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ISSN 2496-9346

samedi 25 février 2023

La collection ArchéoSF sélectionnée pour le Grand Prix de l'Imaginaire 2023!

 


Jamais deux sans trois!

La collection ArchéoSF est sélectionnée (première sélection) pour le Prix Spécial du Grand Prix de l'Imaginaire 2023!

Il s'agit de la troisième sélection dans cette catégorie pour la galaxie ArchéoSF: en 2012, c'était la sélection pour le blog ArchéoSF, en 2020 pour l'édition de L'Empire savant de Pierre-Marie Desmarest, l'un des premiers romans de science-fiction inconnu jusqu'à son exhumation par Vincent Haegele en 2016 et cette année pour la collection ArchéoSF "chez publie.net pour son travail de mise en valeur de la SF ancienne".

Il s'agit pour nous d'une nouvelle reconnaissance du travail entrepris depuis 2011 avec le soutien indéfectible de la maison d'édition publie.net d'abord avec François Bon puis avec Guillaume Vissac, Roxane Lecomte et le regretté Philippe Aigrain.

samedi 18 février 2023

Raoul Mihnar, Les joies futures (1894)

En 1894, Raoul Mihnar (1857-1934) publie la nouvelle "Les joies futures" dans le Mercure de France. On y découvre les manipulations du vivant que le docteur Isatis réalise sur l'île (fictive) de Kefnidenn (que l'on pourrait traduire par "l'île de l'araignée") dans le Morbihan. Cette nouvelle précède de deux ans le roman L'Ile du docteur Moreau d'H.G. Wells. Le texte est dédié à Henri Guède, vulgarisateur scientifique, notamment auteur d'un Traité élémentaire d'histoire naturelle


 Les Joies futures

Pour Henri Guède

Le Dr Isatis est un homme vigoureux, de corpulence moyenne, blond roux et les veux très clairs. Il se livre peu, et lorsque j’eus l’honneur de lui être présenté il ne souffla mot, n’ayant rien à me dire, et me donna ainsi la sensation de l’homme supérieur.

Après un certain nombre d’entrevues silencieuses, qui nous inspirèrent l’un pour l’autre une très grande sympathie, il voulut bien me convier à visiter son établissement horticole de l’île de Kefnidenn (Morbihan), où j’acquis la conviction, grâce à ses très lucides explications, qu’une série de progrès importants venait de s’effectuer à la fois dans le domaine agricole et celui de la physiologie animale.

Isatis est un autodidacte ; il s’est fait lui-même. Dans les montagnes cévenoles où il est né, il eut de bonne heure l’habitude de la méditation. Son père, un énergique bûcheron, lui enseignait à se taire, mieux que n’y eût réussi toute l’éloquence d’un Carlyle ; sa mère, nièce d’un curé, lui apprit à lire dans la traduction de l’IIliade par madame Dacier, lui donnant, dès la prime enfance, le goût des larges blessures et le désir des amputations. A quinze ans, il arrivait à Paris avec trente sous dans la poche et une indomptable volonté dans le cœur. A vingt-cinq ans, il était docteur en médecine et en chirurgie, immensément riche grâce à l’amitié de l’illustre chirurgien Ranmort, qui se prit d’amitié pour son meilleur élève et l’institua en mourant son légataire universel.

Libre désormais, il rêva la découverte décisive, qui, du jour au lendemain, fait d'un inconnu une gloire de l’humanité. Abandonnant la pratique, il chercha l’homoncule en la bouteille, et, marchant sur la trace des Paracelses et des doms Junipériens, il s'enferma dans son laboratoire, distillant, cristallisant, se corrodant les paupières à la flamme des creusets, voulant réaliser chimique ment ce polyèdre assez compliqué que l’on appelle un homme. Malgré ses efforts et ses immenses connaissances, il échoua ; l’heure n'était pas venue ou elle était passée. Il obtint de curieuses géodes en forme d’estomac ; mais elles se refusèrent à digérer. Il s’inclina devant son échec et entama la lutte d’un autre côté.

