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vendredi 24 septembre 2021

J. Longepierre, Un mariage (1933)


En 1933, un certain J. Longepierre publie le court texte "Un mariage" dans Le Quotidien. L'action se déroule en 1950 et l'on y découvre la télémédecine rendue possible grâce au téléviseur photophonique puis les services de Télé-Hymen permettant de trouver à distance l'élu-e de son coeur. Mais tout ne se passe pas comme prévu...

 

 Un mariage

Par un clair matin de l’an de grâce 1950, Humérus Sanphile s'éveilla.

La sensation d’un corps trop vide d d’une tête trop lourde lui rappela aussitôt l’orgie de la nuit précédente. Deux grands verres d’eau, adoucissant la râpe caustique de ses muqueuses buccales et pharyngiennes lui firent constater que ce mesquin breuvage pouvait avoir parfois un usage interne opportun — voire bienfaisant !

Enfin sur pied, il considéra dans la glace ses traits fatigués et fourragea d’une main salutaire dans une chevelure douloureuse où le poivre déjà livrait au sel une guerre encore incertaine mais sans espoir. En outre, son hypocondre droit sembla manifester quelque mécontentement rétrospectif, tandis qu’un pyrosis persistant parut s’acharner sur son œsophage.

Bref, Humérus avait encore trop bu la veille, ainsi d’ailleurs que l’avant-veille et que l’avant-avant-veille, et que tous les jours écoulés depuis la date de son sevrage ; mais, cette fois, il était vraiment malade.

« Il n’y a pas, il faut que je voie mon médecin ! » pensa-t-il.

Il s’assit devant son téléviseur photophonique et composa le cadre numérique de son praticien ordinaire : « Auteuil 18-i, r, o-3,5-6-96 » (ce qui veut dire, comme chacun sait : intensité : 3 ampères 5 — résistance : 6 ohms — ondes : 96 mètres).

Quelques secondes à peine écoulées, il vit apparaître sur l’écran la bonne du docteur, tandis que le haut-parleur annonçait :

—- Vous désirez, monsieur ? — Une consultation, mademoiselle. — De la part ?... —- M. Humérus Sanphile.

— Ah ! très bien, ne quittez pas, je adèle des pensées du président-chef vous branche sur le cabinet de Monsieur.

Un grésillement pétilla, une lueur verte incendia la tore et l'homme de l'art fut en communication :

—- Bonjour, cher ami... Qu’est-ce qui ne va pas ?

— L’état général, docteur... Appels du foie, nausées, etc.

Oui, oui, je vois ça : l'abus des grands cocktails et des "petites amies... Ça finira par vous jouer un mauvais tour !... Voyons que je vous ausculte. Tirez la langue... Oh ! oh ! bien saburrale... Bon ! Maintenant, frappez vous sur la rotule... Parfait... Hem ! , les réflexes sont gourds !... Mettez votre coeur sur le micro... ne respirez plus... i Oui, des souffles anormaux... Enfin, je suis fixé : asthénie générale. Il faut vous mettre au vert I Pour l’instant, repos | absolu et diète lactée... Pour l’avenir, un seul remède : le mariage 1 Sans quoi, ça va recommencer, et alors, cirrhose, congestion, trémie et tout le tremblement... Oh ! oh ! je vous connais... Vous êtes prévenu, hein... le mariage !... Allons, au revoir !

Resté seul, si l’on peut dire, Humérus se mit à réfléchir. Le mariage ?... Il y avait bien songé déjà mais, très riche, il avait vite pu se rendre compte que son coffre-fort était plus que lui-même l'objet de l'affection des soupirantes.

Une idée lui vint. L’agence TéléHymen disposait d'un vaste répertoire de fiancées éventuelles. Pour pimenter de romanesque les unions réalisées par son intermédiaire, l’agence Télé-Hymen obligeait chacune des candidates à accepter d'avance et par contrat unilatéral toute demande proposée, quel que soit le demandeur ; celui-ci, seul, avait droit de choisir sur un film qu’on bélinographait à son domicile l'élue de son cœur, mais était obligé de tenir parole une fois son choix fixé, sous peine de poursuites judiciaires. (Un récent décret en avait ainsi décidé, pour éluder les farceurs et éviter les scandales possibles.)

Aussitôt dit, aussitôt fait !

Le temps de mettre le contact et voici que défilait sur l’écran de notre ami toute une série de minois plus ou moins âgés. Soudain, à l’apparition d’une suave blonde – série E. n° 2.685 – Humérus comprit que son destin venait de se jouer.

Il arrêta la projection et avisa le directeur de l’agence :

— Allô !... Oui, monsieur le directeur, j'ai choisi... Mille remerciements... Oui, faites préparer tous les papiers... C'est entendu, envoyez la personne demain chez moi : 772, avenue de Gargan (32e arrondissement). C'est bien cela, série E, n° 2.685... Encore merci !

Le lendemain. Humérus avait inondé son appartement de parfums délicats, orné tous les vases de fleurs roses et blanches, disposé le porto, le samoan, fait une toilette de jeune premier, et attendait avec impatience la venue de celle à qui il avait voué son existence, vaincu par le charme photogénique de la blonde image.

Enfin, la sonnette tinta. Tremblant d’émotion amoureuse, Humérus s'en fut ouvrir. Il se préparait à saisir entre ses bras avides la délicieuse et douce proie quand il recula, médusé, et dut se cramponner au porte-manteau pour ne pas choir de saisissement. Cependant, l’inconnue murmurait avec extase :

— C’est moi, mon chéri... Comme tu as bien su choisir, et comme je vais te rendre heureux !

Puis, elle serrait vigoureusement sur une poitrine ardente Humérus défaillant.

L’employé de l’agence avait confondu la série E avec la série F... et le numéro 2.685 c’était la femme à barbe !...

 

J. Longepierre, "Un mariage", in Le Quotidien,

 n° 3925, 13 novembre, Paris, 1933.

 

 

 

jeudi 7 janvier 2021

Georges Barbarin, Steril Office (1933)

Le texte "Steril Office" a été publié en 1933 dans La Vie parisienne. Georges Barbarin imagine un avenir (en 1921) dans lequel la stérilisation provisoire ou définitive est devenue courante et utiliser pour différents motifs mais n'est pas sans poser quelques problèmes à certain-e-s...




Steril Office

 

(L'an 2021. Un bureau de placement omnibus, rue de Laborde. Les employés de tout âge et de toute forme attendent dans un vaste parloir. Les employeurs pénètrent dans un salon contigu pourvu de tout le confort moderne. Au fond, et communiquant avec les deux, le cabinet du directeur, moelleux comme un boudoir et secret comme un confessionnal. Dans le cabinet directorial.)

 

LE DIRECTEUR, poursuivant sa phrase. — Nous disons : Un maître d'hôtel stérilisé...

(II note, puis le crayon en l'air.)

Avec ou sans garantie ?

LA BARONNE. Mon Dieu !... Naturellement, je préfère la garantie.

LE DIRECTEUR, péremptoire. — Alors, c'est mille francs de plus.

LA BARONNE, un peu suffoquée. — Et de quelle nature est exactement, d’après vous, cette garantie ?

LE DIRECTEUR. — La stérilisation courante, madame la baronne, est provisoire. Avec garantie, le travail est définitif.

LA BARONNE. — Ah !... Et combien peut durer à peu près ce provisoire ?

LE DIRECTEUR. — Six mois.

LA BARONNE, vivement. — C'est largement suffisant. Tous mes domestiques me quittent le second mois...

(Geste vague du Directeur.)

Et vous dites 1.500 francs par mois. C'est cher.

LE DIRECTEUR. — Sans doute. Mais plus de grossesses à l’office.

LA BARONNE. — J'entends.

LE DIRECTEUR. — ... Et pas davantage chez les maîtres... Confort, aisance, sécurité...

LA BARONNE, convaincue. — Je prendrai donc le 278. Envoyez-le moi à la fin de la semaine...

LE DIRECTEUR. — Entendu, madame la baronne. (II accompagne jusqu'à la porte et introduit M. Isaac Laquedem.)

LAQUEDEM. — Monsieur le Directeur, vous voyez un homme très ennuyé. J'ai une maison de commerce très bien achalandée : caleçons, gilets, bas et chaussettes...

(Tendant la main vers le Directeur.) A votre disposition...

LE DIRECTEUR. — Merci.

LAQUEDEM. Je vous ferai des prix doux... Presque tout mon personnel est féminin : les vendeuses, la dactylo, la caissière, parce que j'estime que les visages féminins poussent à la consommation et à la vente, sans préjudice, bien entendu, de l'attrait des corps.

LE DIRECTEUR. — Justement raisonné.

LAQUEDEM. — Par contre, je ne puis confier la comptabilité aux femmes, parce que celles-ci ne
sont ni ponctuelles, ni appliquées, ni précises, ni méthodiques. Il me faut donc malheureusement avoir recours à un homme...

LE DIRECTEUR. — Et pourquoi malheureusement ?

LAQUEDEM. — Mais, monsieur, parce que ce seul homme parmi toutes ces femmes provoque des ravages incalculables.

