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ISSN 2496-9346

mardi 8 février 2022

Jules Payot, L'homme des Neiges (1911) (1/4)

En 2016, nous avions publié un article anonyme, « Une curieuse conception de M. Payot », paru dans La Croix n°8852, 27 janvier 1912 attaquant une anticipation signée Jules Payot. Grâce au développement de la numérisation, ce texte est désormais disponible et ArchéoSF vous propose la nouvelle "L'homme des Neiges" sous la forme originelle du feuilleton en quatre épisodes.

Publié dans Le Volume "journal des instituteurs, des institutrices et de leur famille", dirigé par Paul Souquet (professeur de lycée et pédagogue, 1848-1923), en feuilleton, la nouvelle "L'homme des Neiges" (1911) a pour thème l'hibernation prolongée d'un humain abordé dans L'Homme à l'oreille cassée (1862) d'Edmond About ou plus tardivement dans le film Hibernatus (1969) réalisé par Edouard Molinaro. Ici l'hibernation n'a rien d'accidentelle, il s'agit même d'un véritable crime. Ce thème est couplé à celui de l'anticipation comme dans Dix mille ans dans un bloc de glace (1889) de Louis Boussenard. Le personnage est en effet congelé à l'époque de la publication (1911) et ressuscite en 1991 soit quatre-vingts ans plus tard. Jules Payot (moraliste et pédagogue qui a été recteur de l'Académie d'Aix Marseille, 1859-1940) peut alors développer ses théories utopiques sur une société meilleure que celle de son temps dans laquelle l'éducation a, évidemment, une grande importance. Pour mieux cerner les idées de Jules Payot, on peut se reporter à o l'article de Jean-François Condette, Un recteur pacifiste à la tête de l’académie d’Aix-en-Provence ? Jules Payot et ses combats pour la paix (1902-1914).



 

L’homme des Neiges
Une résurrection sensationnelle en 1991.

 

Les nombreux touristes qui fréquentent la vallée de Chamonix sont dans état d’émotion et de surprise indescriptibles et à certains moments le soleil subit comme une éclipse tant les aéroplanes sont nombreux qui franchissent les différents cols des chaînes qui enclosent la vallée et qui descendent pour essayer de contempler le phénomène extraordinaire.

Les vieux racontaient une légende : un capitaine anglais avait péri au mont Blanc ; son cadavre, suivant le mouvement du glacier des Bossons, avait été retrouvé et enseveli à Chamonix plus de trente années après la catastrophe. La légende vient d’être reconnue exacte. Un double débordement des torrents du Grépon et de Blaitière avait vers 1940 recouvert le quartier de la gare et le cimetière anglican. Or, des fouilles récentes ont mis à jour la pierre du tombeau du capitaine en question qui s’appelait Arkwright et l’inscription sculptée dans le granit et qui relatait cet événement est demeurée intacte.

In member of
Henry Arkwright
A D C Cap’’ 84th Regt
Who was lost in an Avalanche On Mount Blanc Oct 13 1866
His romains were found
31 years later and laide
here to rest August 31 1897[1]

 

Un événement de même ordre, mais plein de mystère, vient de se produire. Une caravane traversant le deuxième plateau du glacier des Bossons, trouva un individu étrange évanoui sur la glace. On le frictionna et peu à peu le moribond revint à lui et tint des discours incohérents. Près de lui on trouva une espèce de caisse en aluminium, dont les parois étaient comme cerclées de puissants contreforts en acier, boulonnés avec soin. Un obturateur en verre épais fermait la caisse ; le patient l’avait fait tomber par une pression des pieds ; il avait pu ainsi sortir de sa prison.

Le malade eut bientôt autour de lui les nombreux médecins en villégiature dans al vallée. Inutile de raconter avec quels soins il est traité. Peu à peu il reprend des forces, mais il semble atteint d’aliénation mentale, tant ses paroles sont incompréhensibles. Il parle de M. Fallières, du Maroc, de la représentation proportionnelle, du généralissime, d’Anatole France, des camelots du roi, etc. Un des médecins, fort érudit, commence à penser que cet étrange sujet pourrait dater de l’année 1911. Il aurait donc passé plus de quatre-vingts années dans les neiges du mont Blanc… Cette étrange caisse d’aluminium nous intrigue.

