Léon Lambry (1873-1940) a écrit de nombreux récits pour la jeunesse. Auteur catholique, il distille régulièrement ses convictions religieuses dans ses textes (comme dans la nouvelle préhistorique qui suit).
Parmi sa production conjecturale, une grande part est consacrée à des récits préhistoriques, publiés dans des périodiques pour la jeunesse et souvent accompagnés d'illustrations.
Nous proposons ici La Mort du Grand Bison publié en 1926 dans le magazine Pierrot aux éditions de Montsouris.
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Léon Lambry, "La mort du Grand Bison", in Pierrot, n° 19, 2 mai 1926
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A l’époque où se passe cette histoire vivaient, dans la
caverne des « Eaux Vives », des hommes primitifs de la tribu des « Cerfs-Agiles »,
avec leurs femmes et leurs enfants.
Ils étaient vêtus de peaux de bêtes et leurs armes étaient
en silex taillé.
Parmi eux était un jeune homme de seize ans nommé « Renard
Gris ».
Il était si brave que tous l’admiraient. C’était,
d’ailleurs, le fils de « Vent du Soir », le grand chef, tué depuis
peu par un bison.
« Renard Gris », témoin de sa mort, n’avait pas
pleuré ! A quoi bon ? Les larmes ne rendraient pas la vie à son père !
Mais il s’était promis de le venger ! Le lendemain des funérailles, il
était parti sans prévenir personne à la recherche du « Grand Bison »,
celui-là même qui, d’un furieux coup de corne, avait envoyé « Vent du Soir »
dans le monde des esprits.
« Renard Gris » s’en allait sans regarder
derrière lui, confiant dans la protection du ciel et dans la force de son bras.
Sa ceinture, faite d’une lanière de peau, supportait un poignard de silex dont
le manche était en bois dur. Dans sa main gauche, il tenait deux javelots dont
la pointe, gluante de poison, devait causer des blessures mortelles. Ces armes
étaient cependant bien faibles contre un monstre de la taille du « Grand Bison »
et c’était folie de l’attaquer sans aide.
Insouciant comme on l’est à cet âge, « Renard Gris »
grimpa une colline, traversa des pâturages, et ne vit pas de bison. Il franchit
un vallon, arriva dans un bois de pins, et commençait à désespérer lorsqu’un lointain
beuglement le fit tressaillir !... N’était-ce pas l’appel du Bison ?
« Renard Gris » s’avance dans la direction du
son. Il n’a pas fait trois cents pas qu’il aperçoit dans une clairière une
bande de bisons. A leur tête est le « Taureau Géant » qui a piétiné
son père. « Renard Gris » sent une émotion violente l’envahir, il a
reconnu la bête maudite ; l’heure de la vengeance a sonné ! Il
commence à ramper avec des précautions infinies afin de ne pas donner l’éveil à
l’ennemi. Arrivé à bonne distance, il s’arrête, caché par un arbre, et se
prépare à l’attaque. En cet instant, son cœur bat plus vite. S’il manque son coup,
il est perdu ! Aussi cherche-t-il dans sa mémoire les mots qu’il faut
adresser aux « Esprits protecteurs » pour qu’ils dirigent son bras ;
mais une pensée troublante lui vient : Ces Esprits n’ont pas protégé son père,
quelle confiance peut-on leur accorder ?... N’y a-t-il pas, au-dessus
d’eux, un Être qui commande à tous les autres, au Vent, à la Pluie, au Tonnerre ?...
C’est à Lui qu’il s’adressera ; La confiance lui est revenue ! Il se
recueille, prononce les mots que lui dicte son cœur, et, comme le bison se
présente de côté, il lui lance avec force son premier javelot. Atteint au
ventre, l’animal tourne sur lui-même et fuit en entraînant son troupeau.
Bientôt, pourtant, son allure se ralentit, le poison produit son effet, le sang
perdu l’exaspère. Alors, il mugit et fonce tête baissée sur « Renard Gris »
qui n’a pas bougé. « Maître du monde, murmure le jeune homme, protège-moi ! »
et, d’un bras ferme, il lance son second trait. Le taureau, atteint au garrot,
bondit, puis... s’arrête à trois pas de lui, arc-bouté sur ses larges pattes : il
voudrait lacérer le chasseur, et ne le peut plus ! Sa langue pend lamentablement,
il cherche à respirer, le sang lui coule par les naseaux, il tombe sur les genoux,
ses pattes se replient, il est mort !

