lundi 23 avril 2018

Louise Michel et l'anticipation

Louise Michel a marqué de son empreinte toute la fin du XIXe siècle et son souvenir reste particulièrement vivace.
On l'ignore parfois mais Louise Michel ne fut pas seulement une infatigable propagatrice du mouvement libertaire et du féminisme mais aussi une auteure de science fiction, notamment sous la forme d'anticipations sociales.

En 1887, un article est publié dans Le Temps  puis repris par Adolphe Brisson, sous le pseudonyme de Sergines, relatant les travaux d'écriture de Louise Michel dans ce domaine.
Deux des romans cités ont été publiés : Les Microbes humains (1886), Le Monde nouveau (1888) auxquels il faut ajouter Le Claque dents (1889), se terminant par une révolution prolétarienne planétaire, qui est une suite des romans précédents.
Ces trois romans ont été réédités en 2013 aux Presses Universitaires de Lyon. 
De son côté ArchéoSF dans l'anthologie Demain, les Révolutions. Utopies & Anticipations révolutionnaires propose L'Ere nouvelle de Louise Michel, texte datant de 1887.


LOUISE MICHEL

Que devient donc Louise Michel ? Jadis il ne se passait pas huit jours sans qu'on apprît qu'elle avait évangélisé un faubourg de Paris ou reçu quelques horions à l'issue d'une conférence dans une commune de la banlieue. Un congrès révolutionnaire vient d'avoir lieu, elle n'y a pas paru ! Cette disparition d'une personne qui a si souvent défrayé la chronique parisienne mérite d'être expliquée. Louise Michel n'a rien abandonné de ses idées révolutionnaires, et ce ne sont point les huées qui l'ont accueillie extra muros qui l'ont décidée à se retirer sous sa tente. Elle a pour un instant seulement donné le pas sur la politique à des préoccupations purement littéraires.
A Levallois-Perret, où l'un de nos collaborateurs lui a rendu visite, elle habite, au cinquième étage d'une maison de la rue Victor-Hugo, un très petit logement ; elle y vit en compagnie d'un petit chien brun qui, comme celui de Lamartine, se couche à ses pieds lorsqu'elle écrit.
Que voulez-vous ? disait-elle à son visiteur, j'aime beaucoup les réunions révolutionnaires, mais je ne puis y aller aussi souvent que je le voudrais. Ce sont pour moi des dépenses considérables, et, pour l'instant, il me faut travailler et beaucoup travailler pour payer mes dettes. Je n'ai pas abandonné mes amis, bien au contraire. Puis elle expose à son interlocuteur tous ses projets littéraires. Elle a commencé, il y a quelques mois, la publication d'une « série rouge » comprenant six volumes. Le premier, les Microbes humains, a déjà paru. Les cinq autres vont paraître prochainement. Elle en corrige actuellement les épreuves. Ils porteront pour titre : le Monde nouveau, la Débâcle ou le Cauchemar de la vie, Première étape, l’Épopée ou la Légende nouvelle et D'astre en astre.Voici l'idée générale de cette série rouge : Louise Michel prend, dans la société actuelle, les dégoûtés, les désespérés, les assassins, toutes les victimes des lois et des coutumes d'aujourd'hui, les fait s'associer entre eux et fonder le plus près possible du pôle Nord une colonie où ils pourront vivre comme elle rêve qu'on vivra demain, c'est-à-dire en toute liberté, et délivrés de toute autorité et de tout esclavage moral ou matériel.
J'ai préféré le pôle Nord, disait-elle, parce que là ils auront à lutter contre les éléments. La Première étape, c'est l'éclosion de cette société. Tous mes personnages sont hideux et repoussants, mais faisons une comparaison. Un ver qui se transforme et devient insecte devient, lorsque cette transformation a lieu, horrible. Puis peu à peu ce monstre prend une forme moins hideuse, ses ailes apparaissent, son vol au début est pénible, hésitant, puis enfin il vole sans hésitation. Nous arrivons alors à l’Épopée ou la Légende nouvelle. Et Louise Michel ajoute qu'elle fera détruire par une mission scientifique cette colonie représentant la société future établie au milieu de la société actuelle. Cette catastrophe se produira à l'aide d'une matière explosible plus puissante que la dynamite découverte par ses héros du Cauchemar de la vie et dont l'invention leur aura été ravie par des savants. Enfin D'astre en astre sera une sorte d'apothéose. On pourra communiquer de comète en comète, de satellite en satellite, d'astre en astre. Sera-ce avec le téléphone ou le télégraphe ? Ce dernier volume n'est qu'à l'état de projet.
Louise Michel a écrit aussi une Petite encyclopédie à l'usage de la jeunesse, qui va paraître. Elle comprend deux chapitres : le premier, c'est le monde vu à vol d'oiseau au microscope et au télescope, et le second comprend tout ce qui est langue, mécanique, dessin et calcul.
En ce qui concerne les langues, Mlle Louise Michel commence l'éducation des enfants par les cris poussés par les animaux, cris qui se ressemblent plus ou moins, et partant de ceci que, dans les sciences, certains mots sont communs à presque tous les peuples, elle nourrit le rêve de créer « une langue universelle. »
Le deuxième volume des Mémoires de Louise Michel est sous presse; pour paraître aussi Contes et légendes et les Crimes de notre époque, et enfin un volume de vers, les Océaniennes, dont elle a bien voulu nous communiquer les deux strophes suivantes :

BOUCHE CLOSE 

Nul souffle humain n'est sur ces plages,
Rien que celui des éléments;
Le cyclone hurlant sur les plages
Les légendes des océans. 
Les sapins verts sur les nuées
Tordant leurs branches remuées
Comme des harpes dans les vents.

Sous les coraux ou sur les sables
La nature parfois ouvrant,
Dans ses tourmentes formidables,
Un cercueil, ville ou continent,
Et l'être ayant la bouche close,
Feuille de chêne ou bien de rosé
Tombant au gré de l'ouragan.

Mlle Louise Michel, dès que ces ouvrages auront paru et que ses ennuis momentanés auront disparu, compte se rendre chez les Canaques. « J'espère, a-t-elle dit, beaucoup de ces intelligences si neuves. » 


Anonyme, « Louise Michel », in Le Temps, n° 9626, 13 septembre 1887.

repris sous le nom de Sergines, « Échos de Paris », in Les Annales politiques et littéraires, n° 221, 18 septembre 1887.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire