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ISSN 2496-9346

mardi 15 février 2022

Jules Payot, L'homme des Neiges (1911) 2/4

Découvrez le deuxième épisode de l'anticipation utopique "L'homme des neiges" de Jules Payot publié originellement en 1911 en feuilleton dans Le Volume. Pour lire le premier épisode et la présentation de cette nouvelle, voir ICI


L'homme des Neiges (suite)

L’étrange revenant, demeuré quatre-vingts années dans les glaces du mont Blanc, fut bientôt en état de reprendre la vie commune.

On était parvenu à l’identifier grâce aux recherches entreprises par l’archiviste départemental. Il s’appelait M. Sagace. Le souvenir du passé lui revenait par larges perspectives.

Que de transformations il devinait dans la société où il entrait presque miraculeusement, après un sommeil de près d’un siècle !

Il fut frappé de la sobriété élégante des habitations et de la simplicité de la vie familiale. Il se souvenait des maisons de son temps, encombrées de meubles et de bibelots sans valeur artistique, où les ménagères s’exténuaient dans une lutte sans trêve contre la poussière.

Les gens qui le recevaient à table étaient stupéfaits de son ignorance et, disons le mot, de sa barbarie. Il s’étonnait de tout et ses étonnements faisaient soupçonner un fonds assez vulgaire, qui était celui des hommes de son époque.

Vers 1911, quand on invitait les gens, il était de bon ton de faire étalage d’un luxe coûteux. Les mondains n’évaluaient la valeur d’un homme que d’après l’argent qu’il gaspillait, et les Américains qui représentaient le plus haut développement de cette civilisation donnaient des dîners qui, pour vingt convives, coûtaient 60000 francs. Un jeune milliardaire offrait à l’issue d’un déjeuner des cigarettes roulées dans des billets de 500 francs, que les invités fumaient en riant pendant que dans les quartiers misérables des familles mouraient de faim[1] . Au degré près, il en était de même en Europe, dans toutes les classes de la société, la vanité était effroyable.

En outre, et toujours pour le même motif de vanité, il fallait, dans un dîner, une telle surabondance de plats et de vins que les convives en sortaient alourdis et étourdis par une ivresse qui, grâce à l’habitude, demeurait décente. Dans les banquets publics, les électeurs et parfois les ministres entraient dans les vignes du Seigneur.

Aussi M. Sagace était-il agréablement surpris de se trouver au milieu d’une civilisation délicate et douce où l’on ne prisait que les qualités de l’esprit et l’élévation des sentiments sociaux. Une maîtresse de maison aurait eu honte de « gaver » ses invités et de les enivrer, et les maisons baignaient dans la lumière, et y avait des fleurs partout.

La maison était un lieu de repos aussi, – tandis que les affaires étaient concentrées dans un quartier unique – les habitations étaient-elles entourées de jardins.

A l’époque où l’homme des Neiges avait vécu sa première vie, le nombre de neurasthéniques était considérable. La civilisation, purement matérielle, stimulait à l’excès les sentiments individualistes. L’éducation était pénétrée de matérialisme. M. Sagace s’en rendait compte et il en était humilié. Au milieu de la société polie où il vivait maintenant, les souvenirs de la vie d’autrefois lui revenaient en foule. Combien l’isolement y était cruel ! Il repassait dans sa mémoire sa vie d’étudiant à Paris, dans l’abandon moral et la solitude du cœur, au milieu de camarades également abandonnés. Dans ses divers postes, même impression de solitude.

Les instincts sociaux, on les trompait, sans les satisfaire. La vie sociale n’avait ni ordre, ni force et le gaspillage était inouï. Les uns s’enfermaient dans des cabarets ou des cafés, dépensant chaque jour des sommes appréciables puisque les cafetiers innombrables de chaque localité vivaient, malgré la concurrence, et que la plupart d’entre eux faisaient fortune. Les gens « plus distingués » avaient leur cercle, où ils dépensaient beaucoup – les rares « intellectuels » de la ville y trouvaient quelques revues : premier essai, mal venu, d’une coopération pour la vie en commun.

A ces dépenses, formidables au total, s’ajoutaient les dépenses des cafés-concerts, des cinématographes, des théâtres, des conférences, des spectacles de toutes sortes, destinés à tromper le besoin que chacun avait de sortir de son isolement et de se trouver en communion d’idées et de sentiments avec ses semblables.

Aussi, quand un groupe d’hommes et de femmes énergiques entreprirent de fonder une Maison commune, furent-ils suivis par beaucoup de gens, heureux d’échapper à leur isolement. Malgré l’opposition haineuse des cafetiers et des entrepreneurs de spectacles, chacun des adhérents fit le compte de ce qu’il dépensait dans l’année « pour tromper ses besoins sociaux » et il en fit l’avance. On put, avec ces souscriptions, commencer la Maison commune. Bibliothèque, modeste d’abord, salles de lecture, salles pour sociétés intimes, jardins d’enfants, belle salle des fêtes, attirèrent peu à peu la majeure partie de la population. Le programme portait qu’on mettrait en commun ce qu’on pouvait avoir de talents et de bonne volonté. Des représentations furent organisées et de véritables aptitudes pour la diction se révélèrent : soirées musicales, lectures, déclamations se succédèrent d’abord chaque semaine, puis plus souvent. De petites équipes de diseurs, de chanteurs, s’organisèrent. Peu à peu la Maison commune prospéra et s’agrandit. Des femmes isolées résolurent, par la vie en commun, de faire rendre à leurs salaires le maximum de bien-être et de confort et une construction nouvelle s’éleva où la liberté la plus absolue était laissée à chaque coopérante, avec la possibilité de profiter de tous les avantages de la Maison commune.

