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ISSN 2496-9346

dimanche 9 janvier 2022

Raoul Guérin, Extrait du dictionnaire en l’an 2022 (1922)

 Publicité publiée dans Le Matin daté du 17 mars 1922


 

dimanche 2 janvier 2022

Un motocycliste de l’Anjou, Anticipations… , Un voyage en moto en l’an 2022 (1928)

En 1928, le périodique La Pédale accueille une petite nouvelle imaginant un voyage en moto en l'an 2022. Vitesse vertigineuse, route caoutchoutée, Lyon entièrement modifié, curieuse bicyclette, allusion à l'actualité de l'époque sont les ingrédients de cette petite histoire.


 

Un motocycliste de l’Anjou

Anticipations…

 Un voyage en moto en l’an 2022
Rapporté et commenté par un chroniqueur de l’an 2253

 

La roule la plus courte et la plus intéressante pour cette randonnée était l’itinéraire Paris, Dijon, Lyon, Marseille, Nice, Gênes, Parme, Venise, Trieste, Fiume, Belgrade, Bucarest, soit un parcours d’environ 3.500 km. Pour te donner une idée de la valeur de la « Lugdunum » sache que j’ai couvert cette distance en 11 h. 51, soit à une vitesse moyenne de 300 km à l’heure.

Je partis donc de Paris un matin à 7 heures et pris immédiatement la superbe route caoutchoutée qui mène à Nice.

Quel charmant voyage et quel agrément de rouler sans effort sur ce véritable tapis ! D'autant plus que, depuis que la roule double a été installée, la conduite d’une machine est singulièrement facilitée (1).

Ma « Lugdunurn spécial » filait bon train sans un à-coup ; et bientôt j’arrivai à Old-Lyons ou Lyons-le-Vieux par opposition avec New-Lyons ou Lyons-le-Neuf la nouvelle ville surgie depuis 15 ans au Sud-Est de l’ancienne et où justement se trouvent les ateliers de la «Lugdunumcorporation ».

Mais peut-être n’as-tu jamais visité cette ville ; je vais te faire ici l’historique de sa fondation.

Malgré de grandes trouées et d’énormes agrandissements, Lyon limitée à l’ouest par les contreforts montagneux du Massif Central, ne pouvait contenir sa formidable population de  4.600.000 âmes. C’est alors que, en 2004, fut froidement envisagée la construction d’une nouvelle ville selon la plus récente méthode shibètaine (2). Et je voudrais que tu puisses circuler dans ses rues de 45 mètres de large, entre ses bâtiments de 25 étages en dessus et 10 étages en dessous de la surface du sol ; et c’est vraiment un beau coup d’œil...

— Ici la lettre est interrompue — pour quelle raison, on l’ignore.

Puis elle reprend en ces termes :

C’est alors que nous (?) eûmes l’occasion d’apercevoir un de ces bipèdes curieux appelés bicyclistes qui roulent sur des espèces de motos sans moteur, d’allure et d’aspect excessivement instables et fragiles. (3)

Je pris immédiatement un court film de cet inénarrable engin, au moyen du Filma sport monté sur ma « Lugdunurn ». J’en riais encore à Trieste, quand soudain...

Ce que fut la fin de ce voyage, personne ne le saura, car ici s’arrête la relation de M. Curie Muriatic; une lettre de son frère Isocèle, postérieure de quelques jours à la présente, nous apprend en effet que la mort surprit Curie au moment où il rédigeait cette lettre et souligne les circonstances bizarres qui entourèrent cette mort, qu’il compare à une « évaporation très rapide ». Plusieurs thèses ont été soutenues sur cette mort ; pour moi je crois que ce fut là un cas isolé d’athanasie, précurseur du grand fléau qui s’est abattu sur le monde il y a quelques années, oui, sûrement, ce fut là un des premiers cas de cette disparition totale accompagnée d’un petit bruit sec, qui emporta en 2227, 2228 et 2229 plus de 450 millions d’êtres humains mains, et que le vulgaire a baptisé le « Napus ».
Cf. prophète L. Daudet 1928 (?)

 

Documentation technique de J. Couday.

Nouvelle de R. F. Salviné.

 

(1) La route double en question comprenait une route spéciale pour chaque sens de la circulation ; quant au caoutchoutage il était médiocre et loin de rendre les services qu’on espérait en tirer.

Il est d'ailleurs bon de signaler que le père de notre motocycliste était l’un des gros actionnaires de la « Caoutchouc C. ».

Aujourd’hui notre route quadruple (2 pistes pour auto, 2 pistes pour moto, incurvées aux tournants, superposées dans la montagne) permet de conserver une vitesse uniforme bien supérieure à celle qu’obtenait M. Curie Murialic.