 

Dans un tube d’aluminium de la caisse où était enfermé le rescapé du mont Blanc on a trouvé une mince feuille d’aluminium roulée sur laquelle est gravée la relation des faits. Un naturaliste russe, attaché à l’observatoire Vallot et nommé Pobiédonostzeff, avait été frappé des expériences de Pictet.

M. Pictet avait pris des poissons d’eau douce et refroidi le réservoir dans lequel ils nageaient. Peu à peu, le liquide s’était solidifié : on se trouvait en présence d’un bloc de glace dans lequel étaient enfermés les poissons. M. Pictet amena cette masse à une température de 20 degrés au-dessous de zéro. Les poissons étaient si raides qu’on les pouvait casser comme du verre.

On les laissa ainsi pendant deux mois. Puis on fit fondre lentement la glace et les poissons se mirent à nager.

Pobiédonostzeff, affamé de notoriété, avait résolu de tenter l’expérience sur un homme. Les chercheurs ont vérifié que les journaux de 1911 parlèrent de la disparition inexpliquée d’un inspecteur primaire de la Haute-Savoie que l’on crut perdu au mont Blanc où il s’était aventuré seul avec le naturaliste russe.

On sait maintenant que Pobiédonostzeff l’avait choisi pour victime. Il l’avait entraîné jusqu’à l’observatoire Vallot par 4400 mètres d’altitude, et profitant de l’isolement absolu où le laissa une tempête de neige qui dura dix jours, il se livra à son expérience criminelle, préméditée depuis deux ans. Puis il disparut lui-même un peu plus tard. On pense qu’affolé par les soupçons qui commençaient à peser sur lui, il aurait marché sans précautions sur la neige fraîchement tombée et qu’il aurait disparu dans quelque crevasse. Peut-être s’est-il suicidé sur le glacier.

Les restes non identifiés retrouvés au bas du glacier des Bossons en 1946 sont-ils les siens ?

On ne s’explique pas que la caisse de la victime ait mis à descendre quarante-cinq années de plus que le cadavre du savant russe.

 

Le public a appelé « l’homme des Neiges » ce revenant subitement réveillé après un sommeil de quatre-vingt ans. Après être resté deux jours et deux nuits entre la vie et la mort, il semble avoir triomphé de sa rude épreuve et on pense qu’il pourra, avant cinq semaines, se lever et reprendre sa vie commune. Les médecins ont donné l’ordre de ne répondre à aucune de ses innombrables questions et ils lui ont interdit de parler. Mais ses yeux brillent fiévreusement. Il paraît préoccupé et ne peut aucunement s’expliquer ce qui lui arrive. Il n’a, comme on pouvait le prévoir, aucun souvenir des derniers jours de sa vie précédente. Des psychologues sont venus et font sténographier ses moindres propos.

 

Jules Payot, « L’homme des Neiges. Une résurrection sensationnelle en 1991. »
in Le Volume, n°2, 7 octobre 1911.

 



[1] A la mémoire de Henry Arkwright, capitaine du 81ème régiment qui disparut sous une avalanche du Mont Blanc le 13 octobre 1866. Ses restes furent trouvés 31 ans après et placés ici pour le repos le 31 août 1897.

 

 

 

 



dimanche 9 janvier 2022

Raoul Guérin, Extrait du dictionnaire en l’an 2022 (1922)

 Publicité publiée dans Le Matin daté du 17 mars 1922


 

dimanche 2 janvier 2022

Un motocycliste de l’Anjou, Anticipations… , Un voyage en moto en l’an 2022 (1928)

En 1928, le périodique La Pédale accueille une petite nouvelle imaginant un voyage en moto en l'an 2022. Vitesse vertigineuse, route caoutchoutée, Lyon entièrement modifié, curieuse bicyclette, allusion à l'actualité de l'époque sont les ingrédients de cette petite histoire.


 

Un motocycliste de l’Anjou

Anticipations…

 Un voyage en moto en l’an 2022
Rapporté et commenté par un chroniqueur de l’an 2253

 

La roule la plus courte et la plus intéressante pour cette randonnée était l’itinéraire Paris, Dijon, Lyon, Marseille, Nice, Gênes, Parme, Venise, Trieste, Fiume, Belgrade, Bucarest, soit un parcours d’environ 3.500 km. Pour te donner une idée de la valeur de la « Lugdunum » sache que j’ai couvert cette distance en 11 h. 51, soit à une vitesse moyenne de 300 km à l’heure.

