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ISSN 2496-9346

dimanche 6 septembre 2015

Réception de M. Lafon-Boutary (1947)

Jean de Lafon-Boutary (1881-1975) est l'auteur de deux ouvrages de science-fiction : L'Amour inquiet (1937) et sa suite L'Enigmatique amour (1938).

En 1947, il est reçu à l'Acédémie de Montauban. Le discours résume ses oeuvres conjecturales :


Vous composez quelques vers et vous vous attaquez à une œuvre de longue haleine. Elle ne comporte en vérité que deux volumes: « L'Amour Inquiet » et « L'Enigmatique Amour », édités en 1938 chez Aubanel père, en Avignon, mais elle eut, à mon sens, mérité d'être plus largement développée.

Le premier volume étant épuisé je m'aiderai pour faire connaître votre œuvre à mes confrères de l'analyse qu'en fit Me Sermet, vous avez bien voulu m'offrir le second et je dispose, donc, d'éléments suffisants pour les présenter à l'Académie.
Le savant André Azelot, versé dans l'alchimie, entreprend, en 2925, un voyage dans l'avenir. Il lui suffit d'absorber une pilule exactement dosée dont l'action entraîne le dédoublement de son organisme. Une partie de lui-même demeure en léthargie et une autre, accélérant sa croissance devance et dépasse par la rapidité de son développement la vitesse du Temps. Il a, au cours de son voyage dans le futur, séjourné chez le savant Maurice B. S. A. 337 110 (c'est ainsi que sont connus les hommes à cette époque là). Au retour de ce voyage Azelot réunit ses amis pour leur faire le récit de son séjour chez le savant Maurice. L'humanité est successivement passée par toutes les tribulations annoncées par l'Apocalypse, ce sont ces tribulations que vous avez décrites en imaginant ce que pourrait être la vie en des temps si éloignés.
Et Me Sermet concluait en disant que c'était là un très curieux ouvrage d'imagination. Vous y laissiez prévoir que, après tant de traverses, un millénaire de Paix pourrait être accordé à l'humanité.
Vous avez bien voulu me faire hommage de votre second volume: « L'Enigmatique Amour ». Au cours de son voyage Azelot a rencontré Mireille, fille de Maurice, et il l'a aimée.
Mais celle-ci est demeurée impénétrable et il ne sait si son amour est partagé ; il a un rival, un certain Harold, dont la sœur Régina éprouve une forte inclination envers Azelot.
Sur ces entrefaites Azelot apprend que Maurice B. S. A. n'est autre que Honorius, alchimiste du XIIIe siècle, son propre aïeul, il a découvert la formule originale qui permet de devancer le temps. Ainsi se trouvent réunis un savant du XIIIe et un savant du XXe siècle qui est un des lointains descendants du premier. Mireille se trouve être l'aïeule, d'Azelot qui ne saurait l'épouser mais elle a une descendante, Paule de Laincourt, cousine très éloignée d'Azelot qui pourra en faire sa femme.
La conclusion se devine. Si le passé ne nous appartient plus il nous impose sa loi, nous pouvons préparer l'avenir, seul le présent est le nôtre, il est un don de Dieu.
En dépit d'une imagination extraordinaire ce petit livre est un ouvrage très profond et qui donne à réfléchir ; il est écrit dans une langue parfaite, nourrie de suc classique, variée, sans monotonie ni lourdeur. Et si je me permettais une critique courtoise je regretterais qu'un excès de densité dans les péripéties de vos romans empêche le lecteur de goûter l'aisance et la pureté de votre style.
Votre œuvre tout entière n'est, en définitive, qu'un long examen de conscience sur la destinée humaine et son devenir.
Assise sur une foi solide elle est exempte d'inquiétude morale.
Vous vous demandez simplement ce que deviendra l'homme à qui Dieu a donné l'intelligence, ce feu du ciel que Prométhée voulut lui ravir? Après ce voyage dans le passé et vers le futur à la manière de Wells, vous concluez avec sagesse que l'homme trouvera son bonheur dans la simplicité des mœurs, dans l'acceptation des tâches quotidiennes illuminées par une haute spiritualité.

vendredi 4 septembre 2015

Richard Cantinelli, Une bibliothèque en Utopie (1927)

La semaine dernière ArchéoSF se penchait sur la question des bibliothèques de l'avenir.
En 1927, Richard Cantinelli (1870-1931), conservateur de la bibliothèque de la ville de Lyon, administrateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève puis conservateur de la bibliothèque de la Chambre des députés imaginait « Une bibliothèque en Utopie » qui préfigure par son architecture le site François-Mitterrand de la BnF à Paris.


Une bibliothèque en Utopie

Un jour, enfin, l'idée apparut, et si évidemment logique, qu'il devint urgent de la réaliser.
C'était dans la plus vaste bibliothèque de la première ville d'Utopie. Les siècles y avaient accumulé une quantité immense de livres de toute sorte, alignés sur plus de cent cinquante kilomètres de rayons. Toute la littérature du monde, répétaient, non sans orgueil, les conservateurs, se trouvait là rangée en bel arroi. Et que de catalogues !

Ariane, ma soeur, dans quels fils empêtrée
Vous courûtes parmi cette affreuse contrée !

Les distributeurs, amaigris, les joues creusées, les yeux brillants, exténués par des courses incessantes à travers le labyrinthe des travées, voyaient avec terreur s'étendre leur domaine où les architectes construisaient sans relâche suivant de très antiques formules. Les lecteurs non plus n'étaient pas rassurés. A mesure que s'élargissait le pays des livres, ils constataient que s'allongeait le temps employé à les obtenir.
Des « cotes » astronomiques où les lettres grecques se juxtaposaient aux exposants, formaient une langue nouvelle sujette à d'innombrables erreurs d'interprétation. Et l'heure était proche où le souvenir légendaire d'Omar se serait présenté à quelques esprits hardis comme la seule chance de salut et de restauration.