(2) La méthode shibètaine avait remplacé à cette époque la méthode américaine, périmée. Tout cela nous parait bien mesquin aujourd’hui.

(3) C’est un des derniers et rares fervents de l’appareil préhistoriques dénommé « vélo » qu’a vu M. Muriatic. Le dernier possesseur de « vélo » est mort en l’an 2.032 à l’âge de 73 ans, son nom était Samuel Weber ; il était né à Stuttgart et avait toujours refusé de se servir d’une moto, par crainte d’un accident. Il fut heurté sur la route de Berlin par une quinze cylindres Panhard Levassor et mourut des suites de ses blessures, son appareil est exposé sur les lieux où se produisit l'accident dans l’état où il fut trouvé.

mardi 28 décembre 2021

[Humour] Sans titre [Robot mendiant], 1963

 Dessin de Repetto paru dans Super Policier n° 15, éditions E.R.P. janvier 1963

 


 

mardi 21 décembre 2021

Abraham Dreyfus, Devant le buste de Dumas (Propos de l'an 2000), 1879

Si ce petit dialogue théâtral doit retenir l'attention c'est moins pour les propos tout à fait classiques qui y sont tenus - la date anticipée servant à projeter dans les temps à venir des éléments d'actualité (ici littéraire et financière avant tout) - que par la présence du mot "téléphonoscope" en novembre 1879, soit trois ans avant son adoption par Albert Robida dans Le Vingtième siècle en 1882 (parution du premier épisode dans le périodique La Caricature daté du 2 décembre 1882).

Dramaturge et journaliste, Abraham Dreyfus est né en 1847 et mort en 1926 ce qui en fait le parfait contemporain d'Albert Robida (1848-1926).

Abraham Dreyfus s'est sans doute inspiré de la caricature "Edison's telephonoscope" de George du Maurier paru dans l'almanach Punch de 1879 (voir l'article sur le site Histoire de la télévision par André L'ange) . A-t-il ensuite inspiré Albert Robida?

Dans "Devant le buste de Dumas (Propos de l'an 2000)", le téléphonoscope sert à diffuser des "réclames" pour les spectacles du moment, remplaçant avantageusement les affiches que l'on posait partout au XIXe siècle.

Quelques autres éléments conjecturaux sont présents tels les "bustes-calorifères" qui permettent aux spectateurs de se réchauffer ou les aéroscaphes qui sont les moyens de transport utilisés.


Ceux qui, comme moi, ont vu quelques œuvres importantes par le nombre d'actes, représentées sur la scène du Théâtre-Français, ont quelques chances de plus que les autres, même lorsqu'on ne les représentera plus, qu'il soit encore question d’eux à cause du buste en marbre que le Comité peut admettre, après leur mort, dans le foyer, les escaliers ou les vestibules. Si jamais cet honneur in est accordé, on placera probablement le buste que Carpeaux a fait de moi en face du buste que Chapu a fait de mon père, au pied du grand escalier. Nous regarderons alors, tous les deux, sans les voir, passer les belles personnes qui se rendront à leurs places, et, quand elles descendront, après le spectacle, peut-être l'une d’elles, en attendant sa voiture, arrêtera-t-elle nonchalamment son regard sur cette image de marbre et dira-t-elle quelque chose, n’importe quoi, à propos de l'homme ou de l’œuvre.

(Alex. Dumas fils, — Préface de l’Etrangère)

 

UNE DAME qui descend l'escalier, à son voisin. — Faites donc attention. Monsieur !

Le Monsieur s’éloigne sans répondre.

UNE AMIE DE LA DAME. — Qu'est-ce qu’il y a ?

LA DAME. — C’est cet imbécile qui marche sur ma robe !

LE MARI. — Que veux-tu ? Vous avez des traînes si longues, aujourd’hui !

LA DAME, furieuse. — Longues ! un mètre !... Tu appelles ça une traîne longue ?... Si tu avais vu celles qu’on portait autrefois... Elles étaient de deux mètres, de trois mètres...

LE MARI, riant. — Allons donc !

LA DAME. — Mais certainement ! Tu n’as qu’à aller voir jouer Madame Judic à la Nouvelle-Renaissance.

LE MARI. — Parbleu !... une opérette ! ce n’est pas sérieux.

LA DAME. — Je. te demande pardon ! c’est très sérieux, au contraire. Madame Judic n’est pas une opérette, mais un opéra comique comme la Belle Hélène.

LE MARI. — Oh ! Oh ! comme tu y vas ! La Belle Hélène ! une pièce de l’ancien répertoire...

LA DAME. — Madame Judic s’en rapproche... En tout cas, les costumes sont d’une exactitude absolue. Il parait qu'ils ont été copiés sur les gravures du temps.

