vendredi 16 décembre 2011

Virginie de Sabliaux, L'an 2000, un paradis ?

On trouve dans des revues diverses et variées des articles de prospective qui souvent sont fort amusants quand on compare les prévisions aux réalités. Pourtant, ici ou là des conjectures sont devenues réelles. L'article extrait des pages féminines d'un numéro du Chasseur français datant de 1966 imagine l'an 2000 et les conséquences du progrès.
 La congélation permet en effet de "préparer" des repas rapidement, la télévision a pris des couleurs et maintenant du relief, des fibres artificielles remplacent des fibres naturelles mais on attend encore le linge jetable et les femmes, si l'on suit les études récentes, continuent à être astreintes à nombre de tâches ménagères... L'an 2000 ou 2011 n'est pas encore tout à fait un paradis !


L'an 2000, un paradis ?

Faisons un saut dans le temps. Imaginons le monde futur ; un monde où tout sera automatique, simplifié par des machines, lesquelles se chargeront pour nous des besognes que notre civilisation, pourtant déjà bien au point, n’est pas encore parvenue à supprimer.
Oui, un jour viendra où la poussière n’existera plus ; où le chauffage individuel sera remplacé par le chauffage urbain ; où, grâce aux progrès de la congélation, un bon repas ne sera plus qu’une question de quelques minutes. Le linge — ce linge qu’on lave encore aujourd’hui, mais qu’on ne repasse plus — le linge se jettera au panier après usage, comme on jette déjà les mouchoirs de papier, les draps de papier. Les raffinées serviront peut-être les pilules remplaçant les repas sur des assiettes de carton, assiettes qui prendront aussitôt le chemin d’une poubelle avaleuse.
L’on peut broder à l’infini sur ce monde futur. L’on peut même se demander ce que feront les femmes quand elles n’auront plus rien à faire.
Oh ! je vous entends ! Le ménage, la lessive, les repas, comme l’on s’en passerait certains jours ! Ah ! ne plus avoir à se casser la tête pour le déjeuner, pour le dîner ! Ne plus avoir à surveiller les casseroles, à laver les chaussettes, à repasser les tabliers des gosses ! Se lever le matin, libre comme l’air ! Se coucher le soir, reposée de n’avoir fait que des choses agréables !...
Oui, mais voilà, quelles choses agréables restera-t-il à faire dans ce monde simplifié à l’extrême ? Le théâtre ? Le ciné ? La télévision (en couleurs et en relief, bien entendu) ? En supposant que les acteurs deviennent des travailleurs de force dans un monde où l’ouvrier verra ses loisirs prendre le pas sur ses heures de travail, donc en supposant que le monde du spectacle continue à travailler d’arrache-pied, arrivera-t-on à tenir longtemps en se bornant à regarder s'agiter les autres ?
Les vacances ? Mais quel sens aura le mot puisqu’il n’y aura pour ainsi dire plus de fatigue ? Dans un monde où chacun pourra s’évader hors de chez soi plusieurs jours par semaine, éprouverons-nous encore du plaisir à voyager, à nous en aller un mois (ou plus) à la mer ou à la montagne ? « Je m’occuperai davantage de moi-même, m’a dit une amie à qui je posais la question de savoir s’il lui plairait, ou non, de vivre à une époque où elle n’aurait rien à faire chez elle. Au lieu de m’acheter une robe à la va-vite comme je le fais parce que le temps me manque de pouvoir fouiner dans les rayons, je chercherai le tissu qui me plaît, la forme qui me va, la couleur dont je rêve. La mode existera toujours. »
Cela, je le crois. Même en l’an 2000, j’imagine mal la femme dédaignant son miroir et s’habillant simplement pour se vêtir. Mais étant donné la simplification de l’époque comment sera la mode à l’ère des voyages interplanétaires ? Les robes seront-elles en tissus-papier, fabriquées sur des mesures standard, et vendues sous sachet de cellophane, exactement comme sont vendus les bas d’aujourd’hui ? Verra-t-on, comme les nappes de nylon d’à présent, de froufroutants jupons aux broderies trompe-l’œil ? De coquines culottes de dentelles, tout artificiel garanti ? De quelles matières seront fabriqués les manteaux de fourrure imitant le pelage de bêtes en voie de disparition ? Ou déjà disparues. La joaillerie gardera-t-elle sa vogue, ou en viendra-t-on aux clinquants dont le bon marché permettra un renouvellement constant ?
Je ne verrai pas ce temps, Dieu merci ! Peut-être des satisfactions seront-elles données aux femmes de l’an 2000. Mais pourront-elles remplacer l’arôme d’un ragoût qui mijote, ou la douceur de draps de lin dans lesquels on se glisse ? Ça aussi, je me le demande.

Virginie de Sabliaux, Le Chasseur français, n° 828, février 1966

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