Bientôt, on fit appel à toutes les ressources de l’art. Partout les maisons communes s’élevèrent comme les cathédrales aux XIIe et XIIIe siècles. Architectes, peintres, sculpteurs rivalisèrent. La beauté artistique de ces maisons qui devinrent partout des palais, expliquait que les maisons particulières fussent si sobres d’objets d’art : c’est que chacun mettait son orgueil à enrichir la maison de tous et que chez soi on se contentait de fleurs. On ne gardait pour soi que de belles copies d’œuvres d’art, ou des souvenirs personnels.

Quand l’homme des Neiges pénétra dans la Maison commune, il fut ému par la cordialité qui y régnait. Visiblement, cette société était supérieure à celle où il avait vécu sa première vie. Vers 1911, année de sa disparition, les relations sociales étaient peu agréables, car les conditions de la vie d’alors exaspéraient les vanités et les femmes vivaient trop souvent dans un milieu de malveillance et de dénigrement. Quant aux hommes, ils semblaient peu intelligents car ils passaient leur vie à se disputer pour des questions politiques et religieuses qui n’intéressaient plus personne au seuil de l’an 2000, car le respect des croyances ou de l’incroyance d’autrui était entré dans les mœurs. Quant à la politique, on n’en faisait plus. L’État avait cessé de disposer de sinécures innombrables qui permettaient aux vainqueurs dans les luttes politiques de caser leur clientèle et d’échapper à la loi du travail. De plus, les fonctionnaires trouvaient plus d’intérêt à faire leur devoir que de leur cour, aussi les questions politiques, réduites au maintien du bon ordre et à la justice gratuite et rapide pour tous, ne passionnaient personne : tout le monde était d’accord, et seule l’injustice flagrante pouvait soulever l’opinion.
L’homme des Neiges n’était pas au bout de ses étonnements…

 

Jules Payot, « L’homme des Neiges », [second épisode]
in Le Volume, n°5, 28 octobre 1911.



[1] . Revue hebdomadaire, 30 septembre 1911.

 

mardi 8 février 2022

Jules Payot, L'homme des Neiges (1911) (1/4)

En 2016, nous avions publié un article anonyme, « Une curieuse conception de M. Payot », paru dans La Croix n°8852, 27 janvier 1912 attaquant une anticipation signée Jules Payot. Grâce au développement de la numérisation, ce texte est désormais disponible et ArchéoSF vous propose la nouvelle "L'homme des Neiges" sous la forme originelle du feuilleton en quatre épisodes.

Publié dans Le Volume "journal des instituteurs, des institutrices et de leur famille", dirigé par Paul Souquet (professeur de lycée et pédagogue, 1848-1923), en feuilleton, la nouvelle "L'homme des Neiges" (1911) a pour thème l'hibernation prolongée d'un humain abordé dans L'Homme à l'oreille cassée (1862) d'Edmond About ou plus tardivement dans le film Hibernatus (1969) réalisé par Edouard Molinaro. Ici l'hibernation n'a rien d'accidentelle, il s'agit même d'un véritable crime. Ce thème est couplé à celui de l'anticipation comme dans Dix mille ans dans un bloc de glace (1889) de Louis Boussenard. Le personnage est en effet congelé à l'époque de la publication (1911) et ressuscite en 1991 soit quatre-vingts ans plus tard. Jules Payot (moraliste et pédagogue qui a été recteur de l'Académie d'Aix Marseille, 1859-1940) peut alors développer ses théories utopiques sur une société meilleure que celle de son temps dans laquelle l'éducation a, évidemment, une grande importance. Pour mieux cerner les idées de Jules Payot, on peut se reporter à o l'article de Jean-François Condette, Un recteur pacifiste à la tête de l’académie d’Aix-en-Provence ? Jules Payot et ses combats pour la paix (1902-1914).



 

L’homme des Neiges
Une résurrection sensationnelle en 1991.

 

Les nombreux touristes qui fréquentent la vallée de Chamonix sont dans état d’émotion et de surprise indescriptibles et à certains moments le soleil subit comme une éclipse tant les aéroplanes sont nombreux qui franchissent les différents cols des chaînes qui enclosent la vallée et qui descendent pour essayer de contempler le phénomène extraordinaire.

