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ISSN 2496-9346

samedi 16 janvier 2021

Jacques de Lalaing, Le Chasseur primitif (1885)



La représentation de scènes préhistoriques en peinture n’est pas si courante au XIXe siècle. En 1885, le peintre et sculpteur belge Jacques de Lalaing présente, à l’exposition d’art moderne d’Anvers, le tableau Le Chasseur primitif (parfois appelé Le Chasseur préhistorique, huile sur toile, 260 cm x 440 cm, aujourd'hui dans les collections des Musées Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles). Le 17 août 1885, Paul Mantz propose une critique de l’œuvre : 

Un intérêt plus nouveau s'attache aux productions d'un jeune peintre, M. Jacques de Lalaing, qui, par un étrange accident, semble réussir en France plus que dans son pays natal. Il étonne à ce point ses compatriotes qu'aucune part ne lui a été faite l'autre jour dans la distribution des récompenses. Son dernier tableau, le Chasseur primitif, n'est pas sans étrangeté. On y voit, dans un fouillis de broussailles, un de nos ancêtres préhistoriques nu et armé d'un arc gigantesque, il attend au passage les bêtes innocentes qu'il abattra d'un trait sûr. Auprès de lui, un groupe de collaborateurs, molosses énormes d'un aspect assez farouche. La pensée de l'auteur est de nous transporter dans un autre monde, et il y parvient en faisant appel au mystère. Peut-être trouvera-t-on que l'intention de M. de Lalaing ne s'exprime pas avec une clarté suffisante la lecture de ce tableau implique un débrouillement préalable, une étude devant laquelle les paresseux reculent volontiers. L'homme est trop mêlé à la nature, il n'apparaît pas au milieu des ronces entrelacées avec cette évidence qui appartient à la vie entourée de choses mortes. Ce défaut provient pour une large part de la monotonie de l'exécution et de l'emploi d'un pinceau trop assidu à caresser les formes. Pour des acteurs empruntés aux périodes primitives, le chasseur et ses chiens sont trop lisses et trop satinés. On cherche dans cette peinture des rudesses et des barbaries qui n'y sont pas. Ici, le langage ne correspond point à la pensée, mais il y a dans ce tableau, comme dans les œuvres précédentes de M. de Lalaing, une distinction d'attitude et de style, une tendance à l'agrandissement, qui sont la marque personnelle de cet esprit chercheur.

Paul Mantz, "L'art moderne à Anvers", in Le Temps, 17 août 1885. 

Pour lire d'autres billets sur le thème de la préhistoire, cliquez ICI.

La collection ArchéoSF a réédité Une chasse préhistorique à l'époque magdalénienne de A. Portier (fiction préhistorique datant de 1937-1938).

samedi 9 janvier 2021

Paul Hadol, Dernière application de la vapeur ou La machine humaine en 1900 (1864)

Dans le numéro 7 de La Vie parisienne daté du 12 février 1864, on pouvait découvrir cette très belle illustration de Paul Hadol qui préfigure le transhumanisme : Dernière application de la vapeur ou La machine humaine en 1900. On pourrait la qualifier de proto-steampunk !






jeudi 7 janvier 2021

Georges Barbarin, Steril Office (1933)

Le texte "Steril Office" a été publié en 1933 dans La Vie parisienne. Georges Barbarin imagine un avenir (en 1921) dans lequel la stérilisation provisoire ou définitive est devenue courante et utiliser pour différents motifs mais n'est pas sans poser quelques problèmes à certain-e-s...




Steril Office

 

(L'an 2021. Un bureau de placement omnibus, rue de Laborde. Les employés de tout âge et de toute forme attendent dans un vaste parloir. Les employeurs pénètrent dans un salon contigu pourvu de tout le confort moderne. Au fond, et communiquant avec les deux, le cabinet du directeur, moelleux comme un boudoir et secret comme un confessionnal. Dans le cabinet directorial.)

 

LE DIRECTEUR, poursuivant sa phrase. — Nous disons : Un maître d'hôtel stérilisé...

(II note, puis le crayon en l'air.)

Avec ou sans garantie ?

LA BARONNE. Mon Dieu !... Naturellement, je préfère la garantie.

LE DIRECTEUR, péremptoire. — Alors, c'est mille francs de plus.

LA BARONNE, un peu suffoquée. — Et de quelle nature est exactement, d’après vous, cette garantie ?

LE DIRECTEUR. — La stérilisation courante, madame la baronne, est provisoire. Avec garantie, le travail est définitif.

