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ISSN 2496-9346

vendredi 18 janvier 2019

Anonyme, Une vision (1907)

La presse régionale a publié de très nombreux textes relevant de la conjecture romanesque rationnelle (anticipation souvent, science-fiction un peu, fiction préhistorique et utopie parfois).
Le 18 janvier 1907, on trouve en première page du Journal de Seine-et-Marne un texte anonyme intitulé "Une vision" qui envisage l'avenir de l'Eglise sous un jour plutôt anticlérical.


UNE VISION

Château de la Muette, à l’orée du Bois de Boulogne, quatre-vingts prélats sont assemblés pour décider à quelle sauce on doit accommoder l’Eglise de France, mise à mal par un pape allemand. Des fauteuils soyeux ont reçu en gémissant de lourdes assises épiscopales ; des mets élégants, servis dans la vaisselle somptueuse ont chatouillé les palais délicats des princes de l’Eglise dont les yeux ont promené la rêverie digestive, au-delà des pelouses seigneuriales, vers les coteaux bleutés de Suresnes.
Dans cette assemblée violette où les lettres ne sont pas rares, quelques raffinés s’isolant du monde par un effort de leur imagination, ont sans doute évoqué l’histoire et fait revivre, pour un instant, les orgies royales qui laissent sur les pelouses de la Muette comme des relents d’ivresse et d’amour. Ils ont revu les Marguerite de Valois et de Navarre avec leurs cours de galants ; la trop fameuse duchesse de Berry qui la voulait « courte et bonne » ; les débauches crapuleuses de Louis XV et le triomphe de la Dubarry que son royal amant donnait pour chaperon à Marie-Antoinette, la future femme de son petit-fils et reine de France.
Ils évoquèrent tout cela nos prélats et puis aussi la Révolution grandiose qui de son souille populaire, purifiant toutes ces infamies, jeta par terre le fatras des vieux mondes. Et tout d’un coup, le voile qui leur cachait l’avenir, se déchira.
Ils se virent, dans un siècle, sortant de leurs sépulcres blanchis pour secouer leur poussière à l’ordre du souverain pontife, recommencer la lutte contre les lois de leur pays et tenter d’étouffer la raison sous les éteignoirs de la foi. Hélas ! le souverain pontife était, lui aussi, entré dans la légende : les évêques de l’an 1950 l’avaient renversé comme un simple usurpateur dont l'insupportable tyrannie avait failli compromettre le Christ lui-même ; les fidèles, maintenant revenus aux traditions primitives de l’Eglise, nommaient les évêques choisis parmi les plus dignes et les moins intrigants ; les prêtres vivaient tous de la vie du peuple en prêchant la paix, la tolérance et la liberté. La religion, dépouillée de ses dogmes enfantins, n’était plus qu’une forme de la morale humaine, et réunissait, à ce titre, l’universalité des croyances !
Ainsi devant les yeux d’une douzaine de prélats intelligents, apparut la claire vision de l’avenir, pendant que le saint aréopage discutait sur l'opportunité d’une déclaration légale.
Les derniers échos des orgies royales se perdirent à jamais dans les premiers grondements de la Révolution. La Muette rentra dans le silence et la royauté dans la mort.
Mauvais présages ! le clergé compte aussi ses parias, ouvriers de la prière qui n’ont point part au gras butin des chanoines : ils murmurent contre l’omnipotence et la désinvolture de la richesse cléricale en attendant, comme le peuple autrefois, que se lève aussi pour eux le soleil de la justice.



Anonyme, « Une vision », Journal de Seine-et-Marne, n° 6344, Meaux, 18 janvier 1907.


lundi 7 janvier 2019

En 2019 : Très curieuses prophéties de Thomas-Joseph Moult sur les événements contemporains

Depuis 2016, ArchéoSF reprend les Très curieuses prophéties de Thomas-Joseph Moult sur les événements contemporains
Thomas-Joseph Moult est un auteur mystérieux. ArchéoSF a présenté quelques informations (douteuses) à son sujet (lire sa biographie).
Dans les Très curieuses prophéties de Thomas-Joseph Moult sur les événements contemporains on peut lire à propos de l'année 2019:



