ISSN

ISSN 2496-9346

lundi 24 décembre 2018

ArchéoSF vous souhaite un joyeux Noël!


dimanche 23 décembre 2018

Robert Picq, En l'an 4000 (1929)

Le dessin humoristique En l'an 4000 (1929) a pour thème les transports du futur qui ont quasiment aboli les distances. Alors qu'il est indiqué sur la porte Défense de descendre avant l'atterrissage complet un voyageur demande à pouvoir quitter le wagon alors qu'il a raté son arrêt:- Je voudrais descendre à Pékin et le contrôleur de lui répondre - Tant pis, il est trop tard, vous descendrez à Paris, ça vous fera marcher un peu

On connaît quelques autres dessins relevant de la conjecture rationnelle signés par Robert Picq (1904-1992) ainsi que deux nouvelles.



Robert Picq, En l'an 4000, Le Petit journal, n° 24283, 11 juillet 1929
Source: Gallica

mercredi 19 décembre 2018

Louis Jourdan, Un cours d'histoire en l'an 2000 (1861)


Le 1er septembre 1861, Louis Jourdan fait paraître dans Le Siècle le texte « Un cours d'histoire en l'an 2000 ». Louis Jourdan (1810-1881), éditeur de presse et journaliste, fut proche des phalanstériens et des saint-simoniens et membre du comité central de direction de l'Association pour le droit des femmes. Ses engagements transparaissent dans le texte.
Ce «Cours d'histoire en l'an 2000» est l'objet d'un article critique le lendemain dans Le Temps.



Un cours d'histoire en l'an 2000


Cent quarante ans se sont écoulés.
Paris est devenu la capitale de la confédération européenne. Les divers peuples qui forment cette puissante confédération sont unis entre eux comme le sont de nos jours les anciennes provinces qui forment l'unité français. Tous parlent la même langue, bien qu'ils aient conservé l'originalité de leurs mœurs ; il n'y a plus de frontières, plus de lignes de douane qui les séparent ; ils obéissent aux mêmes lois générales ; l'unité monétaire, l'unité des poids et mesures sont réalisées depuis longtemps. Les armées permanentes ont disparu. Ce que nous nommons aujourd'hui les puissances cléricales est passé à l'état de mythe. La liberté n'est plus seulement un mot, elle est devenue une réalité saisissante.
Sur une des hauteurs qui environnent Paris, s'élèvent de magnifiques édifices destinés à l'instruction de la jeunesse. Là, des savants illustres, des femmes éminentes enseignent librement la philosophie et l'histoire. Des jeunes gens des deux sexes, venus de tous les points du globe, commodément assis dans des salles que les plus grands artistes ont décorées écoutant respectueusement la parole du maître. Le sujet de la leçon paraît les intéresser vivement. Des applaudissements ont interrompu l'orateur et il reprend :

« … Nous voici parvenus à la période la plus intéressante de ce grand dix-neuvième siècle qui, au prix de si douloureux sacrifices, de si vaillants efforts, a préparé l'ère harmonique dans laquelle nous entrons.
Je vous ai dit quelle série d'événemens modifièrent si profondément la situation morale et matérielle de la France après la révolution de 1848.
Nous arrivons maintenant à une période plus calme et plus forte, plus consolante surtout. L'Italie, opprimée par une puissance dont nous savons à peine le nom aujourd'hui, par l'Autriche et par les roitelets qu'elle tenait en lisière, opprimée plus encore par la papauté temporelle qui s'agitait alors dans les convulsions de son agonie, l'Italie, si florissante aujourd'hui, revendiqua son indépendance et sa nationalité.
La France renouant le fil interrompu de ses glorieuses traditions, tendit à l'Italie une main fraternelle ; son armée fit des prodiges sur des champs de bataille à jamais célèbres et, dans une héroïque campagne de soixante jours, la Lombardie fut conquise. Le vainqueur malheureusement s'arrêta au lendemain de sa victoire, et l'Europe libérale, tout en sachant gré au chef du gouvernement français d'avoir pris en mains la cause de l'Italie, considéra comme un malheur que, au lieu de poursuivre l'armée autrichienne démoralisée, de la rejeter hors de la Vénétie, il eût consenti à signer la paix de Villafranca. Cette paix en effet plongea l'Italie en de mortelles angoisses. Elle ne désespéra pas pourtant la vaillante nation ! Et grâces lui soient rendues ! Ses efforts et ses luttes, non-seulement assurèrent son indépendance, mais aussi préparèrent l'émancipation de tous les peuples alors opprimés.
Vous ne pourriez comprendre ni le sens de ces événemens ni les causes des hésitations de la France du dix-neuvième siècle, si vous ne vous rendiez compte du double phénomène que je vous ai expliqué dans de précédentes leçons. A l'époque dont nous nous occupons, l'Angleterre n'était point ce qu'elle est aujourd'hui. Préoccupée exclusivement de ses intérêts, forte de sa marine, de son vaste commerce, de ses immenses richesses, elle exerçait sur l'Europe une influence qui n'était pas toujours en harmonie avec les principes que ses hommes d’État proclamaient du haut de leurs tribunes. Elle jalousait la France, et le plus possible lui faisait obstacle. L'Angleterre n'avait donné à l'Italie ni un homme ni un écu. La gloire que la France avait recueillie à Magenta et à Solferino, la haute position qu'elle avait prise en Europe offusquaient la diplomatie anglaise, et les intrigues de cette diplomation ne furent point étrangères à la solution inattendue de Villafranca.