LE MARI, riant. — C’est le directeur qui dit cela ! Si tu t’en rapportes aux réclames...

LA DAME. —Qu’est-ce que tu appelles des réclames ? Les quelques paroles que le téléphonoscope nous a transmises ce matin ? Il nous en arrive bien d’autres pour des spectacles qui sont beaucoup moins intéressants que celui de la Nouvelle-Renaissance.

UN AMI DU MARI, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. — Le fait est que les directeurs de théâtre abusent terriblement des réclames ; on ne sait pas jusqu’où ils iront avec cette rage d’annonces qui est particulière à notre époque. Il n’y a jamais rien eu de semblable au XIXe siècle, les directeurs se bornaient à faire apposer des affiches dans l’enceinte des anciennes fortifications...

LE MARI, d'un air savant. — Jusqu’à Saint-Cloud !

L’ACADEMICIEN. — Mais non ! Je vous parle des premières fortifications, celles de Louis-Philippe, qu’on a démolies en 1943 et sur l’emplacement desquelles on a construit les boulevards du centre...

LE MARI. — Ah ! bon ! bon !... à la place du nouveau Tortoni, enfin ?

L’ACADEMICIEN. — Tout juste !... Je vous disais donc que les directeurs du siècle dernier se contentaient de faire afficher leurs spectacles dans Paris, et d’envoyer des avis imprimés aux rares journaux qui existaient alors. C’est ainsi que j’ai retrouvé une note émanant précisément du directeur de l’ancienne Renaissance, un nommé Soning ou Fo Ning...

LA DAME. — Un Chinois?

L’ACADEMICIEN, gravement. — Peut-être ! Il faudra que j’élucide ce point. La note en question mentionnait simplement les recettes de quelques soirées : 5.000 francs... 5.500... 6.000...

L’AMIE, riant. — Que cela ?

L’ACADEMICIEN. — Ah ! dame ! les places ne coûtaient pas cher à cette époque : on avait une loge de quatre places pour 30 francs !

L’AMIE. — C’est incroyable !

L’ACADEMICIEN. — Il faut dire aussi que l’argent avait une tout autre valeur. Ainsi, dans les plus beaux quartiers, un appartement situé au cinquième étage, ne se louait pas plus de 3 ou 4.000 francs.

LE MARI. — Nous payons le nôtre 23.000 francs... au huitième !

LA DAME. — Et il n’est pas cher !

L’AMIE. — Je crois bien !

L’ACADEMICIEN. — Et si je vous disais qu’on pouvait dîner au restaurant moyennant 8 ou 9 francs par tête ?...

TOUS, avec incrédulité. — Oh !

L’ACADEMICIEN. C’est ainsi !... Bien mieux : j’ai retrouvé le prospectus d’un dîner à prix luxe coté 2 fr. 25 c.

LE MARI. — Pas possible !

L’ACADEMICIEN. — Je vous montrerai le prospectus ; il est ainsi rédigé : une demi-bouteille de vin, deux plats au choix, dessert, pain à discrétion.

LE MARI. Et ou avez-vous retrouvé ce curieux document ?

L’ACADEMICIEN. — A la Bibliothèque municipale, dans le fonds de réserve du département des Mœurs et coutumes de l’ancien Paris, station culinaire, tome IX du catalogue général, chapitre § 5, n° 473.

LE MARI, ébloui. — C’est extraordinaire !

LA DAME —   Quel savant vous faites, monsieur Chalambriard !

L’ACADEMICIEN, modestement. — Il faut bien travailler un peu !

LA DAME. — Dites : beaucoup !

L’ACADEMICIEN. — J’avoue, en effet, qu’il m'arrive assez souvent ,1'étrc très occupé. Ainsi, en ce moment, je travaille à mon grand glossaire d’Emile Zola...

LE MARI. — Comment dites-vous ?

L’ACADEMICIEN. —  Emile Zola... C’est un écrivain de la seconde moitié du XIXe siècle ; il a laissé quelques ouvrages qu’on ne lit plus aujourd'hui, mais qui sont très curieux au point de vue de la langue ; on y trouve des mots qui n’existent pas autre part.

LA DAME. — Si ces ouvrages ne se lisent plus, je ne vois pas l’utilité du glossaire.

L’ACADEMICIEN, souriant. — C’est que vous n'êtes pas philologue

LE MARI. — En effet !

L’ACADEMICIEN. — Il faut être philologie. Ainsi, je gage que vous ne connaissez pas le mot enquiquinement !

LE MARI. — Enquiquinement... Non ! Qu’est-ce que ça veut dire ?

