ISSN

ISSN 2496-9346
Affichage des articles dont le libellé est Archéologie textuelle (fictions). Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Archéologie textuelle (fictions). Afficher tous les articles

lundi 7 novembre 2022

René Vienville, La révolte des atomes (1949)

De cet auteur, nous ne savons pas grand chose, pour ne pas dire rien. Il a donné au moins une autre nouvelle, non conjecturale, dans l'hebdomadaire Paris-Dakar. Dans La révoltes des atomes (1949) c'est rien de moins que la survie de la planète qui est gravement mise en danger par les agissements d'un Japonais revanchard. L'un des éléments intéressants est la dénonciation de l'usage de l'énergie nucléaire aussi bien à des fins militaires que civiles. L'auteur imagine qu'on a mis au secret dans une urne scellée déposée dans une pyramide de béton près des chutes du Niagara les documents scientifiques concernant les armes atomiques utilisées en 1945 contre le Japon et que ces documents ont été volés, permettant ainsi son usage terroriste en l'an 1995. Ceci est raconté depuis l'année 2316 alors que tous les habitants de la Terre sont les descendants des 10000 survivants de l'Ile de la Cité (Paris).



 

 La révolte des atomes

 

PEKIN, 30 Juillet, 8 h. - On signale qu’à la suite d’une explosion dont l’origine est inconnue et qui s’est produite cette nuit à l’arsenal de Changhaï, non seulement six cents immeubles environ se sont écroulés, mais encore leurs décombres se sont progressivement, et depuis les premières heures, littéralement réduits en une poudre impalpable. Les savants de l’Institut national de chimie de Pékin ont prélevé des échantillons de cette poussière aux fins d’analyse.

PEKIN, 30 juillet, 13 h. (G.M.C.).

— Le correspondant de Reuter à Changhaï télégraphie : « Le singulier phénomène constaté ce matin après l’explosion de l’arsenal de Changhaï a eu des suites pour le moins extraordinaires. Alors que les services de sécurité de la ville avaient rapidement délimité, à l’aide de clôtures provisoires, le périmètre où avait été constatée la pulvérisation progressive des décombres, d’autres quartiers où les immeubles étaient à demi écroulés, sont le théâtre de phénomènes semblables. A midi, sur une surface équivalant à la moitié de la ville, on constate un effritement total de tous les matériaux de construction jusqu’alors intacts. La moitié de la concession britannique a été l’objet du même phénomène. Le major Brown, qui commande les troupes de sécurité de la concession, a fait creuser des tranchées semblables à celles qu’on oppose d’ordinaire aux incendies de forêts. »

LONDRES, 30 juillet, 13 h. 50 (G.M.C.). — On mande de Changhaï à l’agence Reuter : « Malgré les précautions prises dans la concession britannique de Changhaï par le major Brown, non seulement le mystérieux fléau a gagné du terrain, mais encore d’autres immeubles jusqu’alors épargnés s’écroulent un à un. Les habitants se trouvant dans la zone infectée sont littéralement carbonisés et, quelques heures plus tard on ne retrouve aucune trace de leurs cadavres, transformés en une impalpable poudre grise. Toute trace de vie végétale ou animale disparaît peu à peu. Devant ce phénomène inexplicable, la panique s’est emparée de la population et les forces de police n’arrivent plus à maintenir l’ordre. L'analyse de la poussière recueillie sur les lieux de l’explosion par les distingués savants de l’Institut national de chimie de Pékin n’a pas permis de déceler l’origine de cet extraordinaire phénomène. »

 

Ces trois dépêches sensationnelles, diffusées à la fois par les radios et la presse du monde entier, provoquèrent, on s’en doute, en cet été 1995, une émotion considérable. Dès la réception du premier télégramme, le « Mondial », le champion de la presse française en matière d’informations rapides, avait sollicité par câble de l’honorable savant britannique Sir James Chadwick, l’exclusivité d’une interview qui semblait propre à galvaniser le tirage déjà confortable de cet important quotidien. Nul n’avait oublié la part prise par ce distingué gentleman en 1945 dans les travaux qui avaient amené à la découverte de la bombe atomique, par quoi la guerre des Nations Unies contre le Japon s’était terminée en quelques heures. On se souvient que, quelques années après la fin des hostilités, un accord était inter venu entre les membres des Nations Unies, pour conserver à la fois secret et inutilisé, même à des fins pacifiques, le procédé grâce auquel avait été libérée l’énergie intra-atomique.

En grande pompe, au cours d’une cérémonie solennelle à laquelle avaient assisté cent cinquante chefs d’Etat, tous les documents concernant la mise au point de la fabrication des bombes atomiques, enfermés dans une urne d’or de notables dimensions, avaient été scellés au cœur d’une gigantesque pyramide de béton élevée à quelques kilomètres des chutes du Niagara.

Quant aux savants responsables de l’étonnante découverte, ils avaient prêté serment, devant l’imposante assemblée des chefs d’Etat des cinq parties du monde, s’engageant non seulement à ne pas poursuivre plus avant leurs travaux, mais encore à conserver secrets les procédés dont ils s’étaient servis.

Le seul survivant était donc sir James Chadwick qui, malgré son grand âge, répondit au « Mondial » par un simple télégramme où il s’affirmait prêt, si on lui en facilitait les moyens, à se rendre sur place, en Chine, sans plus tarder, pour se faire une opinion sur l’étrange phénomène.

