samedi 6 octobre 2012

Docteur Louis Carton, La Tunisie en l'an 2000

Il est des livres que je recherche depuis fort longtemps. La Tunisie en l'an 2000 du docteur Louis Carton en fait partie. Malgré des fouilles dans les catalogues des bibliothèques, des bouquinistes, dans les méta-moteurs de recherches je ne l'ai pas encore trouvé (et je pense que je ne le trouverai sans doute jamais).
Quelques informations glanées ici ou là donc seulement pour cet ouvrage: publié chez G. Van Oest et Cie en 1922, le livre est sous-titré Lettres d'un touriste en compte 256 pages. Le docteur Louis Carton (1861-1924), archéologue aujourd'hui contesté, a dirigé de nombreuses fouilles en Tunisie au temps de la colonisation (lire une biographie).
On trouve cet ouvrage mentionné dans des publications universitaires comme la dernière en date Clémentine Gutron, "Voyager dans le temps avec un archéologue à travers la Tunisie coloniale : Louis Carton (1861-1924) et sa Tunisie en l'an 2000" in Explorations et Voyages scientifiques de l'Antiquité à nos jours, Editions du CTHS, 2008.
Le pire est que le texte est là, à portée de clic sur le site Hathi Trust Digital Library mais qu'on ne peut le consulter de France. Il a été numérisé par Google mais on ne peut pas le consulter non plus. Si quelqu'un a une solution pour consulter le livre, je suis preneur!

Il me faut donc me contenter de connaître l'existence de cet ouvrage (à moins, je le répète que quelqu'un, peut-être un universitaire américain - il est dans plusieurs bibliothèques universitaires outre-atlantique en version numérique-, puisse me procurer une copie numérique du texte).
Pour vous faire partager d'autres (trop maigres) informations sur cette anticipation, voici la reproduction d'un article paru en 1922:


Docteur Louis Carton, La Tunisie en l'An 2000

Sur un homme et une oeuvre

Il y a un an tout juste, les personnes qui, en ce siècle ingrat, éprouvent encore de l'émotion, si on leur parle, si on les fait se souvenir de la beauté antique, ces personnes avaient, frémi d'indignation. Car Mme Burnat-Provins, tout animée elle-même d'une juste révolte, venait d'écrire un article sur le scandale de Carthage. Carthage, capitale d'un peuple qui a fait trembler Rome, est à .quelques kilomètres de Tunis. Rien n'y étant gardé, les déprédations qu'y commettaient les visiteurs étaient inouïes. Cette terre auguste était deux fois ruinée. Une cité, dont les siècles ont répété le nom, et qu'il eût été si beau et ,si utile pour la, France de relever, servait de carrière on en extrayait des marbres pour la construction ! Incurie de l'administration... Nous nous étions fait l'écho de Mme Burnat-Provins, et les lecteurs du Figaro avaient été affligés à l'idée de la détresse de Carthage. Eh bien je veux aujourd'hui les réconforter Tout va beaucoup mieux à Carthage.. Le docteur Carton vient de m'en informer, et je tiens à communiquer tout de suite cette bonne nouvelle à ceux que la mauvaise avait affectés.

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Le docteur Carton est le bon ange des ruines tunisiennes. C'est lui, avec de P. Delaltre, qui a exhumé les palais, les temples, les fontaines, tous les monuments antiques qu'on peut rencontrer dans cette riche région de l'Afrique du Nord. Il vit pour cette œuvre il s'y est donné tout entier. Débarqué à Gabès en 1886, comme aide-major, dès 1887, il sent, au milieu de cette atmosphère antique, son cœur s'ouvrir à la passion de l'archéologie, et il a presque tout de suite le bonheur de dégager une grande ruine Dougga. Il a travaillé avec Gaston Boissier, Georges Perret, Héron de Villefosse, c'est dire qu'il a été sous les meilleurs maîtres. Il connaît parfaitement la Tunisie et il a repéré tous les points l'on peut espérer les plus belles trouvailles. Aujourd'hui, il est à Bulla. Regia, non loin de la route chevaucha souvent sur sa mule saint Augustin, l'ancienne, route qui reliait Hipipone à Carthage. On a dégagé à Bulla Regia des. palais. souterrains qui renferment des mosaïques, des pavements de marbres multicolores et des fresques. On y trouve encore un temple d'Apollon, un théâtre, des thermes qui donnent nettement l'impression que cette ville fut réellement une capitale. Le docteur Carton a fait aménager une citerne qu'il habite et d'où il dirige les fouilles. La situation a donc changé à Carthage et en Tunisie elle s'est améliorée depuis que M. Lucien Saint est gouverneur. C'est lui qui ayant compris l'intérêt qui s'attache à ces recherches, les a encouragées et a puissamment soutenu le docteur Carton. Les temps héroïques de l'archéologie tunisienne sont donc, espérons-le, révolus, et maintenant va s'ouvrir une période de réalisations méthodiques très précieuses. La Résidence a déjà accordé une forte subvention pour Bulla Regia, et les élus de la colonie s'apprêtent à voter une somme importante pour sau;ver les restes de Carthage. Est-ce donc qu'il y aurait aussi de l'argent pour des entreprises non exclusivement sportives ?