L’ACADEMICIEN. — Je n’en sais rien,

LE MARI. — Eh bien, alors !...

L’ACADEMICIEN. — Attendez ! C'est justement parce que je ne connais pas ce mot que je m’intéresse. Il tant que j’arrive à en deviner le sens. C’est à quoi je travaille depuis six mois,

LE MARI. — Six mois !

L’ACADEMICIEN. — Ah ! Ce n’est pas facile ! Vous allez en juger. La phrase qui a d’abord attiré mon attention était ainsi conçue ; « C'était un enquiquinent général... ... Enquiquinement ! J’ai cherché le mot dans les autres romanciers populaires de la même époque, dans Xavier de Montépin, dans Paul Saunière, dans Émile Richebourg... je n’ai rien trouvé. Alors, je l’ai cherché dans Zola lui-même... — Vous me suivez bien ?

LE MARI. — Je ne fais que cela !

L’ACADEMICIEN. — Et j'ai trouvé ces deux phrases : « Quel enquiquinement !... As-tu fini de m'enquiquiner ?... » Enquiquiner ! S'enquiquiner ! Un verbe actif et pronominal ! Je m'enquiquine, tu t'enquiquines, il s’enquiquine, nous nous enquiquinons... Quel trait de lumière !... Je croyais avoir trouvé !

LA DAME. bas, à son amie. — Il n’est pas amusant, le bonhomme.

L’AMIE. — Fais comme moi/ n'écoute pas.

L’ACADEMICIEN. — Eh bien, non ! je n'avais pas trouvé !... et j'en suis encore à chercher le radical de ces mots : enquiquinement et enquiquiner... Ça doit être quiquine... mais qu'est-ce que cela veut dire ?

LE MARI. — Quiquine ?... Ma foi ! je n'en sais rien... et à moins qu’on n’ait voulu mettre quinine.

L’ACADEMICIEN, vivement. — Mais oui !... Ca y est ! vous avez trouvé ! ...Quinine… remède contre la fièvre... principe du quinquina dont on a fait enquiquine. Enquiquinement, état d'une personne assoupie par la cuisine. Enquiquinement général. « As-tu fini de m'enquiquiner ? » c’est-à-dire : « Je n'ai plus de lièvre ; tu m’as fait absorber assez de quinine : laisse-moi tranquille... ne m’enquiquine pas davantage ! » (Avec joie.) J'y suis !... Je le tiens !... Mon glossaire est fait.

LA DAME, haut, à son mari. — Dis-moi, mon ami, est-ce que nous allons rester encore longtemps sur cet escalier ?...

LE MARI. — Patiente un peu, ma bonne... Il faut le temps d’aller chercher un aéroscaphe !

L’AMIE. — Si l'on en trouve !... Le soir, à dix heures, il n’y en avait plus un seul au-dessus du théâtre.

L’ACADEMICIEN. — Ah ! ces aéroscaphes !... Ils ne marchent plus du tout. Vous verrez qu'on en arrivera à regretter les anciens chemins de fer !

UN AMI, qui n’a pas encore pris part à la conversation. — A propos, vous savez que Philippart[1] est revenu ?

LE MARI. — Philippart, le financier ?

L’AMI. — Sans doute ! le dernier des Philippart, l’arrière-petit-fils du grand Philippart, de celui qu'on a appelé le Law du \iv siècle...

LE MARI. — Oui... eh bien ?

L’AMI. — Eh bien, après quatre ou cinq débâcles successives, il est parvenu à rembourser intégralement les dix-neuf cent cinquante-trois millions dont il était encore débiteur : le revoilà à la tête du marché européen. Et sa situation étant plus solide que jamais, il va fonder un nouvel établissement de crédit : la Banque universelle, quinze cents millions d’actions à mille francs chaque. Elles sont déjà cotées à trois cents francs au-dessus du pair.

LE MARI, vivement. — Est-ce qu’on peut encore en avoir ?

L’AMI. — A treize cents francs !... C’est bien difficile... Enfin, je tâcherai.

LE MARI, suppliant. — Oh ! oui... hein ?... tâchez !

LA DAME. — Et cet aéroscaphe qui n’arrive pas !

LE MARI. — Mais ne t’impatiente donc pas, ma bonne ! Est-ce que tu as froid ?...

LA DAME, avec aigreur. — Assez... oui !

LE MARI, avec bonhomie. — Ce n'est pas ma faute... c’est toi qui as voulu venir au Théâtre-Français !

L’AMIE, riant. — Et un jour de classiques, encore !

LE MARI. — Je l’avais prévenue ! Le Mariage d'Olympe et Célimare le Bien-Aimé. Mais elle a voulu venir quand même...

LA DAME. — Je tenais à voir Brascol dans le rôle de Célimare.

