Si le roman Egalité d'Edward Bellamy (1897) n'a pas été publié en français sous forme de livre avant 2021 (!), l'ouvrage a connu une certaine popularité dans la presse française (il fut seulement publié en feuilleton dans La Petite République en 1900) sous la forme de critiques. Il faut ensuite attendre 2021 pour qu'une critique de ce roman visionnaire soit publiée dans Usbek & Rica (lire en ligne).
L'une des plus longues date de 1897 (année de la première publication aux Etats-Unis) et est signée Paul Gourmand dans la revue La Plume. Paul Gourmand fait l'éloge des idées contenues dans Egalité d'Edward Bellamy.
Lettres anglaises

Décidément l’idée socialiste
marche à pas de géant. Je faisais remarquer dans ma lettre précédente, écrite
pour La Plume, que les races
anglo-saxonnes semblaient être rebelles aux théories nouvelles, surtout à cause
de leur ignorance ; je dois reconnaître que de récentes manifestations bien
marquées, d'aller de l’avant coûte que coûte, ont l’air de vouloir me donner le
démenti; je serai le premier à m'en réjouir, car si le génie idéaliste français
est soutenu par le sens éminemment pratique de l’Anglo-Saxon, le triomphe final
est assure et l’ère nouvelle va s’ouvrir. Prenons par exemple le dernier livre
du socialiste américain Edward Bellamy, l’Egalité,
dont je viens d’achever la lecture et dont je me propose de donner ici un
compte rendu sommaire. Et d’abord parlons de l'auteur : Bellamy est libre
citoyen de la libre Amérique. Comme dit About, « il a respiré en naissant
cet air du Nouveau Monde, si vivace, si pétillant et si jeune, qu’il porte à la
tête comme le vin de Champagne et qu’on se grise à le respirer ; il eut
pour école le grand air, pour maître, l’exercice, pour nourrice, la liberté. »
Je
serais bien curieux de savoir ce que le cynique About, qui écrivait ces lignes
en 1856, dirait de l’Amérique après avoir parcouru l’ouvrage de Bellamy. Quoi
qu’il en soit, « l’air du Nouveau Monde si vivace » semble avoir
grisé aussi notre auteur, mais, de fiel. Il y a quelques années, six ou huit
ans, je crois, parut un livre étonnant qui avait pour titre Looking backward. Un coup d'œil en arrière,
et qui fut un succès. On y décrivait la société future telle qu’elle sera en
l'an 2000. Laissons parler l’auteur :
« En 1887, Julien West,
jeune homme riche, habitait Boston. Il était sur le point d’épouser une jeune fille
d’excellente famille, et entre-temps vivait seul avec son domestique Sawyer
dans la maison paternelle. Souffrant fort de l'insomnie, il sautait fait
construire une chambre à coucher souterraine, et quand le sommeil ne lui venait
pas dans cette profonde retraite, il avait recours à l'assistance d'un
magnétiseur de profession qui le plaçait dans un état d’hypnose, dont son
domestique savait le tirer à temps voulu. Une nuit cependant l’hôtel fut
détruit par le feu, et l’on supposa que Julien West avait péri dans les
flammes... »
Nous
sommes en l’an 2000, cent treize ans plus tard. Un certain docteur de Воston,
faisant pratiquer des fondations dans son jardin pour la construction d’un
laboratoire, découvre tout à coup une masse de solide maçonnerie : il ouvre le
caveau, qui se trouve être une chambre à coucher élégamment meublée à la mode du
XIXe siècle ; sur le lit repose le corps d’un jeune homme : on dirait
qu'il ne vient que de s’endormir : l’état de parfaite conservation du
supposé cadavre tente le vieux docteur, il essaye de le ressusciter et y
réussit.
Voilà donc notre citoyen du
XIXe siècle transporté en l’an 2000 qui explore la société future ayant pour
cicérone la fille du vieux docteur, qui n’est autre que l’arrière-petite-fille
de l'ancienne fiance de Julien. Naturellement la petite est charmante et, comme
dans les contes de fée, Julien s en éprend et l'épouse. On doit reconnaître que
si Bellamy takes the cake (en
français l’emporte), ainsi que dirent ces bons Yankees, comme prédicateur
socialiste, et théoricien convaincu et logique, il n'est qu'un médiocre
romancier. J'aime mieux, pour mon compte, la légère intrigue symbolique
d’Adrien Foray dans sa Société idéale
que cette espèce de résurrection scientifique : mais là n’est pas le point, ce
sont des idées que j'examine et non de la critique littéraire que
j’entreprends. Ainsi commence le premier livre de Bellamy, Un regard en arrière. Il nous promené dans toutes les institutions,
toutes les industries, tous les dépôts que la société nouvelle a créé pour le
plus grand bien de tous ses membres. Il se perd quelquefois dans des
descriptions scientifiques assez vagues et assez incohérentes et qui me
rappellent plutôt le vaisseau aérien de Lamartine dans la Chute d’un ange, que l’exactitude et la précision de notre âge
utilitaire. Je passe, car mon intention n’est pas d'esquisser ce premier geste
de Bellamy, que les lecteurs de la Plume doivent
certainement connaître, mais simplement de rappeler que si Un coup d'œil en arrière nous montre la société future telle
qu'elle sera, l’Egalité nous apprend
comment l’humanité a évolué de son état présent de misère, de crime et
d'ignorance à cet état idéal où les bluets
sont bleus, où les roses sont roses, et où l'amour est heureux. Aussi
n’hésité-je pas à considérer ce dernier ouvrage comme d'une plus grande portée
que le premier, et d’une importance bien supérieure.
