jeudi 9 mai 2013

Gabriel Timmory, A Rire d'ailes! ( 1909) [feuilleton, épisode 2]

Gabriel Timmory propose en 1909 la fantaisie théâtrale A Rires d'ailes. Voici le second épisode de notre feuilleton reprenant le texte original.


A RIRE D'AILES (deuxième épisode)

On passe à la discussion du détail. On a presque terminé quand survient M. Francis Robin, candidat perpétuel à la direction de tous les établissements de Paris, qui demande à faire une saison d'été avec la revue. On le conspue, et on lève la séance, non sans toutefois avoir adopté un projet de scénario de la dite revue.
C'est ce scénario qu'une heureuse indiscrétion nous permet de faire connaître à nos lecteurs. Le voici :

PREMIER TABLEAU. - Le théâtre représente l'immensité (mise en scène de M. Fernand Samuel)
Une multitude d'aéroplanes évolue dans tous les sens : aéroplanes de luxe et de livraison, aérobus, aérotaxis, etc.

LE SOLEIL.Quelle sale invention que ces aéroplanes ! Je viens encore de recevoir un coup d'aile dans l'œil.
LA LUNE.Imbécile ! C'est de ta faute. Pourquoi les regardes-tu en face? Fais comme moi. Tourne-leur le dos.
Cinq heures. Les vrais Parisiens sortent de chez eux ; les plus
notoires d'entre eux apparaissent dans le firmament.

M. SAMUEL (directeur des Variétés), regardant avec satisfaction les aéroplanes qui se croisent dans l'espace,Ce défilé à 1.200 mètres d'altitude est admirablement réglé. Voilà ce qui s'appelle monter une pièce !
M. DE MONTESQUIOU (le dépassant).Je suis décidément le chef des hauteurs suaves.
M. CATULLE MENDÈS (qui plane en relisant Scarron). C'est la première fois que mon œuvre va aux nues.
M. BÉRENGER (qui n'a entendu que le dernier mot).Les nues ? Il faudra que je les fasse habiller.
Mlle LITVINNE (qui fait une petite promenade dans un aéroplane de déménagement),C'est maintenant que je vais pouvoir donner des notes élevées ! (Apercevant Régina Badet qui bondit légèrement à travers l'infini.) courez-vous donc, chère amie ?
RÉGINA BADET.Je vais voir de plus près le paratonnerre de la Tour
Eiffel.
LITVINNE.Peuh! La Tour Eiffel, comme distraction, c'est maigre !
RÉGINA BADET.Que voulez-vous ? Nous autres danseuses, nous sommes comme la foudre : les pointes nous attirent.
On aperçoit aussi les frères Isola dans leur aéroplane couplé « Paul et Virginie », piloté par Marcel Simond ; M. Henri Brisson dans son aéro-nef le «Rigole-haut». Mme Réjane, très excitée par le nouveau sport, parce qu'elle prend l'Empyrée pour un homme ; et M. Jacques Inaudi, absorbé dans ses chiffres : il cherche la solution du problème suivant : « Etant donnée la distance de la Terre au Soleil, calculer celle de la Grande-Ourse au Pré Catelan, et en déduire l'âge de Sarah Bernhardt ».
LILIANE GREUZE (en passant à côté de Madeleine Carlier),- Je suis déjà allée au ciel, mais jamais aussi convenablement.
MADELEINE CARLIER, - C'est très chic de venir ici. On nous prend pour des étoiles.
VIVIANI.Quel ennui ! Je viens de les éteindre : impossible à présent d'allumer mon cigare. (A un Monsieur qui passe en aéro-taxi.)Auriez-vous l'amabilité de me donner du feu ?
LE MONSIEUR. ;— Du feu ? A moi, Pataud ? Vous en avez une
santé ! (Il fait dédaigneusement un court-circuit pour aller retrouver son ami Mansuelle. Depuis quelque temps un élégant aéroplane majestueux suit de très près un autre véhicule, dans lequel a pris place une délicieuse blonde.)
LA BLONDE (tout-à-coup),Zut ! Faut relayer. Mon moteur est grippé !
LE PERSONNAGE MAJESTUEUX (saisissant l'occasion par ses chichis et s'approchant aussitôt).- Permettez-moi de lui offrir une petite pastille.
LA BLONDE. — Trop aimable, monsieur. A qui ai-je l'honneur ?
LE PERSONNAGE MAJESTUEUX. — Jean IV, roi de Cerdagne.
LA BLONDE. — Le roi des Variétés ? Je me disais aussi : Ce monsieur ressemble à Brasseur !
LE ROI. — Quoi d'étonnant ? Vous ressemblez bien à Cassive !
LA BLONDE. — Y a des chances ! Je suis Amélie, des Nouveautés.
LE Roi. - Enchanté de vous rencontrer !
AMÉLIE. - Et moi donc! J'ai bien connu des princes : mais, un roi, c'est
de l'avancement !
Le Roi s'avance, en effet, jusqu'à offrir à Amélie de s'asseoir à ses
côtés. Retenus, l'un aux Variétés, l'autre aux Nouveau
tés, ils n'ont guère eu de loisir de connaître Paris : ils décident de l'explorer ensemble, tels le compère et la commère d'une revue.
Mais, comme il faut d'abord se connaître soi-même, ils se livrent dans l'aéroplane à des explorations mutuelles si passionnées, que la machine bascule et qu'ils sont précipités, à travers les airs, dans une loge de l'Odéon.

La suite demain! 

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