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ISSN 2496-9346

mercredi 5 octobre 2011

Luc Durtain, Voyage au pays des Bohohom

Le livre de Luc Durtain fut sévèrement critiqué par Régis Messac (la critique est reproduite dans le Quinzinzinzili n°14 que nous présente JL Boutel sur son blog). Un contributeur du forum BDFI nous a livré une critique parue dans la presse de l'époque:

« Sans aucun doute, ce Voyage au Pays des Bohohom prolonge une tradition littéraire : il rappelle les « Voyages de Gulliver », « Micromègas » et « L’Ile des Pingouins ». Est-ce à dire que Luc DURTAIN s’assit, un jour, à sa table de travail dans le dessein de rivaliser avec SWIFT, VOLTAIRE et Anatole France ? Au contraire, c’est d’une expérience réelle qu’est né ce conte philosophique ! Durtain revenait avec sa femme d’un voyage en Algérie. Leur avion fit escale à Minorque, une des scènes de la tragédie qui déchire l’Europe. Puis il repartit, s’élevant parmi les nuages et bientôt les survolant. Soudain, ces vestes formes apparurent à Durtain comme autant de géants, insensibles à nos souffrances.
Il n’est point inutile de connaître cette genèse de l’œuvre : ou en goûte mieux l’ingénieuse vérité du prélude, le ton d’affectueuse confiance entre les deux explorateurs, une allégresse intime aussi que traduit la vivacité du rythme. Conçu vers la fin des vacances de Pâques, ce livre nous est offert pour nos vacances d’été. Il s’est imposé à son auteur, réclamant d’être écrit sans délai. Le résultat prouve que Durtain eut raison d’obéir au « Daïmon » qui lui inspirait ainsi l’un de ses meilleurs ouvrages.
Car il aura suffit qu’un touriste heurte de la tête la chambranle d’une porte pour que nous soyons précipités en plein fantastique. Ces colosses de vapeur, ce son les Bohohom, ordonnés selon une hiérarchie de cinquante-trois degrés qui se déploie des Bourgeons jusqu’au Grands Edredons. Or, leur dignité réside dans le langage, leur progrès consiste à devenir capable de « ressasser une même notion, usagée de préférence, sous un plus grand nombre de forme ». On ne s’étonne donc point que les Bohohom consacrent « les neuf dixièmes de leur force à la politique », soient très satisfaits d’eux-mêmes et préfèrent les « penseurs tournesols » aux rares « Méditants » qui n’encouragent pas cet optimisme.
Bouffonnerie amusante mais gratuite, étions-nous d’abord tentés de dire. On n’oserait plus le répéter lorsque les Gridudd, terribles nuages totalitaires, attaquent les Bohohom et mettent à mal ces virtuoses du « mode échappatoire », obsédés par leurs subtils débats entre partisans de l’Est et zélateurs de l’Ouest. Ainsi que dans Gulliver, le roman d’aventures se change ici en allégorie satirique. Chez Durtain comme chez Swift, l’ironie est à double détente : si, par hasard, nous refusions de reconnaître nos travers dans ces images caricaturales, nous n’échapperions pas au verdict du Méditant, qui sur une description de notre société, décl are qu’elle représente maintes analogie avec l’Etat Bohohom.
La fureur désespérée de Swift est heureusement étrangère à Luc Durtain. A ses héros exilés par les Bohohom, il accordera une brève vision des Nacrairs dont les suaves musiques célèbrent une harmonie qui devrait régner aussi sur la Terre, si tous les hommes en comprenaient la souveraine beauté. Ainsi ce « Voyage au Pays des Bohohom », qui aurait pu se réduire à un spirituel divertissement, est-il en fin de compte une des plus généreuse « Conquête du Monde » que nous ait proposées Luc Durtain. »

L'illustration de couverture fait irrésistiblement penser à la mascotte d'une célèbre marque de pneumatiques:

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Luc Durtain, Voyage au pays des Bohohom, Conquêtes du monde, Flammarion, 1938

mardi 4 octobre 2011

Les dangers de la lecture: mauvaise digestion et tuberculose

"De l'horrible danger de la lecture" de Voltaire indique ironiquement le péril de cette activité. Mais le danger peut être tout à fait réel. En 1901, Albert Cim donne des conseils d'hygiène aux liseurs. Les précautions à prendre par le lecteur sont simples s'il veut éviter les problèmes digestifs ou pire la tuberculose.
Le texte "Hygiène des liseurs" est paru originellement dans Le Magasin pittoresque troisième série en 1901. La version originale est disponible sur Gallica.