Je partis donc de Paris un matin à 7 heures et pris immédiatement la superbe route caoutchoutée qui mène à Nice.

Quel charmant voyage et quel agrément de rouler sans effort sur ce véritable tapis ! D'autant plus que, depuis que la roule double a été installée, la conduite d’une machine est singulièrement facilitée (1).

Ma « Lugdunurn spécial » filait bon train sans un à-coup ; et bientôt j’arrivai à Old-Lyons ou Lyons-le-Vieux par opposition avec New-Lyons ou Lyons-le-Neuf la nouvelle ville surgie depuis 15 ans au Sud-Est de l’ancienne et où justement se trouvent les ateliers de la «Lugdunumcorporation ».

Mais peut-être n’as-tu jamais visité cette ville ; je vais te faire ici l’historique de sa fondation.

Malgré de grandes trouées et d’énormes agrandissements, Lyon limitée à l’ouest par les contreforts montagneux du Massif Central, ne pouvait contenir sa formidable population de  4.600.000 âmes. C’est alors que, en 2004, fut froidement envisagée la construction d’une nouvelle ville selon la plus récente méthode shibètaine (2). Et je voudrais que tu puisses circuler dans ses rues de 45 mètres de large, entre ses bâtiments de 25 étages en dessus et 10 étages en dessous de la surface du sol ; et c’est vraiment un beau coup d’œil...

— Ici la lettre est interrompue — pour quelle raison, on l’ignore.

Puis elle reprend en ces termes :

C’est alors que nous (?) eûmes l’occasion d’apercevoir un de ces bipèdes curieux appelés bicyclistes qui roulent sur des espèces de motos sans moteur, d’allure et d’aspect excessivement instables et fragiles. (3)

Je pris immédiatement un court film de cet inénarrable engin, au moyen du Filma sport monté sur ma « Lugdunurn ». J’en riais encore à Trieste, quand soudain...

Ce que fut la fin de ce voyage, personne ne le saura, car ici s’arrête la relation de M. Curie Muriatic; une lettre de son frère Isocèle, postérieure de quelques jours à la présente, nous apprend en effet que la mort surprit Curie au moment où il rédigeait cette lettre et souligne les circonstances bizarres qui entourèrent cette mort, qu’il compare à une « évaporation très rapide ». Plusieurs thèses ont été soutenues sur cette mort ; pour moi je crois que ce fut là un cas isolé d’athanasie, précurseur du grand fléau qui s’est abattu sur le monde il y a quelques années, oui, sûrement, ce fut là un des premiers cas de cette disparition totale accompagnée d’un petit bruit sec, qui emporta en 2227, 2228 et 2229 plus de 450 millions d’êtres humains mains, et que le vulgaire a baptisé le « Napus ».
Cf. prophète L. Daudet 1928 (?)

 

Documentation technique de J. Couday.

Nouvelle de R. F. Salviné.

 

(1) La route double en question comprenait une route spéciale pour chaque sens de la circulation ; quant au caoutchoutage il était médiocre et loin de rendre les services qu’on espérait en tirer.

Il est d'ailleurs bon de signaler que le père de notre motocycliste était l’un des gros actionnaires de la « Caoutchouc C. ».

Aujourd’hui notre route quadruple (2 pistes pour auto, 2 pistes pour moto, incurvées aux tournants, superposées dans la montagne) permet de conserver une vitesse uniforme bien supérieure à celle qu’obtenait M. Curie Murialic.

(2) La méthode shibètaine avait remplacé à cette époque la méthode américaine, périmée. Tout cela nous parait bien mesquin aujourd’hui.

(3) C’est un des derniers et rares fervents de l’appareil préhistoriques dénommé « vélo » qu’a vu M. Muriatic. Le dernier possesseur de « vélo » est mort en l’an 2.032 à l’âge de 73 ans, son nom était Samuel Weber ; il était né à Stuttgart et avait toujours refusé de se servir d’une moto, par crainte d’un accident. Il fut heurté sur la route de Berlin par une quinze cylindres Panhard Levassor et mourut des suites de ses blessures, son appareil est exposé sur les lieux où se produisit l'accident dans l’état où il fut trouvé.