« Renard Gris » pousse un cri de triomphe !
Jamais il n’a vu un bison d’une taille pareille ! Il a vengé la mort de
son père ! Un légitime orgueil l’envahit. Il porte à ses lèvres un sifflet
dont il tire quelques sons stridents. A cet appel, les hommes de son clan
répondent ; les voici qui accourent avec leurs massues et leurs lames de
silex.
En apercevant l’énorme cadavre étendu à terre, ils poussent
des cris de joie et exécutent autour de lui une danse joyeuse. Leur admiration
pour celui qui a réussi ce coup de maître ne connait plus de bornes. « C’est
bien le fils d’un chef ! il doit succéder à son père ! nul plus que
lui n’est digne de commander ! il est protégé par les Esprits ! »
Voila ce que se disent les rudes chasseurs, et le dépeçage du « Grand
Bison » commence. Les lames de silex fendent la peau et détachent les
meilleurs morceaux ; puis, les hommes emportent sur leur dos les lourds
quartiers de viande grasse avec les os pleins de moelle et la peau qui sera
mise à part pour garnir les boucliers.
Le troupeau ayant perdu son guide s’est enfui, mais, de
toutes parts, derrière les taillis, des points brillants apparaissent. Ce sont les
yeux des bêtes carnassières qui ont senti l'odeur du sang et qui attendent le
départ des chasseurs pour se repaître des restes du Grand Bison.
Des corbeaux, attirés aussi, se sont perchés sur les arbres
voisins et croassent sans arrêt.
Les hommes ne prennent point garde à ce concert
étourdissant ; ils ont des vivres en abondance ; la mort du chef est
vengée ! Ils ne désirent rien de plus ! et, sous le poids de leurs
trophées, ils regagnent en chantant la caverne des « Eaux Vives ».
Le lendemain, il y eut grande fête au clan des « Cerfs-Agiles ».
Les guerriers, après s’être consultés, avaient décidé d’élire pour chef « Renard
Gris », malgré sa jeunesse. N’avait-il pas fait preuve d’un réel courage
et réussi une prouesse que peu de chasseurs eussent accomplie ?
Le corps peint de jaune, de rouge et de blanc, les hommes
s’assirent en cercle et commencèrent le festin. Les cornes du « Grand
Bison », détachées du front de la bête à coups de massue, furent utilisées
comme récipients ; elles contenaient un breuvage enivrant fait avec des
plantes macérées dans du suc d’érable.
Tout le monde était heureux ! Les viandes cuisaient
devant de grands, feux ou dans des trous garnis de pierres chaudes ; les
cornes creuses circulaient sans arrêt.
Le festin avait lieu en plein air. Les hommes, assis en
cercle, buvaient copieusement et mordaient à belles dents dans la viande
saignante. Seul, le jeune chef semblait soucieux ; il mangeait sobrement,
conscient de la responsabilité qui pesait sur lui. Désormais, il devrait veiller
sur la tribu. Le temps de l’insouciance était passé ! Le repas, entrecoupé
de danses, dura jusqu’au soir ; puis les hommes, repus, étourdis par la
boisson, se couchèrent pêle-mêle dans la caverne dont « Renard Gris »
barricada l’entrée. Toute la nuit, les bêtes rôdèrent autour du feu éteint, se
battant pour ronger les restes. « Renard Gris » ne trembla pas. Était-ce
le courage de son père qui passait en lui ? Il eut un sourire. Un grand espoir
envahissait son cœur ! Il serait sage pour tous, rendrait meilleurs les hommes,
la tribu des « Cerfs-Agiles » prospérerait. Il s’enroula dans sa peau
de bête, ferma les yeux et s’endormit en remerciant le « Grand Esprit »,
maître de toutes choses, sans l’aide duquel il eût certainement succombé.
Léon Lambry, "La mort du Grand Bison", in Pierrot, n° 19, 2 mai 1926
A lire sur ArchéoSF une autre nouvelle préhistorique de Léon Lambry: Ken et son chien (1931)