HYGIÈNE DES LISEURS

Quels sont les moments de la journée les plus convenables pour lire ?
Tous les médecins sont d'accord pour déclarer que lire en mangeant est une pernicieuse habitude ; et ce n'est pas d'hier que la remarque est faite.
Quand, après le repas, les chapelains de saint Louis lui offraient de lui lire quelqu'un de ses livres favoris « Non, répliquait-il avec un sourire, il n'est si bon livre qui vaille, après manger, une causerie ».
« Nous sommes tous portés, quand nous sommes seuls, dit le journal l'Hygiène moderne, à lire en mangeant, soit que nous déjeunions, soit que nous dînions, et c'est là une habitude extrêmement mauvaise et qui doit être condamnée, surtout si, pour ne pas perdre de temps, on continue à table une étude ou un travail commencé. « Si vous lisez, que ce soit quelque chose d'amusant.
« L'habitude commune de lire. à déjeuner le journal du matin n'est pas absolument préjudiciable elle fournit des sujets de conversation et ne fatigue pas trop le cerveau; mais si l'on nous demandait notre avis, nous conseillerions de ne rien lire du tout pendant les repas.
« La digestion se fait toujours mieux quand l'esprit est libre de toute préoccupation, et que les processus naturels s'accomplissent sans être entravés par le travail de la pensée.
« Il est extrêmement sain de dîner en compagnie de personnes gaies. Le stimulant qui est ainsi donné à l'activité nerveuse agit puissamment et efficacement sur la digestion.
« Tout au contraire, une personne qui est ennuyée, fatiguée ou excitée, ne peut digérer d'une façon satisfaisante ».
Jean Darche, dans son Essai sur la lecture, estime, d'une façon générale, que le temps le plus favorable pour lire, c'est le matin,.en se levant, et le soir avant de se coucher. Tel était aussi l'avis d'Erasme.
Quant à la lecture au lit, si elle est dangereuse pour les livres, qu'on ne peut, en effet, dans la position horizontale, tenir aisément ouverts et qu'on risque d'endommager, elle n'est qu'incommode pour les lecteurs et ne les menace d'aucun péril direct. Outre les paresseux à qui elle peut convenir, elle est d'un grand secours pour les malades et ne mérite pas l'ostracisme impitoyable prononcé contre elle par le bibliographe américain Harold Klett, qui a publié, il y a une quinzaine d'années, sous le titre de Don't (Ce qu'il ne faut pas faire) un résumé de toutes les précautions recommandées aux amis des livres et de l'étude.
Néanmoins, suivant les conseils de plusieurs médecins spécialistes, on ne doit pas lire continûment des heures entières, et il est bon d'interrompre fréquemment ses lectures pour regarder au loin à travers la fenêtre, ou, si la vue est bornée par un mur très rapproché, porter les yeux en haut, vers le ciel (le meilleur moyen de reposer les yeux, c'est de regarder au loin). Il est bon également de quitter son livre pour prendre des notes, pour réfléchir, ou, mieux encore, pour se lever de son siège, marcher et circuler quelque peu dans l'appartement ou la pièce.