L’ACADEMICIEN, soupirant. — Ah ! c’est Coquelin qu’il fallait voir dans ce rôle-là ! J’étais bien jeune quand je l’ai vu, en 1928 ; mais son souvenir est resté là... (il se frappe le front.)

LE MARI. — Comment ! Coquelin jouait encore en 1928 ?

L’ACADEMICIEN. — Mais non ! Je vous parle du fils !... de celui qui a repris tous les rôles de son père, Coquelin aîné jeune, comme on l'appelait... Ne pas confondre avec les Coquelin cadet jeune... c’est une autre branche. D’abord, le Coquelin cadet qui a joué en même temps que mon Coquelin aîné à moi, n'était pas le fils du fameux Coquelin cadet dont vous voyez le portrait au foyer du théâtre. Celui-ci n’a eu qu’une fille, qui a épousé en 1907 un aide-major des Plongeurs militaires. Le Coquelin cadet que j’ai vu dans mon enfance n'était que son filleul et s’appelait en réalité Salourgeat.

L’AMIE, souriant. — Comme vous êtes renseigné sur cette dynastie, Monsieur !

L’ACADEMICIEN. — C’est tout naturel ; j’ai eu la passion du théâtre !

LE MARI, à sa femme. — Te réchauffes-tu un peu, ma bonne ?...

L’ACADEMICIEN. — Tenez, Madame... mettez vos pieds devant la bourbe de chaleur... C’est très commode, ces bustes-calorifères.

L’AMIE. — Qu’est-ce qu'il représente, celui-là?

LE MARI. — L'auteur de la pièce que l’on vient de jouer, je crois... A l'académicien. N’est-ce pas ?

L’ACADEMICIEN. — Non Célimare est de Labiche ; et si je m’en rapporte au remarquable portrait que notre confrère M. Othenin d'Haussonville petit-fils a tracé d’Alphonse Daudet, cette tête puissante appartiendrait plutôt à l’illustre auteur des Rois qu'on rappelle.

UN HABITUÉ DU THÉÂTRE, qui passe à ce moment. — Vous faites erreur, Monsieur, ce buste est celui d’Alexandre Dumas fils.

L’ACADEMICIEN. — Vous en êtes sûr, Monsieur ?

L’HABITUÉ, souriant. — Le buste du père est en face... il n’y a pas à s’y tromper.

UN COLLEGIEN. — Ah ! Dumas père !... Je le connais, celui-là ! On m'a fait copier cinq cents vers dans Charles VII chez ses grands vassaux... Ce n’est pas drôle !

L’ACADEMICIEN. — Qu'est-ce que vous auriez dit, mon jeune ami, si on vous avait fait traduire en vers latins, comme à moi autrefois, la grande tirade des pêches du Demi-Monde !

L’AMIE. — A propos, est-ce qu’il n'a pas été question de reprendre Monsieur Alphonse ?

L’ACADEMICIEN. — Heu ! heu !... c’est bien anodin !... Je crois qu’on se contentera de le jouer aux matinées internationales de l'Ambigu, avec la reprise d'une pièce peu connue, mais très curieuse, parait-il, et qu’on appelle les Cloches de Corneville.

UN DOMESTIQUE, accourant. — Madame, l’aéroscaphe est dans le vestibule.

LA DAME. — Enfin !

L’ACADEMICIEN. — Vous devez avoir chaud, maintenant ? (Au mari.) Ces bustes-calorifères sont si commodes !

LE MARI. — Oui... je ne vous dis pas... mais il leur manque quelque chose !

L’ACADEMICIEN, surpris. — Quoi donc ?

LE MARI, gravement. — Une petite rigole tout autour pour faire égoutter les parapluies.

 

Abraham Dreyfus, « Devant le buste de Dumas (Propos de l’an 2000) »,

in La Vie moderne, 22 novembre 1879

 



[1] Il s’agit de Simon Philippart, financier créateur de nombreuses compagnies de chemin de fer qui a fait faillite en janvier 1877.

jeudi 25 novembre 2021

[10 ans ArchéoSF] Le Passé à vapeur, anthologie proto-steampunk (2015)

Le 25 novembre 2015 paraissait, dans la collection ArchéoSF, Le Passé à vapeur, anthologie proto-steampunk préfacée par Etienne Barillier.

Au sommaire 11 nouvelles pleines d'automates, de machines à vapeur, de ballons dirigeables et de multiples inventions !