Cependant, avant même qu’ait été mis en route l’hélicoptère géant qui devait le conduire à Pékin en moins d’un quart d’heure (un Hélicon type 310 qui avait bouclé le tour du globe un mois avant en 57 minutes), un radio daté cette fois de Moscou mettait le comble à l’émotion internationale. Il était ainsi rédigé :

MOSCOU, 31 Juillet, 3 h. du matin. — L’Institut national de chimie transcendantale de Moscou communique :

« Le professeur Troudnazoff, le plus grand savant d’U.R.S.S., s’est rendu à Changhaï dans l’après-midi d’hier. Il a acquis la conviction qu’un phénomène redoutable est en train de ravager la planète, dont les menaces sont incalculables. D’après les étapes de la progression destructrice constatée dans des régions déjà distantes de plus de cent kilomètres de Changhaï, il s’avère à peu près certain que, avant quarante-huit heures, il ne restera pour ainsi dire aucun vestige de vie animale sur les quatre cinquièmes de la Chine orientale. »

En même temps, d’autres dépêches parvenaient aux agences qui confirmaient l’étendue inimaginable de la catastrophe. Les voici, dans leur éloquente succession :

LONDRES, 31 juillet. — On mande d’Irkoustsk à l’Agence Reuter :

« Les villes de Nankin, Hankéou n’existent plus. On procède hâtivement à l’évacuation de Tchoung-King (1). Mais l'évacuation des vingt millions d’habitants de la capitale de la République chinoise, malgré l’emploi des hélicoptères géants mis à la disposition de la Chine par les Nations Unies pour renforcer les possibilités de son aviation nationale, pose des problèmes d’une difficulté insurmontable. »

 

WASHINGTON, 1er août.. - On mande de Moscou à United Press :

« Une révolte sans précédent a éclaté aux Indes à la suite de la destruction totale, par un séisme dont on ignore les causes, de toute la Birmanie. Le fléau revêt exactement les mêmes caractéristiques que celui qui ravage actuellement la Chine. »

En même temps, le ministère de la France d’Outre-Mer publiait le communiqué suivant :

PARIS, 1er août. — A la suite du brusque silence des postes radio de Hanoï et de Saigon, le commandant en chef de l’« Armée de l’Union française » a alerté par radio toutes les unités navales en croisière dans la mer de Chine. Le navire amiral de l’escadre française d'Indochine a simplement émis le message suivant ; « Indochine tout entière réduite en cendres. Nul vestige de vie humaine n’apparaît plus sur les côtes, qu’observons à prudente distance. Emission sera suivie d’autres dès que connaîtrons détails. »

Vingt-quatre heures plus tard, le monde, en proie à la plus formidable panique qu’on ait jamais connue depuis l’an 1.000, prenait connaissance avec stupéfaction du communiqué suivant :

MOSCOU, 2 août. — Les professeurs Troudnazoff et sir James Chadwick, qui n’ont pas quitté leur laboratoire depuis quarante-huit heures consécutives, ont déclaré au directeur de l’agence Tass :

— II apparaît déjà certain que nous assistons à un phénomène de désagrégation de la croûte terrestre, qui se poursuit à la fois en surface et en profondeur. La vitesse de la progression en surface est d’environ dix kilomètres à l’heure. On n’a encore aucun renseignement quant à sa progression en profondeur, mais l’abaissement de deux mètres du niveau du Pacifique, qui a été constaté depuis l’explosion de l’arsenal de Changhaï, fournit une précision susceptible de servir de base à un calcul d’ores et déjà entrepris à l’aide de la collaboration des camarades Prodsky, Suszniazoff et Protokieff, de l’Institut supérieur de mathématiques appliquées. »

 

A Paris, cependant, dans sa modeste chambre de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, le jeune Frédéric Dumestre, qui avait obtenu la semaine précédente le premier prix de calcul intégral au concours général, déclarait à quelques camarades réunis autour de lui :

— En compulsant les mémoires de l’époque où fut enterrée la fameuse invention de la « bombe atomique » j’ai acquis la conviction que la vraie raison qui avait fait y renoncer n’était pas l’importance des déflagrations obtenues. Mais des travaux faits à ce sujet, notamment par les savants français, il résultait que la désagrégation des atomes se produisant au sein de ce qu’on appelait l’U-235 pouvait, dans certaines conditions déterminées, gagner, à partir de l’instant de l’explosion et, de proche en proche, les atomes composant le milieu environnant pierre, terre, végétaux, animaux, etc... C’est ce qui fut soigneusement caché à l’époque à une opinion inquiète à juste titre. C’est, à n’en pas douter, ce secret qui a été retrouvé. Dès lors, ces savants sont des idiots. La désagrégation de l’écorce terrestre est en marche. Rien ne l’arrêtera SI ON NE PREND PAS DU RECUL. A l’échelle de la vitesse à laquelle se développe le phénomène, il n’est que trop facile de calculer que sur le continent eurasiatique — et encore en se mettant immédiatement au travail — seule, la défense de la France, extrême cap occidental de l’Asie, peut être envisagée.

La vitesse du phénomène est connue. Qui l’a déclanché ? Le responsable, seul, peut-être — et encore — connaît l’antidote, et est à sa recherche... ET JE CROIS SAVOIR OU IL POURRAIT ETRE RETROUVE, c’est-à-dire où doit se rendre, en fin de compte le criminel, s’il veut lui-même échapper à la mort. JE L’Y ATTENDRAI AU MOMENT VOULU, S’IL N’A PAS ETE RETROUVE AVANT. J’ai adressé un radio à Washington. J’attends la réponse. Ecoutez avec moi Radio Amérique.