Humecter son doigts pour tourner les feuillets d'un livre est, il faut l'avouer, un procédé bien commode et bien tentant. Lorsque, debout devant une boite de bouquiniste ou le comptoir d'un libraire, vous parcourez un volume et vous vous trouvez arrêté par deux feuillets qui, en dépit de vos essais réitérés et de toutes vos insistances, s'obstinent à ne pas se décoller, que faire ? Le doigt, le doigt mouillé, semble tout indiqué. Et cependant, voyez ce dont vous avertit le doyen de notre Faculté de médecine, M. le docteur Brouardel, un des plus autorisés en l'espèce:
« Parmi les causes de propagation de la tuberculose, il faut noter l'habitude trop répandue de s'aider d'un doigt préalablement humecté de salive pour feuilleter un livre, un dossier, des papiers quelconques, jusqu'aux plus crasseux billets de banque ! Si la « moitié » du personnel des instituteurs primaires de Paris est phthisique (a), elle le doit, pour une bonne part, à cette pratique malpropre et funeste. Ceci, on le voit d'ailleurs faire tous les jours, non pas seulement dans l'enseignement, mais dans les bureaux, les offices ministériels, etc. Les élèves, les employés, les clercs font ce qu'ils voient faire ils emportent ensuite partout, dans leur carrière administrative ou dans leur vie d'hommes d'affaires, l'habitude de ces immenses dangers.
Le tuberculeux dépose innocemment sur les feuilles de papier des bacilles que l'homme sain y ramasse et porte inconsciemment à sa bouche il suffit d'un malade pour empoisonner toute une bibliothèque, tous les cartons d'une étude ou d'un bureau
« Les professeurs, pères de famille, maîtres de pension, instituteurs, ou autres personnes chargées de surveiller la jeunesse studieuse, feront bien de ne pas perdre de vue ce danger. « Un avis pourrait même être affiché dans les bibliothèques et salles de lecture pour mettre le public en garde contre cette fâcheuse habitude (1) ».
Les preuves abondent de la réalité de ce péril, de la fréquence de cette contagion, et nous n'avons, pour en. fournir, que l'embarras du choix. Voici, entre tant d'autres, un exemple, que nous empruntons à la Revue encyclopédique, aujourd'hui Revue universelle.
Dernièrement, à Kharkow, chef-lieu de gouvernement de la Russie méridionale, une véritable épidémie de tuberculose s'était abattue sur les .employés de la municipalité, surtout sur ceux spécialement affectés aux archives. Émus de cet état de choses, les médecins soumirent ces archives à des analyses bactériologiques et micrographiques, et constatèrent bientôt que les bacilles de Koch y pullulaient. L'enquête établit que l'employé préposé très longtemps auparavant aux archives, tuberculeux à la dernière période, avait la mauvaise habitude de se mouiller le doigt avec de la salive pour feuilleter et compulser les pièces. Il avait ainsi contaminé les archives soumises à sa garde; les bacilles, avec le temps, s'y étaient développés et avaient créé un véritable foyer de tuberculose qui avait infecté les employés. « Que ceci serve de leçon aux personnes qui ont la mauvaise habitude de ne pouvoir feuilleter un livre sans l'intervention de la salive. Avis aussi à celles qui empruntent des livres aux cabinets de lecture, livres prêtés en grand nombre aux malades de toute sorte ».

Albert CIM.

(1) Conférence faite à. Nancy par M. Brouardel, doyen de la Faculté de médecine de Paris, sur les causes de la propagation de la tuberculose (Indépendance de l'Est, 26 mars 1900).

(a) l'auteur suit ici l'orthographe préconisée par le Littré. Habituellement le mot est écrit « phtisique »


lundi 3 octobre 2011

La conquête du soleil ( illustration 1882 )

Le 28 septembre 2011, le blog de Gallica annonçait la mise à disposition de nombreux numéros du périodique La Science illustrée.  Les amateurs d'anticipation ancienne connaissent bien La Science illustrée car des romans et des nouvelles y ont été publiés en épisodes. JL Boutel a déjà proposé sur son L'Autre Face du Monde une bibliographie des oeuvres de fiction parues dans La Science Illustrée ainsi que plusieurs articles qui sont fort proches de l'anticipation (comme L'Homme Vapeur) .  Je reviendrai prochainement sur ce journal.
Dans le même article du blog Gallica, d'autres revues de vulgarisation scientifiques sont indiquées. J'ai parcouru l'intégralité de la collection La Science Populaire soit 154 numéros disponibles de 1880 à 1883 sur Gallica . L'amateur de fictions scientifiques sera déçu car on ne peut retenir qu'une fantaisie scientifique, entomologique pour être précis, celle de A. Larbélétrier qui narre l'enterrement d'une taupe par des nécrophores (reproduit sur ICI). Pour autant, parcourir cette collection n'est pas dénué d'intérêt. On y trouve des articles scientifiques de l'époque sur les sujets les plus divers des animaux puants comme le putois, à l'électricité, de l'aérostation à la chimie, de la zoologie à des biographies de scientifiques ou d'explorateurs (et même un article sur l'anarchiste P.J. Proudhon) en passant par l'astronomie, l'hygiène, les travaux publics,...
De plus La Science Populaire compte nombre d'illustrations. Certaines couvertures sont très belles et invitent à la rêverie (scientifique!). En voici un exemple avec le n° 131 du 17 août 1882 qui promet la conquête du Soleil ou plutôt explique l'utilisation de l'énergie solaire pour soulager l'homme dans de nombreuses tâches.

samedi 1 octobre 2011

Le Docteur Ox ( Opéra-Bouffe)