D'un autre côté, rappelez-vous ce que nous avons dit précédemment du pouvoir temporel de la papauté qui, dans ce temps, siégeait à Rome. Cette cité splendide, libre maintenant, était le foyer de toutes les passions rétrogrades, de toutes les haines que soulevaient les idées, les principes que nos pères ont si vaillamment défendus, et qui ont constitué nos sociétés actuelles en faisant disparaître ces antagonismes dont le dix-neuvième siècle eut si cruellement à souffrir.
Les associations cléricales dont Rome était le centre, et qui rayonnaient sur tous les points de la France, organisèrent la résistance, une résistance implacable. Ce fut un terrible conflit. Le héros légendaire de l'Italie régénérée, Garibaldi, avait conquis la Sicile, chassé de Naples une royauté détestée ; les lieutenants de l'Autriche qui occupaient Modène, Parme, Florence, avaient pris la fuite. Rome seule s'opposait au mouvement de la rénovation italienne, et par une de ces contradictions qui aujourd'hui sont facilement explicables, mais qui ne l'étaient point alors, c'était la France de Magenta et de Solferino, c'était la sœur de l'Italie elle-même qui occupait Rome et empêchait que l'Italie conquit son unité en conquérant sa capitale.
Cette politique en contradiction avec elle-même fut pour la France d'alors un sujet de douloureux étonnement. On comprenait bien que Napoléon III voulût protéger le souverain pontife, entourer de respects son pouvoir spirituel ; mais ce que l'opinion publique ne pouvait comprendre ni accepter, c'était qu'un Bonaparte permit à un Bourbon tout ce que François II se permit, dans ce temps-là, à Rome. Sous les yeux de la France, protégé indirectement par ses armes, il défaisait en quelque sorte l’œuvre de la France ; il conspirait ouvertement contre ses principes, il embrigadait à la face du soleil des bandits que soldait l'or des puissances absolutistes.
Ah ! ce fut une grande douleur pour le monde ! Profitant indignement de présence de ce drapeau français qu'avaient salué tant d'éclatantes victoires, les factions royalistes et cléricales organisèrent la guerre civile, les massacres, le pillage, le brigandage le plus abominable. L'Italie méridionale devint, au nom de la religion, le théâtre de crimes qui resteront la honte de l'humanité.
Bénissez Dieu, jeunes gens, car vous vivez dans un temps où le retour de pareilles horreurs est impossible, où la liberté humaine est en dehors de toute atteinte. Et pour apprécier l'époque actuelle, pour mesurer le chemin parcouru en moins en moins de deux siècles, reportez-vous à ce qu'était la situation de l'Europe qui sépara la foudroyante campagne de 1859 du moment où la France, revenue à sa véritable politique, consentit enfin à couronner l’œuvre qu'elle avait entreprise et à laisser Rome aux Italiens.
Partout les divisions, les défiances, les haines contenues ! François II, le roi déchu, trouvait à Rome, et là, avec les cardinaux, soufflait la guerre civile, armait des bandes de pillards et d'assassins ; tous insultaient la France qui, trop généreuse, les couvrait de sa protection.
En France, les coteries ultramontaines semant les colères, aigrissant les âmes, portant la division dans les familles, agitant au lieu d'apaiser, séparant au lieu d'unir !
L'Autriche, étreignant dans ses griffes de fer les peuples qui lui échappaient, et qui, Dieu merci ! ont, depuis longtemps, repris possession d'eux-mêmes.
La Russie étouffant la Pologne ; l'Espagne livrée à l'absolutisme ; l'Angleterre, sous prétexte de protection, dominant les îles Ioniennes ; l'Orient déchiré par des sectes religieuses dont la brutalité était sans exemple.
Pour ces temps déjà loin de nous, plus loin encore par les progrès accomplis que par la distance, nous sommes la postérité, et nous le droit de porter sur eux un jugement définitif, de même que nos descendans auront le droit de nous juger nous-mêmes. Eh bien ! je l'affirme du fond de ma conscience, devant cette jeune génération qui m'écoute, il n'est pas de plus grands coupable, aux yeux de l'histoire impartiale, que ces rois, ces princes, ces prélats qui fomentèrent les luttes déplorables que je vous raconte ; qui, pour conserver de misérables lambeaux d'un pouvoir que Dieu arrachait de leurs mains, attisèrent la guerre civile, ordonnèrent des crimes abominables, tinrent les peuples dans l'ignorance et dans la misère. Les insensés ! ils croyaient arrêter la marche des temps, contrarier, au nom de Dieu, la volonté divine. Le progrès a passé, la justice et la liberté ont triomphé pour toujours. Sans doute il nous reste beaucoup à faire, et nous sommes loin du but assigné aux efforts des hommes ; mais, grâce aux générations qui nous ont précédés et qui ont porté le poids du jour, nous avons irrévocablement conquis les bases sur lesquelles s'élèvera l'édifice de l'avenir.
Nos esprits ont peine à concevoir maintenant que des hommes parce qu'ils étaient revêtus de la pourpre royale, aient pu croire que les peuples étaient leur propriété en quelque sorte ; que, pour étendre leur domination ou agrandir leur territoire, ils aient armé les peuples les uns contre les autres, arraché aux travaux des millions d'hommes affamés ; que des sectes et des associations religieuses invoquant les noms les plus sacrés, aient ameutés les haines, irrité les passions, entretenu l'ignorance et les préjugés les plus grossiers.
Je ne dirai pas, en jugeant ces hommes : qu'ils soient maudits ! N'ayant plus de castes, n'ayant plus de passions religieuses, nous n'avons plus de malédictions. Mais la justice divine est infaillible ; nous portons devant elle la responsabilité de nos fautes, et au-dessus de notre jugement il est un jugement suprême auquel personne n'échappe, c'est celui de Dieu ! »

Et le professeur continue à parler, et les jeunes gens s'étonnent de ce que le dix-neuvième siècle ait pu être témoin de tant de contradictions, de tant de faiblesses, de tant de crimes, et qu'à une époque si rapprochée d'eux le progrès ait pu rencontrer de pareils obstacles.

