (un kloarek est un séminariste) dont on devine les côtés autobiographiques.

 

L'ouvrage est disponible sur GallicaBnF (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3107301/f7.item). A cette époque déjà il s'est éloigné du catholicisme et sa conversion à l'idéal révolutionnaire semble bien engagé comme le montre cet extrait de la préface de "Mikaël, kloarek breton".

 


Le livre n'a aucun succès. Il ne semble pas être chroniqué dans la presse de l'époque. Tout au plus peut on trouver deux annonces de publication sans résumé. 

L'éditeur fait faillite peu après. Souêtre continue à publier des textes en breton tel le recueil "Telenn Remengol"en 1868.

 

Il participe à la Commune de Paris au cours de laquelle il est gravement blessé d'une balle à la gorge. Sa blessure lui évite le peloton d'exécution. Il ne pourra plus jamais parler à voix haute. La Commune fera de lui un chansonnier très apprécié. Un livre sur Olivier Souêtre (Souvestre) et la Commune a été prévu en 1942 sous la signature de Ronan Pichery avec des illustrations de René-Yves Creston (ill.). L'ouvrage devait comprendre 50 récits de la légende et de l'histoire de Bretagne. De ce livre il ne reste semble-t-il que cette image conservée au Musée de Quimper. 

 



Il occupe différents emplois après la Commune (correcteur d'imprimerie, commis au Comptoir national d'escompte de Paris) et après la fin de la répression écrit de nombreuses chansons révolutionnaires. La plus célèbre est La Marianne (de 1883). 

 


Avant que L'Internationale d'Eugène Pottier ne s'impose, La Marianne est LE chant prolétarien et ouvrier chanté partout en Europe. On peut l'écouter ici  

La Nouvelle Revue en 1934 rappelle l'existence de ces chansons d'Olivier Souëtre.

 


Le talent d'Olivier Souêtre est reconnu et il remporte le prix de la Muse républicaine en 1879. Citons de quelques uns de ses textes: "La Parisienne de 1870", "La Commune ressuscitée",...

En 1888 est monté l'opéra "Le Roi d'Ys" sur une musique d'Édouard Lalo inspiré d'Olivier Souêtre (voir plus haut). A l'époque on le croit mort.

 


Pourtant il continue à écrire (restant souvent discret sur la première partie de sa carrière). On trouve le nom d'Olivier Souêtre au sommaire de Question sociale en 1894: 


 

En 1896, il publie La Cité de l'égalité

 


Le souvenir de la Commune y est très vivace. Souêtre imagine que dans les années 1930, la Commune a conquis toute la France. Le texte a d'abord été édité en revue quelques années plus tôt. Il fait l'objet de quelques encarts dans les journaux.

 


Olivier Souëtre meurt dans le plus total dénuement le 30 décembre 1896. Sa mort est annoncé dans quelques journaux.

 



Son enterrement civil a lieu le 1er janvier 1897. Sa tombe sera oubliée avant d'être identifiée en 1913 par Léon Durocher, poète, cabaretier et humoristique lui aussi Breton. 

 


Pourtant on croise le nom d'Olivier Souëtre régulièrement tant pour son engagement dans la Commune que pour ses chansons... comme ici dans un article des Nouvelles Littéraires.

 


L'anticipation utopique La Cité de l'Egalité est recueillie l'anthologie Demain, la Commune !


 

mercredi 21 septembre 2022

[critique] Louis Pergaud critique du Péril bleu de Maurice Renard (1912)

Louis Pergaud, l'auteur de La Guerre des boutons (1912), prix Goncourt en 1910 pour De Goupil à Margot, a publié une critique du roman Le Péril bleu de Maurice Renard dans la petite revue des lettres L'Ile Sonnante. Il y défend avec force l'ouvrage et son auteur.




"Il en est et ce sont des critiques de mauvaise foi ou des esprits simplets qui ont comparé Maurice Renard à Jules Verne : d’autres plus avertis à qui il rappelle le Wells admirable de la Guerre des Mondes, ou encore ce prestigieux évocateur de la préhistoire, le père glorieux des Xipéhuz, de Vamireh et du Naoh de la Guerre du Feu, j’ai nommé J.-H. Rosny aîné.

Je n’aime point pour mon compte des comparaisons qui dispensent de juger et qui permettent de draper ou d’ensevelir un auteur sous des manteaux de cendres. C’est pourquoi je proclame avec joie que Maurice Renard s’est créé à lui-même son domaine et taillé de toutes pièces dans le merveilleux scientifique, un pavillon où jamais Jules Verne n’aurait mis les pattes, et qui diffère dans sa beauté originale des deux grands créateurs cités plus haut, rien en effet, sauf leur génie, n’autorisant Wells à créer les Martiens et Rosny, les Xipéhuz.


« Le Péril bleu », qui vient après « Le Voyage Immobile » et « Le Docteur Lerne, sous dieu » est un roman neuf, puissamment charpenté, d’un intérêt savamment dosé qui va croissant sans cesse jusqu’à l’angoisse et à l’affolement, qui s’explique le plus scientifiquement du monde et se dénoue ensuite avec une inflexible et rigoureuse logique.

Le plus affolant dans ce livre, c’est que rien dans le domaine scientifique ne vient contrecarrer les hypothèses merveilleuses, fantastiques et terribles que l’auteur expose et pour la démonstration desquelles il a colligé savamment tous les faits essentiels et caractéristiques, toutes les observations scientifiques intéressantes, connues, dont les lois généralisées justifient ses plus audacieuses conceptions.

Maurice Renard est un des cerveaux les plus puissants et les plus admirablement organisés de ce temps. Il promène son lecteur au bord du précipice perpétuellement béant de l’inconnu ; il le guide, le soutient, l’intrigue, l’épouvante, l’affole même, puis le console. Il est impossible de raconter son livre. Ce n’est pas qu’un roman d’aventures singulières, un jardin scientifique et macabre des mille et une nuits, c’est encore quelque chose qui tient sans cesse l’esprit en éveil, qui stimule, qui fait penser et ouvre des horizons, des horizons merveilleux."

Louis Pergaud, « Les romans », in L’Ile sonnante. Petite revue des lettres,
3e série, n°22, avril 1912