samedi 21 avril 2018

Jean Gallotti, La Dernière des dernières guerres (1928) (1/2)

Nous poursuivons notre exploration du magazine VU sous l'angle de la conjecture, de l'anticipation, de la prospective et de la science fiction (Retrouvez tous les articles consacrés au magazine VU en cliquant ICI) avec la publication de la première partie d'une nouvelle de Jean Gallotti (1881-1972) publiée dans les n° 24 et 25 datés des 29 août et 5 septembre 1928 et ayant pour titre La Dernière des dernières guerres. La seconde partie sera publiée la semaine prochaine.
L'auteur imagine une guerre chimique mondiale qui manque d'éradiquer le genre humain dans un avenir proche.




La Dernière des dernières guerres

Nouvelle inédite par Jean Gallotti


Cela avait commencé le jour où le Japon, assuré de trouver au Mexique une base pour son aviation, avait adressé un ultimatum aux États-Unis.
En quelques heures, le Canal de Panama et les fortifications qui en assuraient la défense avaient été détruits par les bombes. Et comme la flotte américaine se trouvait, pendant ce temps, occupé, dans l'Atlantique, à disputer la Guyane à la Hollande, les jaunes eurent, dans le Pacifique, un répit qu'ils mirent à profit en prenant les Philippines et les Hawai, puis en débarquant à San Francisco.
Les Yankees de l'intérieur, qui ne s'estimaient tenus à aucun sentiment d'humanité envers les gens de couleur, envoyèrent une armée d'avions contre les navires ennemis embossés en rade et en tuèrent les équipages avec des gaz.
C'était le commencement de la guerre chimique.
Les Japonais, sacrifiant leur corps de débarquement, lancèrent d'Honolulu, durant huit jours de suite, une «émission massive de phosgène sous haute pression par une tempête soufflant de l'Ouest. Le vent faucha d'abord la flotte américaine accourue par le Cap Horn puis se répandit sur les côtes de Californie et rien de vivant ne resta sur tout le versant occidental de la Sierra Nevada.
Par malheur on ne pouvait guider avec précision la marche du fléau qui, se souciant fort peu des frontières politiques, pénétra le Canada et détruisit Vancouver.
C'était porter atteinte à l'Empire Britannique.
L'Angleterre eut peut -être hésité, en toute autre conjecture, à faire cause commune avec son Dominion, craignit que cet événement eut un retentissement trop grave parmi ses sujets d'Asie et envoya son escadre d'Hong-Kong bombarder Tokio et Yokohama.
Mais le danger qui menaçait l'Archipel des Dieux y provoqua une telle furie de patriotisme que la volonté populaire arracha au Mikado l'ordre de mettre en jeu le grand Rayon de la Mort, prêt, depuis des années, à défendre la terre des ancêtres en cas de suprême danger, et l'escadre fut anéantie.
Quant au gros de la flotte anglaise, partie de la Manche et de la Méditerranée pour l'Extrême-Orient, il dut s'arrêter en Egypte et aux Indes, où le soulèvement était général.
Alors on avait compris que tous les pays seraient entraînés dans le conflit. L'U.R.S.S., voyant enfin une occasion de réaliser un vieux dessin, avait fait alliance avec la Turquie, la Perse et l'Afghanistan, et organise l'insurrection en l'étendant, d'une part, à la Tripolitaine et à l'Afrique du Nord, de l'autre à la presqu'île Indochinoise. Toute la Mongolie se trouvait depuis longtemps sous son contrôle. Quant à la Mandchourie et à la Chine, le Japon y était maître.