Tout à coup, interrompant une émission relatant la destruction de Moscou et de Constantinople, le speaker américain lut d’une voix angoissée le communiqué suivant :

« Alertée par un jeune étudiant français, Frédéric Dumestre de Paris, la police fédérale a fait une enquête express, à la Pyramide de la Paix. CELLE-CI A ETE CAMBRIOLEE. L’urne d’or a disparu. Le chef suprême des forces fédérales de police, qui a pris personnellement l’enquête en main, serait sur la trace du coupable qu’on suppose de nationalité japonaise. »

 

Quarante-huit heures plus tard, une nouvelle plus stupéfiante encore que les précédentes frappait de terreur toute la population des Etats-Unis et du Canada. Une explosion en tous points semblable à celle de Changhaï venait d’être enregistrée dans le quartier chinois de San-Francisco. Et avec la même implacable régularité, la terre de la grande république des U.S.A. commençait, tout comme l’Asie, à se désagréger ; toute trace de vie faisait place à un immense linceul de poudre grise semblable à celui qui, déjà, recouvrait tout le continent asiatique...

 

On crut un instant que l’Afrique serait épargnée. Mettant en œuvre des moyens formidables, le gouvernement britannique avait entrepris d'élargir le canal de Suez, après avoir détruit toutes les installations susceptibles de former lien avec le continent eurasiatique. Mais en une nuit le fléau avait gagné l’Egypte et le Soudan anglo-égyptien...

 

La flotte britannique, en permanence, montait la garde autour des côtes, tandis que la R.A.F. faisait la chasse aux avions qui, de toutes parts cherchaient à gagner la Grande-Bretagne, seul refuge possible, pensait-on, dans le monde entier, contre le cataclysme. Un blocus implacable gardait les portes de ce pays qui, peut-être, allait demeurer la seule terre épargnée à la surface du globe. On avait appris, d’autre part, tour à tour, la disparition subite de toutes les îles du Pacifique, y compris le continent australien, qui s’était affaissé, pour des raisons inexplicables, en moins d’une nuit.

 

Le 1er septembre, le sol entier des deux Amériques avait été réduit en cendres et s’affaissait lentement, tandis que des vapeurs délétères formant, comme en Asie et en Afrique, une couche de brouillard de plusieurs dizaines de kilomètres de hauteur, recouvraient les deux continents.

La France allait à son tour subir le poids des épreuves qui semblaient destinées à ne rien épargner de l’imprudente humanité L’afflux des réfugiés sur son sol était tel, depuis des semaines, que l’on se fût cru revenu aux anciens âges où l’homme était un loup pour l’homme. On comptait cent cinquante millions d’individus venus de tous les points du continent eurasiatique, et qui se disputaient âprement, à l’aide des armes les plus variées, les dernières ressources alimentaires.

Le 15 septembre fut une date noire pour le monde. La Grande-Bretagne, à son tour, après avoir connu des heures épouvantables à partir de la fameuse explosion de Westminster qui avait marqué pour elle le début de la destruction, venait d’être rayée, en moins de deux semaines, de la carte du monde, s’enfonçant en fin de compte, comme l’Australie, dans les profondeurs de la mer.

Depuis des semaines déjà, et en même temps qu’il faisait face, en collaboration avec le général Roth (un vieil Alsacien coriace), aux écrasantes tâches que lui imposait une charge sans commune mesure dans l’Histoire, Frédéric Dumestre se livrait à de patientes recherches, tout en prenant des mesures qui semblaient d’une étonnante puérilité. Tous les Japonais survenant dans la capitale en état de siège étaient arrêtés et fusillés, après un bref interrogatoire.

Le 30 septembre, à minuit, alors que la bataille faisait rage aux environs de Meaux, un bref communiqué fut diffusé par la Radio nationale française, le seul poste fonctionnant encore dans le monde entier depuis la destruction de Lyon :

PARIS. — Le gouvernement provisoire communique :

« Il y a un quart d’heure, Frédéric Dumestre a procédé lui-même à l’arrestation, dans le laboratoire, transformé en musée, qui fut naguère celui de M. Joliot-Curie, du Japonais Lu-Tsiang, responsable des explosions de Changhaï, de San-Francisco et de Westminster, au moment même où il extrayait, de dessous une lame de parquet une sphère d’une dizaine de centimètres de diamètre, qui semblait avoir été dissimulée là depuis fort longtemps. Non seulement celui-ci a fait des aveux complets, mais il s’est déclaré en mesure, pour peu que fussent détruits tous les ponts reliant aux autres rives de la Seine l’île de la Cité de sauvegarder le cœur de Paris de la catas... »

L’émission n’alla pas plus avant. Cinq minutes plus tard, les ponts sautaient.

On sait ce qu’il advint par la suite. A l’aube du 1er octobre seule demeurait intouchée la vieille Cité que dominaient intacte les tours de Notre-Dame et la flèche de la Sainte-Chapelle. Dix mille personnes, pour la plupart de sang français, furent épargnées. Le Japonais qui, depuis son effroyable crime, était à la recherche d’une découverte demeurée secrète, et due à l’éminent savant français, mais dont Frédéric Dumestre avait entendu parler, avait été arrêté au moment où .il la retrouvait.

La sphère trouvée dans le vieux laboratoire de Joliot-Curie contenait l’antidote même de la désagrégation atomique, criminellement déclenchée par le Japonais. Jetée « in extrémis » dans les eaux de la Seine, elle avait préservé le cœur de Paris, le fléau poursuivant inexorablement sa route sur les deux rives de la Seine, elle-même instantanément neutralisée.