Laissant
de côté la première partie du livre où l'auteur ne fait que résumer son
précédent au profit de ceux qui ne l’ont pas lu, j’aborde d’emblée un des
passages les plus remarquables où l'écrivain, j’allais dire le prophète, dénonce
en langage vibrant et d'une vigueur toute biblique, le règne de la Ploutocratie
sur les Etats-Unis. Le tableau qu’il fait de sa patrie est lamentable et
devrait donner à réfléchir à nos politiciens s’ils s’occupaient d'autres choses
que de remplir leurs poches et de tromper les masses ignorantes. Grâce au
système de protection à outrance et quand même, qui, à son tour, tue la France,
l’Amérique est devenue le pays des monopoles. Écoutez ceci, ouvriers qu’on
abuse par des promesses qu’on ne tient jamais, vous aux yeux desquels on a fait
miroiter l'augmentation des droits de douane comme une sauvegarde de vos
intérêts, écoutez ce que dit un honnête homme, citoyen d’un grand pays, dont la
population, naguère riche et prospère, est maintenant ruinée par les tarifs;
grâce au système protecteur qui a détruit toute concurrence, on a vu, tandis
qu’augmentaient la misère publique et la détresse de l’ouvrier, s’élever les
plus vastes fortunes que l’on a jamais connues au monde. Le capitaliste a
absorbé peu à peu tous les rouages du gouvernement, si bien, que maintenant, la
soi-disant République n’est plus qu'une dictature à peine voilée, celle de
l'argent. Français, regardons chez nous... Que pensons-nous de notre
gouvernement dit républicain : Bellamy va plus loin : il regrette les
vieilles monarchies absolues d’Europe, où au moins le roi, soit par politique,
soit par jalousie, empêchait le riche d’acquérir trop de puissance sur ses
inférieurs. La liberté du travail, ajoute-t-il, est la pire forme d’esclavage,
c’est le droit de mourir de faim ou de travailler à rien... Si cette esquisse
n'est pas exagérée, elle donne une bien triste idée de la société américaine,
où les milices nationales sont exercées à tirer sur le peuple, où les troupes
fédérales ont été rappelées de la frontière et campent autour des villes prêtes
à massacrer les meurt-de-faim ; et je dois admettre que des événements tout
récents semblent confirmer ces idées pessimistes. Le 10 septembre, à
Slagleton-Pensylvanie, les députés du shérif firent feu, sans provocation, dit-on, sur une bande de grévistes. Un grand
nombre furent atteints, et on annonce (Agence Reuteur 14 septembre) que vingt-trois ont succombé... De tels faits
ne demandent aucun commentaire—jugez, vous-même, lecteur. — Donc, tel est l’état
actuel de la classe laborieuse dans la libre
Amérique. Mais pour arriver à l’organisation nouvelle du travail que Bellamy
nous expose en détail dans son livre et dont il serait trop long de parler ici,
qu’a fait le peuple ? Puisque l'Etat a été créé en principe pour protéger la
société entière contre les agressions étrangères et la tyrannie intérieure, ne
doit-il pas, sous peine d’abdiquer, défendre l’humble, le faible et l’opprimé
contre le fort et le puissant ? Or il arriva que l’indignation devint telle
que le gouvernement, à son grand regret, fût obligé d’intervenir. Comment le
fit-il ? Ce n’était pas la possession des diverses sources de travail et de
prospérité- qui avait excité le peuple, mais leur exploitation. Aussi fut-ce
cette exploitation que réclama l'Etat : après avoir évalué à leur juste vapeur
les biens fonds, les mines, les chemins de fer. etc., l'Etat en prit la
direction ; factionnaires et obligataires restant toujours propriétaires en fait,
et recevant, tous frais payés, le bénéfice perçu. De cette façon 5 000 000 de
gens s’habituèrent à considérer Etat comme leur patron normal, et dès qu’ils y furent
bien accoutumés, les socialistes se présentèrent aux élections générales,
demandant au peuple de leur donner mandat d’achever la réforme économique et de
jeter les bases définitives de l’Etat socialiste. Ils obtinrent une forte
majorité et se mirent immédiatement à l'œuvre. Ecoutons Bellamy.