mardi 28 décembre 2021

[Humour] Sans titre [Robot mendiant], 1963

 Dessin de Repetto paru dans Super Policier n° 15, éditions E.R.P. janvier 1963

 


 

mardi 21 décembre 2021

Abraham Dreyfus, Devant le buste de Dumas (Propos de l'an 2000), 1879

Si ce petit dialogue théâtral doit retenir l'attention c'est moins pour les propos tout à fait classiques qui y sont tenus - la date anticipée servant à projeter dans les temps à venir des éléments d'actualité (ici littéraire et financière avant tout) - que par la présence du mot "téléphonoscope" en novembre 1879, soit trois ans avant son adoption par Albert Robida dans Le Vingtième siècle en 1882 (parution du premier épisode dans le périodique La Caricature daté du 2 décembre 1882).

Dramaturge et journaliste, Abraham Dreyfus est né en 1847 et mort en 1926 ce qui en fait le parfait contemporain d'Albert Robida (1848-1926).

Abraham Dreyfus s'est sans doute inspiré de la caricature "Edison's telephonoscope" de George du Maurier paru dans l'almanach Punch de 1879 (voir l'article sur le site Histoire de la télévision par André Lange) . A-t-il ensuite inspiré Albert Robida?

André Lange a consacré un long article à Abraham Dreyfus sur son site.

Dans "Devant le buste de Dumas (Propos de l'an 2000)", le téléphonoscope sert à diffuser des "réclames" pour les spectacles du moment, remplaçant avantageusement les affiches que l'on posait partout au XIXe siècle.

Quelques autres éléments conjecturaux sont présents tels les "bustes-calorifères" qui permettent aux spectateurs de se réchauffer ou les aéroscaphes qui sont les moyens de transport utilisés.


Ceux qui, comme moi, ont vu quelques œuvres importantes par le nombre d'actes, représentées sur la scène du Théâtre-Français, ont quelques chances de plus que les autres, même lorsqu'on ne les représentera plus, qu'il soit encore question d’eux à cause du buste en marbre que le Comité peut admettre, après leur mort, dans le foyer, les escaliers ou les vestibules. Si jamais cet honneur in est accordé, on placera probablement le buste que Carpeaux a fait de moi en face du buste que Chapu a fait de mon père, au pied du grand escalier. Nous regarderons alors, tous les deux, sans les voir, passer les belles personnes qui se rendront à leurs places, et, quand elles descendront, après le spectacle, peut-être l'une d’elles, en attendant sa voiture, arrêtera-t-elle nonchalamment son regard sur cette image de marbre et dira-t-elle quelque chose, n’importe quoi, à propos de l'homme ou de l’œuvre.

(Alex. Dumas fils, — Préface de l’Etrangère)

 

UNE DAME qui descend l'escalier, à son voisin. — Faites donc attention. Monsieur !

Le Monsieur s’éloigne sans répondre.

UNE AMIE DE LA DAME. — Qu'est-ce qu’il y a ?

LA DAME. — C’est cet imbécile qui marche sur ma robe !

LE MARI. — Que veux-tu ? Vous avez des traînes si longues, aujourd’hui !

LA DAME, furieuse. — Longues ! un mètre !... Tu appelles ça une traîne longue ?... Si tu avais vu celles qu’on portait autrefois... Elles étaient de deux mètres, de trois mètres...

LE MARI, riant. — Allons donc !

LA DAME. — Mais certainement ! Tu n’as qu’à aller voir jouer Madame Judic à la Nouvelle-Renaissance.

LE MARI. — Parbleu !... une opérette ! ce n’est pas sérieux.

LA DAME. — Je. te demande pardon ! c’est très sérieux, au contraire. Madame Judic n’est pas une opérette, mais un opéra comique comme la Belle Hélène.

LE MARI. — Oh ! Oh ! comme tu y vas ! La Belle Hélène ! une pièce de l’ancien répertoire...

LA DAME. — Madame Judic s’en rapproche... En tout cas, les costumes sont d’une exactitude absolue. Il parait qu'ils ont été copiés sur les gravures du temps.

LE MARI, riant. — C’est le directeur qui dit cela ! Si tu t’en rapportes aux réclames...

LA DAME. —Qu’est-ce que tu appelles des réclames ? Les quelques paroles que le téléphonoscope nous a transmises ce matin ? Il nous en arrive bien d’autres pour des spectacles qui sont beaucoup moins intéressants que celui de la Nouvelle-Renaissance.