On put, dès ce moment, considérer le monde comme un seul champ de bataille où s'affrontaient deux camps : dans l'un combattaient le Canada, les États-Unis et l'Europe à l'exception de la Russie, dans l'autre, la Russie, l'Asie et l'Océanie. L'Afrique était divisée : avec la région du Cap, fidèle à l'Angleterre, les pays noirs fidèles à la France et les pays musulmans ralliés à l'Asie. L'Amérique du Sud se trouvait dans une situation analogue, l'Argentine ayant nettement opté pour le parti des blancs, mais plusieurs républiques, comme la Bolivie, l’Équateur, le Nicaragua et la Colombie, se sentant portées par la prédominance de l'élément rouge dans leur population, à suivre l'exemple du Mexique qui, dès avant le début de l'affaire, avait lié son sang indien à la cause des jaunes.
Si l'on n'eut considéré que le nombre des combattants, l'écrasement des blancs eut paru certain. Mais ils avaient pour eux, en dépit des progrès rapides réalisés par les Chinois sous l’impulsion des Japonais, la supériorité industrielle. C'est ce qui leur permit de maintenir l'équilibre de la lutte.
C'est aussi ce qui fut fatal à l'humanité.
La différence de couleur qui séparait les deux adversaires creusait entre eux un abîme si profond que chacun avait cessé de considérer l'autre comme appartenant à la race humaine.
Les soldats européens, quand ils lançaient une vague de gaz, appelaient cela : Soufrer les punaises. Les Asiatiques disaient : Brûler l'encens contre les démons.
Car, très vite, les anciens procédés de combat, comme l'artillerie, les mitrailleuses ou les chars d'assaut, avaient été abandonnés. La marine ne servait plus pratiquement qu'au transport des munitions et l'aviation au lancement des bombes. Depuis l'empoisonnement de la côte de Californie, l'attention s'était portée sur les émissions gazeuses à grande distance. La stratégie consistait à s'assurer du point de départ des grands courants atmosphériques. C'est ainsi que les blancs obtinrent un succès important en établissant, à l'ouest de l'Océan Indien, des usines flottantes, pour charger la mousson de vapeurs qui dépeuplèrent entièrement l'Indoustan, Ceylan, la Birmanie et une partie de la Malaisie.
Le but étant désormais non de réduire l'ennemi à l'impuissance mais de le détruire, tous les moyens furent employés à cet effet. Pourtant on dut renoncer aux jets de cultures microbiennes car les Européens y opposaient la vaccination et les asiatiques s'y montraient peu sensibles, grâce à leur séculaire endurance aux épidémies de toutes sortes. Quant au Rayon de la Mort, qui avait sauvé Tokio, il exigeait un matériel scientifique si compliqué que, seuls, Londres et New-York purent en assurer l'élaboration pour le jour où quelque attaque directe viendrait à les meznacer du côté de lamer.
Mais Londres, comme New-York, comme Tokio, en dépit de ce moyen de défenses, périrent comme toutes les grandes villes du globe. Toutes en effet étaient construites sur la côté ou dans des plaines et n'y eut bientôt de salut que sur les très hauts plateaux et les montagnes.
Les combattants, en effet, trouvant que les gaz à décomposition rapide ne pouvaient convenir à une guerre menée de part et d'autre à la façon d'une colossale campagne de dératisation, ne faisaient plus usage que de gaz à effets persistants. On y voyait l'avantage de débarrasser les territoires attaqués plus sûrement et plus complètement de leurs habitants. C'est ce que les savants appelaient faire de l’antisepsie rigoureuse. Tout microbe de couleur ennemie était ainsi, au bout de quelques jours, détruit sans doute possible.
Il va de soi que cette méthode ne faut pas généralisée avant que les premières années de guerre eussent changé les régions limitrophes en vaste no man's lands, isolant les camps adverses. L'Europe succomba la première, ainsi que l'Afrique du Nord et les îles du Pacifique. Alors l'Asie et l'Amérique se combattirent d'un côté à l'autre du monde. Et, peu à peu, le sol s'y trouva tapissé de nappes mortelles flottant sur les lieux bas, comme les brouillards du soir dans es prairies. Si bien que l'on avait vu de grands mouvements de peuples refluer vers les hauteurs, et couvrir de multitudes désespérées les flancs des Montagnes Rocheuses, de l'Himalaya et des Pamirs.
Pendant ce temps, l'Afrique et l'Amérique du Sud, livrées à l'anarchie, mal pourvues d'avions de transport, agonisaient lentement dans les savanes, les steppes et les forêts, au passage des bandes de vapeurs que les vents arrachaient aux régions saturées et traînaient, comme de longues écharpes qui venaient, en ces pays écartés, se déchirer en millions de linceuls.