« Le
premier acte du parti révolutionnaire, quand il arriva au pouvoir, avec mandat
de la majorité populaire, d’établir le nouvel ordre, fut d’élever dans tous les
centres publics importants des magasins de service où les employés publics
pouvaient se procurer, au prix de revient, tout le nécessaire à la vie ou le
luxe acheté autrefois dans des magasins particuliers. Mais de tels avantages n’étaient
qu’un avant-goût de la prospérité qui régnerait quand le gouvernement
ajouterait à sa fonction de distributeur, celle de producteur, au lieu
d’acheter aux capitalistes. »
Ces quelques lignes de
citations suffiront à donner un aperçu des idées principales du livre sur
lequel je me propose de faire maintenant quelques remarques critiques, dans un
esprit parfaitement amical d’ailleurs. Les opinions de l’auteur sont les
miennes ; il a constaté qu’en Amérique comme en France, le public
intellectuel est tout, plus ou moins, socialiste ; l’individualisme est
aujourd’hui relégué chez une certaine clique que je divise en deux catégories,
les égoïstes et les paresseux : les uns défendent les principes iniques qui
servent leurs desseins, les autres se désintéressent de tout ce qui n’est pas
eux. Avec ceux-là, il n’y a rien à faire, je m’adresse aux gens honnêtes et
actifs, penseurs, artistes, industrielle ouvriers et à ceux-là je dis que le
livre de notre Américain est un bon et un beau livre, écrit, sauf quelques
passages, où l’auteur vogue dans les nuages, dans un style clair, facile et
sans emphase ; mais il a perdu de vue un point essentiel, d'une importance
telle que si on le laisse de côté, la société future ne sera jamais.
L’évolution de l’humanité vers sa perfection finale se fera par l’amour ou elle
ne se fera pas ; or l’amour naît de la contemplation du beau. Négliger le
sens esthétique dans la construction d’une organisation sociale, c’est la
condamner.
Cette
masse ouvrière qui grouille dans les taudis des bouges, quelquefois même dans
le crime, ne rêvant que la satisfaction des appétits bas de la brute ; qui
n’a pris de la civilisation qu’une chose, sa corruption ; qui dans la liberté
ne voit que la licence ; cette classe immense, en un mot, allez-vous lui
donner l'état parfait sans l’y avoir au préalable préparée par une éducation
esthétique et morale sérieuse ? Je me souviens que quand jetais enfant, il
m’arrivait parfois de demander à ma mère un beau livre d’images, et ma mère
avait toujours le soin de me laver les mains avant de m’y laisser toucher :
faites de même, mes chers maîtres, lavez les mains au peuple avant de lui
permettre d’ouvrir la Bible de l’humanité future. Si je voulais établir une
comparaison entre l’auteur de l’Egalité
et un des nôtres. Adrien Foray, dont j’ai mentionné la Société idéale au début de cette lettre, je dirais que les deux
livres se complètent. Celui de l’Américain est positif, comme l’est sa nation,
celui du Français est enthousiaste et brillant, comme le génie de son pays.
N'allez pas croire que je veuille en rien déprécier l’œuvre de Bellamy, car
elle est immense et belle : immense, parce que, le premier des socialistes, il
nous a indiqué un moyen pratique de sortir du cloaque où nous pourrissons sans
secousses et sans émeutes ; belle, parce que dans chaque page vibre un
amour intense de l'humanité et de la justice ; mais je ne puis m’empêcher
de dire: Bellamy, mon bel ami, en laissant de côté le rôle de l’éducation
artistique du peuple dans son évolution vers le socialisme, vous avez perdu de
vue un des facteurs indispensables du résultat final. Enfin cet ouvrage a un
autre mérite, il montre d’une façon péremptoire et irréfutable le gouffre où
les capitalistes se précipitent d’eux-mêmes en créant le monopole sous forme de
système protecteur. C’est un jalon de plus dans la route au but sacré ; que
d’autres se lèvent en Amérique, en Angleterre, partout ! Qu’importe si
nous n’atteignons pas le bout du chemin ! Si nous devons tomber avant la
fin de l’étape, qu'importe ; les hommes meurent, mais les idées ne meurent
pas. Parlez, travaillez, écrivez, propagez, camarades ! et quand l’inconnu
vous rappellera, vous aurez sur bord de la fosse la sublime consolation de
saluer de votre nuit l’aube des temps nouveaux et de vous dire en partant : et
moi aussi j'ai, dans mon humble sphère, guidé l’humanité des ténèbres à
l’aurore.
Paul Gourmand, « Lettres
anglaises », in La Plume,
octobre 1897
Egalité d'Edward Bellamy est disponible dans la collection ArchéoSF aux éditions publie.net