UN AMI DU MARI, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. — Le fait est que les directeurs de théâtre abusent terriblement des réclames ; on ne sait pas jusqu’où ils iront avec cette rage d’annonces qui est particulière à notre époque. Il n’y a jamais rien eu de semblable au XIXe siècle, les directeurs se bornaient à faire apposer des affiches dans l’enceinte des anciennes fortifications...

LE MARI, d'un air savant. — Jusqu’à Saint-Cloud !

L’ACADEMICIEN. — Mais non ! Je vous parle des premières fortifications, celles de Louis-Philippe, qu’on a démolies en 1943 et sur l’emplacement desquelles on a construit les boulevards du centre...

LE MARI. — Ah ! bon ! bon !... à la place du nouveau Tortoni, enfin ?

L’ACADEMICIEN. — Tout juste !... Je vous disais donc que les directeurs du siècle dernier se contentaient de faire afficher leurs spectacles dans Paris, et d’envoyer des avis imprimés aux rares journaux qui existaient alors. C’est ainsi que j’ai retrouvé une note émanant précisément du directeur de l’ancienne Renaissance, un nommé Soning ou Fo Ning...

LA DAME. — Un Chinois?

L’ACADEMICIEN, gravement. — Peut-être ! Il faudra que j’élucide ce point. La note en question mentionnait simplement les recettes de quelques soirées : 5.000 francs... 5.500... 6.000...

L’AMIE, riant. — Que cela ?

L’ACADEMICIEN. — Ah ! dame ! les places ne coûtaient pas cher à cette époque : on avait une loge de quatre places pour 30 francs !

L’AMIE. — C’est incroyable !

L’ACADEMICIEN. — Il faut dire aussi que l’argent avait une tout autre valeur. Ainsi, dans les plus beaux quartiers, un appartement situé au cinquième étage, ne se louait pas plus de 3 ou 4.000 francs.

LE MARI. — Nous payons le nôtre 23.000 francs... au huitième !

LA DAME. — Et il n’est pas cher !

L’AMIE. — Je crois bien !

L’ACADEMICIEN. — Et si je vous disais qu’on pouvait dîner au restaurant moyennant 8 ou 9 francs par tête ?...

TOUS, avec incrédulité. — Oh !

L’ACADEMICIEN. C’est ainsi !... Bien mieux : j’ai retrouvé le prospectus d’un dîner à prix luxe coté 2 fr. 25 c.

LE MARI. — Pas possible !

L’ACADEMICIEN. — Je vous montrerai le prospectus ; il est ainsi rédigé : une demi-bouteille de vin, deux plats au choix, dessert, pain à discrétion.

LE MARI. Et ou avez-vous retrouvé ce curieux document ?

L’ACADEMICIEN. — A la Bibliothèque municipale, dans le fonds de réserve du département des Mœurs et coutumes de l’ancien Paris, station culinaire, tome IX du catalogue général, chapitre § 5, n° 473.

LE MARI, ébloui. — C’est extraordinaire !

LA DAME —   Quel savant vous faites, monsieur Chalambriard !

L’ACADEMICIEN, modestement. — Il faut bien travailler un peu !

LA DAME. — Dites : beaucoup !

L’ACADEMICIEN. — J’avoue, en effet, qu’il m'arrive assez souvent ,1'étrc très occupé. Ainsi, en ce moment, je travaille à mon grand glossaire d’Emile Zola...

LE MARI. — Comment dites-vous ?

L’ACADEMICIEN. —  Emile Zola... C’est un écrivain de la seconde moitié du XIXe siècle ; il a laissé quelques ouvrages qu’on ne lit plus aujourd'hui, mais qui sont très curieux au point de vue de la langue ; on y trouve des mots qui n’existent pas autre part.

LA DAME. — Si ces ouvrages ne se lisent plus, je ne vois pas l’utilité du glossaire.

L’ACADEMICIEN, souriant. — C’est que vous n'êtes pas philologue

LE MARI. — En effet !

L’ACADEMICIEN. — Il faut être philologie. Ainsi, je gage que vous ne connaissez pas le mot enquiquinement !

LE MARI. — Enquiquinement... Non ! Qu’est-ce que ça veut dire ?

L’ACADEMICIEN. — Je n’en sais rien,

LE MARI. — Eh bien, alors !...