A lire sur ArchéoSF 


Pour lire la présentation des Très curieuses prophéties de Thomas-Joseph Moult sur les événements contemporains, cliquez ICI
Pour retrouver les prophéties des années précédentes, cliquez sur les liens :
Pour l'an 2016

Pour l'an 2017
Pour l'an 2018 

vendredi 4 janvier 2019

[Critique] Louise Faure-Favier, Ces Choses qui seront vieilles... (1919)

Louise Faure-Favier (1870-1961) fut journaliste et romancière, passionnée d'aviation (elle battit des records de vitesse en avion notamment sur le vol Paris-Dakar en 1919 et sur le vol aller-retour Paris-Bagdad en 1930) et active dans le domaine de l'émancipation de la femme. Elle fut l'amie de Guillaume Apollinaire (elle publia un ouvrage Souvenirs sur Guillaume Apollinaire) et de Marie Laurencin (qui illustra Ces Choses qui seront vieilles. Souvenirs du XXe siècle... ou les Souvenirs sur Guillaume Apollinaire).

L'action de Ces choses qui seront vieilles se situe en 2019. Henriette Charasson en donne un résumé (même si elle situe l'anticipation en 2018) et une critique dans Le Rappel du 5 janvier 1920:




Ce n'est pas sur sa philosophie sociale qu'il faut juger le livre de Mme Faure-Favier (vis-à-vis duquel ma maladie m'a mise bien en retard) : à ce point de vue, les amateurs d'anticipations seraient déçus. Pour savoir peindre la vie telle qu'elle sera dans un siècle, après les convulsions qui se préparent, après les révolutions économiques que peuvent amener en cent ans les découvertes scientifiques auxquelles il, faut s'attendre (calculez le déplacement opéré dans tout l'univers, aussi bien politique qu'économique, par l'introduction du machinisme !), il aurait fallu joindre à l'imagination créatrice toute la science et tout le sens sociologique, toutes les facultés de reconstruction et d'induction du savant auteur des Responsabilités de Denis Papin (1) et ce genre d'études n'est guère le propre d'une femme ; mais c'est par d'autres qualités que se distingue Louise Faure-Favier, auteur déjà d'un joli recueil : Six contes et deux rêves. L'originalité de son charmant et ingénieux roman, ce n'est pas tant de vouloir nous présenter la vie telle qu'elle sera dans un siècle que de nous montrer de quel œil gentiment ironique ou mélancoliquement envieux nos descendants, dans cent années, pourront regarder notre époque. Ces choses qui seront vieilles..., c'est celles qui font notre vie maintenant et dont il nous est aussi difficile de croire qu'elles ne soient pas réellement immuables, qu'il est difficile à un vivant bien portant, de concevoir réellement la mort. Mme Louise Faure-Favier dessine deux amoureux de l'an 2018, qui découvrent le secret d'amour de l'arrière-grand-père de l'un d'eux, et la confrontation, de ces deux vies amoureuses, de ces deux façons d'aimer, ne manque, malgré un peu d'arbitraire, ni de saveur ni de charme ; il y a là des détails piquants, pittoresques et délicats, des notations d'une indéniable grâce féminine. Cependant, je ne pourrai m'empêcher de chercher querelle à Louise Faure-Favier qui, opposant son Aline moderne aux femmes du passé, nous la présente « droite et loyale comme un homme. » D'abord, je n'ai pas encore vu que l'homme soit plus droit et plus loyal que la femme ; c'est un bruit qu'il a voulu faire courir mais qui n'est pas fondé ; il y a dans les deux sexes des menteurs et 'il y a des êtres honnêtes ; mais si l'un des deux ment et trompe plus souvent que l'autre, c'est bien celui qui pouvait, puisque les conventions sociales lui permettaient plus de liberté, prendre l'habitude de la loyauté. Ensuite, cette jeune femme qui « excellait à réaliser l'honnête liberté dans le mariage, ou plutôt cette élasticité des relations qui assure la durée du bonheur conjugal », cette épouse qui prétend, en 2018, que « la femme de maintenant a un sens de l'honneur plus viril », nous donne immédiatement le sens qu'elle accorde à « l'honneur viril » en prenant un amant ; j'avoue que je ne vois pas en quoi cette pratique de l'adultère — et sans que son mari s'en doute, bien entendu ! — cette façon de concilier les agréments que procurent un mari savant, considéré, qui lui fournit un travail qui lui plaît, et un amant plein de poétique fantaisie, indiquent un « sens de l'honneur » et une « droiture », une « loyauté » plus caractérisée que chez la femme du XXe siècle.