L'anthologie  Le Passé à vapeur a reçu le prix ActuSF de l'uchronie en 2017 catégorie Prix spécial. 









dimanche 21 novembre 2021

[Critique] Egalité d'Edward Bellamy (1897)

 

Si le roman Egalité d'Edward Bellamy (1897) n'a pas été publié en français sous forme de livre avant 2021 (!), l'ouvrage a connu une certaine popularité dans la presse française (il fut seulement publié en feuilleton dans La Petite République en 1900) sous la forme de critiques. Il faut ensuite attendre 2021 pour qu'une critique de ce roman visionnaire soit publiée dans Usbek & Rica (lire en ligne).

L'une des plus longues date de 1897 (année de la première publication aux Etats-Unis) et est signée Paul Gourmand dans la revue La Plume. Paul Gourmand fait l'éloge des idées contenues dans Egalité d'Edward Bellamy.

 

Lettres anglaises

 


Décidément l’idée socialiste marche à pas de géant. Je faisais remarquer dans ma lettre précédente, écrite pour La Plume, que les races anglo-saxonnes semblaient être rebelles aux théories nouvelles, surtout à cause de leur ignorance ; je dois reconnaître que de récentes manifestations bien marquées, d'aller de l’avant coûte que coûte, ont l’air de vouloir me donner le démenti; je serai le premier à m'en réjouir, car si le génie idéaliste français est soutenu par le sens éminemment pratique de l’Anglo-Saxon, le triomphe final est assure et l’ère nouvelle va s’ouvrir. Prenons par exemple le dernier livre du socialiste américain Edward Bellamy, l’Egalité, dont je viens d’achever la lecture et dont je me propose de donner ici un compte rendu sommaire. Et d’abord parlons de l'auteur : Bellamy est libre citoyen de la libre Amérique. Comme dit About, « il a respiré en naissant cet air du Nouveau Monde, si vivace, si pétillant et si jeune, qu’il porte à la tête comme le vin de Champagne et qu’on se grise à le respirer ; il eut pour école le grand air, pour maître, l’exercice, pour nourrice, la liberté. »

Je serais bien curieux de savoir ce que le cynique About, qui écrivait ces lignes en 1856, dirait de l’Amérique après avoir parcouru l’ouvrage de Bellamy. Quoi qu’il en soit, « l’air du Nouveau Monde si vivace » semble avoir grisé aussi notre auteur, mais, de fiel. Il y a quelques années, six ou huit ans, je crois, parut un livre étonnant qui avait pour titre Looking backward. Un coup d'œil en arrière, et qui fut un succès. On y décrivait la société future telle qu’elle sera en l'an 2000. Laissons parler l’auteur :

« En 1887, Julien West, jeune homme riche, habitait Boston. Il était sur le point d’épouser une jeune fille d’excellente famille, et entre-temps vivait seul avec son domestique Sawyer dans la maison paternelle. Souffrant fort de l'insomnie, il sautait fait construire une chambre à coucher souterraine, et quand le sommeil ne lui venait pas dans cette profonde retraite, il avait recours à l'assistance d'un magnétiseur de profession qui le plaçait dans un état d’hypnose, dont son domestique savait le tirer à temps voulu. Une nuit cependant l’hôtel fut détruit par le feu, et l’on supposa que Julien West avait péri dans les flammes... »

Nous sommes en l’an 2000, cent treize ans plus tard. Un certain docteur de Воston, faisant pratiquer des fondations dans son jardin pour la construction d’un laboratoire, découvre tout à coup une masse de solide maçonnerie : il ouvre le caveau, qui se trouve être une chambre à coucher élégamment meublée à la mode du XIXe siècle ; sur le lit repose le corps d’un jeune homme : on dirait qu'il ne vient que de s’endormir : l’état de parfaite conservation du supposé cadavre tente le vieux docteur, il essaye de le ressusciter et y réussit.

Voilà donc notre citoyen du XIXe siècle transporté en l’an 2000 qui explore la société future ayant pour cicérone la fille du vieux docteur, qui n’est autre que l’arrière-petite-fille de l'ancienne fiance de Julien. Naturellement la petite est charmante et, comme dans les contes de fée, Julien s en éprend et l'épouse. On doit reconnaître que si Bellamy takes the cake (en français l’emporte), ainsi que dirent ces bons Yankees, comme prédicateur socialiste, et théoricien convaincu et logique, il n'est qu'un médiocre romancier. J'aime mieux, pour mon compte, la légère intrigue symbolique d’Adrien Foray dans sa Société idéale que cette espèce de résurrection scientifique : mais là n’est pas le point, ce sont des idées que j'examine et non de la critique littéraire que j’entreprends. Ainsi commence le premier livre de Bellamy, Un regard en arrière. Il nous promené dans toutes les institutions, toutes les industries, tous les dépôts que la société nouvelle a créé pour le plus grand bien de tous ses membres. Il se perd quelquefois dans des descriptions scientifiques assez vagues et assez incohérentes et qui me rappellent plutôt le vaisseau aérien de Lamartine dans la Chute d’un ange, que l’exactitude et la précision de notre âge utilitaire. Je passe, car mon intention n’est pas d'esquisser ce premier geste de Bellamy, que les lecteurs de la Plume doivent certainement connaître, mais simplement de rappeler que si Un coup d'œil en arrière nous montre la société future telle qu'elle sera, l’Egalité nous apprend comment l’humanité a évolué de son état présent de misère, de crime et d'ignorance à cet état idéal où les bluets sont bleus, où les roses sont roses, et où l'amour est heureux. Aussi n’hésité-je pas à considérer ce dernier ouvrage comme d'une plus grande portée que le premier, et d’une importance bien supérieure.