L’ACADEMICIEN. — Attendez ! C'est justement parce que je ne connais pas ce mot que je m’intéresse. Il tant que j’arrive à en deviner le sens. C’est à quoi je travaille depuis six mois,

LE MARI. — Six mois !

L’ACADEMICIEN. — Ah ! Ce n’est pas facile ! Vous allez en juger. La phrase qui a d’abord attiré mon attention était ainsi conçue ; « C'était un enquiquinent général... ... Enquiquinement ! J’ai cherché le mot dans les autres romanciers populaires de la même époque, dans Xavier de Montépin, dans Paul Saunière, dans Émile Richebourg... je n’ai rien trouvé. Alors, je l’ai cherché dans Zola lui-même... — Vous me suivez bien ?

LE MARI. — Je ne fais que cela !

L’ACADEMICIEN. — Et j'ai trouvé ces deux phrases : « Quel enquiquinement !... As-tu fini de m'enquiquiner ?... » Enquiquiner ! S'enquiquiner ! Un verbe actif et pronominal ! Je m'enquiquine, tu t'enquiquines, il s’enquiquine, nous nous enquiquinons... Quel trait de lumière !... Je croyais avoir trouvé !

LA DAME. bas, à son amie. — Il n’est pas amusant, le bonhomme.

L’AMIE. — Fais comme moi/ n'écoute pas.

L’ACADEMICIEN. — Eh bien, non ! je n'avais pas trouvé !... et j'en suis encore à chercher le radical de ces mots : enquiquinement et enquiquiner... Ça doit être quiquine... mais qu'est-ce que cela veut dire ?

LE MARI. — Quiquine ?... Ma foi ! je n'en sais rien... et à moins qu’on n’ait voulu mettre quinine.

L’ACADEMICIEN, vivement. — Mais oui !... Ca y est ! vous avez trouvé ! ...Quinine… remède contre la fièvre... principe du quinquina dont on a fait enquiquine. Enquiquinement, état d'une personne assoupie par la cuisine. Enquiquinement général. « As-tu fini de m'enquiquiner ? » c’est-à-dire : « Je n'ai plus de lièvre ; tu m’as fait absorber assez de quinine : laisse-moi tranquille... ne m’enquiquine pas davantage ! » (Avec joie.) J'y suis !... Je le tiens !... Mon glossaire est fait.

LA DAME, haut, à son mari. — Dis-moi, mon ami, est-ce que nous allons rester encore longtemps sur cet escalier ?...

LE MARI. — Patiente un peu, ma bonne... Il faut le temps d’aller chercher un aéroscaphe !

L’AMIE. — Si l'on en trouve !... Le soir, à dix heures, il n’y en avait plus un seul au-dessus du théâtre.

L’ACADEMICIEN. — Ah ! ces aéroscaphes !... Ils ne marchent plus du tout. Vous verrez qu'on en arrivera à regretter les anciens chemins de fer !

UN AMI, qui n’a pas encore pris part à la conversation. — A propos, vous savez que Philippart[1] est revenu ?

LE MARI. — Philippart, le financier ?

L’AMI. — Sans doute ! le dernier des Philippart, l’arrière-petit-fils du grand Philippart, de celui qu'on a appelé le Law du \iv siècle...

LE MARI. — Oui... eh bien ?

L’AMI. — Eh bien, après quatre ou cinq débâcles successives, il est parvenu à rembourser intégralement les dix-neuf cent cinquante-trois millions dont il était encore débiteur : le revoilà à la tête du marché européen. Et sa situation étant plus solide que jamais, il va fonder un nouvel établissement de crédit : la Banque universelle, quinze cents millions d’actions à mille francs chaque. Elles sont déjà cotées à trois cents francs au-dessus du pair.

LE MARI, vivement. — Est-ce qu’on peut encore en avoir ?

L’AMI. — A treize cents francs !... C’est bien difficile... Enfin, je tâcherai.

LE MARI, suppliant. — Oh ! oui... hein ?... tâchez !

LA DAME. — Et cet aéroscaphe qui n’arrive pas !

LE MARI. — Mais ne t’impatiente donc pas, ma bonne ! Est-ce que tu as froid ?...

LA DAME, avec aigreur. — Assez... oui !

LE MARI, avec bonhomie. — Ce n'est pas ma faute... c’est toi qui as voulu venir au Théâtre-Français !

