Le 10 mars 1923 (il y a tout juste cent ans), une chronique d'anticipation, signée "Le Valet de pique" paraissait dans le Journal de Montélimar. Le rédacteur y imaginait l'avenir lointain de la ville et invitait en conclusion le lecteur à vérifier l'exactitude de ses prévisions. Vérifions donc!
Or,
en l’an 2023, soit, exactement, un siècle après la fugitive
éclosion des actuelles violettes. Montélimar, s'appelait.
Nougat-City.
Cet évènement, indique
clairement, qu'à 1 exemple de la généralité des nations
Européennes, la vieille ville des Adhémar, suivant la contagion des
mœurs nouvelles, avait payé, à « l’Américanisation »
moderne, son regrettable tribut.
Nougat-City, toujours coquette,
s’étageait encore, au flanc d une riante colline, mais ses
demeures spacieuses, pourvues d'un confort inconnu de nos jours,
s'alignaient, dans une symétrie parfaite, jusqu'au Rhône.
Le pont du Teil, construit vers
l’an 1970, en authentique pierre de Chomérac, après neuf lustres
de discussions stériles reliait, au moyen d'un tramway électrique
aérien, la cité du Nougat, au district industriel de l’Ardèche.
A défaut d'autres bonnes volontés, la généreuse subvention
accordée par Sir-Arthur-Kayett. de New-York, roi du porc salé, et
gros propriétaire foncier du département. n'avait pas été
étrangère à celle solution, ardemment désirée.
Deux cent cinquante usines,
disséminées dans la banlieue, trituraient, journellement, des
millions de kilogrammes de miel et de pistaches, répandant à
travers le monde, la renommée de la pâte fameuse, qui avait fait,
l’initiative intelligente de quelques ancêtres aidant, la gloire
et la fortune du pays.
Hérissée de hautes cheminées, la
ville jadis déshéritée, voyait s’égrener, comme autant de
ruelles laborieuses, de nombreuses usines, car tous avaient. enfin
compris que seul le travail crée le bien-être et l’abondance.
L'amère leçon des fautes passées produisait, tardivement, ses
fruits. Comme les peuples heureux, dans le calme des nouveaux jours,
dans la douceur des soirs paisibles Nougat-Citv, dédaigneuse des
discussions politiques, coulait des heures tranquilles, et n’avait
pas d’histoire.
Une honnête aisance, régnait, au
sein des familles, et, si, d’aventure, à la veillée, quelque
vieillard presque centenaire, se prenait à évoquer le temps de la
vie chère, dont il transmettait aux siens, le souvenir légendaire,
il ne trouvait autour de lui, que des frimousses incrédules. « La
vie n’est jamais chère, lorsqu on produit beaucoup d’argent… !! »
disaient, avec conviction, les jeunes « businesmen ».
La guerre de 1914, elle-même,
après avoir défrayé, dix ans, la chronique, n’empruntait plus
que quelques lignes, aux livres de classe des écoliers d’alors.
Leurs yeux d’enfants s’arrêtaient sur d’autres charniers
humains, disséminés sur la terre, car, la guerre d’antan, à
l’encontre de certaines paroles historiques, n’était plus,
hélas, la dernière des guerres !!
Les inventions nouvelles se
multipliaient, à l’infini, et les progrès imprévus de la
science, toujours dressée vers l’infini et le mystère, faisaient
prononcer aux peuples anxieux, cette phrase, considérée longtemps,
comme un blasphème: « Qui sait… ? Peut-être, est-ce
demain, que l’on ne mourra plus… ! »
Des véhicules perfectionnés de
toute sorte, et de monstrueuses machines aériennes, se
pourchassaient, sur les routes et dans l’air, à des vitesses
telles, que l’œil avait peine à les suivre. Les écraseurs, les
emboutisseurs, et les écrabouillés, bien entendu, parachevaient,
avec une méritoire ténacité, l’œuvre des derniers carnages. En
cela seulement, les temps antiques n’avaient point changé !
— Le vieux clocher branlant, seul
vestige des siècles défunts, avait sonné sur les générations
actuelles, son glas égalitaire.
Les Municipalités s’étaient
succédées, dotant la ville, de quelques améliorations nouvelles,
comme toujours, approuvées par les uns, et critiquées par les
autres.
Seuls, parmi les archives locales,
de vieux papiers jaunis, que nul ne compulsait jamais, ( ainsi passe
la gloire du monde ), attestaient de l’éphémère acuité des
anciennes querelles.
Au
champ du repos, dénommé Navet-City, dormaient, côte à côte, en
bons camarades, réunis dans la paix éternelle, les ennemis
farouches d’antan.
Leur souvenir, qu’ils croyaient
éternel, n’avait même pas résisté aux fantaisies destructives
du temps, qui rend illisibles les noms profondément gravés sur les
pierres tombales, pour mieux saupoudrer d’oubli, les plus
ambitieuses mémoires.
Les questions des eaux, du gaz, de
l’électricité, et bien d autres encore, qui dressaient, jadis,
face à face, la population et les autorités constituées,
n’existaient plus qu’à l’état de dossiers poudreux, dans les
combles de la Mairie. De gigantesques travaux d adduction d’eau,
captaient aux pieds des Alpes lointaines, le pur courant des sources.
La Bâtie, La Laupie, qui donc se
souvenait encore de ces noms là ?
Que faire, de pareils ruisselets,
alors que pour alimenter l’agglomération surpeuplée, une rivière
était, à peine, suffisante ?