« Quand un jardinier veut obtenir une rose, il ne va pas chez le droguiste. » Cette vérité de fait l’éclaira sur la véritable et définitive voie.

« Pour obtenir la vie, il faut la vie. »

Le laboratoire de chimie fut transformé en laboratoire de physiologie ; de nombreuses expériences de vivisection se succédèrent, et, en quelques mois, par de simples greffages, Isatis accomplissait un chien à six têtes, qui tient encore aujourd’hui une place d’honneur dans ses vastes collections.

Sûr du succès, il acheta, pour travailler en paix, la propriété de l’île de Kefnidenn, où il aménagea, suivant ses plans, les superbes établissements qu’il me fut permis de visiter. Etant l’un des principaux actionnaires d’une entreprise importante de piraterie, il eut à bon compte les sujets humains qui lui étaient nécessaires ; quelques pourboires distribués à propos dans les ministères et les préfectures lui valurent la neutralité bienveillante de l’administration, et, dès maintenant, l’œuvre est sortie de la période théorique ; elle existe ; elle est devenue une affaire.

Le bâtiment principal consiste en une vaste serre où peinent sans relâche des équipes de jardiniers bien dressés. C’est la serre de réparation. On y constate le premier pas fait vers le progrès par le Dr Isatis. Il a rendu à l’homme les privilèges du lézard et de l’écrevisse, la faculté de régénérer les membres perdus pour une cause ou pour une autre. Les gens à réparer sont placés près des cloches en verre contenant le milieu nutritif où plonge seule la portion du corps incomplète. L'œil éprouve une joie très spéciale à voir ces manchots, culs-de-jatte, etc., dont les membres absents repoussent avec une rapidité parfaitement appréciable sous un fort grossisse ment. Jusqu’à présent, on ne reçoit pas dans cette serre d'étrangers à l’établissement ; le docteur opère sur son personnel, qui se laisse amputer avec plaisir, certain d'être payé comme à l’ordinaire et d'avoir en même temps quelques journées de repos.

A côté, se trouve l’étuve de segmentation. Le progrès obtenu est le suivant. Comme les animaux les plus inférieurs, l’homme y prolifère par dédoublement, mode si pratique et si moral, sup primant les inconvénients du procédé actuel, si disgracieux, de reproduction, inconvénients à la fois moraux et physiques sur lesquels il est inutile d’insister. Le processus opératoire est d'une simplicité merveilleuse : on coupe le sujet en deux et l’on applique la surface de chaque section sur une cuve pleine du milieu nutritif. En un nombre plus ou moins grand de jours, chaque moitié a regagné la partie symétrique ; on a deux hommes complets, parfaitement semblables à l’original, et l'on peut s’en convaincre par des photographies faites antérieurement.

Le docteur arrive même avec une fraction du corps, quelque petite qu’elle soit, à reconstituer l’organisme entier. Soulevant une cloche, il me découvre un pied planté seulement depuis trois jours ; le mollet est déjà formé et l’articulation du genou commence à se dessiner. Sous une éprouvette, un pouce coupé de la veille a déjà son index.

« D'un être humain, en deux mois, j’en fais cent et plus », déclare mon docte ami. Pour lui, le problème de la dépopulation n’offre plus aucun sens. Il ne croit pas néanmoins que l’on puisse opérer dès maintenant la castration universelle, si désirable en présence des crimes passionnels et des divagations amoureuses.il est évident qu'un seul établissement ne peut fournir d'êtres humains l’univers entier ; plus tard, on verra, si des installations analogues sont faites, en de nombreux points du globule terraqué. On ne peut mettre notre espèce à la merci d’un tremblement de terre, d'un cyclone, d'une quel conque éventualité.