C'est alors qu'un inconnu, que son ignorance préservait de toute routine, un jour qu'il s'était mêlé à une caravane d'explorateurs, fut visité par l'Idée, qu'il formula aussitôt en ces termes hermétiques : « Le salut est dans la substitution de la verticale à l'horizontale. »
Il s'en fut demander audience au directeur de la bibliothèque, qui, par hasard, se trouvait être un homme jeune et hardi. Il lui porta, il lui livra l'idée encore vierge. Le directeur, l'ayant épousée, la fit reconnaître et adopter par les pouvoirs publics. Les travaux commencèrent sans retard.
Un vaste espace de quarante mètres de côté avait été réservé au centre des bâtiments pour des agrandissements futurs ou bien pour une de ces organisations bibliographiques dont rêvent les architectes et que redoutent les bibliographes. Cet espace fut mis à nu, creusé pour recevoir des fondations robustes. La nouvelle bibliothèque sortit de terre à cette place. Tout était en fer à jours, les montants, les rayons, les parquets. Une double cloison de briques préservait l'ensemble du bâti contre les intempéries. Les divers éléments de la construction, fabriqués suivant des calibres « standard » une fois établis, venaient s'ajuster l'un à l'autre sans erreur possible. Solidement boulonnés, ils formaient des étages de deux mètres de haut composés de travées doubles séparées par des passages de 0m80. Chacun des étages contenait 200,000 volumes. Aux quatre angles de la construction étaient ménagés trois monte-charges et un ascenseur. Le côté de la construction tourné vers l'ouest était privé d'ouvertures, le jeune architecte chargé de ce nouveau travail ayant appris que la lumière du soleil couchant est funeste aux livres.
A mesure que s'élevait la construction que couvrait un toit mobile, le directeur de la bibliothèque, qui ne pouvait attendre la fin des travaux pour mettre en oeuvre la conception nouvelle, faisait transporter dans les travées de fer les ouvrages choisis dans les anciens magasins uniquement d'après leurs formats. Un numéro d'ordre était donné à chaque volume suivant la nouvelle place qu'il occupait, ce numéro étant immédiatement inscrit sur les anciennes fiches et dans les divers catalogues.
Cependant, les nouveaux magasins grandissaient à vue d'oeil. Quand on eut achevé le trentième étage, on posa la toiture définitive. De l'extérieur, les passants admiraient cet édifice hardi qui aurait suscité l'enthousiasme des archéologues s'ils l'avaient découvert en Egypte. Son ombre tournait avec le soleil sur tous les toits environnants. Des colonnes engagées, se détachant de l'ensemble par le relief et par la nuance, semblaient le soutenir et le porter vers le ciel, masse énorme et légère baignée d'azur et de rayons, que couronnait le soir, comme un symbole, le vol tournoyant des libres oiseaux. Des fenêtres judicieusement disposées amusaient l'oeil et lui permettaient d'apprécier la hardiesse et l'harmonie de l'ensemble.
A maison neuve, âmes neuves.
On ne voit plus ces bibliothécaires enfouis dans un coin d'ombre et de poussière sous des tas de volumes inexplorés. Mais, dans de vastes bureaux que les locaux enfin vidés de leurs livres ont rendus disponibles, des fonctionnaires bienveillants, doublés de dactylos, le téléphone à portée de la main, lancent à travers la maison des ordres précis, vite obéis.
Les distributeurs, répartis dans les trente étages, logeant auprès du ciel comme les astrologues, accomplissent une tâche déterminée et facile. Ils engraissent. L'étage qui leur est confié, et dont ils ont l'entière responsabilité, ils prennent à coeur de l'entretenir à la perfection. Maniant tour à tour l'aspirateur et le torchon, ils connaissent à merveille les numéros de la section qui leur est dévolue, vont les yeux fermés vers l'ouvrage demandé, puis le confient d'un geste machinal à la vélocité des monte-charges. Aux lents cheminements à travers un dédale de jour en jour plus compliqué a succédé le rapide vertical permettant d'atteindre en un temps sensiblement égal toutes les parties de la bibliothèque. Quels que soient la qualité et le nombre des demandes, le lecteur reçoit satisfaction en cinq minutes. Chaque ouvrage déplacé est inscrit sur un tableau, effacé dès son retour. Ainsi les révisions annuelles n'ont plus de raison d'être.
Et le public? Le public va maintenant à la Bibliothèque, non pour s'y acoquiner dans la mollesse des attentes indéfinies, dans la puanteur d'une atmosphère confinée. Il avait constitué lentement une variété de l'espèce humaine, caractérisée par des tics et des couleurs d'habit et qu'on voyait aux heures des repas descendre la rue, une serviette débraillée sous l'épaule anguleuse, rêveurs sans rêve bousculés par les mitrons et les commis. A présent, le public, plus nombreux et semblable au reste des humains, entre à la Bibliothèque comme dans une agence, demande un renseignement, cueille une référence, emprunte un volume et rentre chez lui travailler dans la solitude parmi ses livres familiers.
Dans la vibration rythmique des ascenseurs, sous les rayons croisés des verres de couleur, toute la bibliothèque vit d'une vie complète et heureuse.
Dans cette tour immense, traversée d'air pur, tout danger d'incendie est à jamais écarté. Plus d'odeur de vieux livres, de moisissures. Le livre respire. Le thermomètre, été comme hiver, marque dix-sept degrés.
Mais que sont devenus les magasins de jadis, les beaux rayonnages? Les rayonnages ont été aisément vendus à des fabricants de meubles anciens. Quant aux vastes salons, aux galeries rendues à leur splendeur première, on y a installé le Musée de l'Histoire des civilisations. Les musées proprement dits, où, perpendiculairement à une patinoire, sont accrochés dans le seul ordre chronologique des femmes nues, des archevêques, des paysages, des natures mortes, ces musées ne nous renseignent que fort incomplètement sur notre passé. Dans la nouvelle Bibliothèque qui n'est pas seulement un Conservatoire, mais une maison d'enseignement, voici se succédant : une salle de préhistorique, une salle égyptienne, puis la Grèce primitive, la Grèce de Périclès, Rome, le moyen âge, la Renaissance, la Réforme, le XVIIe siècle, etc., etc., chacune de ces époques de l'esprit figurée par ses caractéristiques les plus marquantes. La tour centrale s'élevant au milieu est comme la fleur merveilleuse issue de l'humus séculaire.
Que voilà une conception primaire ! Les bibliothécaires chargés de mener à bien cette entreprise étaient gens trop avertis pour ne pas avoir pressenti et évité ce reproche. Ils ont su prouver par l'exemple qu'un primaire large vaut mieux qu'un supérieur rétréci. Mais ceci, comme on dit trop souvent aujourd'hui, ceci est une autre histoire.