Le monde, on le sait, n’était plus que cendres. Mais, déjà, quelques jours plus tard, les dix mille survivants travaillaient d’arrache-pied à reconstruire dans la poussière. De proche en proche, en même temps et comme sous l’effet catalytique de l’antidote secret, la végétation gagnait de nouveau les campagnes françaises...

Les habitants actuels du globe descendent tous des dix mille humains épargnés grâce à l’intelligente initiative de Frédéric Dumestre, dont la statue monumentale a été érigée sur le parvis de Notre-Dame.

Le 25 janvier 2316.

 

(1) Nul n’ignore que peu après la dernière guerre mondiale, sur l’emplacement de la vieille cité qui avait servi de capitale à la Chine durant son Interminable conflit avec le Japon, une ville gigantesque et ultra-moderne avait été érigée qui était devenue la plus grande capitale du monde.

 

 René Vienville, "La révolte des atomes", in Paris-Dakar, n° 3984, 21 février 1949.


mercredi 5 février 2020

[BD] Jud, Le chauffage idéal (1932)

A la Une du n° 1507 de La Jeunesse illustrée (21 juin 1932) on trouve un récit sous images (qui se poursuit en page 2) signé Jud présentant Polyphème Brasero (nom prédestiné!) , personnage un peu loufoque (il était archiviste paléographe dans une bibliothèque de province ;-) ) à la recherche du chauffage idéal... Pour faciliter la lecture, la première image reprend les trois vignettes contenant le titre, la seconde la page complète puis les vingt-quatre vignettes sont reproduites.












mercredi 25 septembre 2019

L'an 2000 (en Egypte), 1931

En septembre 1931, le périodique Images, hebdomadaire égyptien paraissant le dimanche, en langue française, reprend un article paru dans Al Dunia, journal égyptien arabe. Il s’agit d’un extrait d’un numéro spécial « An 2000 » comme cela se faisait régulièrement aussi en Europe.
L’article d’Images est illustré de photo-montages sans doute repris de la publication originale. Le texte sélectionné par Images présente, à travers le regard rétrospectif d’un vieil homme (il a 140 ans), les classiques évolutions dans le domaine des transports (chacun possédant son avion), le téléphone sans fil, la visio-conférence, le développement de l’éducation et son corollaire, l’émancipation des femmes ou encore le développement économique de l’Égypte.
L’intérêt réside dans le fait que ce soit un pays comme l’Égypte (et non pas une nouvelle fois un pays occidental) qui apparaisse dans ce texte car ces anticipations non américaines ou européennes sont relativement rares.




L’An 2000

Notre confrère arabe « Al Dunia » a publié un numéro spécial consacré à l’an 2000. La fantaisie de ses rédacteurs s’y est donné libre cours mais une fantaisie logique, prévoyant le développement normal que doivent suivre nos mœurs, le progrès mécanique, les voyages, l’art, la science, etc.

Il faut avouer que le tableau d’ensemble que notre confrère a donné de l’an 2000 est des plus curieux et l’on n’a qu’un regret, c’est d’être convaincu qu’on ne sera pas en vie à cette date pour jouir de toutes ces inventions qui contribueront à agrémenter le fil des jours.



De ces articles de visionnaires, nous en extrayons un qui prend l’accent de la réalité et du vraisemblable, sous la forme de l’humour le plus sérieux.

Interview d’un centenaire en l’an 2000

« A Boulac, au quartier Al Riad, dans le coin appelé il y a un demi-siècle « Puits du Meche » et auquel on arrive par le métro souterrain, habite Hag Ebeid Abou Chadouf. C’est un homme âgé de cent quarante ans et les journaux ont célébré sa vigueur physique, l’acuité de sa vue, la jeunesse de son esprit et la fraîcheur de sa mémoire. Ses souvenirs sont comme des photographies que le temps n’a pas altérées, il évoque le passé avec couleur et minutie, particulièrement cette année 1930 qui a joué un rôle décisif dans l’évolution de l’Humanité, tout au point de vue social qu’économique et politique.
A ce jeune vieillard, nous demandons quelques souvenirs sur 1930 et après avoir poussé un soupir d’ennui, car ces journalistes sont tellement importuns et encombrants, Abou Chadouf prend la parole.

« Voulez-vous comme certains de vos confrères indiscrets des détails sur le secret de ma longévité, la variété de mes amours ou un historique de la fameuse crise constitutionnelle qui, en 1930, divisa l’Egypte en deux camps ennemis, dressant le frère contre la frère.
En ce moment, une charmante jeune fille entra – Grand-papa, dit-elle, mon frère a volé mon avion du garage et et j’en avais besoin pour assister au championnat de natation qui aura lie dans une demi-heure à Alexandrie.
– De quel côté est-il parti et à quelle vitesse ?
– Du côté sud, faisant 500 milles à l’heure.
– Soit… et décrochant un petit instrument, un récepteur de téléphonie sans fil, il se mit en rapport avec le frère volant dans les airs et lui ordonna de retourner à l’instant, sinon gare.
– Croyez-vous, nous dit-il, qu’en 1930 on comptait sur les doigts de la main ceux qui possédaient des avions et les Égyptiens étaient assujettis à des lois très sévères en ce qui concernait les voyages aériens. Il n’y avait pas la liberté absolue d’aujourd’hui.
Quant aux communications orales, nous ne connaissions pas encore la téléphonie sans fil. Il nous fallait nous servir d’un appareil relié à un central desservi par des demoiselles qui nous rendaient fou de rage avant de donner le numéro. C’est au téléphone et à ses demoiselles, qu’on le grand nombre de maladies nerveuses et mentales enregistrées vers l’année 1930. Les asiles d’aliénés y firent fortune, malgré la crise.
– Quelle crise ?
– Une crise économique, la baisse des prix du coton…
– Qu’est-ce que c’est que ça, le coton ?
– C’était une plante qu’on tissait, que toute l’Égypte cultivait, limitant sa fortune à ce coton. Vous en trouverez un échantillon au Musée ; il a fallu la crise de 1930-31 pour ouvrir les yeux aux Égyptiens et les faire varier leurs ressources. Mais l’alerte avait été chaude…
– Quels étaient vos moyens de transport ?
– Ils étaient des plus comiques ; pour l’intérieur des grandes villes, des grosses voitures mues à l’électricité, sans confort et sans sécurité. On savait qu’on prenait le tram mais on n’était jamais sûr d’arriver sain et sauf. Aussi la société d’assurance contre les accidents des Trams fit-elle une retentissante faillite, ayant eu à payer trop de primes aux innombrables victimes. Le peuple qui aime s’amuser de tout avait appelé ces voitures « le cadeau du gendre à la belle-mère. Un autre moyen de transport était l’autobus…