Laissant de côté la première partie du livre où l'auteur ne fait que résumer son précédent au profit de ceux qui ne l’ont pas lu, j’aborde d’emblée un des passages les plus remarquables où l'écrivain, j’allais dire le prophète, dénonce en langage vibrant et d'une vigueur toute biblique, le règne de la Ploutocratie sur les Etats-Unis. Le tableau qu’il fait de sa patrie est lamentable et devrait donner à réfléchir à nos politiciens s’ils s’occupaient d'autres choses que de remplir leurs poches et de tromper les masses ignorantes. Grâce au système de protection à outrance et quand même, qui, à son tour, tue la France, l’Amérique est devenue le pays des monopoles. Écoutez ceci, ouvriers qu’on abuse par des promesses qu’on ne tient jamais, vous aux yeux desquels on a fait miroiter l'augmentation des droits de douane comme une sauvegarde de vos intérêts, écoutez ce que dit un honnête homme, citoyen d’un grand pays, dont la population, naguère riche et prospère, est maintenant ruinée par les tarifs; grâce au système protecteur qui a détruit toute concurrence, on a vu, tandis qu’augmentaient la misère publique et la détresse de l’ouvrier, s’élever les plus vastes fortunes que l’on a jamais connues au monde. Le capitaliste a absorbé peu à peu tous les rouages du gouvernement, si bien, que maintenant, la soi-disant République n’est plus qu'une dictature à peine voilée, celle de l'argent. Français, regardons chez nous... Que pensons-nous de notre gouvernement dit républicain : Bellamy va plus loin : il regrette les vieilles monarchies absolues d’Europe, où au moins le roi, soit par politique, soit par jalousie, empêchait le riche d’acquérir trop de puissance sur ses inférieurs. La liberté du travail, ajoute-t-il, est la pire forme d’esclavage, c’est le droit de mourir de faim ou de travailler à rien... Si cette esquisse n'est pas exagérée, elle donne une bien triste idée de la société américaine, où les milices nationales sont exercées à tirer sur le peuple, où les troupes fédérales ont été rappelées de la frontière et campent autour des villes prêtes à massacrer les meurt-de-faim ; et je dois admettre que des événements tout récents semblent confirmer ces idées pessimistes. Le 10 septembre, à Slagleton-Pensylvanie, les députés du shérif firent feu, sans provocation, dit-on, sur une bande de grévistes. Un grand nombre furent atteints, et on annonce (Agence Reuteur 14 septembre) que vingt-trois ont succombé... De tels faits ne demandent aucun commentaire—jugez, vous-même, lecteur. — Donc, tel est l’état actuel de la classe laborieuse dans la libre Amérique. Mais pour arriver à l’organisation nouvelle du travail que Bellamy nous expose en détail dans son livre et dont il serait trop long de parler ici, qu’a fait le peuple ? Puisque l'Etat a été créé en principe pour protéger la société entière contre les agressions étrangères et la tyrannie intérieure, ne doit-il pas, sous peine d’abdiquer, défendre l’humble, le faible et l’opprimé contre le fort et le puissant ? Or il arriva que l’indignation devint telle que le gouvernement, à son grand regret, fût obligé d’intervenir. Comment le fit-il ? Ce n’était pas la possession des diverses sources de travail et de prospérité- qui avait excité le peuple, mais leur exploitation. Aussi fut-ce cette exploitation que réclama l'Etat : après avoir évalué à leur juste vapeur les biens fonds, les mines, les chemins de fer. etc., l'Etat en prit la direction ; factionnaires et obligataires restant toujours propriétaires en fait, et recevant, tous frais payés, le bénéfice perçu. De cette façon 5 000 000 de gens s’habituèrent à considérer Etat comme leur patron normal, et dès qu’ils y furent bien accoutumés, les socialistes se présentèrent aux élections générales, demandant au peuple de leur donner mandat d’achever la réforme économique et de jeter les bases définitives de l’Etat socialiste. Ils obtinrent une forte majorité et se mirent immédiatement à l'œuvre. Ecoutons Bellamy.