Le troisième progrès du docteur est le suivant. Comme aux plantes, il donne aux hommes un pouvoir presque infini d’amélioration. Il lui a suffi d’appliquer avec tact la bouture et l’écussonnage, lui permettant de conserver les produits obtenus par le semis, et de les fixer de façon définitive.

Avec une bonne foi très curieuse chez un savant, Isatis rend pleine justice à ses prédécesseurs, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, aux zéphyrs de Kabylie, à Paul Bert, à Brown-Séquard, etc. Il se reconnaît un seul mérite, c’est d’avoir agi avec plus de décision. Le greffage a, déprimé abord, donné les meilleurs résultats, et le docteur s’est distrait d’études plus sérieuses par la fabrication de quelques monstres ; il possède, à côté du chien à six têtes, et parfaitement conservés dans l'alcool, une femme à douze mamelles, un enfant à quatre nez, un homme dont le dos est entièrement couvert d’yeux de diverses nuances.

Le docteur a fait succéder des essais plus pratiques à ces expériences d'ordre purement théorique. Par des écussonnages de substance cérébrale, joints à une culture plus ou moins intensive, à des engrais plus ou moins actifs, il double, triple, décuple l'intelligence, la diminue, la déforme ; il joue de la pensée comme d'un luth, réussissant à volonté le mystique actif et le mystique passif, le mage et l’explorateur, l’écrivain de génie, le général et le cordonnier par vocation.

Pour couvrir en partie ses dépenses, il s’est ouvert quelques débouchés à l’étranger, et, dans un hangar, il m’indique un certain nombre de commandes soigneusement étiquetées et prêtes à être expédiées ; il y a- là trois gendarmes pour l’empereur de Russie, un président de République pour l’Amérique du Sud, et un grand poète national pour la Suisse. J'assiste au repas, très simple, calqué sur le gavage des poulets au jardin d'Acclimatation. Chaque sujet avale l’extrémité d’un tube en caoutchouc dont l’autre bout plonge dans une immense marmite. On appuie sur un bouton, on compte jusqu'à cinq, et l’opération est terminée. Les frais quotidiens de cette nourriture s’élèvent à vingt centimes par échantillon.

Le prix des produits est uniforme.

« Un homme d’esprit, dit le docteur, ne me coûte pas plus cher à façonner qu'un imbécile. Il serait malhonnête de le faire payer davantage à mes clients. »

 

Raoul Mihnar, « Les joies futures »,
in Mercure de France, n° 49, janvier 1894.

 

 

 



jeudi 9 février 2023

Emile Masson: anarcho-socialiste, Breton et utopiste (1869-1923)

Emile Masson vers 1900Né le 28 juillet 1869 à Brest, Emile Masson est mort à Paris le 9 février 1923. Professeur d'anglais à Pontivy, sa vie est particulièrement riche tant au niveau de son engagement dans le mouvement anarchiste que dans celui de l'identité bretonne ou de l'internationalisme.
 
Ami avec Kropotkine, Elisée Reclus ou encore Romain Rolland, entretenant une correspondance avec Jean Grave, il est notamment un farouche antimilitariste, position qu'il ne renie pas, contrairement à d'autres, en 1914.

Si on lui doit la première revue libertaire publiée en breton (Brug entre 1913 et 1914) et plusieurs ouvrages sur la Bretagne,  il est aussi l'auteur d'une anticipation utopique, mettant en fiction ses idées: Utopie des îles bienheureuses dans le Pacifique en l'an 1980 publiée en 1921 (qui sera prochainement rééditée dans la collection ArchéoSF). 


Son utopie est née de l'horreur de la guerre et dénonce le militarisme:

« On vit alors, dans toutes les nations, des hommes se lever qui refusaient de tuer ou d’asservir leur prochain; des militaires ne voulurent plus assassiner ; des commerçants ne voulurent plus vendre ! Comme ils ne pouvaient vivre  à l’intérieur de leurs propres nations qu’à la condition de s’exercer perpétuellement au carnage et à l’anthropophagie, ils résolurent de s’en exiler. Ils se rencontrèrent dans l’exode et songèrent à acheter ces Iles où nous sommes, qui, perdues dans le Pacifique, ne nourrissaient que des roses sauvages […].

