lundi 15 septembre 2014

L'autobus à impériale en 1940 ( 1929 )

En 1929, au moyen d'un dessin humoristique paru dans Le Petit Parisien, le dessinateur Raymond Pallier se moque d'un "Paris [qui] tente de plus en plus à s’agrandir en hauteur" dans une anticipation de l'année 1940 avec un autobus à impériale tout à fait amusant et ... complet !


Source de l'image: Gallica

mercredi 10 septembre 2014

Claude Manceau, La Bataille de demain (1888)

La guerre est un des thèmes récurrents de l'anticipation ancienne. Des auteurs comme Danrit en ont même fait une spécialité.
Dans cet article, Claude Manceau imagine une bataille du XXe siècle en extrapolant à partir des données techniques, stratégiques et militaires de son époque.


La Bataille de demain


Singulière époque, que celle où nous vivons !
Tout semble remis en question. Au milieu de la société en ébullition, tout se transforme, tout se perfectionne; les inventions les plus invraisemblables éclosent subitement, modifiant les conditions de l'existence.
L'Art de la Guerre n'échappe pas à cette loi de transformation générale. Son évolution tient au concours de plus en plus réclamé des procédés industriels les plus perfectionnés.
Tandis que l'on comptait jadis par centaines do mille hommes, les armées d'aujourd'hui se chiffrent par millions. Ces masses énormes, les généraux qui les commandent ont les chemins de fer pour les remuer, pour les jeter tout à coup d'un bout à l'autre de formidables distances.
Le métal, le ciment, leur forment des points d'appui presque indestructibles.
Les communications sont assurées par la télégraphie électrique ou optique, le téléphone, les pigeons-voyageurs. Qui eût songé à se servir des vélocipèdes à la guerre ? Qui eût rêvé un corps d'aérostiers militaires?
Et que sera donc la guerre dans l'avenir avec tous ces moyens d'action?
On croit rêver en cherchant à s'en faire une idée, car nous n'assistons en ce moment qu'au début de la transformation, début timide qui nous conduit peu à peu a un état militaire organisé comme une usine, où, à côté de fusiliers, de canonniers, de cavaliers, nous aurons des mécaniciens embrigadés et rompus à la manœuvre spéciale de tous les engins nouveaux : gros canons se chargeant tout seuls, se dirigeant et se pointant par une pression du doigt sur le bouton d'un commutateur, lançant des obus-torpilles dont l'épouvantable éclatement crève les voûtes des casemates les plus épaisses et les mieux protégées; canons à tir rapide lançant un ouragan de projectiles tout petits, mais doués d'une si incroyable vitesse qu'ils traversent des files entières d'hommes ou de chevaux placés les uns derrière les autres ; cuirasses métalliques, coupoles tournantes, tourelles qui s'éclipsent et rentrent sous terre, chargeant leurs canons automatiquement et reparaissent pour vomir leur pluie de fer sur les batteries et les troupes ennemies.
Ah ! il est bien question, au milieu de tout cela, d'attaques à la baïonnette ou de charges brillantes d'une audacieuse cavalerie ! Murat est démoli par le fusil à répétition.
Rien qu'en poursuivant la logique fatale des progrès actuels, on peut prévoir ce que sera une bataille au XX° siècle, se figurer les généraux en chef concentrant leurs armées sur un front de vingt à trente kilomètres, et, pour cela, réparant les chemins de fer détruits, en construisant de nouveaux, qui, comme par enchantement, sillonnent le sol, jetant en un jour des ponts gigantesques qu'on n'aurait pas osé rêver jadis, même dans les loisirs de la paix.
Voilà les armées en présence...
Peut-on dire en présence ?
Leurs avant-postes sont à deux kilomètres les uns des autres et échangent des coups de fusils sans se voir : c'est ce qu'on appelle prendre contact.
Quelques petits ballons captifs d'avant-garde s'élèvent et observent les positions ennemies, indiquant aux troupes les points, -invisibles pour elles, - sur lesquels il faut diriger leurs feux de masse.