Une bibliothèque en Utopie, Les Cahiers de la République des lettres, des sciences et des arts, 15 octobre, n° 8, année 2, 1927

mercredi 2 septembre 2015

Gabriel Boissy, ???, 1932

Le titre des œuvres (nouvelles, essais, romans,…) est toujours indiqué dans les chroniques d'ArchéoSF. Pourtant, dans le cas qui nous intéresse, ce titre manque. Les ??? soulignent mon ignorance quant à l'intitulé du texte dont j'ai trouvé la trace dans la presse de l'époque.
Avis aux chercheurs, je souhaite pouvoir lire l'ensemble du texte et ne pas me contenter des bribes que je soumets au lecteur aujourd'hui… A vos collections d'Art et Médecine pour l'année 1932 !

C'est [...] une belle page d'éloquence que je vous signalerai aujourd'hui, précisément parce que l'éloquence tarde à reprendre dans nos lettres sa part.
Elle est de Gabriel Boissy, dans le dernier numéro d'Art et Médecine. Boissy imagine le discours prononcé en 2932, dans mille ans, par le Régent suprême de la F. l. R. M. A., c'est-à-dire de la Fédération impériale des républiques méditerranéennes autonomes. Car le nombril du monde, dont les Grecs avaient sculpté à Delphes le symbole, sera toujours la Méditerranée, aussi longtemps que la planète elle-même n'aura pas changé.
Et ce que Boissy porte aux nues, ce sont les travaux immenses qui ont étendu le port de Marseille jusqu'à l'étang de Berre et jusqu'au Rhône, à travers la montagne, travaux magnifiques, accomplis de nos jours, sous nos yeux, dont tous les Français devraient s'enorgueillir et que presque tous ignorent, au contraire. L'éloquente imagination de Gabriel Boissy subjuguera la mémoire la plus ingrate. L'expression littéraire heureuse peut être gratuite sans jamais devenir Inutile, aussi bien. Mais elle sert aussi directement. A proportion de sa beauté.

Eugène Marsan, in Le Figaro, daté du 15 mars 1932.

vendredi 28 août 2015

Les bibliothèques de l'avenir (1896)

Dans le journal La Croix du 2 août 1896, la causerie scientifique signée Somsoc rapporte qu'un expérimentateur américain a produit des feuilles d'or de 0 millimètre 00000893 d'épaisseur. 
Un dessin anonyme, reproduit ci-dessous, accompagne le texte :



Le chroniqueur imagine qu' "un livre de 1000 pages, imprimé sur les feuilles d'or de M. Outerbridge (c'est le nom du physicien qui obtient ce produit miraculeux), se composerait de 500 feuillets et aurait 0mm,0045 d'épaisseur. 200 volumes (soit 200000 pages), n'occuperaient pas un millimètre de longueur sur le rayon d'une bibliothèque. Dans ces conditions, le Larousse est acceptable, sinon quant au fond, du moins quant à la forme".
Il faut dire que cela résoudrait aussi le problème de la place tenue par nos livres chez nous !

Source: Gallica

mardi 25 août 2015

Docteur A. Hemmerdinger, L'Hygiène alimentaire et l'Alimentation rationnelle en l'An 3000 (1919)

L'an dernier, ArchéoSF publiait le compte rendu d'une conférence donnée en mars 1919 ayant pour thème l'alimentation en l'an 3000. Le hasard m'a fait découvrir le texte intégral de cette conférence donnée par le docteur Armand Hemmerdinger, médecin hygiéniste (1879-1946). Le voici donc !

BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ SCIENTIFIQUE D'HYGIÈNE ALIMENTAIRE
ET D'ALIMENTATION RATIONNELLE DE L'HOMME
CONFÉRENCES PUBLIQUES DU DIMANCHE
1919

L'Hygiène alimentaire et l'Alimentation rationnelle en l'An 3000

CONFÉRENCE FAITE LE 16 MARS 1919

A la Société Scientifique d'Hygiène Alimentaire dans le Grand Amphithéâtre de la Faculté de Médecine de Paris.

PAR LE DOCTEUR A. HEMMERDINGER
Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, agrégé des Sciences physiques.