Il y a une soixantaine d’années de cela. Nos populations se composent donc en gros de deux générations: celle des vieillards qui naquirent aux pays fratricides, et celle des jeunes qui sont nés dans cet archipel…»

On y parle toutes les langues, dont le breton, le basque et le provençal (le français ayant largement été relayé au second plan devant la vitalité de ces langues), ainsi que l'espéranto qui est la langue commune.

« Y a-t-il beaucoup de Français dans les Îles ? »
LE PASSEUR : - Un grand nombre. Très peu cependant parlent cette langue française qui était réputée celle de ce grand peuple. Nos Français sont surtout Basques, Bretons et Provençaux qui parlent spécifiquement basque, breton et provençal. Il va sans dire que nous parlons tous aux Îles une même langue conventionnelle, l'ilen ou spérando, enseignée à tous nos enfants dès qu'ils commencent à être maître de leur langue maternelle. Après quoi ils ne cessent d'apprendre d'autres langues parlées par les autres peuples des Îles, où nous comptons maintenant plus de cent espèces diverses…

Les peuples vivant dans les îles bienheureuses sont pacifiques, féministes, écologistes, végétariens et libertaires. 

Cette utopie est largement inspirée par les conceptions pédagogiques d'Emile Masson comme l'indique le dictionnaire Maitron qui la qualifie de "conte onirique où il expos[e] son idéal d’éducation. Le thème de l’Enfant, présent en lui toute sa vie durant, trouve ici sa plus parfaite manifestation."

mardi 3 janvier 2023

En 2023 : Très curieuses prophéties de Thomas-Joseph Moult sur les événements contemporains

 Depuis 2016, ArchéoSF reprend les Très curieuses prophéties de Thomas-Joseph Moult sur les événements contemporains

Thomas-Joseph Moult est un auteur mystérieux. ArchéoSF a présenté quelques informations (douteuses) à son sujet (lire sa biographie).
Dans les Très curieuses prophéties de Thomas-Joseph Moult sur les événements contemporains on peut lire à propos de l'année 2023:



 
 
A lire sur ArchéoSF 

Pour lire la présentation des Très curieuses prophéties de Thomas-Joseph Moult sur les événements contemporains, cliquez ICI
Pour retrouver les prophéties des années précédentes, cliquez sur les liens :
Pour l'an 2016

Pour l'an 2017
Pour l'an 2018 

lundi 2 janvier 2023

Tout-Paris, La fée traîtresse (1903)

Le 1er novembre 1903 eut lieu une panne qui  affecta les communications télégraphiques partout dans le monde (tout au moins les journaux parisiens l'affirmèrent le lendemain). 

Le bloc-notes parisien du Gaulois s'empara de ce fait divers pour accueillir une courte anticipation, signée du pseudonyme collectif "Tout-Pari", ce qu'il se passerait 120 ans plus tard, c'est à dire en 2023, si tout fonctionnait à l'électricité: plus de communication, plus d'éclairage, plus de véhicule...  et quelques troubles à l'ordre public!

 

 

Bloc-notes Parisien

La fée traîtresse

Elle est plus que toute autre charmante ; ses regards sont de feu, sa robe est tramée de soleil, son rire est éblouissant, et elle est divinement blonde. Elle embellit notre vie à tous ; elle est la joie du monde contemporain ; elle porte un nom un peu bizarre, et où des syllabes grecques ont servi- à exprimer quelque chose de très moderne : c'est la fée Electricité.