Mais quelques coups de canon forcent ces trop hardis explorateurs à se cacher ou à reculer.
Le moment est venu d'une rencontre générale des deux armées dont, les lignes se forment en face l'une de l'autre... à cinq ou six kilomètres.
A peine les troupes occupent-elles les positions assignées, qu'une bande de télégraphistes s'abattent sur le terrain, posent un réseau serré de fils métalliques. Et aussitôt entre les troupes et le quartier général s'échangent les conversations les plus complètes. Ce ne sont plus ces estafettes courant dans toutes les directions à franc étrier et se perdant en route, sans avoir pu remettre leurs dépêches: le chef d'Etat-major s'entretient par téléphone avec les généraux de division, avec les brigadiers, avec les colonels au besoin.
- Allô ! Allô ! Ayez-vous reçu votre colonne de munitions ?
- Allô ! Allô ! Combien d'hommes ?
- Allô ! Allô ! Tout le monde en l'air et du leste !
Puis les bataillons du génie passent en courant avec leurs équipages traînés par des locomobiles routières chauffées au pétrole. Ils vont réparer un pont détruit, en jetant par dessus la brèche une immense poutre en treillis de fer dont les éléments tout préparés se montent comme un château de cartes.
Mais le général en chef veut être renseigné.
Les ballons captifs s'élèvent de toutes parts, et, par téléphone, les officiers-aéronautes communiquent des observations générales-sur ce qu'ils voient, en avant, dans un rayon de cinq à six kilomètres.
Malgré d'excellents instruments construits spécialement dans ce but, bien des détails leur échappent pourtant. A cette distance, les troupes éparpillées dans la brunie ne trahissent leur présence que par une sorte de grouillement.
Il faut opérer une reconnaissance décisive.
En avant l'escadrille des ballons dirigeables !
Ils attendent en arrière le moment d'entrer en action. Au premier signal, ils s'élancent dans les airs. Le temps est favorable : le vent n'a guère qu'une vitesse de quatre à cinq mètres; les aéronefs filent quinze mètres à la seconde; en cinq minutes, ils sont au-dessus des avant-postes ennemis, les dépassent à toute vitesse, observent les positions en arrière, les photographient instantanément, fixant ainsi d'une manière indubitable et qui se passe de commentaires l'état réel des lieux, avec les troupes qui les occupent.
Quelques coups de canon tonnent contre l'escadrille qui s'élève un peu pour échapper aux projectiles.
Les shrapnells éclatent à quelques mètres des nacelles allongées et leurs balles retombent en gerbe sur le sol avec le grésillement de la grêle.
Mais pendant ce temps, l'escadrille ennemie, un peu prise au dépourvu, a fait ses préparatifs; elle s'élance à son tour dans les airs à la poursuite des audacieux aéronautes qui viennent de la braver dans un raid aussi hardi.
C'est ainsi que le prologue de la grande bataille se trouve être un combat aérien, où les aéronefs se précipitent les unes sur les autres, éperons en avant, et où les vaincus sombrent en tourbillonnant et viennent s'écraser sur le sol.
Les meilleurs coureurs sont pourtant parvenus à atterrir. Le général en chef connaît le résultat, de la reconnaissance. Il tient en mains les clichés photographiques qu'on a développés chemin faisant.
Ses dispositions sont vites prises, Le télégraphe électrique, le télégraphe optique, le téléphone, les vélocipèdes, - suivant la distance, - tout est en mouvement pour transmettre ses ordres.
Les emplacements de batteries sont choisis. Des tronçons de chemins de fer Decauville se posent lestement sur le sol pour permettre aux lourdes pièces de venir se placer en batterie.
Des wagons blindés s'avancent dans la plaine et gravissent sans façon les mamelons qu'occupent les avant-postes.