– Quel drôle de nom. Et la vie sociale ?
– En 1930, elle fut marquée par un grand mouvement de modernisation et en 1950 nous faisions l’admiration de l’Occident. En 1930, nous n’avions qu’une université, semblable à l’école du village de Kom-Ombo. Comme jeunes filles étudiantes, il n’y en avait pas une dizaine et nous luttions contre le mélange des filles et des garçons… Aujourd’hui, il y a un nombre incalculable de femmes avocates, juges, ministres, etc.
L’instruction publique, grâce à l’enseignement obligatoire, fit ensuite tant de progrès qu’en 1965, on enterra en grande pompe le dernier Egyptien qui ne savait pas lire et écrire, faisant disparaître avec lui le vestige de cette ignorance dont on nous accablait en 1930. Quant à notre flotte, nous n’avions pas en ce temps un seul grand bateau égyptien. Maintenant le drapeau vert au blanc croissant sillonne toutes les mers, allant d’une colonie égyptienne à l’autre, apportant le salut de la mère patrie.

Abou Chadouf dut interrompre l’interview. Sur l’écran de l’appareil de télévision venait de se profiler la maison de campagne qu’il faisait construire à Dongola et l’ingénieur lui demandait de venir. Il prit son avion-limousine et s’envola pour le Soudan.

Images. Hebdomadaire égyptien paraissant le dimanche n° 103, 6 septembre 1931.


lundi 20 mai 2019

Ritelle, L’auto-hydro-aéroplane (1926)

L'hybridation d'objets techniques pour en créer un nouveau est courant dans les domaines de l'anticipation, du merveilleux-scientifique et de la science-fiction. Dans le conte "L'Auto-hydro-aéroplane" publié en 1926, Ritelle crée un engin fictivement inventé par le célèbre Tartarin de Tarascon qui peut se mouvoir sur terre, sur l'eau et dans les airs et qui entraîne son concepteur dans des aventures spectaculaires. Le texte est illustré par Gil Baer







L’Auto-hydro-aéroplane

Tarascon, ce jour-là, présentait une animation extraordinaire !
Une foule énorme se ruait vers la maison de Tartarin.
L'illustre grand homme devait, dans quelques minutes, présenter à ses compatriotes et essayer devant eux, une nouvelle machine de son invention, pouvant faire sur terre 250 kilomètres à l'heure, sur mer filer ses 40 nœuds, et dans les airs battre tous les records de vitesse, de distance, de durée, de hauteur.
L'auto-hydro-aéroplane, tel était l'appareil réalisé par Tartarin qui, depuis son retour des Alpes et du désert, s'était adonné aux sciences mathématiques, physiques, mécaniques (et autres en ique) avec plus de ferveur, plus de passion qu'il ne l'avait fait pour l'alpinisme et la chasse aux bêtes fauves.
Ses progrès furent si rapides, la bosse des sciences était chez lui si développée, qu'il ne trouva bientôt plus dans les livres les éléments suffisants à sa haute culture et dut leur ajouter des chapitres.
Tartarin devint savant, puis inventeur.
Et bientôt de sa féconde cervelle, devait sortir une machine appelée à révolutionner le monde entier. Avait-il donc atteint son but ?
C'était, ce jour-là, Ier août 18.., la question que tout Tarascon se posait avec anxiété.
Encore quelques minutes, quelques secondes à peine, et cette foule impatiente, pour qui ces minutes, ces secondes paraissaient des siècles, serait enfin renseignée.
Le grand homme venait de paraître.