« Le premier acte du parti révolutionnaire, quand il arriva au pouvoir, avec mandat de la majorité populaire, d’établir le nouvel ordre, fut d’élever dans tous les centres publics importants des magasins de service où les employés publics pouvaient se procurer, au prix de revient, tout le nécessaire à la vie ou le luxe acheté autrefois dans des magasins particuliers. Mais de tels avantages n’étaient qu’un avant-goût de la prospérité qui régnerait quand le gouvernement ajouterait à sa fonction de distributeur, celle de producteur, au lieu d’acheter aux capitalistes. »

Ces quelques lignes de citations suffiront à donner un aperçu des idées principales du livre sur lequel je me propose de faire maintenant quelques remarques critiques, dans un esprit parfaitement amical d’ailleurs. Les opinions de l’auteur sont les miennes ; il a constaté qu’en Amérique comme en France, le public intellectuel est tout, plus ou moins, socialiste ; l’individualisme est aujourd’hui relégué chez une certaine clique que je divise en deux catégories, les égoïstes et les paresseux : les uns défendent les principes iniques qui servent leurs desseins, les autres se désintéressent de tout ce qui n’est pas eux. Avec ceux-là, il n’y a rien à faire, je m’adresse aux gens honnêtes et actifs, penseurs, artistes, industrielle ouvriers et à ceux-là je dis que le livre de notre Américain est un bon et un beau livre, écrit, sauf quelques passages, où l’auteur vogue dans les nuages, dans un style clair, facile et sans emphase ; mais il a perdu de vue un point essentiel, d'une importance telle que si on le laisse de côté, la société future ne sera jamais. L’évolution de l’humanité vers sa perfection finale se fera par l’amour ou elle ne se fera pas ; or l’amour naît de la contemplation du beau. Négliger le sens esthétique dans la construction d’une organisation sociale, c’est la condamner.

Cette masse ouvrière qui grouille dans les taudis des bouges, quelquefois même dans le crime, ne rêvant que la satisfaction des appétits bas de la brute ; qui n’a pris de la civilisation qu’une chose, sa corruption ; qui dans la liberté ne voit que la licence ; cette classe immense, en un mot, allez-vous lui donner l'état parfait sans l’y avoir au préalable préparée par une éducation esthétique et morale sérieuse ? Je me souviens que quand jetais enfant, il m’arrivait parfois de demander à ma mère un beau livre d’images, et ma mère avait toujours le soin de me laver les mains avant de m’y laisser toucher : faites de même, mes chers maîtres, lavez les mains au peuple avant de lui permettre d’ouvrir la Bible de l’humanité future. Si je voulais établir une comparaison entre l’auteur de l’Egalité et un des nôtres. Adrien Foray, dont j’ai mentionné la Société idéale au début de cette lettre, je dirais que les deux livres se complètent. Celui de l’Américain est positif, comme l’est sa nation, celui du Français est enthousiaste et brillant, comme le génie de son pays. N'allez pas croire que je veuille en rien déprécier l’œuvre de Bellamy, car elle est immense et belle : immense, parce que, le premier des socialistes, il nous a indiqué un moyen pratique de sortir du cloaque où nous pourrissons sans secousses et sans émeutes ; belle, parce que dans chaque page vibre un amour intense de l'humanité et de la justice ; mais je ne puis m’empêcher de dire: Bellamy, mon bel ami, en laissant de côté le rôle de l’éducation artistique du peuple dans son évolution vers le socialisme, vous avez perdu de vue un des facteurs indispensables du résultat final. Enfin cet ouvrage a un autre mérite, il montre d’une façon péremptoire et irréfutable le gouffre où les capitalistes se précipitent d’eux-mêmes en créant le monopole sous forme de système protecteur. C’est un jalon de plus dans la route au but sacré ; que d’autres se lèvent en Amérique, en Angleterre, partout ! Qu’importe si nous n’atteignons pas le bout du chemin ! Si nous devons tomber avant la fin de l’étape, qu'importe ; les hommes meurent, mais les idées ne meurent pas. Parlez, travaillez, écrivez, propagez, camarades ! et quand l’inconnu vous rappellera, vous aurez sur bord de la fosse la sublime consolation de saluer de votre nuit l’aube des temps nouveaux et de vous dire en partant : et moi aussi j'ai, dans mon humble sphère, guidé l’humanité des ténèbres à l’aurore.

 

Paul Gourmand, « Lettres anglaises », in La Plume, octobre 1897

 Egalité d'Edward Bellamy est disponible dans la collection ArchéoSF aux éditions publie.net