Et nous, ne désespérons pas ! Le triomphe de notre sainte cause est assuré.

Louis Jourdan, « Un cours d'histoire en l'an 2000 » in Le Siècle, n° 9634, 1er septembre 1861

mercredi 12 décembre 2018

[Critique] HG Wells, Une Utopie moderne et Jean Grave, Terre libre

Parue la même année, Une Utopie moderne d'HG Wells et Terre libre de Jean Grave sont critiqués dans L'Humanité en 1908. Sans surprise, le journal préfère l'utopie socialiste de Wells à celle, anarchiste, de Jean Grave.


LECTURES POUR TOUS

Une Utopie moderne, par H.-G. Wells ; Terre libre, par Jean Grave (volumes in-18 à 3 fr. 50). – L'utopie de Wells s'inspire du socialisme. celle de Jean Grave, de l'anarchie. Celle de Wells est une série de digressions sur les possibilités de réalisation sociale à la surface de la planète, avec les éléments dont dispose la Civilisation contemporaine ; celle de Jean Grave est une robinsonnade de 2 ou 300 cents proscrits anarchistes, qu'une tempête jette dans une île déserte, inconnue aux navigateurs. Grave raconte comment les compagnons organisent librement leur vie, après avoir attiré à eux, par la contagion de l'exemple, les marins qui étaient leurs gardiens et dont ils ont secoué le joug. Wells nous introduit, non sans efforts, je dois le dire, car l'humour de Wells est bien anglais, pour des lecteurs français, dans un monde merveilleux mais « possible ». Les Robinsons de Grave, autant qu'on peut en juger par les débuts de la colonie libertaire dont l'auteur esquisse l'établissement, sans pousser plus loin,
fondent une société « libre » mais singulièrement fruste. Et puis, l'auteur esquive toutes les difficultés que soulève l'organisation « spontanée » qui lui est chère. Par exemple, la question du mariage n'est même pas effleurée. Wells, au contraire, tout en gardant sa fantaisie d'une description analytique impossible, dans laquelle se figeraient les formes mouvantes de la vie à peine entrevues, aborde la question du mariage, de la famille, du gouvernement, de l'exploitation des richesses naturelles, de la fusion des races, etc. L'utopie de Grave, pour mieux dire, est enfantine et peu engageante à vivre. L'utopie de Wells est « merveilleuse ». Et c'est une tristesse de fermer son livre pour retomber, avec lui, dans le froid brouillard de Londres, c'est-à-dire de la réalité.

lundi 10 décembre 2018

Le Petit Grégoire, Sourires [Paris dans cinquante ans], 1929

"Le Petit Grégoire" intervenait à la Une d'Ouest-Eclair dans la rubrique "Sourires". Il proposait une courte chronique humoristique usant parfois de l'anticipation. ArchéoSF a déjà publié le texte "Que deviendra le Kid" (biographie anticipée datant de 1934).
Dans la chronique du 12 juillet 1929, il imagine un Paris dans cinquante ans radicalement transformé !


SOURIRES

Comment voyez-vous Paris dans cinquante ans ? demande un enquêteur à des personnalités évidemment très parisiennes.

J'estime qu'il vaudrait mieux s'adresser aux provinciaux pour avoir des réponses intelligentes sur ce sujet, mais passons... A mon humble avis, Paris, dans cinquante ans, sera une ville qui crèvera dans sa force insolente ou bien Paris sera déjà redevenu Lutèce, c'est-à-dire un gros bourg entre deux bras de la Seine.
Faisons un rêve : Paris en 1979...
Le ministre de l'Agriculture est réveillé, un beau matin, par un garçon de bureau :

Excellence, le directeur de la statistique tient à vous parler d'urgence.
Faites-le entrer !
Monsieur le Ministre, je viens de constater, en compulsant mes dossiers, une chose affreuse, effrayante, inouïe.
Quoi donc ?
Monsieur le Ministre, il n'y a plus un seul agriculteur en France !...
En se penchant sur les chiffres, des hauts fonctionnaires constatent, en effet, que Paris comprend trente et quelques millions d'habitants, ses centaines de quartiers s'étalant sur la Seine-et-Oise et la Seine-et-Marne. Peu à peu, sous l’œil voilé des pouvoirs publics, les campagnes se sont vidées. Plus un bras à la terre. Tout le monde à Paris ! Remarquez que cette émigration sur une large échelle n'a jamais empêché les directeurs départementaux des services agricoles de prévoir, année par année, des récoltes abondantes !
Mais le mal est si grave que le président du Conseil, s'érigeant en dictateur. emploie, dès lors, les grands moyens : par décret, il renvoie tous les faux Parisiens aux champs, il démolit sa capitale enflée jusqu'à l'éclatement, il réduit Paris à une population de 2 à 3.000 âmes !
Car l'histoire n'est qu'un éternel recommencement.
Lutèce, en 1979, cité très calme au bord de l'eau, seul vestige d'une civilisation trépidante et folle... Cela me parait très raisonnable.