LA BARONNE. — Ah !... Et combien peut durer à peu près ce provisoire ?

LE DIRECTEUR. — Six mois.

LA BARONNE, vivement. — C'est largement suffisant. Tous mes domestiques me quittent le second mois...

(Geste vague du Directeur.)

Et vous dites 1.500 francs par mois. C'est cher.

LE DIRECTEUR. — Sans doute. Mais plus de grossesses à l’office.

LA BARONNE. — J'entends.

LE DIRECTEUR. — ... Et pas davantage chez les maîtres... Confort, aisance, sécurité...

LA BARONNE, convaincue. — Je prendrai donc le 278. Envoyez-le moi à la fin de la semaine...

LE DIRECTEUR. — Entendu, madame la baronne. (II accompagne jusqu'à la porte et introduit M. Isaac Laquedem.)

LAQUEDEM. — Monsieur le Directeur, vous voyez un homme très ennuyé. J'ai une maison de commerce très bien achalandée : caleçons, gilets, bas et chaussettes...

(Tendant la main vers le Directeur.) A votre disposition...

LE DIRECTEUR. — Merci.

LAQUEDEM. Je vous ferai des prix doux... Presque tout mon personnel est féminin : les vendeuses, la dactylo, la caissière, parce que j'estime que les visages féminins poussent à la consommation et à la vente, sans préjudice, bien entendu, de l'attrait des corps.

LE DIRECTEUR. — Justement raisonné.

LAQUEDEM. — Par contre, je ne puis confier la comptabilité aux femmes, parce que celles-ci ne
sont ni ponctuelles, ni appliquées, ni précises, ni méthodiques. Il me faut donc malheureusement avoir recours à un homme...

LE DIRECTEUR. — Et pourquoi malheureusement ?

LAQUEDEM. — Mais, monsieur, parce que ce seul homme parmi toutes ces femmes provoque des ravages incalculables.

LE DIRECTEUR. — Prenez-le bossu.

LAQUEDEM. — J 'ai essayé. On se l'arrache pour toucher sa bosse.

LE DIRECTEUR. — Prenez-le très âgé.

LAQUEDEM. — Non, non ! J'ai essayé de même. Et les vieux, c'est encore pis.

LE DIRECTEUR. — Je ne verrais qu'un remède, ce serait un comptable stérilisé.

LAQUEDEM. — Vous auriez ?...

LE DIRECTEUR. — Je vais consulter mes fiches.

(Il compulse.)

Voyons !... Euh !... J'ai des garçons pâtissiers... des hommes de lettres... des champions de boxe et des aumôniers.

LAQUEDEM. — Et pas le moindre comptable ?

LE DIRECTEUR. — Si !... Un ancien patron de maison hospitalière, qui s'est retiré des affaires, parce qu'il avait mangé le matériel.

LAQUEDEM. — Mais dites donc !...

LE DIRECTEUR. — Oh ! vous n'avez plus rien à craindre... L'oblitération est complète... Sage comme une image, sec comme un aztèque, vierge comme un cierge et froid comme du bois... Vous connaissez les conditions ?...

LAQUEDEM. Je les connais. Je rattraperai votre commission dans le trimestre.

LE DIRECTEUR. — Alors, je préviens notre homme et vous vous entendez avec lui.

(Il sonne et reconduit Laquedem. Entre Paul Iglotte.)

LE DIRECTEUR. — Gens de maison ? Ou employés de bureau ?

PAUL IGLOTTE. — C'est un autre dessein qui m'amène. Je suis, Monsieur le Directeur, un séducteur professionnel.

(Le Directeur s'incline.)

Il y a dix ans, ce métier était de tout repos. J'entends au point de vue de la quête pure. Je levais dix femmes par jour sans avoir besoin de prendre le métro. Puis je n 'en ai plus levé que cinq, puis une... puis deux par semaine. Aujourd'hui, je suis bien aise quand j'en lève une tous les mois.

LE DIRECTEUR. — A moi, cela me suffirait parfaitement.

PAUL IGLOTTE. — Parce que vous songez à la bagatelle. Il en est autrement du fidèle que du prêtre qui vit nécessairement de l'autel.

LE DIRECTEUR. — Vous n'êtes pourtant pas déplumé !

PAUL IGLOTTE. — Pa s assez. Du moins pour la jeune fille moderne. Celle-ci est aussi affamée d'expériences que sa devancière, mais elle cherche la sécurité.