L’AMIE, riant. — Et un jour de classiques, encore !

LE MARI. — Je l’avais prévenue ! Le Mariage d'Olympe et Célimare le Bien-Aimé. Mais elle a voulu venir quand même...

LA DAME. — Je tenais à voir Brascol dans le rôle de Célimare.

L’ACADEMICIEN, soupirant. — Ah ! c’est Coquelin qu’il fallait voir dans ce rôle-là ! J’étais bien jeune quand je l’ai vu, en 1928 ; mais son souvenir est resté là... (il se frappe le front.)

LE MARI. — Comment ! Coquelin jouait encore en 1928 ?

L’ACADEMICIEN. — Mais non ! Je vous parle du fils !... de celui qui a repris tous les rôles de son père, Coquelin aîné jeune, comme on l'appelait... Ne pas confondre avec les Coquelin cadet jeune... c’est une autre branche. D’abord, le Coquelin cadet qui a joué en même temps que mon Coquelin aîné à moi, n'était pas le fils du fameux Coquelin cadet dont vous voyez le portrait au foyer du théâtre. Celui-ci n’a eu qu’une fille, qui a épousé en 1907 un aide-major des Plongeurs militaires. Le Coquelin cadet que j’ai vu dans mon enfance n'était que son filleul et s’appelait en réalité Salourgeat.

L’AMIE, souriant. — Comme vous êtes renseigné sur cette dynastie, Monsieur !

L’ACADEMICIEN. — C’est tout naturel ; j’ai eu la passion du théâtre !

LE MARI, à sa femme. — Te réchauffes-tu un peu, ma bonne ?...

L’ACADEMICIEN. — Tenez, Madame... mettez vos pieds devant la bourbe de chaleur... C’est très commode, ces bustes-calorifères.

L’AMIE. — Qu’est-ce qu'il représente, celui-là?

LE MARI. — L'auteur de la pièce que l’on vient de jouer, je crois... A l'académicien. N’est-ce pas ?

L’ACADEMICIEN. — Non Célimare est de Labiche ; et si je m’en rapporte au remarquable portrait que notre confrère M. Othenin d'Haussonville petit-fils a tracé d’Alphonse Daudet, cette tête puissante appartiendrait plutôt à l’illustre auteur des Rois qu'on rappelle.

UN HABITUÉ DU THÉÂTRE, qui passe à ce moment. — Vous faites erreur, Monsieur, ce buste est celui d’Alexandre Dumas fils.

L’ACADEMICIEN. — Vous en êtes sûr, Monsieur ?

L’HABITUÉ, souriant. — Le buste du père est en face... il n’y a pas à s’y tromper.

UN COLLEGIEN. — Ah ! Dumas père !... Je le connais, celui-là ! On m'a fait copier cinq cents vers dans Charles VII chez ses grands vassaux... Ce n’est pas drôle !

L’ACADEMICIEN. — Qu'est-ce que vous auriez dit, mon jeune ami, si on vous avait fait traduire en vers latins, comme à moi autrefois, la grande tirade des pêches du Demi-Monde !

L’AMIE. — A propos, est-ce qu’il n'a pas été question de reprendre Monsieur Alphonse ?

L’ACADEMICIEN. — Heu ! heu !... c’est bien anodin !... Je crois qu’on se contentera de le jouer aux matinées internationales de l'Ambigu, avec la reprise d'une pièce peu connue, mais très curieuse, parait-il, et qu’on appelle les Cloches de Corneville.

UN DOMESTIQUE, accourant. — Madame, l’aéroscaphe est dans le vestibule.

LA DAME. — Enfin !

L’ACADEMICIEN. — Vous devez avoir chaud, maintenant ? (Au mari.) Ces bustes-calorifères sont si commodes !

LE MARI. — Oui... je ne vous dis pas... mais il leur manque quelque chose !

L’ACADEMICIEN, surpris. — Quoi donc ?

LE MARI, gravement. — Une petite rigole tout autour pour faire égoutter les parapluies.

 

Abraham Dreyfus, « Devant le buste de Dumas (Propos de l’an 2000) »,

in La Vie moderne, 22 novembre 1879

 



[1] Il s’agit de Simon Philippart, financier créateur de nombreuses compagnies de chemin de fer qui a fait faillite en janvier 1877.