A suivre Mme Faure-Favier, quand M. de Tyane, l'amant de 2018, oppose sans cesse son Aline moderne à la Pascaline de l'aïeul, on pourrait croire qu'au XIXe et au XXe siècles toutes les femmes étaient sentimentales au point de quitter mari, foyer et situation pour suivre, l'amant aimé, et que c'est parce qu'elle montre plus de « raison » qu'Aline se distingue d'elles. Je crois que de tout temps, il a existé des femmes plus tendres, avec des besoins plus romanesques que d'autres — et des hommes aussi ! — Je crois qu'il en existera toujours et que le fond de la nature humaine est éternel, quels que soient les changements des civilisations. Sans doute, il y eut toujours des amoureuses qui, par loyauté, par égoïsme ou par romantique exaltation, quittaient le mari trompé pour suivre l'amant peu sûr, mais les calculs pratiques qu'on nous présente chez Aline tantôt comme le nouvel apanage de la femme moderne, tantôt comme une marque de bon sens et de pondération, on les a toujours rencontrés chez la plupart des épouses adultères, et sans songer à les regarder comme une caractéristique nouvelle, et sans y découvrir de la droiture et un viril honneur. Un pacte est un une promesse est une promesse. un contrat est un contrat, et celle ou celui qui y manque n'est pas loyal : c'est justement par les engagements qu'il comporte que le mariage se distingue de l'amour libre. L'héroïne de Mme Faure-Favier eût été plus significative des changements que le sentiment de l'indépendance apportera, selon la romancière, au cœur féminin, si elle l'avait fait célibataire, vivant en dehors de tout lien conjugal, d'un travail intéressant, et, refusant de sacrifier sa liberté pour s'unir durablement à son amant. C'est alors que nous eussions bien conçu; par contraste, cette sorte de sécheresse de cœur dont elle veut que soient douées les femmes de l'avenir, puisque, de nos jours encore. la femme la plus éprise de son indépendance est prête à la sacrifier, à bouleverser tout dans sa vie dès qu'elle a rencontré l'amour.
Mme Faure-Favier semble croire aussi que l'habitude d'un travail personnel empêchera la femme de « rester femme » ; je la renvoie à ce propos au récent article de Colette Yver dans Le Correspondant du 25 décembre, où, sans parti pris, sans préjugé, et en alliant au respect de la tradition le juste sens des nécessités actuelles, Colette Yver nous prouve qu'avec une intelligente éducation qui sache continuer à développer en elle le sens atavique de l'abnégation, la jeune fille la plus apte à se tirer d'affaires seule, la plus habituée à prendre ses responsabilités, saura rester une amoureuse et une tendre épouse. Enfin, je reproche à la société future, telle que la conçoit Mme Faure-Favier, d'être une société où l'on ne voit pas la place de l'enfant. Que deviendraient les enfants dans la vie d'une Aline Ferrières (qui ne nous est pas présentée comme une exception), avec ses occupations dans les
deux hémisphères, les divers appartements –-conjugaux ou « de garçon » — du ménage, et jusqu'aux modes qui ne semblent pas prévoir lu possibilité d'une « position intéressante » ? J'avoue que j'ai poussé un soupir de soulagement en apprenant qu'en l'été 2018 on décidait à porter enfin la culotte un peu bouffante, car je me demandais avec angoisse comment, avec cet uniforme, d'une culotte « presque collante » adoptée universellement par les femmes, s'y prenaient les malheureuses avant conservé le désir de la maternité !

Comment Mme Faure-Favier, qui est une jolie femme très élégante — intelligente et raisonnable par surcroît — peut-elle voir ainsi l'avenir ? Comment peut-elle croire que les femmes se masculiniseront jamais jusqu'à la culotte et aux cheveux courts, immuablement ? Supprimera-t-on jamais l'instinct de plaire ? Qu'elle se rappelle donc le début de l'Ile des Pingouins ! Celle qui se risquerait alors à reprendre la jupe aurait bientôt, même mal faite, tous les hommes après soi...
Mais ce sont là détails de peu d'importance, qui n'ôtent presque rien au charme littéraire du récit, dont on goûtera surtout le « Journal de Pascaline » — la pauvre amoureuse abandonnée de 1914. Nous revoici clans l'humanité véritable. Ces pages auxquelles Louise Faure-Favier a su vraiment donner l'accent d'une confession intime, d'un sincère cri du cœur, sont les meilleures qu'elle ait écrites, elles ont un abandon, une simplicité, quelque chose de naïf et de déchirant qui touche et qui suffirait à expliquer le succès de son livre. 