Le Petit Grégoire, « Sourires [Paris dans cinquante ans] », in Ouest-Éclair, n° 10119, 12 juillet 1929.

A lire:
Paris Futurs, collection ArchéoSF

mercredi 5 décembre 2018

Henri Riballier, La guerre future (1899)

A la fin du XIXe siècle de nombreuses fictions de "guerres futures" furent publiées. Parmi les maîtres du genre on peut citer le Capitaine Danrit.
En 1899, dans La Chronique amusante, c'est un récit sous image qui narre une de ces guerres futures sous la plume d'Henri Riballier (mais heureusement, il ne s'agit que d'un cauchemar!)

La Guerre future 










Source: Gallica

vendredi 30 novembre 2018

Robert Randau, Notes sur le roman d'anticipation (1935)

En 1935 Robert Randau publie un article intitulé "Notes sur le roman d'anticipation". Il y cite H.-G. Wells (dont l'essai romancé Une Utopie moderne a été récemment réédité pour la première fois depuis 1907 dans la collection ArchéoSF) , J.-H. Rosny, chronique Demain, peut-être... roman possible des temps futurs (Unborn To-Morrow, 1933) de John Kendall (pseudonyme de Margaret Maud Brash (1880-1965), auteure anglaise) et cite au passage son propre livre L'Oeil du monde. C'est l'occasion pour Robert Randau de définir en creux sa vision du roman d'anticipation.





Notes sur le roman d'anticipation


Peindre le tableau d'une société idéale où l'homme, réduit à ses meilleurs instincts, a rejeté le lourd fardeau du passé et ne cultive plus que la science du bonheur, est pour l'écrivain, le plus souvent, une façon détournée de critiquer l'organisation sociale de son temps. Les romanciers à connaissances scientifiques aiment fort, de leur côté, avancer dans l'avenir, pousser aussi avant que la logique le leur permet le développement de la doctrine à laquelle,ils sont attachés et nous montrer les résultats qu'elle produira dans quelques siècles. Ainsi firent Wells, dans Quand le dormeur s'éveillera et J.-H.. Rosny dans La fin de la terre. Ce dernier auteur, dont l'imagination, est des mieux nourries à la science, nous promet que l'humanité, après des millénaires de progrès, mourra de soif, faute d'eau. Cette calamité me paraît d'ailleurs improbable ; une humanité savante, capable de mettre en mouvement d'immenses forces que nous ignorons encore; ne serait-ce que la dissociation industrielle de l'atome, est à même de fabriquer l'eau nécessaire à ses besoins, si la nature la lui refuse.
Ce sont là jeux d'intellectuels. Aucune de nos investigations dans le domaine du futur n'a de chance de coïncider un jour avec la réalité; il n'y a pour le constater qu'à se reporter aux tableaux que les utopistes de jadis firent de notre époque. Là vérité est une force mouvante. Il suffit de l'imprévu d'une découverte scientifique pour ébranler ou modifier la vision que nous avons du monde. D'année en année les théories changent. Prévoir ce que sera la socié de demain est un pur et simple exercice de rhétorique; C'est congeler l'activi de l'esprit et cristalliser la pensée. En sociologie, quiconque tente de diriger le torrent humain dans une direction déterminée, de l'endiguer et de le contraindre à ne point dépasser certaines limites est un rêveur. Un groupe d'êtres qui n'évolue plus est en danger de mort. Aucun système social n'a atteint à ce jour la forme définitive, non même le communisme, qui a ses fondements dans l'expérience et la théorie scientifiques. Qu'il ne tienne point compte de certains impondérables, et il s'effondre, parce, qu'il cesse d'être humain. J'ai montré naguère, dans mon livre L’œil du monde qu'un communisme rationnel devait intégrer les facultés sentimentales de l'homme, le besoin qu'il a d'une mystique, ses désirs d'affection, voire son goût inné du spiritualisme. Un romancier communiste russe a lui-même, dans une nouvelle d'anticipation, montré récemment la puissance invincible de la nécessité mystique, dont le Conseil suprême ne vient à bout qu'en privant les citoyens, au moyen d'un opération chirurgicale, sur laquelle, l'auteur est chiche de détails, de la faculté d'imaginer.
Un romancier anglais, John Kendall vient à son tour de poser et de résoudre le problème dans un très curieux ouvrage (1). Il nous introduit de plain-pied dans une société communiste, qui embrasse la terre entière. Tout y est réglé à merveille ; tout y fonctionne pour le mieux, selon des principes scientifiques. L'Etat a tous les pouvoirs, organise les unions, n'impose au citoyen que trois heures de travail par jour, élève ses enfants, lui procure des distractions, un logis sain et agréable, des repas exquis, des vêtements ; pendant ses loisirs l'homme écoute des conférences, complète son instruction, entend des concerts, assiste à des représentations théâtrales, fait du sport, prend part à des excursions. Il a sans cesse auprès de lui, un représentant de l'Etat qui le surveille, le conseille et le guide. En apparence il jouit du bonheur parfait. II n'est même pas de croyant qui ne construise ainsi son paradis ultra-terrestre.
Cependant il manque ou ne sait quoi, qui est l'amour, à cet état social pour être parfait. Malgré les efforts des dirigeants, malgré la bonne volonté communiste de chacun, la dénatalité est effrayante ; le mélange des races, rendu obligatoire, a, donné des résultats décevants. Nombre de zones de la planète ont été évacuées ; l'Etat socialiste a resserré ses frontières, et les resserre de jour en jour, pour mieux assurer le bonheur des survivants. II ne s'inquiète point des quelques bandes de réfractaires qui ont refusé de se joindre à la société organisée et qui se sont établies, à leurs risques et périls, dans les solitudes où elles vivent à leur guise.
Les savants maîtres des méthodes rationnelles ont constaté un jour que « les citoyens tendaient, hélas, à revenir au romantisme, à l'érotisme. L'Etat refusait d'admettre le vide immense que l'anéantissement de la famille et de la religion avait fait dans la vie humaine ». Un très vieux opposant, qui se cache au fond d'une ville morte conservée à titre de musée par les chefs de la cité nouvelle, prédit la ruine de celle-ci :
« Qu'avez-vous fait pour l'humanité ?… Vous en avez fait un monde de sécurité, d'efficience, de confort, où le faible règle la marche du fort, où personne n'a le droit de penser par lui-même… votre monde a péché, du péché irrémissible ; il a renié le côté divin de la nature humaine... Vous avez trahi l'humanité en lui apprenant la nécessité du confort, le nivellement sur le plus petit... On ne rogne pas impunément la puissance de la vie ; et votre maison est restée sans joie... »
Et, en effet, les hommes du communisme intégral, tels qu'ils sont représentés dans le roman, jouissent d'un bonheur matériel qui ne leur procure que des mécomptes. « La foi et l'amour demandaient avec persistance une issue et ne pouvaient trouver de satisfaction au service de la communauté. Tout le zèle de l'Etat échouait à contenter ces instincts fonciers. La vie était d'une inutilité infinie, d'un ennui effrayant, privée de toute autre responsabilité que celle de faire toujours, avec d'autres, la même tâche... Cette civilisation édictée dans un bureau n'a pas de racines dans la nature humaine. La nature connaît mieux l'équilibre de la vie. »
Aussi les suicides se multiplient-ils, en même temps que la dénatalité.
Peu à peu le besoin de sacrifier à la mystique et à la sensibilité est si violent que les barrières .scientifiques, établies par l'Etat autour de ses principes, craquent et que la famille reparaît, et avec elle la foi religieuse. « La loi de la nature est là survivance du plus fort. » Supprimer la lutte dans la société, c'est en somme tuer l'humanité. Celle-ci ne peut plus se développer quand l'âge d'or est advenu.
Je n'ai pas parlé de l'intrigue de l'ouvrage, qu est passionnante et n'ennuie pas un instant le lecteur. L'ouvrage est fortement pensé et mérite d'être médité. Il ne semble point douteux que toute société instituée par les voies révolutionnaires ne doive, si elle veut persister, tenir compte du facteur métaphysique. Et c'est si vrai qu'à ce jour les autorités soviétiques, en Russie, ont pris à tâche de reconstituer, sur des bases solides, la, famille. Le reste, que nous appelons l'organisation du divin, viendra par surcroît. Que les savants la dédaignent, je l'accorde, mais la masse y est attachée. Au demeurant il est facile de la rendre inoffensive.