LE DIRECTEUR. — Dame ! Mettez-vous à sa place.

PAUL IGLOTTE. — C'est ce que je fais. Je viens donc m'inscrire au Stéril' Office.

LE DIRECTEUR. — Stérilisation temporaire ou à vie ?

PAUL IGLOTTE, résolument. — Je veux être inoffensif à perpétuité.

LE DIRECTEUR, écrivant. — Présentez-vous samedi au second étage de notre néo-clinique.

PAUL IGLOTTE. — Entendu. Je vous laisse ma carte.

(Il sort durant qu'on introduit Mme Alberta.)

LE DIRECTEUR, saluant. — Je me doute que vous n’êtes pas encore satisfaite du dernier.

Mme ALBERTA. — Oh ! pas du tout !

LE DIRECTEUR. — Joli garçon, cependant.

Mme ALBERTA. — Pour moi, il était fait comme les autres. On a impression que vos stérilisés ne sont plus des hommes.

LE DIRECTEUR. — Ce n'est évidemment qu'une impression.

Mme ALBERTA. — Que voulez-vous que je vous dise ? Au fond, la moitié du plaisir, c'est le risque. Depuis que l'amour est devenu sans péril, il est aussi devenu sans péché.

LE DIRECTEUR. — En somme, que demandez-vous ?

Mme ALBERTA. — Vous allez dire que je suis bien contrariante. Je veux un amant véritable et non un amant oblitéré... Seulement l'oiseau en liberté devient rare depuis que vous les mettez tous en cage.

LE DIRECTEUR, faisant pirouetter la carte de Paul Iglotte entre ses doigts. — Tenez ! voici un séducteur intact...

Mme ALBERTA, prenant la carte. — ... Avec danger garanti...

LE DIRECTEUR. — Je vous jure que la voie est libre… Seulement… (Il la reconduit à la porte)… si j’ai un conseil à vous donner, c’est d’y aller avant samedi.

 

Georges Barbarin, « Steril Office »,

in La Vie parisienne, n°11, 18 mars 1933.


Pour retrouver toutes les anticipations publiées dans La Vie parisienne reproduites sur  ArchéoSF cliquez ICI.







samedi 2 janvier 2021

René Hervouin, Le Cinématographe en l'an 2021 (1921)

Le 1er avril 1921, Comoedia publie une anticipation signée René Hervouin qui imagine le cinématographe en 2021. 

Le cinéma est désormais partout et tout le temps. Il y a quelques traits qui ressemblent fort à notre époque comme l'information en continu ou le "Filus". 




Le Cinématographe en l'an 2021


Nous sommes en l'an 2021. Que de changements, de transformations et d'étonnements.

L'électricité, lies rayons double Z, les ondes hertziennes sont les grandes fées du moment.

Tout a considérablement évolué et l'aveugle du Pont des Arts se rend maintenant « à son travail » dans une magnifique torpédo, mode désuet de locomotion, à côté de l'aéro-torpille-électrique qui a détrôné définitivement l'avion ordinaire au coefficient de sécurité trop infime désormais.

L'éclairage de nos grandes artères s'est heureusement modifié. Plus de lampadaires encombrants et dangereux, plus de becs de gaz clignotants. Des tubes de mercure courent le long des maisons, grimpent jusqu'aux étages supérieurs, s'accrochent aux lignes sobres de la nouvelle architecture, serpentent sur les terrasses, inondant d'une aveuglante lumière les rues et les édifices.

Tout a subi une modification profonde. Le cinéma a presque remplacé l'imprimerie. Il n'est plus dédaigné comme il y a cent ans. Aujourd'hui, il est assimilé au théâtre, ses taxes sont infimes, celles-ci étant supportées par les étrangers, les tripots et le Pari Mutuel

Le Théâtre lui fait bon accueil, car il est intimement lié à sa mise en scène qui a ainsi gagné en réalisme.

Il a aussi presque supplanté l'affiche, remplacée par l'affiche-animée qui instruit et renseigne à la fois.

Une maison française de couture a même eu l’idée de faire paver son hall de dalles en verre dépoli sur lesquelles elle projette son catalogue animé où défilent ses dernières créations..

La presse d'information a réduit son tirage, mais elle utilise le film d'une façon aussi ingénieuse qu'inattendue.