L'ennemi préfère peut-être des canons démontables dont les morceaux ne pèsent pas plus de cent kilos et se vissent comme une canne à pêche. Puis les canons pneumatiques où la poudre est remplacée par l'air comprimé à 1.000 atmosphères, allongent leur long col qui a l'air d'un tuyau de poêle.
De petites coupoles portatives se dressent comme des guérites pour servir d'observatoires aux officiers d'artillerie qui, sans se déranger, téléphonent à leurs pièces, l'azimuth du tir, l'angle de pointage, l'ordre de tirer, en sorte que les canonniers n'ont qu'à exécuter automatiquement les ordres, sans rien regarder du paysage, sans rien voir de l'ennemi, comme un chauffeur enfourne une pelletée de charbon en songeant à n'importe quoi ou à rien du tout, - ce qui est encore la façon la plus philosophique d'expédier son ouvrage.
Les projectiles partent en sifflant, passent par dessus les obstacles, et vont tomber juste au bon endroit, pendant qu'un ballon observe les coups.
L'obus-torpille éclate en touchant le sol et démolit tout ce qui l'entoure- à cinquante mètres à la ronde, ce qui est la manière la plus simple de faire le vide devant soi.
Pendant ce temps, l'infanterie s'est établie commodément dans un pli de terrain d'où elle ne voit rien et où elle n'est pas vue.
Un officier fait rapidement quelques opérations géodésiques préliminaires et plante deux jalons.
On amène la troupe en face de la ligue ainsi tracée.
- Visez le haut des jalons, telle hausse. Feu rapide !
Le feu commence. On n'entend pas de détonation, on ce voit pas de fumée : la poudre est sans fumée et sans bruit !
Mais les balles sifflent et rasent complètement la position ennemie.
En une demi-heure, sans bruit, sans cris, proprement, nettement, la situation eut nettoyée, et l'armée victorieuse, qui n'a encore rien vu, que quelques projectiles, - terribles, il est vrai, - ne se douterait pas de sa victoire si les dirigeables n'allaient reconnaitre les lignes où gît une armée.
Immédiatement, les trains d'ambulances s'organisent et évacuent les blessés, des machines à vapeur semblables à des moissonneuses ramassent les morts et les enfouissent du même coup à dix pieds sous terre ...
Mais je m'aperçois que je vous raconte là une bataille du XX° siècle... à la manière de Robida, - qui en vaut bien une autre, du reste, et qui est souvent plus gaie.
J'aurais pu tout aussi bien vous décrire une guerre navale qui n'aurait été ni moins originale, ni moins radicalement différente de ce qu'on a fait jusqu'ici ; les énormes cuirassés autour desquels bourdonnent eu voletant tout un essaim d'avisos, de croiseurs, de torpilleurs rapides.
Ils étendent leurs lourds filets d'acier, contre lesquels les torpilles viennent éclater sans dommage.
Mais voilà quelques bateaux sous-marins qui, sournoisement entre deux eaux, s'avancent sans qu'une bulle gazeuse vienne éclater à la surface et révéler leur présence.
Ils plongent et, en passant sous la carène massive du monstre cuirassé, laissent aller leurs torpilles jumelles que relie une même chaîne et qui se collent, sous la poussée de l'eau, de part et d'autre à la quille.
Pan!
Un bruit sourd, une gerbe énorme, et le vaisseau coule.
Combien de millions à la mer?
Ah ! que les galions de Vigo étaient peu de chose !
Et puis tout cela, massacres terrestres ou destructions navales, ce sera si lestement fait ! Il y aura eu en une minute tant de ruines, tant de blessés, tant de morts qu'on y regardera à deux fois avant de tenter l'aventure, - peut-être.
Les fervents adeptes de la ligue de la paix ont même la ressource consolante de supposer que de l'excès du mal sortira un peu de bien, et que la paix universelle sera le résultat fatal et pratique de tous les ruineux perfectionnements de l'art de tuer et de détruire.
Laissons cette douce croyance aux optimistes. Le XX° siècle n'est pas encore là et, pour le moment, on arme à outrance. Suivons le mouvement.