Les vieux racontaient une légende : un capitaine anglais avait péri au mont Blanc ; son cadavre, suivant le mouvement du glacier des Bossons, avait été retrouvé et enseveli à Chamonix plus de trente années après la catastrophe. La légende vient d’être reconnue exacte. Un double débordement des torrents du Grépon et de Blaitière avait vers 1940 recouvert le quartier de la gare et le cimetière anglican. Or, des fouilles récentes ont mis à jour la pierre du tombeau du capitaine en question qui s’appelait Arkwright et l’inscription sculptée dans le granit et qui relatait cet événement est demeurée intacte.

In member of
Henry Arkwright
A D C Cap’’ 84th Regt
Who was lost in an Avalanche On Mount Blanc Oct 13 1866
His romains were found
31 years later and laide
here to rest August 31 1897[1]

 

Un événement de même ordre, mais plein de mystère, vient de se produire. Une caravane traversant le deuxième plateau du glacier des Bossons, trouva un individu étrange évanoui sur la glace. On le frictionna et peu à peu le moribond revint à lui et tint des discours incohérents. Près de lui on trouva une espèce de caisse en aluminium, dont les parois étaient comme cerclées de puissants contreforts en acier, boulonnés avec soin. Un obturateur en verre épais fermait la caisse ; le patient l’avait fait tomber par une pression des pieds ; il avait pu ainsi sortir de sa prison.

Le malade eut bientôt autour de lui les nombreux médecins en villégiature dans al vallée. Inutile de raconter avec quels soins il est traité. Peu à peu il reprend des forces, mais il semble atteint d’aliénation mentale, tant ses paroles sont incompréhensibles. Il parle de M. Fallières, du Maroc, de la représentation proportionnelle, du généralissime, d’Anatole France, des camelots du roi, etc. Un des médecins, fort érudit, commence à penser que cet étrange sujet pourrait dater de l’année 1911. Il aurait donc passé plus de quatre-vingts années dans les neiges du mont Blanc… Cette étrange caisse d’aluminium nous intrigue.

 

Dans un tube d’aluminium de la caisse où était enfermé le rescapé du mont Blanc on a trouvé une mince feuille d’aluminium roulée sur laquelle est gravée la relation des faits. Un naturaliste russe, attaché à l’observatoire Vallot et nommé Pobiédonostzeff, avait été frappé des expériences de Pictet.

M. Pictet avait pris des poissons d’eau douce et refroidi le réservoir dans lequel ils nageaient. Peu à peu, le liquide s’était solidifié : on se trouvait en présence d’un bloc de glace dans lequel étaient enfermés les poissons. M. Pictet amena cette masse à une température de 20 degrés au-dessous de zéro. Les poissons étaient si raides qu’on les pouvait casser comme du verre.

On les laissa ainsi pendant deux mois. Puis on fit fondre lentement la glace et les poissons se mirent à nager.

Pobiédonostzeff, affamé de notoriété, avait résolu de tenter l’expérience sur un homme. Les chercheurs ont vérifié que les journaux de 1911 parlèrent de la disparition inexpliquée d’un inspecteur primaire de la Haute-Savoie que l’on crut perdu au mont Blanc où il s’était aventuré seul avec le naturaliste russe.

On sait maintenant que Pobiédonostzeff l’avait choisi pour victime. Il l’avait entraîné jusqu’à l’observatoire Vallot par 4400 mètres d’altitude, et profitant de l’isolement absolu où le laissa une tempête de neige qui dura dix jours, il se livra à son expérience criminelle, préméditée depuis deux ans. Puis il disparut lui-même un peu plus tard. On pense qu’affolé par les soupçons qui commençaient à peser sur lui, il aurait marché sans précautions sur la neige fraîchement tombée et qu’il aurait disparu dans quelque crevasse. Peut-être s’est-il suicidé sur le glacier.

Les restes non identifiés retrouvés au bas du glacier des Bossons en 1946 sont-ils les siens ?

On ne s’explique pas que la caisse de la victime ait mis à descendre quarante-cinq années de plus que le cadavre du savant russe.

 

Le public a appelé « l’homme des Neiges » ce revenant subitement réveillé après un sommeil de quatre-vingt ans. Après être resté deux jours et deux nuits entre la vie et la mort, il semble avoir triomphé de sa rude épreuve et on pense qu’il pourra, avant cinq semaines, se lever et reprendre sa vie commune. Les médecins ont donné l’ordre de ne répondre à aucune de ses innombrables questions et ils lui ont interdit de parler. Mais ses yeux brillent fiévreusement. Il paraît préoccupé et ne peut aucunement s’expliquer ce qui lui arrive. Il n’a, comme on pouvait le prévoir, aucun souvenir des derniers jours de sa vie précédente. Des psychologues sont venus et font sténographier ses moindres propos.

 

Jules Payot, « L’homme des Neiges. Une résurrection sensationnelle en 1991. »
in Le Volume, n°2, 7 octobre 1911.

 



[1] A la mémoire de Henry Arkwright, capitaine du 81ème régiment qui disparut sous une avalanche du Mont Blanc le 13 octobre 1866. Ses restes furent trouvés 31 ans après et placés ici pour le repos le 31 août 1897.