mardi 4 octobre 2011

Les dangers de la lecture: mauvaise digestion et tuberculose

"De l'horrible danger de la lecture" de Voltaire indique ironiquement le péril de cette activité. Mais le danger peut être tout à fait réel. En 1901, Albert Cim donne des conseils d'hygiène aux liseurs. Les précautions à prendre par le lecteur sont simples s'il veut éviter les problèmes digestifs ou pire la tuberculose.
Le texte "Hygiène des liseurs" est paru originellement dans Le Magasin pittoresque troisième série en 1901. La version originale est disponible sur Gallica.



HYGIÈNE DES LISEURS

Quels sont les moments de la journée les plus convenables pour lire ?
Tous les médecins sont d'accord pour déclarer que lire en mangeant est une pernicieuse habitude ; et ce n'est pas d'hier que la remarque est faite.
Quand, après le repas, les chapelains de saint Louis lui offraient de lui lire quelqu'un de ses livres favoris « Non, répliquait-il avec un sourire, il n'est si bon livre qui vaille, après manger, une causerie ».
« Nous sommes tous portés, quand nous sommes seuls, dit le journal l'Hygiène moderne, à lire en mangeant, soit que nous déjeunions, soit que nous dînions, et c'est là une habitude extrêmement mauvaise et qui doit être condamnée, surtout si, pour ne pas perdre de temps, on continue à table une étude ou un travail commencé. « Si vous lisez, que ce soit quelque chose d'amusant.
« L'habitude commune de lire. à déjeuner le journal du matin n'est pas absolument préjudiciable elle fournit des sujets de conversation et ne fatigue pas trop le cerveau; mais si l'on nous demandait notre avis, nous conseillerions de ne rien lire du tout pendant les repas.
« La digestion se fait toujours mieux quand l'esprit est libre de toute préoccupation, et que les processus naturels s'accomplissent sans être entravés par le travail de la pensée.
« Il est extrêmement sain de dîner en compagnie de personnes gaies. Le stimulant qui est ainsi donné à l'activité nerveuse agit puissamment et efficacement sur la digestion.
« Tout au contraire, une personne qui est ennuyée, fatiguée ou excitée, ne peut digérer d'une façon satisfaisante ».
Jean Darche, dans son Essai sur la lecture, estime, d'une façon générale, que le temps le plus favorable pour lire, c'est le matin,.en se levant, et le soir avant de se coucher. Tel était aussi l'avis d'Erasme.
Quant à la lecture au lit, si elle est dangereuse pour les livres, qu'on ne peut, en effet, dans la position horizontale, tenir aisément ouverts et qu'on risque d'endommager, elle n'est qu'incommode pour les lecteurs et ne les menace d'aucun péril direct. Outre les paresseux à qui elle peut convenir, elle est d'un grand secours pour les malades et ne mérite pas l'ostracisme impitoyable prononcé contre elle par le bibliographe américain Harold Klett, qui a publié, il y a une quinzaine d'années, sous le titre de Don't (Ce qu'il ne faut pas faire) un résumé de toutes les précautions recommandées aux amis des livres et de l'étude.
Néanmoins, suivant les conseils de plusieurs médecins spécialistes, on ne doit pas lire continûment des heures entières, et il est bon d'interrompre fréquemment ses lectures pour regarder au loin à travers la fenêtre, ou, si la vue est bornée par un mur très rapproché, porter les yeux en haut, vers le ciel (le meilleur moyen de reposer les yeux, c'est de regarder au loin). Il est bon également de quitter son livre pour prendre des notes, pour réfléchir, ou, mieux encore, pour se lever de son siège, marcher et circuler quelque peu dans l'appartement ou la pièce.

Humecter son doigts pour tourner les feuillets d'un livre est, il faut l'avouer, un procédé bien commode et bien tentant. Lorsque, debout devant une boite de bouquiniste ou le comptoir d'un libraire, vous parcourez un volume et vous vous trouvez arrêté par deux feuillets qui, en dépit de vos essais réitérés et de toutes vos insistances, s'obstinent à ne pas se décoller, que faire ? Le doigt, le doigt mouillé, semble tout indiqué. Et cependant, voyez ce dont vous avertit le doyen de notre Faculté de médecine, M. le docteur Brouardel, un des plus autorisés en l'espèce:
« Parmi les causes de propagation de la tuberculose, il faut noter l'habitude trop répandue de s'aider d'un doigt préalablement humecté de salive pour feuilleter un livre, un dossier, des papiers quelconques, jusqu'aux plus crasseux billets de banque ! Si la « moitié » du personnel des instituteurs primaires de Paris est phthisique (a), elle le doit, pour une bonne part, à cette pratique malpropre et funeste. Ceci, on le voit d'ailleurs faire tous les jours, non pas seulement dans l'enseignement, mais dans les bureaux, les offices ministériels, etc. Les élèves, les employés, les clercs font ce qu'ils voient faire ils emportent ensuite partout, dans leur carrière administrative ou dans leur vie d'hommes d'affaires, l'habitude de ces immenses dangers.
Le tuberculeux dépose innocemment sur les feuilles de papier des bacilles que l'homme sain y ramasse et porte inconsciemment à sa bouche il suffit d'un malade pour empoisonner toute une bibliothèque, tous les cartons d'une étude ou d'un bureau
« Les professeurs, pères de famille, maîtres de pension, instituteurs, ou autres personnes chargées de surveiller la jeunesse studieuse, feront bien de ne pas perdre de vue ce danger. « Un avis pourrait même être affiché dans les bibliothèques et salles de lecture pour mettre le public en garde contre cette fâcheuse habitude (1) ».
Les preuves abondent de la réalité de ce péril, de la fréquence de cette contagion, et nous n'avons, pour en. fournir, que l'embarras du choix. Voici, entre tant d'autres, un exemple, que nous empruntons à la Revue encyclopédique, aujourd'hui Revue universelle.
Dernièrement, à Kharkow, chef-lieu de gouvernement de la Russie méridionale, une véritable épidémie de tuberculose s'était abattue sur les .employés de la municipalité, surtout sur ceux spécialement affectés aux archives. Émus de cet état de choses, les médecins soumirent ces archives à des analyses bactériologiques et micrographiques, et constatèrent bientôt que les bacilles de Koch y pullulaient. L'enquête établit que l'employé préposé très longtemps auparavant aux archives, tuberculeux à la dernière période, avait la mauvaise habitude de se mouiller le doigt avec de la salive pour feuilleter et compulser les pièces. Il avait ainsi contaminé les archives soumises à sa garde; les bacilles, avec le temps, s'y étaient développés et avaient créé un véritable foyer de tuberculose qui avait infecté les employés. « Que ceci serve de leçon aux personnes qui ont la mauvaise habitude de ne pouvoir feuilleter un livre sans l'intervention de la salive. Avis aussi à celles qui empruntent des livres aux cabinets de lecture, livres prêtés en grand nombre aux malades de toute sorte ».

Albert CIM.

(1) Conférence faite à. Nancy par M. Brouardel, doyen de la Faculté de médecine de Paris, sur les causes de la propagation de la tuberculose (Indépendance de l'Est, 26 mars 1900).

(a) l'auteur suit ici l'orthographe préconisée par le Littré. Habituellement le mot est écrit « phtisique »


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