Claude Manceau, « La bataille de demain », in La Revue pour tous, 1888, p. 269-272

Image: Albert Robida, La Guerre infernale. Les semeurs d'épouvante.

mardi 9 septembre 2014

Le monde oiseau : l'aéro-fiacre ( assiette historiée)

Les assiettes historiées proposent parfois des images relevant de la science fiction.
La manufacture de Sarreguemines dans la série Le Monde oiseau datant du début du XXe siècle produisit l'assiette L'aéro-fiacre:



Maurice Champagne, La Cité des Premiers hommes ( 1928 ) [Illustration]

Maurice Champagne publie en 1928 La Cité des Premiers hommes. Quatre-vingt dix jours au centre de la Terre dans le périodique L'Aventure. Le roman bénéficie d'illustrations signées Paul Thiriat. Le bandeau qui surmonte chaque épisode du feuilleton nous livre une vue saisissante des espaces subterriens :



dimanche 7 septembre 2014

Enquêter sur un auteur oublié avec Gallica : l'exemple de Pierre Adornier


Rechercher des informations sur d'obscurs auteurs est parfois compliqué. J'aime assez ces énigmes et en ai résolu quelques-unes avec bonheur. Voici un exemple avec le cas de Pierre Adornier.

Le nom de Pierre Adornier a resurgi en 1990 avec la publication d'un volume publié pour fêter le vingtième anniversaire de la prestigieuse collection Ailleurs et Demain. En 1926, Pierre Adornier signait la nouvelle "La Mort du film" recueillie dans Contes gris et roses, éditions des Tablettes et parue à l'origine dans Le Crapouillot en 1923. 

Prudemment la préface signée par Gérard Klein indiquait: "Il nous a été impossible, malgré tous nos efforts, de retrouver l'auteur ou ses ayants droit et nous tenons bien entendu à leur disposition les droits de reproduction de cette nouvelle."

Voilà le début d'une énigme que j'ai entrepris de résoudre. En effet, Pierre Adornier a écrit de nombreux textes dans la presse, pour le théâtre, pour la jeunesse,... Il est donc impossible qu'on ne trouve pas de traces de lui.

Premier réflexe : consulter le catalogue Opale Plus de la Bibliothèque Nationale de France. La pêche est plus que décevante car les notices de la BNF pour cet auteur ressemblent à cela:



En prenant la notice de l'une de ces oeuvres on obtient:



Autant dire qu'on est pas plus avancé !
Une recherche sur Gallica s'imposait. Tout d'abord grâce au nom de Pierre Adornier, j'ai trouvé plusieurs de ses articles, notamment une nouvelle consacré au cinéma muet intitulée "Un amateur de l'art muet" (La Revue des Lettres n°9, 15 octobre 1929). 
On apprend qu'il fut un collaborateur régulier (pour des contes et nouvelles en particulier) du journal Le Populaire.
Cela ne donne pas beaucoup d'éléments encore mais nous progressons.
Un article du Supplément Littéraire du Figaro (n° 394, 23 octobre 1926) indique:


S'il s'agit d'un écrivain, l'annuaire général des lettres peut livrer des informations. Justement dans l'édition de 1932, une notice est consacrée à Pierre Adornier. On y apprend sa date de naissance. La ville de Dreux comme résidence est confirmée.


Poursuivons l'enquête. En fait, elle aurait pu s'arrêter là car la réponse à la question : quel est le vrai nom de Pierre Adornier était dans cet annuaire. Je l'ai trop rapidement parcouru. Pourtant la section "Pseudonymes" donnait le patronyme de Pierre Adornier.

J'ai donc poursuivi pour aboutir avec le Journal Officiel de la République Française n° 103 daté du 2 mai 1926 ( un dimanche !)  informant que Pierre Adornier de son vrai nom Lucien Job avait été nommé officier d'académie par le ministre de l'Instruction publique et des Beaux arts:


Lucien Job / Pierre Adornier a laissé une trace à Dreux. Une rue de la Cité des Fénots, aujourd'hui quartier Paul Bert porte en effet son nom depuis 1970.