ROBERT RANDAU.

(1) John. Kendall. Demain, peut-être... roman possible des temps futurs, tr. de l'anglais par Marlyse H.-Meyer. Un volume in-18. Albin Michel, éd Paris.


Robert Randau, « Notes sur le roman d'anticipation », in Annales africaines : revue hebdomadaire de l'Afrique du Nord, 47ème année, n° 16, 15 août 1935.

mercredi 28 novembre 2018

L'Avenir de notre armée (cartes postales vers 1910)

En Belgique, une série de cartes postales mettant en scène des femmes militaires fut éditée avant 1914 par le lithographe Marco Marcovici (Bruxelles). Si l'uniforme sied aux dames c'est surtout pour érotiser leur corps...
Et quand on regarde ces images, on constate que les femmes restent en situation d'infériorité, ce sont les hommes qui commandent et qui se font servir...
Cette thématique de la femme militaire est développée par Georges Courteline dans Un bataillon scolaire en l'an 1900 (1885), recueilli dans Au Temps où les femmes régneront (anthologie disponible dans la collection ArchéoSF).
La série est à rapprocher de celle ayant pour titre Les femmes de l'avenir (France, vers 1900).

.





lundi 26 novembre 2018

Marcel Arnac, Le grand couturier à l'âge de pierre (192?)

Recueilli dans le tome 22 (consacré aux dessinateurs et humoristes Marcel Arnac et Marcel Capy) de la collection Jaquet (numérisée par Gallica), le dessin de Marcel Arnac "Le grand couturier à l'âge de pierre" (datant des années 1920, disponible sur Gallica) présente un défilé de mode préhistorique. S'agissant d'un défet (c'est à dire d'un dessin extrait d'un ouvrage ou d'un périodique) qui n'est pas sourcé, il est difficile de savoir d'où il provient.


vendredi 23 novembre 2018

Kotek, Historique du traitement de la constipation n°3 (vers 1903)

Evidemment en lisant un tel titre, on se dit que l'on s'est trompé de site et que ce n'est pas d'ArchéoSF qu'il s'agit. Et pourtant dans la série Historique du traitement de la constipation qui comporte quatre cartes postales, la n°3 est illustrée d'un dessin d'anticipation. La série serait parue vers 1903 (ce qui pourrait être corroboré par l'usage de la date de 1953, soit 50 ans après la production de la carte)



Elle présente une vente aux enchères le "30 février 1953" [sic] de différents moyens mécaniques de combattre la constipation. Heureusement, on a adopté depuis les "grains émollients de Vichy".