(1) Voir les Lettres de Juillet : « Les Responsabilités de Denis Papin ou les antinomies insolubles du monde moderne » par René Johannet.

Henriette Charasson, Critique de Ces Choses qui seront vieilles, de Louise Faure-Favier, La Renaissance du Livre, 1919, in Le Rappel, 5 janvier 1920

Ce billet fait partie d'une série consacrée à l'année 2019 vue par les auteurs du passé (prophétie, anticipation, prospective). Pour retrouver tous les billets de cette série, cliquez ICI

dimanche 23 décembre 2018

Robert Picq, En l'an 4000 (1929)

Le dessin humoristique En l'an 4000 (1929) a pour thème les transports du futur qui ont quasiment aboli les distances. Alors qu'il est indiqué sur la porte Défense de descendre avant l'atterrissage complet un voyageur demande à pouvoir quitter le wagon alors qu'il a raté son arrêt:- Je voudrais descendre à Pékin et le contrôleur de lui répondre - Tant pis, il est trop tard, vous descendrez à Paris, ça vous fera marcher un peu

On connaît quelques autres dessins relevant de la conjecture rationnelle signés par Robert Picq (1904-1992) ainsi que deux nouvelles.



Robert Picq, En l'an 4000, Le Petit journal, n° 24283, 11 juillet 1929
Source: Gallica

mercredi 19 décembre 2018

Louis Jourdan, Un cours d'histoire en l'an 2000 (1861)


Le 1er septembre 1861, Louis Jourdan fait paraître dans Le Siècle le texte « Un cours d'histoire en l'an 2000 ». Louis Jourdan (1810-1881), éditeur de presse et journaliste, fut proche des phalanstériens et des saint-simoniens et membre du comité central de direction de l'Association pour le droit des femmes. Ses engagements transparaissent dans le texte.
Ce «Cours d'histoire en l'an 2000» est l'objet d'un article critique le lendemain dans Le Temps.



Un cours d'histoire en l'an 2000


Cent quarante ans se sont écoulés.
Paris est devenu la capitale de la confédération européenne. Les divers peuples qui forment cette puissante confédération sont unis entre eux comme le sont de nos jours les anciennes provinces qui forment l'unité français. Tous parlent la même langue, bien qu'ils aient conservé l'originalité de leurs mœurs ; il n'y a plus de frontières, plus de lignes de douane qui les séparent ; ils obéissent aux mêmes lois générales ; l'unité monétaire, l'unité des poids et mesures sont réalisées depuis longtemps. Les armées permanentes ont disparu. Ce que nous nommons aujourd'hui les puissances cléricales est passé à l'état de mythe. La liberté n'est plus seulement un mot, elle est devenue une réalité saisissante.
Sur une des hauteurs qui environnent Paris, s'élèvent de magnifiques édifices destinés à l'instruction de la jeunesse. Là, des savants illustres, des femmes éminentes enseignent librement la philosophie et l'histoire. Des jeunes gens des deux sexes, venus de tous les points du globe, commodément assis dans des salles que les plus grands artistes ont décorées écoutant respectueusement la parole du maître. Le sujet de la leçon paraît les intéresser vivement. Des applaudissements ont interrompu l'orateur et il reprend :