Ce fut aux jours où la famine achevait avec rapidité l’œuvre commencée par les hommes, que Lord Harry Mac Carthy reçut, au grand Q. G. des civilised allied, installé dans des galeries creusées en pleine montagne au-dessus du désert de Salt Lake City, à 4000 mètres d'altitude, l'ordre de rejoindre un groupement de combat.
A vrai dire, il s'agissait de la dernière armée existante, six mille avions rapides que l'on venait de former en unité, pour aller attaquer le grand Q. G. des coloured campé sur les plateaux du Thibet, à 2000 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Harry était un homme de trente-deux ans qui avait passé plusieurs années, au sortir de l'Université d'Oxford dans le Civil Service des Indes et s'était fait remarquer au cours d'une mission à Lhassa auprès du Dalaï-Lama. Nul ne connaissait mieux que lui les régions à parcourir et il reçut le commandement de l'escadre aérienne.
Ayant franchi en quelques heures le Pacifique et la Chine, elle s'éleva progressivement jusqu'aux dernières couches de l'atmosphère pour survoler de très haut le Toit du Monde. Les survivants jaunes y avaient adopté une tactique de défense spéciale qui consistait à ne former aucun groupe, à vivre à des centaines de kilomètres les uns des autres en ne communiquant que par transmission de la pensée.
Mac Carthy avait donc assigné à chacun de ses aviateurs une zone déterminée, avec ordre d'y laisser tomber 10 tonnes d'un nouveau gaz 3xk2 solidifié dont les vapeurs devaient suffire à y supprimer toute vie.
L'opération s'accomplit d'autant plus facilement qu'aucun avion ennemi ne parut pour s'y opposer. Si bien qu'on eût pu croire qu'elle avait été superflue, si l'escadre, en revenant par l'ouest, ne s'était heurtée, au-dessus de l'Atlantique, à une escadre de force égale.
Le combat dura 24 heures. Chacun sachant que c'était pour le triomphe à jamais complet de sa race, luttait avec une énergie et une intelligence si grande qu'il semblait qu'aucun des camps ne pût parvenir à vaincre. Les procédés de défense égalaient les moyens d'attaque. Tout était ruse et tactique. Et le vaincu était enfin celui qui, entouré de toute part par un cercle mouvant, ne pouvait plus se maintenir en l'air et plongeait, en une chute où il se redressait rarement. Pour la première fois, la guerre redevenait autre chose qu'une manipulation. Les hommes y reprenaient un goût de vivre qui redoublait leur ardeur. Quand venait le crépuscule, et que le disque du soleil disparaissait derrière les flots, tous les survivants, sans signal, se reportaient d'un bond vers l'ouest, reprenaient une heure d'avance sur la lumière, et la bataille continuait.
Cependant, peu à peu, comme ces vols de sauterelles qui s'éclaircissent à mesure que les insectes tombent, la mêlée qui assombrissait le ciel s'apaisa faute de combattant ?
Elle avait fait le tour du globe, dans le sillage de l'astre. Quelques dizaines d'avions seulement volaient encore. Privés de munitions, trop clairsemés pour lutter en groupe, ils s'affrontaient deux à deux comme des aigles, chacun cherchant à précipiter l'adversaire par un grand choc. Mais, presque toujours, ils tombaient ensemble.
Enfin, Lord Mac Carthy ne vit plus qu'un seul ennemi. Mais lui-même était le seul qui restât de son armée détruite. Ses compagnons de bord avaient préi, sous les balles, dans la carlingue.
Songeant qu'en abordant le dernier avion jaune, il périrait sans doute avant d'avoir pu rendre compte de sa mission, il appela par sans fil le Généralissime. Mais il ne reçut pas de réponse. Calant sa direction, il dirigea le téléviseur vers la région de Salk Lake City. Il ne remarqua rien de nouveau. Les villes, les usines, aujourd'hui dépeuplées, ne portaient nulle trace de bombardement. Il ne voyait non plus aucun de ces nuages de gaz qui révélaient toujours les réactifs colorants disposés à demeure en tous lieux, pour en signaler le passage. Cependant, comme il avait ralenti son vol, la lumière l'avait quitté. Il ne voyait plus l'avion jaune.
Il survolait la Nouvelle-Orléans. Se guidant sur le ruban blanchâtre du Mississipi et de l'Arkansas, il regagna son port, le cœur lourd et l'âme assombrie, avec sa cargaison de morts. Mais quand il arriva au dernier retranchement des blancs, il n'y trouva que des cadavres, car les combattants de l'escadre asiatique, sachant que nul ne songeait qu'on pu se battre encore à la façon des temps anciens, les avaient, mettant pied-à-terre, massacrés à l'arme blanche, la nuit, comme de vieux chimistes surpris dans leur laboratoire.