MESDAMES, MESSIEURS,

Je dois tout d'abord vous exposer que je ne suis pas le Lieutenant Mougenot, que la malencontreuse grippe a empêché de venir aujourd'hui. J'ajoute que la même grippe, qui nous a privé, il y a quinze jours, d'entendre mon camarade Hourticq, lui permettra, maintenant qu'il en est remis, de se faire entendre dimanche prochain sur la « Stratégie Allemande de la Famine ».
Ces communications étant faites, si je tenais à me conformer aux saines traditions du parfait conférencier, voici à peu près comment je débuterais aujourd'hui :
Lorsqu'il y a quelques jours, le Secrétaire de la Société d'Hygiène
Alimentaire est venu me prier de remplacer, presque au pied levé, le Lieutenant Mougenot empêché, c'est avec les plus grandes hésitations, et seulement sur ses vives instances que j'ai consenti à accepter ce périlleux honneur. Encore ne l'ai-je fait qu'avec la promesse qu'il solliciterait en ma faveur votre indulgence tant au point de vue de l'insuffisance de la préparation qu'au point de vue de l'impossibilité matérielle d'organiser des expériences et des projections dans le temps limité qui... que...
Les phrases ne sortent pas. La saine tradition n'est pas mon fait. Je dois à la vérité de vous dire, au contraire, que c'est avec le plus vif empressement que j'ai accepté l'honneur qui m'était fait et, si vous ne voyez aujourd'hui ni projections, ni expériences préparées, ce n'est pas le moins du monde parce que le temps nous a manqué pour le faire, mais parce que le sujet ne le comporte pas. Je ne vous étonnerai pas, en effet, en vous disant que nous manquons singulièrement de documents
photographiques et d'expériences en ce qui concerne « l'hygiène alimentaire et l'alimentation rationnelle en l'an 3.000 ». C'est cependant de quoi je me propose de vous entretenir aujourd'hui.

Opinion des auteurs. — Assez nombreux sont les auteurs, poètes, romanciers, philosophes, qui se sont préoccupés de savoir ce que deviendrait l'humanité dans des temps plus ou moins éloignés. Chacun a vu cette humanité future avec son tempérament particulier, Jean Grave en anarchiste passionné, Anatole France en socialiste réfléchi, Wells en pessimiste parfois humoristique. Peu cependant ont abordé, et pour cause, la question au point de vue plus particulier qui nous occupe ici. Wells, cependant, y est revenu à plusieurs reprises, et mérite que nous nous arrêtions un instant. Il suppose que l'humanité, avec les siècles, ne deviendra pas beaucoup meilleure; (vous allez voir que je pense de même, quoique mes conclusions soient différentes des siennes). Dans son ouvrage « Quand le dormeur s'éveillera », il nous parle de sa conception de l'alimentation du nourrisson 300 ans après l'époque où il écrit. Cette conception, très amusante au premier abord, est assez désolante en réalité : il admet que l'humanité aura compris tout l'intérêt qu'il y a à conserver l'être humain en parfait état, et à le soigner dès sa naissance.
Mais la collectivité s'y intéressant, les mères s'en désintéressent, et il nous montre celles-ci dansant en un hall superbe au son d'un orchestre entraînant, tandis que les nourrissons sont rassemblés en une sorte d'immense crèche... mais je lui laisse la parole :

« De chaque côté du passage, silencieux et capitonné, pour amortir le bruit, s'ouvraient des portes étroites, dont l'aspect et les dimensions rappelaient les cellules d'une prison d'autrefois. Mais la partie supérieure de chaque porte était de la même substance verdâtre et transparente dont il s'était trouvé entouré à son réveil, et, au dedans, on apercevait confusément, dans chaque case, un tout jeune bébé au fond d'un petit nid d'ouate. Un appareil perfectionné indiquait les variations atmosphériques et mettait en mouvement une sonnerie, située assez loin de là, dans le bureau central, dès que se produisait la moindre diminution de l'optimum de température et d'humidité. Ce système de crèches avait presque entièrement remplacé les risques aventureux de l'antique nourrice. Le médecin qui accompagnait Graham attira aussitôt son attention Sur les « nourricières », perspective de personnages mécaniques, avec bras, épaule et poitrine, dont le modelé, les articulations et la substance étaient d'un réalisme étonnant, mais consistaient seulement en un buste sur un trépied, avec, au lieu du visage, un disque plat couvert de réclames intéressant les mères... »
Le tableau est évidemment amusant, mais il est un peu sinistre à la réflexion. Plus sinistre encore est chez le même auteur la conception de la nourriture de l'humanité un certain nombre de siècles plus tard. Dans « la guerre des mondes » il nous montre les Marsiens réduits à n'être plus qu'une tête avec des bras. Le tube digestif a complètement disparu. Ces Marsiens s'injectent directement dans les veines le sang de leurs victimes, car ils sont carnassiers. Dans la « Machine à explorer le temps », il nous montre l'humanité en l'an 802.701 partagée en deux races différentes : les uns, jeunes, jolis, gracieux, vivent en jouant à la surface de la terre, mais servent de proies aux autres qui vivent au fond des puits, qui sont les seuls ouvriers, se nourrissant uniquement des premiers. Tel est l'état de perfectionnement auquel l'humanité est arrivée !
Toute autre est la conception de Berthelot dont vous avez entendu parler. Voici ce qu'il dit dans un de ses ouvrages :
« Un jour viendra où chacun emportera pour se nourrir, sa petite tablette azotée, sa petite motte de matières grasses, son petit morceau de fécule ou de sucre, son petit flacon d'épices aromatiques, accommodés à son goût personnel ».
Berthelot ne connaissait pas les symbiotes dont il vous a été parlé dimanche dernier, sans quoi il les aurait ajoutés à la ration.
Vous voyez, en somme, que ces conceptions sur l'avenir alimentaire de l'humanité se réduisent à peu de chose. Il m'a semblé intéressant de vous exposer les idées que peut se faire un hygiéniste du XXe siècle sur cette question. Mais, si vous le voulez bien, nous abandonnerons les ficelles et les machineries, nous laisserons de côté le procédé du rêve cher à Anatole France, nous n'enfourcherons pas avec Wells la machine il explorer le temps. Plus simplement, faisons ensemble une audacieuse enjambée par delà les angoisses de l'heure présente, les incertitudes des siècles à venir, et transportons-nous à plus de mille ans en avant.
Nous sommes en l'an 3000. Vous êtes des habitants de Mars ou d'une autre planète plus éloignée, un satellite de Siruis, si vous le préférez. Vous venez en train spécial à travers les airs et je suis chargé de vous exposer comment nous avons résolu le problème alimentaire. Votre aérotrain va bientôt repartir car il s'agit de profiter de la conjonction favorable des astres, et le temps presse. Par conséquent je ne pourrai vous exposer le problème que dans ses grandes lignes et je développerai seulement les points qui me paraissent les plus importants.
Cependant, pour vous faire comprendre ma pensée, je suis obligé de vous exposer, aussi brièvement que possible, les bases sociales sur lesquelles repose notre alimentation.
Ne croyez pas que nous, hommes du XXXe siècle, soyons beaucoup meilleurs que ceux des siècles précédents. Nous sommes seulement un peu plus intelligents, un peu plus conscients de notre intérêt, un peu plus instruits : nous avons compris un certain nombre de vérités, déjà connues depuis longtemps. Et j'entends compris au sens où l'entendait un penseur du XXe siècle, à savoir qu'on n'a compris une vérité que lorsqu'on ne peut plus ne pas y conformer sa vie. Nous avons ainsi compris quelques très vieilles vérités, c'est-à-dire que nous les avons appliquées.
Nous avons compris d'abord que le bonheur de l'humanité ne peut être fait que de la somme des bonheurs des humains.

La santé est le premier des biens. — Nous avons compris que de toutes les richesses qui sont à notre disposition, de tous les instruments, de tous les outils que nous possédions pour conquérir le monde, le plus important, le plus précieux, celui qui nous est indispensable pour nous servir des autres, c'est l'homme lui-même. Nous n'avons rien inventé et les quelques lignes que je vais vous lire sont également du XXe siècle :
« La grande valeur humaine, c'est l'homme lui-même. Pour mettre en valeur le globe terrestre, il faut d'abord mettre l'homme en valeur. Pour exploiter le sol, les mines, les eaux, toutes les substances et toutes les forces de la planète, il faut l'homme, tout l'homme, l'humanité, toute l'humanité... »

Importance de la nourriture. —Nous avons compris, ce qu'on savait déjà au XXe siècle, que, grâce à une nourriture appropriée, l'abeille fait de la même larve soit une ouvrière, soit une reine, c'est-à-dire deux êtres absolument différents par leur forme, par leur destination, par leur valeur.
Nous avons compris, ce qu'on savait parfaitement au XXe siècle, que, pour obtenir d'une plante le meilleur rendement, pour obtenir la plante la plus forte, la plus vivace, il faut assurer à son sol les engrais, c'est-à-dire la nourriture convenable.
Nous avons compris ce qu'on savait déjà au XXe siècle, que, lorsqu'on veut tirer le meilleur parti d'une vache laitière, il faut lui assurer une nourriture déterminée.
Nous avons compris que l'homme ne se distingue en rien au point de vue physique ni des plantes, ni des animaux et que, pour retirer de l'homme le meilleur parti possible, il faut le nourrir dans les meilleures conditions.

Plus l'être est jeune plus l'alimentation a d'importance. — Nous avons enfin compris que, si une nourriture appropriée est indispensable à l'adulte pour en tirer le meilleur rendement, plus indispensable encore est une nourriture convenable à l'adolescent pour assurer son développement, et plus indispensable encore est une nourriture convenable au nourrisson, à l'être qui vient de naître, dont les organes sont entièrement transformés pour toute la vie, aussi bien physiquement qu'intellectuellement, par une nourriture déterminée.
Voilà les bases sur lesquelles repose notre alimentation.
Nous distinguons chez l'être humain quatre périodes :
Le nourrisson, l'enfant, l'adolescent, l'adulte.

Le nourrisson. — Comme Wells l'avait déjà pensé au XXe siècle, nous estimons que la collectivité ne peut pas se désintéresser de l'alimentation du nourrisson puisque cette alimentation est à la base de la société tout entière. Seulement les physiologistes nous ont appris, d'une façon définitive, qu'au nourrisson qui vient de naître, une seule nourriture convient : le lait de sa mère ; et, comme nous avons jugé cette nourriture indispensable, nous nous sommes organisés pour la lui fournir, sinon dans tous les cas, du moins dans le plus grand nombre de cas possible. Nous commençons par prendre la jeune fille, l'enfant à l'école et en même temps que nous lui, apprenons à lire, à écrire, nous lui apprenons quelques notions simples, mais indispensables, de puériculture.
Nous lui apprenons que le nourrisson n'est qu'un tube digestif à bien protéger contre le froid, qu'il a besoin de tétées régulières ; que l'estomac du nourrisson, comme le sein de la mère, a besoin du repos de la nuit ; que l'alimentation d'un nourrisson se règle, non pas par des lois mathématiques, mais d'après son poids, vérifié chaque semaine. Quand l'enfant sait cela, quand, devenue un peu plus grande, la jeune fille a appris à emmailloter, pourvu qu'elle le sache, qu'elle l'ait compris au sens que nous disions tout à l'heure, c'est-à-dire de façon à ne pouvoir faire autrement, elle a presque tout ce qu'il lui faut pour faire plus tard une mère air moins en ce qui concerne l'alimentation du nourrisson.

Allaitement au sein. — D'autre part, comme nous considérons que la femme qui allaite un nourrisson remplit le rôle le plus utile dans la société, nous estimons que ce rôle doit être payé. La femme qui allaite son enfant reçoit un salaire équivalent à celui du meilleur artisan dans le métier le plus difficile.
Par conséquent, on ne peut plus voir cette atrocité qu'on voyait au XXe siècle : une mère obligée, pour vivre, de vendre à un étranger le lait destiné à son enfant.
Comme nous avons pu supprimer le travail obligatoire de la femme, nous avons supprimé ainsi le surmenage physique, intellectuel ou moral et par là même le nombre des mauvaises nourrices a singulièrement diminué.
Comme la mère sait l'importance de son lait pour son enfant, comme la mère a intérêt à nourrir son enfant, [vous voyez que nous ne supposons pas l'humanité meilleure], nous avons réuni les meilleures conditions pour que, dans le plus grand nombre de cas, la mère allaite son enfant. Pourtant, il existe encore des cas où, malgré l'amélioration de la santé de toute l'humanité, la mère ne peut pas complètement nourrir son enfant et est obligée de recourir à l'allaitement mixte.