« … Nous voici parvenus à la période la plus intéressante de ce grand dix-neuvième siècle qui, au prix de si douloureux sacrifices, de si vaillants efforts, a préparé l'ère harmonique dans laquelle nous entrons.
Je vous ai dit quelle série d'événemens modifièrent si profondément la situation morale et matérielle de la France après la révolution de 1848.
Nous arrivons maintenant à une période plus calme et plus forte, plus consolante surtout. L'Italie, opprimée par une puissance dont nous savons à peine le nom aujourd'hui, par l'Autriche et par les roitelets qu'elle tenait en lisière, opprimée plus encore par la papauté temporelle qui s'agitait alors dans les convulsions de son agonie, l'Italie, si florissante aujourd'hui, revendiqua son indépendance et sa nationalité.
La France renouant le fil interrompu de ses glorieuses traditions, tendit à l'Italie une main fraternelle ; son armée fit des prodiges sur des champs de bataille à jamais célèbres et, dans une héroïque campagne de soixante jours, la Lombardie fut conquise. Le vainqueur malheureusement s'arrêta au lendemain de sa victoire, et l'Europe libérale, tout en sachant gré au chef du gouvernement français d'avoir pris en mains la cause de l'Italie, considéra comme un malheur que, au lieu de poursuivre l'armée autrichienne démoralisée, de la rejeter hors de la Vénétie, il eût consenti à signer la paix de Villafranca. Cette paix en effet plongea l'Italie en de mortelles angoisses. Elle ne désespéra pas pourtant la vaillante nation ! Et grâces lui soient rendues ! Ses efforts et ses luttes, non-seulement assurèrent son indépendance, mais aussi préparèrent l'émancipation de tous les peuples alors opprimés.
Vous ne pourriez comprendre ni le sens de ces événemens ni les causes des hésitations de la France du dix-neuvième siècle, si vous ne vous rendiez compte du double phénomène que je vous ai expliqué dans de précédentes leçons. A l'époque dont nous nous occupons, l'Angleterre n'était point ce qu'elle est aujourd'hui. Préoccupée exclusivement de ses intérêts, forte de sa marine, de son vaste commerce, de ses immenses richesses, elle exerçait sur l'Europe une influence qui n'était pas toujours en harmonie avec les principes que ses hommes d’État proclamaient du haut de leurs tribunes. Elle jalousait la France, et le plus possible lui faisait obstacle. L'Angleterre n'avait donné à l'Italie ni un homme ni un écu. La gloire que la France avait recueillie à Magenta et à Solferino, la haute position qu'elle avait prise en Europe offusquaient la diplomatie anglaise, et les intrigues de cette diplomation ne furent point étrangères à la solution inattendue de Villafranca.