Gens pratiques ou dressés, les
Nougatiens, n'admettaient plus les demi-mesures, et, avec un
chaleureux sourire, ils accueillaient, chaque année, un compteur
nouveau.
En l’an de grâce 2023. tout
habitant adulte des deux sexes, se trouvait pourvu, indépendamment,
des huit ou dix qu’il laissait à domicile, de quatre compteurs
obligatoires, portatifs. Ces compteurs, imposés par l’Etat,
réglementaient au moyen de taxes et de surtaxes, quatre des
principales fonctions humaines, savoir: la respiration, l’absorption
des aliments ou liquides, leur évacuation, et enfin, pour éviter
les fraudes, la repopulation. Ces instruments disposés sur certaines
parties de l’anatomie, ne laissaient pas que d’être relativement
gênantes, pour les débutants. Mais chacun ne tardait pas à se
faire une raison, en vertu de proverbe connu : l’habitude rend
maître ! Le gaz et l’électricité, ces terribles
« éteigneurs de chandelles », s’étaient vus éclipsés,
à leur tour, par la « Radialité », lumière à base de
radium, d’une intensité telle qu’un tube incandescent,
suffisait, pour illuminer à giorno ,tout un secteur.
Son prix extrêmement modéré,
pour l’époque, de mille francs le milligram-watt, la mettait, du
reste, à la portée de toutes les bourses. Et les gens, par un signe
caractéristique des temps, payaient sans « rouspéter »…
L’arroseuse automobile,
représentait la principale attraction du musée Municipal. Cet
engin, sur le dos rebondi duquel, s’était, autrefois, exercée la
verve des humoristes, après avoir eu ses heures d’incontestable
utilité, alimentait la curiosité des enfants et des touristes.
Arroser, était, du reste, devenu
un geste fastidieux et inutile, depuis qu’un service de télégraphie
sans fil, reliait notre planète aux bureaux du Père Eternel. Chaque
citoyen, pouvait, à volonté, en quelques secondes, commander une
averse pour son jardin potager, ou retenir sa place, pour l’autre
monde.
Mars et Venus, continuaient leur
course régulière dans l'espace, tout en envoyant chaque jour, de
leurs amicales nouvelles.
Ce n’était pas encore, la guerre
des mondes, prédite par Wells, mais les dirigeants de l’époque,
lassés par le terre à terre des conflits internationaux, ne
désespéraient point d’atteindre ce résultat sensationnel.
Suivant le développement de sa
ville natale, le Journal de Nougat-City, (ex-Journal de Montélimar).
dont maints chantres intéressés, avaient prématurément psalmodié
l’absoute, au cours du dernier siècle, tirait à cent mille
exemplaires. Il demeurait seul sur la brèche, dédaigneux des
morsures du temps et des hommes, ses concurrents, ou confrères
successifs, ayant, hélas, vécu, ce que vivent les roses …
Les impôts directs ou indirects,
ne soulevaient plus, parmi les Nougatiens, habitués au geste
fatidique du parfait « cracheur », la moindre
protestation.
Les douzièmes provisoires, de
venaient, mathématiquement, définitifs, représentant en
papier-monnaie, des avalanches de billets disparates et crasseux, que
les camionneurs du temps, munis de masques asphyxiants, avaient grand
peine, à « transbahuter » chez M. le Percepteur.
Un jour vint, (Arys nous l’avait
dit: Un jour viendra...) où un archéologue, dégoûté de l’Egypte
et des sarcophages des Pharaons (c’était, par hasard, un anglais),
s’avisa de pratiquer des fouilles dans l’ancienne nécropole de
Nougat-City.
Ayant mis à jour, après de
laborieuses investigations, le mausolée d’un naturel de notre
époque, il fit, au bénéfice des musées de Londres, une curieuse
découverte. Dans les poches. en piteux état, de l'ancêtre inconnu,
cet émule de Lord Abernon, ( un peu chacal, dans son genre), trouva,
fort amochée, jaunie, rongée par les vers, une vulgaire feuille
d’impôts.
Cette mirobolante trouvaille fit la
joie de l’Académie des Sciences et le Président de la docte
assemblée, avant assujetti ses lunettes, s’écria, après avoir
déchiffré le grimoire :
— « Voilà, Messieurs, un
document qui serait de nature, à bouleverser toute notre économie
politique actuelle. Dérobons-le à la curiosité publique. Ce sont
vous le savez, les chiffons de papier, qui font les révolutions !
D’ailleurs, le plus élémentaire bon sens nous ordonne de tenir
cette pièce pour suspecte. Comment, en 1923, nos braves aïeux ne
payaient pas davantage d’impôts? Pareille veine, laisserait
supposer, malgré le respect que nous professons pour leur mémoire,
qu’ils étaient tous…
Le mot que prononça le sévère
Président de l’Académie des Sciences, évoque une idée fort
déplaisante, de nos jours, pour les maris ombrageux. Il
n’effaroucha, cependant pas le sénile aréopage de crânes
dénudés. Cette épithète, aujourd'hui, triviale, ayant été
admise, depuis longtemps,dans le dictionnaire, et dans les mœurs.
Le Valet de Pique
P.S. — Nos lecteurs sont priés
de vérifier, dans un siècle, le bien fondé de cet article.
Le Valet de Pique, « Montélimar
en l’an de grâce 2023 »,
in Journal de Montélimar,
10 mars 1923.
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