Tout à coup, un cri formidable : « Vive Tartarin ! » sortit de toutes les poitrines.
Le grand homme venait de paraître à son balcon. Avec une longue-vue, il examinait le ciel qui, Dieu soit loué, était d'un bleu foncé admirable, de ce bleu foncé qu'on ne rencontre qu'en Provence, aux abords de la « grande bleue ».
Pas un nuage, 32° à l'ombre, et Tartarin avait beau tendre son mouchoir à bout de bras pour rechercher la direction du vent, pas un souffle ne l'agitait.
Calme plat, temps superbe pour le grand essai !
Tartarin satisfait, quitta son balcon. Il se dirigea vers son hangar d'un pas ferme et lent comme il convenait en la circonstance, suivi de tout Tarascon enthousiasmé. Son accoutrement ne présentait rien de particulier, il était vêtu en automobiliste, sobrement. (Voyez les catalogues spéciaux des maisons spéciales.)
Aidé par des amis, tous de bonne volonté, Tartarin sortit le monstre de son énorme hangar.
Ce fut à la fois un cri de stupeur et d'admiration.
C'était un appareil bizarre, transformable à la volonté de l'inventeur. Tantôt, en effet, c'était une auto de course de grandes dimensions ; ou bien, les quatre roues relevées à l'intérieur par un système perfectionné, c'était un navire dont l'arrière en forme de queue de requin, servait de gouvernail ; et enfin, lorsque Tartarin, au moyen d'un autre déclic, avait déployé une double paire de puissantes ailes, l'appareil prenait l'aspect d'un oiseau monstrueux, sorte de tarasque volante.
A l' avant, deux forts moteurs, de 500 HP chacun, étaient destinés à actionner ce formidable engin.
L'intérieur, composé d'une salle spéciale pour la machinerie, d'une chambre à coucher, d'une salle à manger, d'un salon, était un modèle de ce que l'art moderne peut offrir d'élégant confort.
A 9 h. 12' 15" exactement, Tartarin mit son engin en marche. A 9 h. 15', il monta dans sa voiture. A 9 h. 17', il prit possession de sa direction. A 9 h. 20' juste, il s'élança en coup de vent sur la route d'Arles.
Il passa comme une trombe dans cette ville. Mais dangereux pour la circulation, il ouvrit ses ailes et s'éleva rapidement dans les airs tout en continuant sa route, à une vitesse vertigineuse, vers le Grau de Pégoulier. Il reprit terre un moment avant d'atteindre ce but ; puis se précipita dans la mer en refermant ses ailes pour, sa machine devenue bateau, aborder le port de La Joliette et y stopper quelques minutes après.
Tartarin avait mis moins d'une demi-heure de sa ville natale à Marseille. Quel résultat magnifique ! Ce succès le gonflait d'orgueil. Il était le héros des temps modernes, la gloire du monde entier.
Tous les braves Provençaux, massés devant son appareil, se disputaient l'honneur de le porter en triomphe. C'était à qui lui prendrait un bras ou une jambe et sans le concours de la police, notre grand homme eût été certainement écartelé.
Et des cris : « Enfoncés les Farman, les Blériot, les Bréguet, tous gens du Nord ! Enfoncée Amérique ! »
Marseille avait sa revanche et combien éclatante ! « Vive Tartarin ; vive Tarascon ; vive Marseille; vive la Provence ! »
Le soir, il y eut une grande réception à la préfecture en l'honneur de l'inventeur de l'auto-vaisseau-aéroplane.

 

Tartarin, grisé de louanges. et de champagne, ne rejoignit son appareil que tard dans la nuit. Il devait pourtant repartir le lendemain, dès 8 heures du matin, pour effectuer un grand voyage circum-méditerranéen.
Mais une désillusion attendait ses admirateurs ce lendemain matin, à leur arrivée sur le port. Tartarin leur avait brûlé la politesse, et, soit par modestie, comme il sied à tout vrai génie, soit par impatience d'essayer à nouveau son invention à lui, réunion des inventions des autres, Tartarin était parti.
Pour où ? Mystère. Nul ne l'avait vu, nul ne le savait.
A l'enthousiasme de la veille succéda l'angoisse. Les commentaires allaient leur train (je ne les rapporte pas, ce serait trop long, on est bavard dans le Midi) ; lorsqu'à 9 h. 30' Parvint à la préfecture un télégramme signalant le passage de l'auto à Nice, de bonne heure dans la matinée ; puis peu après, un second indiquant la présence du vaisseau au large de Monaco et de Menton ; puis, un troisième, de Gênes celui-là, apprenant que le grand oiseau venait de survoler cette ville.
Ce fut du délire à La Joliette.
Le soir, on le vit (toujours d'après les télégrammes reçus à la préfecture de Marseille) survoler Naples l'enchanteresse.
Tartarin était décidément le plus grand homme des siècles passés, présents et futurs... et il était de Tarascon !…
Hélas ! tard dans la soirée, parvint une bien triste nouvelle qui remplit de deuil la Provence entière.
Voici en substance ce qu'elle annonçait :
Tartarin, passant sur le Vésuve, planait juste au-dessus du grand cratère du volcan et l'examinait attentivement du haut du ciel avec sa longue-vue. (Saura-t-on jamais ce qui se passait dans la cervelle de ce grand homme !)



Soudain, le Vésuve entra en éruption. (Ce fut, paraît-il, la plus forte éruption du volcan depuis son origine.)
Et le grand oiseau et son malheureux conducteur, pris par cette avalanche de pierres et de feu, tombèrent comme une masse dans ce gouffre bouillant qui les engloutit et ne les recrachera peut-être jamais.
Ainsi finit si tristement, si tragiquement, le grand génie de la Provence. « Æquo pulsat pede », a dit Horace.
Et maintenant, chers lecteurs, si vous passez dans ce beau pays méridional après que ses habitants auront lu par trois fois cet article (ce qui me ferait honneur), vous serez, sans doute, persuadés, comme eux, que cette histoire est aussi vraie que celle de la fameuse sardine du port de Marseille, et que Tartarin est mort.
Mais qui peut savoir ? Le génie de Tartarin ne nous réserverait-il pas une nouvelle surprise ? A cette heure, l'illustre Tarasconnais explore, peut-être, le centre de la terre.
Attendons-nous à le voir, le premier, soulever le couvercle de la grande chaudière et nous révéler les mystères du noyau central.