Devant les grands quotidiens, les derniers événements du monde entier se déroulent sur un gigantesque écran. La télé-cinématographie sans fil, T. C. S. F., réalisée depuis quelques années, permet de projeter sur les Boulevards une Revue d'escadre se déroulant dans le Pacifique, par exemple, ou telle autre information que réclament les exigences de l'actualité.

L'industrie du Film a changé complètement d'aspect. Les grands Palaces sont en nombre restreint, Le Cinéma Chez Soi dispensant désormais de tous déplacements ennuyeux. Tout appartement « moderne », en plus du téléphone, est pourvu d'un petit cinéma. Pour une somme infime, on s'abonne au Filus, qui fournit les programmes les plus variés que vous puissiez imaginer. Depuis le « dernier Prix Goncourt filmé », en passant par tous les chefs-d'œuvre de la littérature française et étrangère, jusqu'aux dernières découvertes médicales sur la greffe du cerveau, vous n'avez que l'embarras du choix.

Le Cinéma scolaire est dans son plein développement. Depuis la modeste école de nos villages, jusqu'à nos universités, aucune leçon d'histoire, de géographie, de botanique et même de philosophie n'a lieu sans le concours .du film approprié. La Préfecture de Police elle-même possède en plus des fiches Bertillon et des photographies, un film de dix mètres sur tous les repris de justice, facilitant ainsi d'une façon appréciable les interminables recherches presque toujours infructueuses.

L'Etat subventionne et contrôle « Le Musée de l'Histoire », où sont conservés tous les films rejetant les divers événements intéressant la Nation. Un département, dénommé « Biographie-service », adjoint à ce musée, constitue les biographies filmées des grands hommes de l'époque, réunissant ainsi la plus vivante galerie de célébrités qu'on puisse souhaiter.

S'inspirant de cette heureuse initiative, beaucoup de familles ont ce que l’on appelle le « Film-Souvenir », qui retrace et fait revivre les divers événements heureux : fiançailles, mariages, naissances, enfants, petits-enfants, et rien n'est plus charmant que cette douce évocation du passé.

Les Compagnies de chemins de fer et surtout les grandes Compagnies transaériennes font une formidable publicité par le film, vantant la beauté de nos sites ou démontrant, à l'aide de vivantes images, que rien n'est plus beau et plus grandiose qu'un panorama d'Athènes ou de la Ville Eternelle, vu à différentes altitudes, noyé dans les feux mourants d'un crépuscule féerique.

La cinématographie des couleurs est maintenant chose courante, et les industriels l'emploient a une façon fort ingénieuse. Au lieu d'envoyer un représentant, un film-catalogue, est expédié aux intéressés, qui sont ainsi renseignés très exactement.

Certains esprits hardis, ont même créé des agences matrimoniales, où, après choix sur un catalogue illustré, vous pouvez « visionner » le n° 3.624 de la série II. Si le sujet vous plaît, le nom vous est immédiatement communiqué, et, quelques jours après, le mariage est célébré.

Mais c'est dans la publicité et l'information que le cinéma a pris une importance énorme.

Depuis 2019 seulement, un inventeur français a trouvé le moyen de projeter sur des nuages artificiels les réclames les plus variées

Un grand journal d'information, Le Lux, s'est aussitôt assuré l'exclusivité de cette invention pour vingt ans, et projette ainsi chaque soir les dernières nouvelles illustrées du monde entier Rien n’est plus féerique et plus impressionnant que de voir fulgurer ces mots en plein ciel : « Attention ! « Le Lux » donne ses derniers cinés-radios ! »

Les dépêches se succèdent alors, coupées par des vues animées aussi sensationnelles qu'inédites. Et de tous les aéros, des hélicoptères, des captifs-observatoires - dies douanes, des boulevards, des terrasses, des millions de gens lisent ainsi leur journal, dans l'attente de l'édition matinale qui leur donnera tous les détails que leur curiosité peut exiger.

Dans les studios qui se chiffrent par milliers, des compagnies d'artistes, largement rétribués tournent sans arrêt. La pellicule ne coûte que 8 centimes le mètre et bientôt eIle sera à cinq.

Les films de propagande française sillonnent le monde. Le dernier village nègre possède sa salle de projection. Le cinéma triomphe partout, c'est le rayonnant flambeau qui dissipe les dernières ténèbres de l'ignorance et fait de l'An 2021, celui du Progrès, de la Science et de la Lumière.

Gloire au Cinéma !


René Hervouin, "Le cinématographe en l'an 2021", 

in Comoedia, n° 3028, 1er avril 1921