lundi 19 décembre 2011

Robert Black, Fantaisie préhistorique

Continuons notre exploration des oeuvres à tendance conjecturale publiées dans Le Chasseur français avec cette "Fantaisie préhistorique" datant de 1967.
Les dessins sont aussi de Robert Black.




FANTAISIE PRÉHISTORIQUE

En ce temps-là, c’est-à-dire dans un temps encore plus loin que ce temps-là, mon archi-archi-arrière-arrière-grand-père vivait sur un terrain de chasse où la grive pesait 9 kilogrammes, l’escargot vulgaire 22, pour arriver au dinosaure de 15 tonnes et des pous­sières. Les animaux pullulaient. Il n’était pas questionà cette époque de faire 300 kilomètres et plus pour aller au Tréport ramasser des bigorneaux, comme nous le faisons aujourd'hui.


Mon archi-archi-arrière-grand-mère adorait son mari, un barbu capable de nourrir onze personnes avec un lance-pierre, qui ne fumait pas, qui dédaignait le tiercé, qui ne mettait jamais les pieds dans une caverne de nuit, le strip-stease se passant à la maison. De plus, un costaud, lequel d’un seul coup de pied faisait filer devant lui, affolé, un diplodocus adulte, et pouvait essouffler à la course un hypselosaurus pricus (un lézard plus conséquent que notre baleine bleue actuelle) !
Élégants toujours ! lui, en short de castor naturel, elle, en mini-jupe d’opossum tondu à la pierre taillée.




C’est à eux que nous, leurs descendants, nous devons de ne pas aller encore à quatre pattes au cinéma.
Cette allure, nous l’avons améliorée avec nos vestons cintrés, nos noeuds papillons, nos coiffures à « l’Antoine », en ruminant du chewin-gum aidés par nos compagnes décolorées avec faux cils, pantalons collants, sautillant sur des talons aiguilles pour danser ces airs mesurés aux gestes décents et harmonieux actuels ! Le tout agrémenté de cette distinction moderne et silencieuse que l’on peut admirer surtout sur les routes, quand arrivent à se heurter (heureusement très rarement !) ces véhicules rapides autrement dangereux, de nos jours, que la rencontre autrefois de protoceratops andrewsi, ces dinosaures à cornes qui maintenant, ne piétinent plus les fraises des bois et le muguet.
D’aucuns, bien sûr, regrettent cette époque lointaine où il fallait aller chercher sa pitance dans la nature, alors qu’on ne disposait que d’une massue pour « enquiquiner » le monde et la gent animale, et non, comme de nos jours, faire la queue, un petit carré de papier ou quelques piécettes à la main, pour obtenir une livre de lapin congelé !
Loyalement, cependant, reconnaissons que nous disposons de moyens à présent autrement plus puissants et radicaux pour empoisonner le voisin (voire pour l’occire !), également souverains pour exterminer le genre animal terrestre ou aquatique de façon nette et définitive, polluant du même coup rivières et océans, en attendant d’aller saccager la Lune ou tout autre monde (dès qu’accessibles !).
Homo homini lupus !... l’homme, las ! n’est pas un loup que pour l’homme. On pourra bientôt se propager dans la campagne, sans un oiseau dans l’air, ni une bestiole sur terre, avec un transistor minuscule (mais aussi abrutissant) dans sa poche, cela au milieu des panneaux réclames, en mâchonnant une pilule remplaçant toute nourriture, cela en vous rendant inoffensif, auprès des dames, le cas échéant !
Après nous avoir dotés de toutes ces choses merveilleuses, nos savants trouveront enfin ce qui, en moins de deux, nous ferons repartir à zéro ! c’est-à-dire ce qui ratissera la terre surpeuplée...
Et les quelques survivants reprendront la massue de nos pères, dans le silence retrouvé et dans un air pur... si tant est qu’il y ait quelques survivants et encore de l’air ! (pur !).

Robert BLACK.
Le Chasseur français, n° 841, mars 1967

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