Mac Carthy était né dans un château d’Écosse, dressé sur un rocher au-dessus des chênes, devant une lande de bruyères dont la pourpre semblait une toge impériale jetée à terre comme un tapis. Dans l'histoire de sa famille, on comptait dix rois. Il était lord d'une province où les paysans en dansant, le plaid sur l'épaule, les bras croisés et le poignard sous leur bas de laine, ont le buste si droit, l'air si calme et les yeux si fiers que, depuis plus de cent ans, tous les peuples du monde les imitent, sans le savoir, en adoptant le chic anglais.
A Oxford, il n'avait jamais eu de camarade qui ne fit partie de la « Gentry ». Nul plus que lui n'était convaincu de la supériorité des Anglo-Saxons sur les autres Européens, des Britanniques sur les Américains et, d'une façon générale, des Écossais sur les autres peuples de race blanche quels qu'ils fussent. Quant à son opinion sur les gens de couleur, bien qu'ayant toujours été conforme à celle de ses compatriotes, elle était devenue singulièrement méprisante le jour où il avait débarqué aux Indes. La terre des métaphysiciens n'avait jamais été pour lui que la terre des parias. Lui qui était allé à Lhassa, il ne croyait pas certes, comme les Thibétains, que le Dalaï Lama fut une incarnation de Dieu, mais, s'il l'avait cru, il en eut perdu tout respect pour la divinté.
Que les Japonais eussent, depuis longtemps, adopté la civilisation d'Europe et restassent indépendants, c'était là un fait qu'il ne pouvait nier mais qui choquait son entendement. Le jour où ils avaient détruit une ville canadienne, il avait rougi de honte et de colère et il s'était, tout de suite, enrôlé.Depuis, sa mère, ses quatre enfants, sa femme avaient péri de la main des jaunes et toute l’Écosse avec eux.
Quand il eut parcouru, pendant plusieurs jours, la région de Salk Lake City, sans y plus trouver homme ni bête et eut pu constater que, maintenant, l'humanité avait bien réellement et totalement disparu, il revint vers la chambre qui lui était réservé au bout de la 23e galerie de la falaise n°6.
Son intelligence chavirait. Pour la première fois, la vieille méthode britannique, qui consiste à sortir des situations difficiles en se référant à l'histoire, pour y trouver des précédents, lui paraissait inefficace. Une seule règle de conduite restait offerte à lui : ne pas oublier qu'il était un gentleman. Et, comme il n'avait pas mangé depuis trente heures, il marchait à pas lourds pour aller passer son smoking et se mettre à table.
L'absence presque complète de main-d'œuvre avait, depuis longtemps, porté l'organisation mécanique de la vie à la perfection.
L'énergie fournie par les chutes du Niagara était transmise au Grand Q. G. par des canalisations souterraines qui n'avaient pas été détruites. Et c'était un spectacle étrange que de voir, dans un désert, des hommes en tôles découpée continuer à conduire des tramways, à guider la circulation, à servir des consommations dans des bars vides.

(A suivre)
J. Gallotti

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