Eh bien, cette fée si généreuse et si bonne est infidèle. Elle semble ne plus vouloir s'occuper de nous. On ne peut pas compter sur elle. Impénétrable, de toute la force de son étonnant mystère, elle nous raille…

Vous savez l'aventure qui vient d'effarer l'administration des télégraphes, et avec, elle cinq cent mille commerçants, financiers, et industriels ? Paris privé de communications pendant vingt heures avec presque toute la France du Midi, avec l'Espagne, le Portugal, l'Algérie et avec l'Amérique.

En broyant des couleurs sombres et dramatiques, je pourrai vous faire un effroyable tableau des fâcheux effets économiques qu'a dû provoquer cette cause inattendue, vous montrer les, ruines que le retard des dépêches aurait pu, en certains endroits, provoquer. Mais sans doute on a pu les éviter grâce au téléphone, qui voulait bien fonctionner par un caprice de la fée naturellement inexplicable : les caprices féminins le sont déjà, à plus forte raison celui des fées échappent-ils à notre humble logique.

J'avoue trouver l'événement, si on le considère sous un certain angle, pittoresque, singulièrement piquant en même temps que fantastique Les explications vont pleuvoir nous continuerons à ne pas comprendre.

Et voyez où notre, fâcheux scepticisme nous a conduits : personne ne voudra convenir avec moi que c'est un mauvais tour de fée, tout simplement…

Seulement, consolez-vous, ce- n’est pas le dernier. Et l'on peut deviner que la fée recommencera. Qui sait ? C'est peut-être un avertissement. Elle a trouvé que les hommes agissaient trop sans façon avec elle. Ils ne savent pas ce qu'elle, peut faire ni ce qu'elle est vraiment, et déjà ils la voudraient traiter en esclave. La fée, passez-moi l’expression, se « rebiffe ». Il est très aisé de deviner ce qui, dans pas très longtemps, se produira… Je voudrais vous le conter rapidement.

« Le 8 décembre de l'an 2023 on apprit vers midi à la Bourse des Trusts, à Paris, que depuis quelques instants des troubles étaient survenus dans le fonctionnement du télégraphe certaines communications étaient interrompues par une cause inexpliquée.

 On crut qu'elles seraient très promptement rétablies, mais à 12 heures 11’ 5" 3’’’comme on apprenait que le mal n'était pas réparé, le roi des mâchoires artificielles qui était un personnage fort connu et très Parisien, étant né non loin de là, à Berne ayant à faire parvenir à Whitetown, la plus grande cité du pôle Nord, une commande de six cent milliards de dents, décida d'expédier vers elle deux de ses meilleurs aéronefs, capables de faire du 2.000 à l'heure.

A 12 heures 16’4’1' on apprit que le téléphone ne fonctionnait plus, et que toutes les communications du télégraphe étaient coupées. La dernière dépêche reçue, et tronquée d'ailleurs, était de Chicago et annonçait que, sauf avec Paris, Chicago ne pouvait plus correspondre avec aucune ville.

Cette nouvelle se répandit dans Paris et fut accueillie avec scepticisme.

La sixième édition quotidienne du Paris-Herald, parue en huit langues vers trois heures de l'après-midi, en relatant ces faits dont elle affirmait l'authenticité, rappelait que ce phénomène ne s'était produit qu'une fois, il y avait fort longtemps, le 31 octobre 1903, à Paris même. On l'avait insuffisamment étudié à cette époque, car on ne s'en était pas fort inquiété on avait eu raison ; un pareil trouble ne pouvait durer longtemps.

La septième édition du Paris-Herald parue une heure plus tôt que de coutume, à quatre heures, était moins rassurante plusieurs tramways avaient brusquement cessé de marcher sans doute par une cause semblable à celle qui arrêtait télégraphes et téléphones

… Quelques .minutes après, Paris entier était dans la plus grande agitation. Tous les véhicules, et même les railways, étaient arrêtés implacablement. Puis, fait plus dramatique, sur tous les points de la ville, on vit s'abattre, du haut des airs, des aéronefs dont les moteurs électriques avaient subitement perdu toute force. En tombant, les plus petits écrasaient des groupes de passants, les plus vastes brisaient le fronton des monuments. Partout, dans les nacelles brisées à terre, on entendait des cris de douleur et des plaintes affreuses. Le ciel, qui un moment avant était sillonné de, dirigeables, laissait apercevoir maintenant ses routes aériennes désertes.

L'affolement général s'accrut encore quand fut tombée la nuit : impossible d'éclairer la ville, non plus que les maisons. Il y avait soixante ans déjà qu'avaient disparu les éclairages à pétrole depuis que les mines qui le fournissaient s'étaient épuisées, c'est-à-dire quelques années après qu'il eut été impossible de trouver le moindre gisement de houille. Personne ne connaissait plus d'autre lumière que la lumière électrique, qui coûtait un sou par jour à chaque contribuable éclairé par les soins de l'Etat.

L'heure du dîner vint. Il fut impossible, dans toute la cité, de trouver un seul dîner chaud. On dut se contenter de manger des mets froids.

Bien que le temps fût glacial et que, par suite de cet arrêt de l'électricité, les trottoirs ne fussent pas chauffés comme de coutume, poussés par une invincible curiosité, les Parisiens sortirent en grand nombre dans les rues qui étaient fort obscures, car le ciel était d'un noir profond.

Beaucoup de personnes, dans cette mêlée, s'égarèrent et ne purent rentrer chez elles. Quelques bons vivants riaient de ces événements bizarres, qui changeaient tant la physionomie de Paris ; mais tous les autres habitants étaient consternés et rongés d'inquiétudes.

Quand le jour parut, tout était dans le même état que la veille au soir. Alors, commença. La terreur de la famine. Comme personne ne prenait plus d'aliments qui ne fussent pas chimiquement préparés, et que les machines qui les fabriquaient ne pouvaient fonctionner, il était facile de prévoir que si, huit jours durant, l'électricité refusait de servir, Paris mourrait de faim ! Les prix des aliments montèrent très rapidement.

Le lendemain et jours suivants, la ville présenta le spectacle le plus lamentable qui se puisse imaginer. Les esprits étaient frappés de peur ; les corps souffraient du froid. A la faveur de l’obscurité, des coquins pillèrent les maisons des riches particuliers, les banques et les musées.

Le huitième jour, alors que de toutes parts, on signalait d'affreux sinistres, un espoir soudain traversa la ville. On apprit qu'un académicien des plus illustres venait, après de patientes recherches, de retrouver le secret perdu de la fabrication des bougies. Mais on fut consterné en apprenant qu'il ne possédait pas suffisamment de matière pour en faire plus d'une demi-douzaine. Au surplus n'avait-il pas encore découvert le moyen de les allumer. On voyait dans la rue, des gens qui portaient des morceaux de vieux meubles les meubles modernes étaient en acier dans l'espoir de les enflammer.

Le dixième jour, comme la ville était plongée dans le désespoir, tout à coup, par hasard, un employé de commerce qui remisait une automobile, s'aperçut que le moteur pouvait fonctionner quelques heures plus tard, l'électricité, sans cause apparente, était redevenue obéissante, la ville était éclairée, les railways roulaient, les aéronefs volaient, les télégraphes et le téléphone avaient, repris leurs communications… Paris était sauvé.

Mais on n'oublia pas cette dure leçon. On se méfia désormais de la fée Electricité et on prit contre elle maintes précautions. Il est vrai que la joie des hommes, qui étaient si heureux de ses bienfaits ne revint jamais… » 

 

Tout-Paris,« La fée traîtresse »,
in Le Gaulois, n° 9515
, 2 novembre 1903

Illustration: Albert Robida, "L'électricité, la grande esclave"
in Le Vingtième siècle - La vie électrique, 1893