Reste désormais à découvrir la date de décès de cet auteur... Peut-être est-elle tout bêtement indiquée sur la plaque de rue mais Street View ne permet pas de voir cette rue malheureusement...


Cela nous donne donc: Pierre Adornier, pseudonyme de Lucien Job, né en 1885 et attaché à la ville de Dreux. Universitaire et auteur de contes et articles. Il a donné son nom à l'une des rues de cette commune.

Il ne reste plus qu'à contacter la BNF pour mettre à jour le catalogue Opale...

Et ce que cela valait le coup de passer une demi-journée à faire ces recherches? Je ne sais pas, à vous de me le dire!

mercredi 3 septembre 2014

FR Géris, Quo Vadimus (1903) : politique fiction royaliste

Les écrivains engagés existent depuis les débuts de la littérature. Leurs engagements peuvent être divers, sur tout le spectre de la politique, de gauche comme de droite. L'anticipation et la politique fiction peuvent être les moyens de défendre leurs idées. Ainsi trouve-t-on des oeuvres rédigées par des royalistes. Léon Daudet, le fils d'Alphonse Daudet ayant embrassé les idées de l'Action Française de Charles Maurras, dans Le Napus imagine une monarchie en France dans le futur. 
Sous le pseudonyme de Géris se cache un auteur que je n'ai pas pu identifier. Quo Vadimus (1903) ne compte une histoire politique conduisant au rétablissement de la monarchie au début du XXe siècle. Le Mois littéraire et pittoresque, périodique dans lequel est parue la critique suivante, était une publication catholique sensible aux idées monarchistes.


QUO VADIMUS. Histoire des temps prochains, par F. R. GÉRIS. Un vol. in-8 de 306 pages, 3 fr. 50, 1903. Beauchesne, 83, rue de Rennes, Paris.

Si l'histoire a ses lois; ces dernières doivent, à travers la diversité des peuples et des temps, se retrouver au sein des événements et provoquer les mêmes résultats. Si toujours les excès de la démocratie ont, dans le passé, préparé la voie, à la monarchie, il ne saurait en aller autrement à notre époque, et, fatalement, le socialisme nous amènera, par voie de réaction, l'empire ou la royauté.
C'est de royauté qu'il s'agit dans Quo Vadimus. C'est aux premiers jours du règne de Philippe d'Orléans que se réalise, sous les bénédictions de l'Eglise, le rêve de Bruno Hautefort et de Marcelle de Tréville, ébauché au milieu des expulsions de la troisième République. De cette dernière, M. Géris nous montre les tyrannies croissantes; puis nous voici sous la présidence de M. Waldeck-Rousseau, dont la main a bien pu déchaîner mais ne peut plus retenir la révolution : celle-ci éclate, lugubre et sanglante, jusqu'au jour où le général Vindex, sollicité de sauver la France par le duc d'Orléans, conduit celui-ci au trône.
Très vivement écrit, Quo Vadimus entraîne le lecteur et l'intéresse tristement au tableau d'un passé récent. Mais quand l'écrivain aborde l'avenir, on ne peut s'empêcher de lui adresser un sérieux reproche, celui de laisser transparaître trop clairement les noms des acteurs ou des victimes des événements prochains. De pareilles précisions sont excessives, et les romanciers ne peuvent à ce point se transformer en prophètes.


Emmel, in Le Mois littéraire et pittoresque, décembre 1903

mardi 2 septembre 2014

Au Temps où les femmes régneront (1918)

Les journaux de tranchées et les journaux de prisonniers de la Première Guerre Mondiale recèlent quelques anticipations. Certaines visent à galvaniser les troupes en présentant un avenir radieux dans lequel l'Allemagne est écrasée et la paix règne, d'autres sont destinées à faire sourire pour remonter le moral. 
Le Canard, Journal des prisonniers de guerre publié en français à Nüremberg propose un petit texte qui nous montre un futur dans lequel les femmes dominent. Les éléments anticipés sont faibles : la date (1930), l'annonce d'une guerre de quinze, l'inversion de l'ordre des sexes dans la société mais ils témoignent d'une certaine vision des rapports sociaux. L'idée de la substitution de la domination féminine à celle des hommes dans un futur plus ou moins proche se retrouve aussi dans "Le féminisme en 1958" de Clément Vautel (1918, lire le texte) avec une vision masculine voire machiste mais "En 2013" une pièce de Mrs Hemmick (1913, lire la critique) qui plutôt l'égalité entre les sexes que la domination de l'un sur l'autre.