LE DIRECTEUR. — Prenez-le bossu.

LAQUEDEM. — J 'ai essayé. On se l'arrache pour toucher sa bosse.

LE DIRECTEUR. — Prenez-le très âgé.

LAQUEDEM. — Non, non ! J'ai essayé de même. Et les vieux, c'est encore pis.

LE DIRECTEUR. — Je ne verrais qu'un remède, ce serait un comptable stérilisé.

LAQUEDEM. — Vous auriez ?...

LE DIRECTEUR. — Je vais consulter mes fiches.

(Il compulse.)

Voyons !... Euh !... J'ai des garçons pâtissiers... des hommes de lettres... des champions de boxe et des aumôniers.

LAQUEDEM. — Et pas le moindre comptable ?

LE DIRECTEUR. — Si !... Un ancien patron de maison hospitalière, qui s'est retiré des affaires, parce qu'il avait mangé le matériel.

LAQUEDEM. — Mais dites donc !...

LE DIRECTEUR. — Oh ! vous n'avez plus rien à craindre... L'oblitération est complète... Sage comme une image, sec comme un aztèque, vierge comme un cierge et froid comme du bois... Vous connaissez les conditions ?...

LAQUEDEM. Je les connais. Je rattraperai votre commission dans le trimestre.

LE DIRECTEUR. — Alors, je préviens notre homme et vous vous entendez avec lui.

(Il sonne et reconduit Laquedem. Entre Paul Iglotte.)

LE DIRECTEUR. — Gens de maison ? Ou employés de bureau ?

PAUL IGLOTTE. — C'est un autre dessein qui m'amène. Je suis, Monsieur le Directeur, un séducteur professionnel.

(Le Directeur s'incline.)

Il y a dix ans, ce métier était de tout repos. J'entends au point de vue de la quête pure. Je levais dix femmes par jour sans avoir besoin de prendre le métro. Puis je n 'en ai plus levé que cinq, puis une... puis deux par semaine. Aujourd'hui, je suis bien aise quand j'en lève une tous les mois.

LE DIRECTEUR. — A moi, cela me suffirait parfaitement.

PAUL IGLOTTE. — Parce que vous songez à la bagatelle. Il en est autrement du fidèle que du prêtre qui vit nécessairement de l'autel.

LE DIRECTEUR. — Vous n'êtes pourtant pas déplumé !

PAUL IGLOTTE. — Pa s assez. Du moins pour la jeune fille moderne. Celle-ci est aussi affamée d'expériences que sa devancière, mais elle cherche la sécurité.

LE DIRECTEUR. — Dame ! Mettez-vous à sa place.

PAUL IGLOTTE. — C'est ce que je fais. Je viens donc m'inscrire au Stéril' Office.

LE DIRECTEUR. — Stérilisation temporaire ou à vie ?

PAUL IGLOTTE, résolument. — Je veux être inoffensif à perpétuité.

LE DIRECTEUR, écrivant. — Présentez-vous samedi au second étage de notre néo-clinique.

PAUL IGLOTTE. — Entendu. Je vous laisse ma carte.

(Il sort durant qu'on introduit Mme Alberta.)

LE DIRECTEUR, saluant. — Je me doute que vous n’êtes pas encore satisfaite du dernier.

Mme ALBERTA. — Oh ! pas du tout !

LE DIRECTEUR. — Joli garçon, cependant.

Mme ALBERTA. — Pour moi, il était fait comme les autres. On a impression que vos stérilisés ne sont plus des hommes.

LE DIRECTEUR. — Ce n'est évidemment qu'une impression.

Mme ALBERTA. — Que voulez-vous que je vous dise ? Au fond, la moitié du plaisir, c'est le risque. Depuis que l'amour est devenu sans péril, il est aussi devenu sans péché.

LE DIRECTEUR. — En somme, que demandez-vous ?

Mme ALBERTA. — Vous allez dire que je suis bien contrariante. Je veux un amant véritable et non un amant oblitéré... Seulement l'oiseau en liberté devient rare depuis que vous les mettez tous en cage.

LE DIRECTEUR, faisant pirouetter la carte de Paul Iglotte entre ses doigts. — Tenez ! voici un séducteur intact...

Mme ALBERTA, prenant la carte. — ... Avec danger garanti...

LE DIRECTEUR. — Je vous jure que la voie est libre… Seulement… (Il la reconduit à la porte)… si j’ai un conseil à vous donner, c’est d’y aller avant samedi.

 

Georges Barbarin, « Steril Office »,

in La Vie parisienne, n°11, 18 mars 1933.


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