D'un autre côté, rappelez-vous ce que nous avons dit précédemment du pouvoir temporel de la papauté qui, dans ce temps, siégeait à Rome. Cette cité splendide, libre maintenant, était le foyer de toutes les passions rétrogrades, de toutes les haines que soulevaient les idées, les principes que nos pères ont si vaillamment défendus, et qui ont constitué nos sociétés actuelles en faisant disparaître ces antagonismes dont le dix-neuvième siècle eut si cruellement à souffrir.
Les associations cléricales dont Rome était le centre, et qui rayonnaient sur tous les points de la France, organisèrent la résistance, une résistance implacable. Ce fut un terrible conflit. Le héros légendaire de l'Italie régénérée, Garibaldi, avait conquis la Sicile, chassé de Naples une royauté détestée ; les lieutenants de l'Autriche qui occupaient Modène, Parme, Florence, avaient pris la fuite. Rome seule s'opposait au mouvement de la rénovation italienne, et par une de ces contradictions qui aujourd'hui sont facilement explicables, mais qui ne l'étaient point alors, c'était la France de Magenta et de Solferino, c'était la sœur de l'Italie elle-même qui occupait Rome et empêchait que l'Italie conquit son unité en conquérant sa capitale.
Cette politique en contradiction avec elle-même fut pour la France d'alors un sujet de douloureux étonnement. On comprenait bien que Napoléon III voulût protéger le souverain pontife, entourer de respects son pouvoir spirituel ; mais ce que l'opinion publique ne pouvait comprendre ni accepter, c'était qu'un Bonaparte permit à un Bourbon tout ce que François II se permit, dans ce temps-là, à Rome. Sous les yeux de la France, protégé indirectement par ses armes, il défaisait en quelque sorte l’œuvre de la France ; il conspirait ouvertement contre ses principes, il embrigadait à la face du soleil des bandits que soldait l'or des puissances absolutistes.
Ah ! ce fut une grande douleur pour le monde ! Profitant indignement de présence de ce drapeau français qu'avaient salué tant d'éclatantes victoires, les factions royalistes et cléricales organisèrent la guerre civile, les massacres, le pillage, le brigandage le plus abominable. L'Italie méridionale devint, au nom de la religion, le théâtre de crimes qui resteront la honte de l'humanité.
Bénissez Dieu, jeunes gens, car vous vivez dans un temps où le retour de pareilles horreurs est impossible, où la liberté humaine est en dehors de toute atteinte. Et pour apprécier l'époque actuelle, pour mesurer le chemin parcouru en moins en moins de deux siècles, reportez-vous à ce qu'était la situation de l'Europe qui sépara la foudroyante campagne de 1859 du moment où la France, revenue à sa véritable politique, consentit enfin à couronner l’œuvre qu'elle avait entreprise et à laisser Rome aux Italiens.
Partout les divisions, les défiances, les haines contenues ! François II, le roi déchu, trouvait à Rome, et là, avec les cardinaux, soufflait la guerre civile, armait des bandes de pillards et d'assassins ; tous insultaient la France qui, trop généreuse, les couvrait de sa protection.
En France, les coteries ultramontaines semant les colères, aigrissant les âmes, portant la division dans les familles, agitant au lieu d'apaiser, séparant au lieu d'unir !
L'Autriche, étreignant dans ses griffes de fer les peuples qui lui échappaient, et qui, Dieu merci ! ont, depuis longtemps, repris possession d'eux-mêmes.
La Russie étouffant la Pologne ; l'Espagne livrée à l'absolutisme ; l'Angleterre, sous prétexte de protection, dominant les îles Ioniennes ; l'Orient déchiré par des sectes religieuses dont la brutalité était sans exemple.
Pour ces temps déjà loin de nous, plus loin encore par les progrès accomplis que par la distance, nous sommes la postérité, et nous le droit de porter sur eux un jugement définitif, de même que nos descendans auront le droit de nous juger nous-mêmes. Eh bien ! je l'affirme du fond de ma conscience, devant cette jeune génération qui m'écoute, il n'est pas de plus grands coupable, aux yeux de l'histoire impartiale, que ces rois, ces princes, ces prélats qui fomentèrent les luttes déplorables que je vous raconte ; qui, pour conserver de misérables lambeaux d'un pouvoir que Dieu arrachait de leurs mains, attisèrent la guerre civile, ordonnèrent des crimes abominables, tinrent les peuples dans l'ignorance et dans la misère. Les insensés ! ils croyaient arrêter la marche des temps, contrarier, au nom de Dieu, la volonté divine. Le progrès a passé, la justice et la liberté ont triomphé pour toujours. Sans doute il nous reste beaucoup à faire, et nous sommes loin du but assigné aux efforts des hommes ; mais, grâce aux générations qui nous ont précédés et qui ont porté le poids du jour, nous avons irrévocablement conquis les bases sur lesquelles s'élèvera l'édifice de l'avenir.
Nos esprits ont peine à concevoir maintenant que des hommes parce qu'ils étaient revêtus de la pourpre royale, aient pu croire que les peuples étaient leur propriété en quelque sorte ; que, pour étendre leur domination ou agrandir leur territoire, ils aient armé les peuples les uns contre les autres, arraché aux travaux des millions d'hommes affamés ; que des sectes et des associations religieuses invoquant les noms les plus sacrés, aient ameutés les haines, irrité les passions, entretenu l'ignorance et les préjugés les plus grossiers.
Je ne dirai pas, en jugeant ces hommes : qu'ils soient maudits ! N'ayant plus de castes, n'ayant plus de passions religieuses, nous n'avons plus de malédictions. Mais la justice divine est infaillible ; nous portons devant elle la responsabilité de nos fautes, et au-dessus de notre jugement il est un jugement suprême auquel personne n'échappe, c'est celui de Dieu ! »

Et le professeur continue à parler, et les jeunes gens s'étonnent de ce que le dix-neuvième siècle ait pu être témoin de tant de contradictions, de tant de faiblesses, de tant de crimes, et qu'à une époque si rapprochée d'eux le progrès ait pu rencontrer de pareils obstacles.

Et nous, ne désespérons pas ! Le triomphe de notre sainte cause est assuré.

Louis Jourdan, « Un cours d'histoire en l'an 2000 » in Le Siècle, n° 9634, 1er septembre 1861