Voici la série complète avec le texte à suivre d'une carte à l'autre:




 




jeudi 22 novembre 2018

Paul Acker, Alphonse Allais (1899)


Dans Humour et humoristes (1899) Paul Acker dresse, de manière fantaisiste, le portrait de plusieurs de ses collègues humoristes et se livre à quelques anticipations.

Paul Acker décrit, avec deux ans d'avance, l'enterrement d'Armand Silvestre.
Il imagine l'entrée de Georges Courteline sous la Coupole en remplacement de François Coppée dans un futur proche, faisant ainsi entrer l'humour à l'Académie française. Le portrait d'Alphonse Allais prend, fictivement, la forme d'un Mémoire lu à l'Académie internationale des Sciences, en 2203, par M. Adolf. Petherheim, professeur de sciences appliquées au collège d'Europe et membre de l'Institut dans lequel l'auguste universitaire prend pour argent comptant toutes les délirantes inventions imaginées par Alphonse Allais et en fait «  l'inventeur le plus prodigieux peut-être des siècles écoulés » grâce à l'aide du Capitaine Cap (personnage inventé par l'humoriste).


Alphonse Allais (1)


A M. H. Ferrari


Messieurs,

S'il est une joie bien douce pour un savant arrivé à la fin de sa carrière, c'est assurément de pouvoir encore, avant de mourir, reculer les limites du domaine inconnu de la Science. Ne croyez pas cependant que je vous entretienne aujourd'hui d'une invention nouvelle, d'une de ces découvertes, depuis si longtemps désirées et dont, avant de disparaître, notre génération voudrait magnifiquement embellir l'avenir. Je vais au contraire vous emmener avec moi loin dans le passé, et vous faire connaître un homme, qui fut extraordinaire, bien que jusque présent, je ne sais quel caprice du destin nous ait caché son existence et ses œuvres.
Des travaux exécutés pour les conduites d'eau dans le jardin qui couvre l'emplacement où se trouvaient, il y a trois cents ans, comme l'indiquent les anciens plans de Paris, les rues Edouard Detaille, de CourceIIes, et l'avenue de Villiers, ont mis au jour, entre autres choses, une cassette de fer forgé. J'aime, vous le savez, à mes heures perdues, m'occuper d'archéologie comme j'habite tout près de ce jardin, la cassette me fut apportée. Elle contenait des documents du plus haut intérêt : fragments de livres, photographies, le tout admirablement conservé. Grâce à eux, j'ai pu, durant les loisirs que me laisse mon laboratoire, reconstituer la vie de l'inventeur le plus prodigieux peut-être des siècles écoulés.
Je possède son portrait : la figure est maigre, pâle, fatiguée, triste le corps, un peu voûté, dépasse la moyenne un mélancolique sourire flotte sur les lèvres. On devine un noble esprit qui, tout en consacrant sa vie aux travaux les plus ardus, ressentait une douleur profonde, à la pensée que jamais il n'arriverait à pénétrer les ultimes secrets de la Science.
Ses livres nous révèlent son nom : il s'appelait Alphonse Allais. A en juger par quelques articles de critique, il fut d'abord un écrivain de talent, qui amusa longtemps ses contemporains.Il avait commencé par fréquenter en un cabaret littéraire, à l'enseigne d'un chat noir, et tenu par un gentilhomme, Rodolphe Salis, qui y réunissait les esprits les plus joyeux et les plus bizarres de cette fin de siècle. Là il passait ses soirées à jouer des airs de trombone, pleins de fantaisie, en contant d'invraisemblables histoires, et tous, bourgeois et artistes, se tenaient autour de lui, bouche béante, pour l'entendre.
Admirable logicien, il déduisait d'un phénomène très naturel, d'un sentiment très simple, des conséquences rigoureuses, bien que tout à fait imprévues. Il régissait en maître absolu le royaume de l'absurde avec les lois de la raison, et, semblable à Spinoza, tenait pour réels tous les possibles ; mais, plus habile que le sévère philosophe, il parvenait à faire partager sa croyance, et ceux qui le lisaient admettaient comme vrais tous ses récits, même ceux qui n'offraient pas la moindre vraisemblance.
Il acquit ainsi de la célébrité : un grand journal quotidien se l'attacha comme collaborateur et les écrits du temps témoignent amplement du succès de ses contes. Un académicien d'alors, complètement ignoré aujourd'hui, lui reconnaissait un entrain extraordinaire dans la raillerie à froid, poussée avec une flegmatique persistance jusqu'aux sommets les plus élevés de la bouffonnerie. Francisque Sarcey, le fameux critique dont on vient de publier en cinquante-six volumes les feuilletons dramatiques, faillit mourir de rire pour avoir entendu un de ses calembours. Jules Lemaître lui-même, ce sage doublé d'un homme d'action, dont la parole à une heure cruelle sauva la France en hâtant la chute de l'enseignement dit classique et en transformant tous les Français en colons casqués de liège et vêtus de flanelle, Jules Lemaître lui-même se plaisait à se reposer de sa providentielle mission par d'aimables causeries avec A. Allais.