Ritelle, « L’Auto-hydro-aéroplane », La Revue Limousine, n°9, 1er octobre 1926.
 

mercredi 19 décembre 2018

Louis Jourdan, Un cours d'histoire en l'an 2000 (1861)


Le 1er septembre 1861, Louis Jourdan fait paraître dans Le Siècle le texte « Un cours d'histoire en l'an 2000 ». Louis Jourdan (1810-1881), éditeur de presse et journaliste, fut proche des phalanstériens et des saint-simoniens et membre du comité central de direction de l'Association pour le droit des femmes. Ses engagements transparaissent dans le texte.
Ce «Cours d'histoire en l'an 2000» est l'objet d'un article critique le lendemain dans Le Temps.



Un cours d'histoire en l'an 2000


Cent quarante ans se sont écoulés.
Paris est devenu la capitale de la confédération européenne. Les divers peuples qui forment cette puissante confédération sont unis entre eux comme le sont de nos jours les anciennes provinces qui forment l'unité français. Tous parlent la même langue, bien qu'ils aient conservé l'originalité de leurs mœurs ; il n'y a plus de frontières, plus de lignes de douane qui les séparent ; ils obéissent aux mêmes lois générales ; l'unité monétaire, l'unité des poids et mesures sont réalisées depuis longtemps. Les armées permanentes ont disparu. Ce que nous nommons aujourd'hui les puissances cléricales est passé à l'état de mythe. La liberté n'est plus seulement un mot, elle est devenue une réalité saisissante.
Sur une des hauteurs qui environnent Paris, s'élèvent de magnifiques édifices destinés à l'instruction de la jeunesse. Là, des savants illustres, des femmes éminentes enseignent librement la philosophie et l'histoire. Des jeunes gens des deux sexes, venus de tous les points du globe, commodément assis dans des salles que les plus grands artistes ont décorées écoutant respectueusement la parole du maître. Le sujet de la leçon paraît les intéresser vivement. Des applaudissements ont interrompu l'orateur et il reprend :

« … Nous voici parvenus à la période la plus intéressante de ce grand dix-neuvième siècle qui, au prix de si douloureux sacrifices, de si vaillants efforts, a préparé l'ère harmonique dans laquelle nous entrons.
Je vous ai dit quelle série d'événemens modifièrent si profondément la situation morale et matérielle de la France après la révolution de 1848.
Nous arrivons maintenant à une période plus calme et plus forte, plus consolante surtout. L'Italie, opprimée par une puissance dont nous savons à peine le nom aujourd'hui, par l'Autriche et par les roitelets qu'elle tenait en lisière, opprimée plus encore par la papauté temporelle qui s'agitait alors dans les convulsions de son agonie, l'Italie, si florissante aujourd'hui, revendiqua son indépendance et sa nationalité.
La France renouant le fil interrompu de ses glorieuses traditions, tendit à l'Italie une main fraternelle ; son armée fit des prodiges sur des champs de bataille à jamais célèbres et, dans une héroïque campagne de soixante jours, la Lombardie fut conquise. Le vainqueur malheureusement s'arrêta au lendemain de sa victoire, et l'Europe libérale, tout en sachant gré au chef du gouvernement français d'avoir pris en mains la cause de l'Italie, considéra comme un malheur que, au lieu de poursuivre l'armée autrichienne démoralisée, de la rejeter hors de la Vénétie, il eût consenti à signer la paix de Villafranca. Cette paix en effet plongea l'Italie en de mortelles angoisses. Elle ne désespéra pas pourtant la vaillante nation ! Et grâces lui soient rendues ! Ses efforts et ses luttes, non-seulement assurèrent son indépendance, mais aussi préparèrent l'émancipation de tous les peuples alors opprimés.
Vous ne pourriez comprendre ni le sens de ces événemens ni les causes des hésitations de la France du dix-neuvième siècle, si vous ne vous rendiez compte du double phénomène que je vous ai expliqué dans de précédentes leçons. A l'époque dont nous nous occupons, l'Angleterre n'était point ce qu'elle est aujourd'hui. Préoccupée exclusivement de ses intérêts, forte de sa marine, de son vaste commerce, de ses immenses richesses, elle exerçait sur l'Europe une influence qui n'était pas toujours en harmonie avec les principes que ses hommes d’État proclamaient du haut de leurs tribunes. Elle jalousait la France, et le plus possible lui faisait obstacle. L'Angleterre n'avait donné à l'Italie ni un homme ni un écu. La gloire que la France avait recueillie à Magenta et à Solferino, la haute position qu'elle avait prise en Europe offusquaient la diplomatie anglaise, et les intrigues de cette diplomation ne furent point étrangères à la solution inattendue de Villafranca.