Allaitement mixte. — Nous savons — et c'est également une des matières obligatoires figurant au programme de l'enseignement des jeunes filles, — toutes nos jeunes filles savent qu'avec la balance un allaitement mixte se règle comme l'autre. On se contente soit à chaque tétée, soit à une tétée sur deux, de remplacer la quantité de lait qui manque à la mère par du lait étranger ; que ce lait, et toutes nos jeunes filles le savent, ne doit pas être trop sucré sous peine de voir l'enfant se désintéresser du lait de sa mère et préférer le lait étranger ; que les tétines, — toutes nos jeunes filles le savent — dont on se sert, ne doivent pas avoir des trous trop gros, sinon l'enfant devient paresseux et ne veut plus se donner la peine de téter sa mère.
Ces notions sont simples, faciles ; toutes les jeunes filles les connaissent et les appliquent. La collectivité apporte une aide en fournissant le lait indispensable à cet alimentation mixte, et en le fournissant gratuitement.
Comme nous savons que de tous les animaux c'est le lait d'ânesse dont, la composition se rapproche le plus de celui de la femme, nous avons institué de grands parcs où nous élevons des ânesses dans ce but. Ces parcs sont placés sous la surveillance d'hygiénistes distingués, les animaux entretenus en bon état de santé, traités dans les conditions d'hygiène et de propreté parfaites, et fournissent, grâce aux moyens de conservation par le froid, un lait qu'on peut donner cru pour l'allaitement mixte et surtout pour l'allaitement uniquement artificiel.

Le lait cru et les vitamines. — Nous savons que le lait cru est indispensable aux nourrissons à cause des vitamines ou des symbiotes qu'il contient. Ce qu'on savait, là encore, nous l'avons mis en pratique et nous en tirons d'immenses bénéfices : la mortalité infantile qui était, au XXe siècle, de la moitié des naissances dans certains pays comme la France, s'est abaissée à presque rien, car toute cette mortalité infantile était de l'assassinat par mauvaise alimentation.
Voilà ce que nous avons fait pour le nourrisson et j'ajoute que la collectivité, s'attachant à l'intérêt de l'alimentation de ce dernier, n'hésite pas à retirer à leur mère les nourrissons — le cas est exceptionnel — qui ne sont pas élevés dans les principes d'hygiène et d'alimentation rationnelle indispensables à la croissance de l'enfant. Nous estimons que l'enfant n'appartient pas à sa mère ; nous estimons que l'enfant appartient à toute la collectivité qui ne délègue à sa mère le droit et le devoir de l'élever que parce que c'est elle qui est le plus qualifiée pour le faire ; mais elle n'hésite pas à retirer ce rôle à celle qui n,e sait pas le remplir.

L'enfant. — Si nous prenons l'alimentation de l'enfant, c'est-à-dire de l'être humain il partir du moment où il cesse de devenir un nourrisson jusque vers 7 ou 8 ans, nos physiologistes nous ont appris que, là encore, ce qu'il convenait de lui assurer avant tout pour son alimentation, c'était de bon lait. Ici, le lait d'ânesse n'est plus nécessaire: le lait de vache suffit et nous avons apporté tous nos soins à la création de grandes vacheries collectives où les vaches sont soigneusement tenues, nourries, traitées dans les conditions dont je parlais tout à l'heure pour les ânesses.

Le lait fraudé. — Nous estimons que le lait, cet aliment le plus précieux de tous, pour les enfants, pour un certain nombre de nos malades, pour les vieillards et même pour les adultes, doit être l'objet d'une sollicitude toute particulière. Nous avons donc éliminé peu à peu ces criminels du XXe siècle qu'on appelait les fraudeurs de lait. Nous avons considéré qu'il n'était pas de crime plus grand contre l'humanité que le crime de ceux-ci, nous les avons envoyés dans la planète Mars et la race en a peu à peu disparu.

L'adolescent. — Nous ne laissons pas non plus la liberté entière aux parents en ce qui concerne l'alimentation de l'adolescent. Cette alimentation devient plus délicate, plus difficile à régler que l'alimentation du nourrisson et comme nous estimons qu'une alimentation exactement réglée est indispensable au bon développement de l'enfant, cette alimentation, nous la lui fournisson gratuitement, sous la surveillance de nos hygiénistes. Nous savons quels sont les éléments indispensables à cette alimentation ; nous savons quelles sont les vérifications de poids, d'opacité des os aux rayons X, de bonne santé que nous faisons constamment et c'est ainsi que nous ne laissons au gré des familles l'alimentation de, l'enfant que dans la mesure, où cet enfant se porte bien et est bien nourri.
En ce qui concerne l'alimentation de l'adolescent, nous savions depuis de longs-siècles, quelle était son importance. Nous savions que, outre l'alimentation de l'adulte, l'adolescent a besoin de trouver dans son alimentation certains acides aminés comme le tryptophane et la lysine..., que nous trouvons dans les matières azotées alimentaires. Nous savons qu'il faut assurer à l'adolescent une alimentation animale convenable.

Comme nous sommes devenus de moins en moins carnassiers, — nous en verrons la raison tout à l'heure — nous savons que nos adolescents, sauf quelques cas de maladies, peuvent, en général, trouver dans le lait, dans les œufs ce qu'il leur faut d'alimentation nécessaire à leur croissance et qu'il n'est pas utile d'aller chercher les viandes dont le moindre abus a de si graves conséquences et dont l'usage constant déforme, jusqu'à un certain point, les mentalités.