A. Allais, pourtant, comprit au bout de quelques années la vanité du rire, et combien il sied peu à la dignité humaine de n'être, durant toute une vie, qu'un acrobate de belles-lettres, même prestigieux. Peut-être traversa-t-il alors une de ces crises, qui bouleversent soudain une âme en lui montrant un but plus haut à atteindre, une crise semblable à celle de saint Augustin et de Pascal dont l'histoire nous a conservé le souvenir : je ne sais, et mes recherches ne m'autorisent à rien affirmer. J'aimerais à le croire cependant. Il vivait à une époque troublée; l'empire allemand, fier de ses victoires, menaçait toujours la République française, en même temps que la Grande-Bretagne, ambitieuse et perfide, songeait à s'emparer de ses possessions coloniales. Pourquoi n'aurait-il pas résolu, frappé de l'inutilité de ses cabrioles, de contribuer, dans la mesure de ses moyens, au relèvement de sa patrie, tout au moins au maintien de son intégrité et à l'agrandissement de sa gloire ?
Quoi qu'il en soit, A. Allais se tourna vers la mathématique et la physique, et consacra les longues années qui lui restaient encore à vivre aux applications qui se peuvent faire des sciences, dans les branches de l'activité humaine. Aidé d'un ami, le captain Cap, ancien marin, esprit fantasque, mais très intelligent, semble-t-il, d'après les quelques pages où il nous est parlé de lui, il se tient au courant de toutes les découvertes, il en fait lui-même, e s'efforce de leur trouver aussitôt une utilisation pratique. Rédacteur, comme je vous l'ai dit, d'un grand journal, il communique deux fois par semaine au public le résultat de ses efforts, accueillant avec faveur toutes les idées qu'on lui soumet, correspondant avec tous lès jeunes savants. Il apporta dans ces travaux, en même temps qu'une ardeur de néophyte, ses merveilleuses qualités de logicien, et l'admirable fécondité d'un génie jamais fatigué. Cependant, étonnant effet de l'habitude, il ne put jamais s'empêcher de garder quelque peu la forme fantaisiste qu'il avait adoptée pour ses contes. Ne nous en plaignons pas : il s'adressait à des lecteurs que le style abstrait des pures spéculations eût effrayé et éloigné.
J'arrive maintenant, messieurs, aux extraordinaires inventions dont A. Allais est l'auteur. Soyons honnêtes, rendons à César ce qui appartient à César, rendons à A. Allais la paternité de découvertes attribuées à autrui.
J'aborderai en premier lieu les perfectionnements militaires que lui durent nos ancêtres. Vous savez qu'à la fin du dix-neuvième siècle, alors que les armées permanentes existaient, officiers et savants se préoccupaient vivement de trouver, pour armer leurs troupes, un fusil sans rival. Le fusil Gras, le fusil Lebel, le fusil Mauser avaient été inventés : ils étaient d'un calibre très petit, mais toutes les recherches tendaient vers un calibre encore plus petit, afin de donner à la balle une force de pénétration plus grande. A. Allais y parvint : le premier, il proposa un modèle de fusil dont le calibre était de un millimètre c'est-à-dire qu'il remplaça simplement la balle par une véritable aiguille. Dans le chas de cette aiguille, il enfilait un solide fil de trois kilomètres de long, de telle sorte que l'aiguille traversant quinze ou vingt hommes, ces quinze ou vingt hommes se trouvaient enfilés du même coup. Le dernier homme traversé, l'aiguille se plaçait d'elle-même en travers, et voilà en quelques secondes des bataillons, des régiments entiers ficelés et empaquetés. Je ne vous rappellerai pas que munis de cette arme les Anglais conquirent toute l'Afrique centrale mais, étrange oubli, personne ne connaissait encore le créateur de ce redoutable engin de destruction.
Quelques mois plus tard, A. Allais proposait de remplacer les pigeons par des poissons pour le transport des dépêches, et de constituer des régiments de culs-de-jatte. Au siècle dernier des essais furent tentés qui eurent d'excellents résultats. Les poissons accomplirent admirablement leur office de postier. Quant aux culs-de-jatte, installés sur de petits véhicules automobiles, aux roues garnies de pneus, et mus par un gaz tout spécial créé par un chimiste du nom d'Armand Silvestre, ils rendirent les plus grands services, jusqu'au jour où le désarmement universel fut décrété et exécuté.
Le problème de la navigation aérienne intéressait aussi vivement A. Allais. Je ne vous parlerai pas d'une nonuplette allégée par un ballon, due à l'esprit fertile du captain Cap. Je crains – comme A. Allais lui-même – que le captain Cap ne se trompât sur la valeur de cette machine, à moins qu'il n'abusât de l'ingénuité de ses concitoyens. Mais une idée de notre savant, dont il n'y a encore eu aucune application, me semble merveilleuse. Aujourd'hui chacun de nous peut, soutenu par deux ailes légères d'aluminium, que met en action un petit moteur à pétrole, s'élever dans les airs. Bien avant nous A. Allais avait obtenu cette lévitation, en supprimant tout appareil. Une nuit, en mer, un steamer anglais coupa en deux le vaisseau qui le portait. A. Allais nagea quelques heures, puis perdit toute force et se laissa couler. Mais voyez comme il savait conserver dans les moments les plus critiques toute sa lucidité de logicien. Du talon de sa botte, il détacha de la coque du brick un bout de fer : il l'émietta dans ses mains – car il était doué d'une force herculéenne et l'avala. Il empoigna ensuite une des touries naufragées d'acide sulfurique, et en but quelques gorgées. Or, messieurs, une loi connue de tous, c'est que le fer, l'eau et un acide, mis en contact, dégagent de l'hydrogène. A. Allais n'eut qu'à fermer la bouche : au bout de quelques secondes, gonflé du précieux gaz, il regagnait la surface des flots. Il avait cependant mal calculé