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C'est à M, Saint, en reconnaissance de son appui éclairé, que le docteur Carton vient de dédier La Tunisie en l'an 2000, un volume de curieuse anticipation. Le savant, y décrit son rêve les vestiges carthaginois retrouvés, les cités antiques déblayées, et toute la vie des anciens mêlée à notre existence moderne. Que trouvons-nous à Carthage aujourd'hui ? écrit-il à peu près « On sait le prestige qu'exerce en tous pays ce grand nom de Carthago. Tous les visiteurs arrivent l'imagination surexcitée. Tous, quand ils s'en vont, sont déçus. Ce n'est pas être sincère que de parler avec enthousiasme des célèbres ruines de Carthage et de n'y offrir que quelques monuments abandonnés dans un chaos de fondrières, de tas de pierres et de villas modernes. Qu'on se hâte donc de donner au service des antiquités une loi,' un personnel, .les fonds nécessaires pour mettre en valeur une ruine qui, par la déception qu'elle cause aujourd'hui aux visiteurs, dessert, au lieu de la servir, la Tunisie. » Cet appel, M. Saint l'a entendu, je l'ai dit. Le docteur Carton peut donc écrire ses anticipations dans, la pensée qu'elle correspondent bien exactement à ce que l'avenir verra. En l'an 2000, le touriste qu'il amène en Tunisie ne souffre d'aucun ennui, ni contre-temps, pour lui-même, ni ses bagages, en chemin de fer et dans le transbordement à Marseille du train au bateau. Tout est parfaitement organisé et s'accomplit, pour ainsi dire, automatiquement. Mais ici, j'arrête M. Carton. Croit-il vraiment que dans quatre-vingts ans on voyagera encore par voie ferrée et par steamer ? N'aura-t-on pas, depuis longtemps, fui les wagons incommodes et les catastrophes des grandes lignes ? Qui donc, en l'an 2000, voudra encore prendre un autre chemin que celui des airs et du ciel? Ah oui. peut-être quelque archéologue amoureux du passé, et qui rêvera longuement au temps des chemins de,fer, comme nous rêvons à celui des diligences.
Enfin, le touriste du XXe siècle arrive à Tunis. Tous les petits défauts que l'on peut trouver aujourd'hui à la ville ont naturellement disparu elle est parfaite, son aménagement est irréprochable. Mais c'est a Carthage, bien sûr, que le docteur Carton conduit immédiatement son voyageur. Quel changement ! Les temples, les palais et tout un quartier de la ville antique, sont dégagés, mis en valeur, exposés à l'admiration des visiteurs. Que s'est-il donc passé ? Ceci, tout simplement. le Comité des « Amis de Carthage » a su faire adopter par l'administration et les propriétaires de terrain le plan qu'il avait conçu et les mesures à prendre pour sa réalisation. Les propriétaires de terrain ont compris qu'ils servaient leurs propres intérêts en autorisant des fouilles chez eux. D'autre part, un décret a imposé à quiconque voulait bâtir ou planter d'en faire la déclaration six mois à l'avance, afin que l'Etat puisse explorer d'abord le sous-sol et exproprier, .en cas de découverte valable. Une société financière est venue au secours des « Amis de Carthage, elle a racheté tous les terrains intéressants et l'Etat lui a prêté son ,concours pour les fouilles et la restauration des ruines. Voilà par quelle méthode Carthage, en l'an 2000, est devenue l'un des points du globe les plus fréquentés par toutes les personnes cultivées et artistes.
Espérons que l'imagination du docteur Carton n'est en avance sur la réalité que de quelques lustres, et que nous pourrons tous voir les merveilles qu'il nous annonce. Et, en tout cas, félicitons-le de sa foi et de sa ténacité il agit, et agit bien. On peut le remercier. Sa passion sert et la civilisation et la France.

Eugène Montfort, Le Figaro, 68e année, 3e série, n°106, 16 avril 1922

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