L'adulte. — J'en arrive rapidement à l'alimentation de l'adulte, en ajoutant simplement que nous veillons à ce que l'adolescent ne se permette pas les écarts de régime que l'on peut autoriser, sans graves inconvénients, à l'adulte. En somme, l'alimentation de l'adulte est libre et seule libre. Elle se fait de deux façons différentes : nous avons réalisé la tablette rêvée par Berthelot : nous l'avons réalisée d'ailleurs, dans des conditions un peu différentes de celles qu'avait rêvées l'illustre savant. Sachant mieux doser le besoin qualitatif des matières azotées, le besoin quantitatif est devenu moins grand. Sachant l'importance de certains micro-organismes ajoutés à notre ration, nous avons pu ainsi diminuer cette ration. Au bout du compte, la tablette de M. Berthelot se ramène à peu de chose : la valeur d'une tablette de chocolat nécessaire pour le repas de la journée et mise gratuitement à la disposition de ceux qui en font la demande. A la vérité, ils sont rares !

La tablette Berthelot. — Personne n'est obligé de travailler pour vivre et tout le monde travaille parce que personne n'y est obligé et que le travail est nécessaire à l'homme et aussi parce que la tablette de M. Berthelot n'est pas très agréable. On préfère de beaucoup la vieille alimentation selon l'ancienne mode avec de la cuisine, qu'on ne peut se procurer qu'en travaillant, à l'alimentation sommaire, suffisante pour vivre, et qu'on peut obtenir gratuitement, — car nous avons admis que l'être qui n'a pas demandé à venir au monde a droit à la vie.

L'utilité de la cuisine. — A vrai dire, nous avons beaucoup perfectionné la cuisine : elle est devenue la branche la plus importante de la médecine. Après la mère allaitant son enfant, nous considérons que c'est le cuisinier qui est l'être le plus utile à la société. Ce qu'on exige de lui, c'est, par exemple, beaucoup plus qu'on en exigeait dans les temps barbares. Le cuisinier doit savoir non seulement faire la cuisine — et il n'est plus obligé de se salir les mains, car tout marche à l'électricité — mais il doit savoir aussi composer un menu suivant les besoins de chacun. Nous avons de grandes cuisines communes où chacun peut s'approvisionner soit en consommant sur place, soit en faisant prendre son repas pour le consommer chez lui. Chacun est libre de choisir son menu comme il l'entend. Mais ceux qui ne s'intéressent pas spécialement à la cuisine n'ont qu'à donner au cuisinier leur poids et leur métier pour qu'on leur serve un menu correspondant. Ce menu n'est pas le même pour celui qui fatigue beaucoup de ses mains que pour celui qui travaille intellectuellement. Au surplus, il n'est plus besoin de compter les calories apportées par le régime : le cuisinier sait parfaitement doser les condiments et présenter les aliments de façon que l'appétit de chacun soit le meilleur guide et qu'il ne soit plus dévié par les mauvaises conditions d'autrefois.
Le problème tout entier repose sur les bras du cuisinier.
Est-ce que pour cela la cuisine familiale a disparu? Pas du tout.
Beaucoup de femmes ont appris la cuisine, car beaucoup ayant gardé le goût du foyer ont admis — ce qu'on pensait autrefois — que les soins du ménage, la préparation de la cuisine et la vie de famille valaient la peine d'occuper un être, n'étaient pas inférieurs à toute autre occupation et avaient bien leurs agréments.
Sur quelles bases repose notre cuisine ?

Le végétarisme. — Comme je vous le disais tout à l'heure à propos de l'adolescent, notre cuisine est devenue beaucoup plus végétarienne et cela se conçoit : les gros obstacles qui existaient au XXe siècle contre le végétarisme n'existent plus. Ce qui rendait le végétarisme si difficile à appliquer, c'était que l'ouvrière, n'ayant que peu de temps à sa disposition, ne pouvait faire cuire un ou deux légumes pour son repas et préférait en rentrant acheter de la charcuterie, ou, à la rigueur, faire cuire une côtelette. Cet obstacle a disparu puisque la femme peut, à son choix, se consacrer à son intérieur ou trouver à la cuisine commune les éléments d'un repas sain et préparé d'avance.
Un autre obstacle était le peu de soins que l'on mettait à cultiver des légumes et l'impossibilité dans laquelle on se trouvait d'user de tous les fruits exotiques (difficultés des transports) indispensables à l'ensemble d'une bonne alimentation végétarienne.
Aujourd'hui, nous possédons des aéros qui nous apportent les productions les plus variées de tous les pays : nous pouvons mettre sur notre table les fruits d'Asie, d'Afrique comme, ceux d'Europe et par conséquent nous avons une immense variété de fruits — comme de légumes — augmentée et perfectionnée encore par les recherches des cultivateurs. Cela nous permet d'établir une alimentation végétarienne beaucoup plus riche, plus variée et plus savoureuse qu'on ne le pouvait autrefois. Nous mangeons encore de la viande de temps en temps, par orgie, par fête, mais ce n'est plus l'alimentation habituelle.

Le vin. — Le vin n'a pas disparu de nos tables, mais il est devenu l'exception. Nous ne connaissons plus les boissons sinistres et frelatées qu'on vendait autrefois sous ce nom ; nous ne connaissons plus que le bon vin, le vieux vin. Nous en usons très modérément, car nous savons les inconvénients qui résultent d'un usage excessif. Quant à l'alcool, il a complètement disparu. Nous avons considéré, depuis de longs siècles déjà que, au même titre que les fraudeurs du lait, les producteurs d'alcool étaient des êtres dangereux à envoyer sur une planète lointaine.

N'y a-t-il aucune ombre à ce tableau ?

Je vous disais tout à l'heure que l'humanité n'était pas devenue meilleure : nous avons encore des gourmands, des dyspeptiques, des gens qui ne savent pas se conduire. Pourtant, comme nous savons tous l'importance qu'il y a à conserver sa santé, comme nous savons tous que la santé est un bien sans lequel on ne peut jouir d'aucun autre, les écarts se font de plus en plus rares et, dans l'ensemble, tout va mieux.
En perfectionnant les instruments de sa puissance et les conditions matérielles de sa vie, l'homme n'a pas supprimé le caractère essentiel de son être : il est devenu plus intelligent plutôt que meilleur. Ayant compris la grande loi de solidarité qui régit le monde, la collectivité a su mieux s'armer contre les faiblesses individuelles.
Telle est, dans ses grandes lignes, l'idée que doit se faire un hygiéniste du XXe siècle de l'alimentation rationnelle et de l'hygiène alimentaire au XXXe siècle.
N'y a-t-il là qu'un rêve à ajouter il d'autres rêves ? qu'une conception plus ou moins utopique ?
Je ne le crois pas.

Les réalisations. — Je voudrais vous persuader, avant tout, que l'imagination n'a, dans le tableau qui précède, qu'une bien faible part. Je me suis appuyé sur des découvertes sinon toutes au point, du moins toutes en puissance dans ce que nous savons actuellement. Le tableau réel de l'humanité au XXXe siècle sera certainement plus enchanteur que celui que j'ai pu vous tracer. La science aura fait des progrès qu'il est actuellement impossible d'entrevoir. Je me suis contenté de supposer, à peine perfectionnées, les connaissances que nous avons déjà.
Mais jamais l'heure ne fut plus propice — et c'est pourquoi je vous exprimais au début la joie que j'avais eue à traiter aujourd'hui ce sujet — pour orienter, toutes les énergies vers le mieux-être humain. Je voudrais vous convaincre, comme je le suis moi-même, de tout ce qui pourrait être fait à ce sujet si l'humanité consentait à consacrer à ce but toutes les formidables ressources qu'elle a consacrées jusqu'ici à la destruction.
Je n'en veux pour preuve que les résultats obtenus dans les laboratoires de guerre où j'ai passé une partie de ces dernières années. Dans ces laboratoires, nous avons résolu en quelques mois des problèmes jugés insolubles ou du moins très difficiles à résoudre, des problèmes qui eussent demandé en d'autres temps de longues années d'études et de recherches. Pourquoi? Est-ce sous l'impulsion de la nécessité? Je ne le crois pas. En tous temps l'attrait du problème à résoudre est à tous les chercheurs un stimulant suffisant. Ce qui était changé, c'étaient les conditions matérielles. En temps normal, j'en appelle à tous ceux qui ont fréquenté des laboratoires, on est arrêté dans une série d'expériences parce qu'un appareil, un produit coûte trop cher.
Or, nous ayons travaillé pendant la guerre dans des conditions jamais encore réalisées. Avions-nous besoin d'un appareil ou d'un produit ? Il n'y avait pas de budget. Il suffisait de commander. La guerre payait. Les résultats ne se sont pas fait attendre.
Eh bien, qu'on en fasse de même pour les œuvres de paix. Que dis-je? Que l'on consacre à ces œuvres une part infime des crédits qu'on a gaspillés aux œuvres de guerre, et très rapidement on améliorera le sort de l'humanité dans des proportions incalculables.
Délivrons les hommes de l'alcool qui diminue, qui abrutit. Délivrons-les du travail trop prolongé qui fatigue le corps, qui supprime l'intelligence. Protégeons le nourrisson contre l'ignorance de sa mère, de sa grand'mère et de ses voisines. Eduquons la future mère de famille et, en faisant tout cela, nous aurons, par-dessus le marché, vaincu un fléau de plus : la tuberculose.
Et ainsi, ce tableau que j'ai tracé devant vous, ce rêve de l'an 3.000, peut devenir une réalité beaucoup plus rapprochée. Cette réalisation pourrait se faire dans cent ans, dans quarante, moins peut-être...
N'en existe-t-il pas déjà quelques timides essais ? Pour n'en citer qu'un, je disais que je considérais la mère allaitant son enfant comme ayant droit à un salaire ; mais n'existe-t-il pas déjà l'œuvre Henri Coullet celle des cantines maternelles : il suffit à une mère de montrer du lait dans son sein pour obtenir un repas gratuit... J'en pourrais citer d'autres.
Quel que soit pour celui qui veut avancer la nécessité de travailler d arrache-pied, de creuser obstinément le sillon quotidien, il est bon parfois de lever un peu la tête pour regarder vers l'idéal. Celui qui se réalisera ne sera certainement pas celui que nous nous sommes forgé. Peu importe. Il faut en avoir un. Il faut y croire. Ne pas croire que celui qu'on s'est fait est le seul possible, ni même le meilleur, mais être sur qu'il y en a un.
Au reste, la science est la grande révolutionnaire. Appliquons ses résultats à la pratique, et nous bouleverserons la face du monde beaucoup plus sûrement, beaucoup plus complètement que n'ont pu le faire les révolutions les plus sanglantes.



A lire sur ArchéoSF:

Jérôme K. Jérôme, La Nouvelle utopie ou le monde en l'an 3000 (1899)
Charles Fournel, En l'an 3000 ( 1859 )
Georges Renard, Notre époque vue de l'an 3000 ( 1921 )

jeudi 2 juillet 2015

Henry, Les premiers snobs (1937) Dessin préhistorique

On trouve régulièrement dans la presse ancienne des dessins humoristiques inspirés de la préhistoire et visant surtout à se moquer des travers des contemporains. Henry ne déroge pas à cette règle avec "Les premiers snobs" publié dans Marianne, n° 244, daté du 23 juin 1937.