la poussée des gaz on ne saurait le lui reprocher, car le fond de la mer ne constitue pas un parfait cabinet d'études. Il fut donc enlevé dans les airs, au lieu de surnager. Ravi de cet incident imprévu, il parcourut ainsi quelques kilomètres : puis, au petit jour, fatigué d'une promenade déjà longue, il entr'ouvrit légèrement un coin des lèvres : un peu d'hydrogène s'évada, et bientôt, par des exhalaisons continues, il retombait doucement à terre. Il avait conquis véritablement le royaume du ciel. Il ne réussit pas d'ailleurs à tirer profit de cette inespérée victoire scientifique. Le gouvernement, incrédule comme toujours, lui refusa son appui, bien que les rapports si tendus de notre pays avec l'Angleterre lui fissent un devoir de prendre en considération une découverte qui, utilisée dans les combats navals, eût permis de châtier à jamais l'insolence de cette jalouse nation.
Rien, messieurs, ne laissait cette intelligence d'élite indifférente. Tout le passionnait. Ne vous êtes vous jamais demandé comment disparut cette fameuse Tour Eiffel, de trois cents mètres, qu'en un moment de folie les Parisiens' élevèrent au cœur de leur ville ? À A. Allais revient l'honneur de l'avoir enlevée du Champ de Mars. Sur sa proposition, elle fut renversée, et plantée dans un terrain vague de la banlieue où des fouilles sans doute en remettraient au jour quelques débris. Toujours d'après ses plans, elle fut enveloppée d'une couche d'imperméable céramique. On obtint ainsi un ensemble parfaitement étanche. Des robinets établis dans le bas la remplirent d'eau. Cette eau devint rapidement ferrugineuse ; la municipalité la distribua gratuitement aux Parisiens anémiés. Par là s'explique enfin ce phénomène jusqu'alors incompréhensible : la subite vigueur des habitants de Paris vers l'an 1925.
J'aimerais encore à vous exposer le tour de force surprenant qu'il exécuta en transformant une vallée,de la Nouvelle-Galle du Sud en un billard gigantesque, ou l'ingénieux expédient par lequel il écartait des théâtres tout danger d'incendie, ou son génial projet de prévenir toute tempête, en répandant dans l'océan assez d'huile pour le recouvrir de la très mince couche oléagineuse qui suffit à rendre les flots inoffensifs. Le temps me presse, hélas, et je veux, avant de terminer, accomplir une œuvre de justice.
Il y a cinquante ans, messieurs, un homme acquit une gloire universelle en soumettant à l'Académie des Sciences un système d'éclairage par les vers luisants. L'industrie s'en empara aussitôt et paya à celui qui s'en disait l'auteur des sommes considérables pour jouir de l'exclusive propriété.
Je ne sais si, plus heureux que nous, cet homme, dont vous devinez le nom, connut les livres de A. Allais : je voudrais ne pas le croire; Cependant A. Allais développa longuement cette idée, et le mémoire présenté à l'Académie il y a un demi-siècle me parait terriblement inspiré des écrits de l'illustre mort.
Je détiens en effet, messieurs, deux articles dans lesquels A. Allais expose, avec force détails, ce procédé si curieux d'éclairage. Lui aussi, frappé des clartés dégagées par les vers luisants, avait songé à développer de plus en plus le foyer lumineux chez ces intéressants animaux par une culture prolongée. Il possédait au bord de la mer, près du Havre, un immense champ d'expérience, où il élevait et dressait des sujets, et il obtenait des effets lumineux d'une intensité si remarquable qu'il éclairait de cette seule manière ses appartements et ses jardins, les jours de grande fête.
Que décider, messieurs ? Faut-il formellement accuser celui dont je tais le nom, de n'être qu'un plagiaire, un voleur ? Les preuves sont-elles suffisantes, et la même idée ne peut-elle germer dans deux cerveaux différents ? Je crois ne pas aller trop loin en affirmant que tout l'honneur de cette invention revient à ce grand méconnu ; pardonnez-moi mon émotion. Je ne peux m'empêcher de m'affliger, à la pensée qu'il mourut peut-être dans la misère plus profonde, alors qu'il venait de faire une découverte qui l'eût illustré et enrichi, si elle avait été appliquée, en. Même temps qu'elle eût apporté à ses contemporains les avantages économiques les plus précieux.
Voila, Messieurs, ce que je tenais à vous dire. J'ai peut-être abusé de votre patience ; je ne m'en repens pas, puisqu'il m'a est possible de restituer à un homme, jusqu'alors inconnu, la place qu'il mérite parmi les princes de la Science. Ah ! messieurs, nous ne saurions trop nous préoccuper du passé. Le temps oublieux laisse dans l'ombre bien des trésors à nous, soucieux de toutes nos gloires, de les retrouver ; car s'il nous paraît noble de rendre, grâce à la science, l'avenir plus souriant, il n'est pas moins beau de pénétrer dans la nuit du passé, et, semblable au mineur qui vole à la terre ses richesses, de lui arracher les secrets qu'il cache si jalousement. C'est réaliser une œuvre utile et juste, et je mourrai heureux, si j'ai pu jeter en vos cours le désir de nous libérer dignement de la dette de reconnaissance infinie que nous avons contractée envers A. Allais, sans le savoir.

(1) Mémoire lu à l'Académie internationale des Sciences, en 2203, par M. Adolf. Petherheim, professeur de sciences appliquées au collège d'Europe et membre de l'Institut.



Paul Acker, Humour et humoristes, H. Simonis Empis, Paris, 1899