Au Temps les femmes régneront.
(Conte Futur)

En 1930, les femmes, lassées de leur
servitude et profitant de
l'irrémédiable pénurie d'hommes
résultat de la «Grande Guerre de Quinze Ans»
renversèrent l'autorité masculine
et installèrent la leur en lieu et place
Les journaux.



Je poussai la porte du café d'un geste timide et honteux, et je m'empressai de gagner le fond, où je savais trouver Hortense, ma femme, et son habituelle société de dames avec lesquelles, chaque soir, elle se complaisait dans d'interminables manilles. Elle m'aperçut et je lui souris, encore qu'elle fit son œil noir, précurseur des violents orages conjugaux. J'usai alors du stratagème que je lui avais vu employer autrefois avec succès quand les femmes subissaient la loi des hommes, et qui consiste à parler à mots doux et à montrer figure agréable alors qu'on voudrait mordre et même tuer.
Ma chérie, lui dis-je, d'une voix que je m'efforçai de rendre mélodieuse, j'ai couché les deux petits. Si tu les voyais dormir, tranquilles et souriants! Quel joli tableau! Tout à. L'heure, avant de venir te chercher, je ne me rassasiais pas à les regardera
La fibre maternelle ne vibra point; mais un mot brusque, sec comme une gifle, m'interrompit. Je tombai mal, dans une de ces passes de jeu, où toutes les facultés se concentrent en vue de la réussite suprême, je m'assis, et me disposai à la longue attente qui, sûrement, allait suivre.
Les coups rapides se succédaient, excitant un intérêt majeur chez chacune des manilleuses, à en juger d'après l'animation fiévreuse que reflétaient leurs traits, et, agrémentant la partie, des expressions vives, familières se croisaient, que je saluais au passage comme de vieilles connaissances, pour les avoir employées moi-même autrefois, au temps de notre domination.... La passe terminée, on en apprécia les péripéties, temps de repos qu'on marqua par des libations. Parce qu'elle gagnait, Hortense me témoigna tout de même quelque pitié; et me fit servir une consommation. Alors, ces dames prirent leur verre en mains et, galamment, me convièrent à boire avec elles.
Le jeu reprit avec acharnement. Pour passer le temps, je jetai les yeux autour de moi. Aux tables voisines se tenaient des personnes du sexe, gui ne jouaient pas, pour la plupart, mais discutaient violemment, en frappant sur le marbre d'un poing exercé, je crus comprendre qu'il s'agissait d'élections qui devaient être prochaines. Comme je m'en informai timidement auprès d'Hortense, elle me répartit aigrement:
»De quoi te mêles-tu? Ca te regarde maintenant les élections et le gouvernement? Depuis que vous n'y êtes plus, est-ce-que ça ne marche pas aussi bien?
Je pensai qu'en effet «ça marchait aussi mal», mais je n'osai le formuler en une phrase vengeresse, parce que j'avais conscience de notre faiblesse à nous, les hommes; et, l'âme servile, je suivis la partie, partageant avec une complaisance résignée les émotions diverses que créait le jeu chez ces natures «virilisées», dont l'autorité despotique et brouillonne avait remplacé la nôtre ....



T. « Au Temps où les femmes régneront », in Le Canard, Journal des prisonniers de guerre, n° 25, dimanche 13 janvier 1918, Nüremberg, illustration anonyme [non reprise ici]
Source du texte: Gallica