D'un autre côté, rappelez-vous ce que nous avons dit précédemment du pouvoir temporel de la papauté qui, dans ce temps, siégeait à Rome. Cette cité splendide, libre maintenant, était le foyer de toutes les passions rétrogrades, de toutes les haines que soulevaient les idées, les principes que nos pères ont si vaillamment défendus, et qui ont constitué nos sociétés actuelles en faisant disparaître ces antagonismes dont le dix-neuvième siècle eut si cruellement à souffrir.
Les associations cléricales dont Rome était le centre, et qui rayonnaient sur tous les points de la France, organisèrent la résistance, une résistance implacable. Ce fut un terrible conflit. Le héros légendaire de l'Italie régénérée, Garibaldi, avait conquis la Sicile, chassé de Naples une royauté détestée ; les lieutenants de l'Autriche qui occupaient Modène, Parme, Florence, avaient pris la fuite. Rome seule s'opposait au mouvement de la rénovation italienne, et par une de ces contradictions qui aujourd'hui sont facilement explicables, mais qui ne l'étaient point alors, c'était la France de Magenta et de Solferino, c'était la sœur de l'Italie elle-même qui occupait Rome et empêchait que l'Italie conquit son unité en conquérant sa capitale.
Cette politique en contradiction avec elle-même fut pour la France d'alors un sujet de douloureux étonnement. On comprenait bien que Napoléon III voulût protéger le souverain pontife, entourer de respects son pouvoir spirituel ; mais ce que l'opinion publique ne pouvait comprendre ni accepter, c'était qu'un Bonaparte permit à un Bourbon tout ce que François II se permit, dans ce temps-là, à Rome. Sous les yeux de la France, protégé indirectement par ses armes, il défaisait en quelque sorte l’œuvre de la France ; il conspirait ouvertement contre ses principes, il embrigadait à la face du soleil des bandits que soldait l'or des puissances absolutistes.
Ah ! ce fut une grande douleur pour le monde ! Profitant indignement de présence de ce drapeau français qu'avaient salué tant d'éclatantes victoires, les factions royalistes et cléricales organisèrent la guerre civile, les massacres, le pillage, le brigandage le plus abominable. L'Italie méridionale devint, au nom de la religion, le théâtre de crimes qui resteront la honte de l'humanité.
Bénissez Dieu, jeunes gens, car vous vivez dans un temps où le retour de pareilles horreurs est impossible, où la liberté humaine est en dehors de toute atteinte. Et pour apprécier l'époque actuelle, pour mesurer le chemin parcouru en moins en moins de deux siècles, reportez-vous à ce qu'était la situation de l'Europe qui sépara la foudroyante campagne de 1859 du moment où la France, revenue à sa véritable politique, consentit enfin à couronner l’œuvre qu'elle avait entreprise et à laisser Rome aux Italiens.
Partout les divisions, les défiances, les haines contenues ! François II, le roi déchu, trouvait à Rome, et là, avec les cardinaux, soufflait la guerre civile, armait des bandes de pillards et d'assassins ; tous insultaient la France qui, trop généreuse, les couvrait de sa protection.
En France, les coteries ultramontaines semant les colères, aigrissant les âmes, portant la division dans les familles, agitant au lieu d'apaiser, séparant au lieu d'unir !
L'Autriche, étreignant dans ses griffes de fer les peuples qui lui échappaient, et qui, Dieu merci ! ont, depuis longtemps, repris possession d'eux-mêmes.
La Russie étouffant la Pologne ; l'Espagne livrée à l'absolutisme ; l'Angleterre, sous prétexte de protection, dominant les îles Ioniennes ; l'Orient déchiré par des sectes religieuses dont la brutalité était sans exemple.
Pour ces temps déjà loin de nous, plus loin encore par les progrès accomplis que par la distance, nous sommes la postérité, et nous le droit de porter sur eux un jugement définitif, de même que nos descendans auront le droit de nous juger nous-mêmes. Eh bien ! je l'affirme du fond de ma conscience, devant cette jeune génération qui m'écoute, il n'est pas de plus grands coupable, aux yeux de l'histoire impartiale, que ces rois, ces princes, ces prélats qui fomentèrent les luttes déplorables que je vous raconte ; qui, pour conserver de misérables lambeaux d'un pouvoir que Dieu arrachait de leurs mains, attisèrent la guerre civile, ordonnèrent des crimes abominables, tinrent les peuples dans l'ignorance et dans la misère. Les insensés ! ils croyaient arrêter la marche des temps, contrarier, au nom de Dieu, la volonté divine. Le progrès a passé, la justice et la liberté ont triomphé pour toujours. Sans doute il nous reste beaucoup à faire, et nous sommes loin du but assigné aux efforts des hommes ; mais, grâce aux générations qui nous ont précédés et qui ont porté le poids du jour, nous avons irrévocablement conquis les bases sur lesquelles s'élèvera l'édifice de l'avenir.
Nos esprits ont peine à concevoir maintenant que des hommes parce qu'ils étaient revêtus de la pourpre royale, aient pu croire que les peuples étaient leur propriété en quelque sorte ; que, pour étendre leur domination ou agrandir leur territoire, ils aient armé les peuples les uns contre les autres, arraché aux travaux des millions d'hommes affamés ; que des sectes et des associations religieuses invoquant les noms les plus sacrés, aient ameutés les haines, irrité les passions, entretenu l'ignorance et les préjugés les plus grossiers.
Je ne dirai pas, en jugeant ces hommes : qu'ils soient maudits ! N'ayant plus de castes, n'ayant plus de passions religieuses, nous n'avons plus de malédictions. Mais la justice divine est infaillible ; nous portons devant elle la responsabilité de nos fautes, et au-dessus de notre jugement il est un jugement suprême auquel personne n'échappe, c'est celui de Dieu ! »

Et le professeur continue à parler, et les jeunes gens s'étonnent de ce que le dix-neuvième siècle ait pu être témoin de tant de contradictions, de tant de faiblesses, de tant de crimes, et qu'à une époque si rapprochée d'eux le progrès ait pu rencontrer de pareils obstacles.

Et nous, ne désespérons pas ! Le triomphe de notre sainte cause est assuré.

Louis Jourdan, « Un cours d'histoire en l'an 2000 » in Le Siècle, n° 9634, 1er septembre 1861