Publiée en 1872, la nouvelle "Une fantaisie du docteur Ox" de Jules Verne fut adaptée par Offenbach en 1877. Le livret est signé Philippe Gille et Arnold Mortier. Cet Opéra-bouffe dont le titre est Le Docteur Ox fit l'objet d'une abondante publicité comme l'atteste cette affiche:


Source: Gallica

vendredi 30 septembre 2011

A. Larbalétrier, Fantaisie entomologique: L'enterrement d'une taupe

Le 28 septembre, le blog de Gallica annonçait la mise à disposition de numéros de La Science illustrée un hebdomadaire  de vulgarisation scientifique créé en 1875. Un message personnel de l'équipe de Gallica (ben oui, l'équipe de Gallica m'envoie des messages :-) ) m'a orienté vers cette publication avec ce tweet:


 Il faut dire que, sur le blog de Gallica, on trouve cette belle image annonçant la publication du roman scientifique Les Secrets de Monsieur Synthèse de Louis Boussenard. Ce ne pouvait qu'être un double appel à ma curiosité.
scill.jpg (1024×1458)
La recherche dans les périodiques est fastidieuse. Quelques ouvrages de références mentionnent bien tel ou tel conte, nouvelle, anticipation ou roman mais tant reste à découvrir... Citons une nouvelle fois le travail de fourmi conduit par Jean-Luc Boutel sur son blog Sur l'Autre face du monde (avec notamment une partie "En feuilletant les revues", les contributeurs du forum BDFI notamment pour la partie Imaginaire ancien, le site Gloubik sciences qui propose des articles extraits de revues scientifiques anciennes (dont quelques fictions), ajoutons des revues comme Le Rocambole ou le Visage Vert (et nous sommes loin d'être exhaustif). Malgré tout cela, nombre de textes dignes d'intérêt restent quasi-inconnus.

A l'invitation de Gallica, j'ai donc commencé à parcourir méthodiquement les périodiques mentionnés dans l'article et me suis penché sur la Science Populaire (en partant de la fin). En voici un premier extrait qui tient plus de la vulgarisation que de la véritable fiction mais qui ne méprise pas la poésie scientifique (1).
Je reviendrai prochainement sur La Science Illustrée qui contient des romans, contes et nouvelles scientifiques.

Le texte qui suit est-il de la science fiction? Si l'on se réfère aux oeuvres de l'âge d'or américain, assurément non. Si on se place du côté de l'héritage vernien qui veut transmettre des connaissances sous le plaisant masque de la fiction, alors oui... un peu... Il y a quelque chose de ce "merveilleux scientifique" dans cette courte fiction qui admet une sorte d'instinct animal proche de l'humanité face à des comportements d'humains bien peu... humains. Nous ne trancherons pas ce débat (même si pour moi ce ne peut être de la science fiction, plutôt un conte d'inspiration scientifique) et nous plongerons dans ce charmant texte d'A. Larbalétrier publié dans La Science Populaire n° 153 daté du 18 janvier 1888.



FANTAISIE ENTOMOLOGIQUE
L'enterrement d'une taupe

« .... la nature est éternellement jeune,
belle et généreuse.
Elle verse la poésie et la
beauté à tous les êtres,
à toutes les plantes
qu'on laisse
s'y développer à souhait.
Elle possède le
secret du bonheur et
nul n'a su le lui ravir. »
G. SAND.

C'était au mois d'avril, le soleil se jouant dans les branches semblait embraser de ses feux la forêt tout entière. Non loin de celle-ci, dans une vaste prairie, s'étalait un tapis de verdure dont l'uniformité n'était guère interrompue de distance en distance que par l'éclatante blancheur d'une marguerite ou la sombre tache d'une taupière fraîchement remuée; car le printemps avait agi sur tous les êtres, animaux et végétaux revenaient à la vie et lentement s'acheminaient à la recherche de cet inconnu qu'on appelle le bonheur. L'homme seul semblait y mettre entrave ; seul le Roi de la Création n'avait pas compris ce sentiment si noble de la nature en fête.
Un paysan avait passé dans la prairie et, sacrifiant tout à ses intérêts, il avait ravagé bon nombre de taupinières, donnant ainsi raison aux beaux vers de Musset :
Quand le paysan sème et qu'il creuse la terre
Il ne voit que son grain, ses boeufs et son sillon.
Rien n'avait pu toucher le coeur du bourreau, les pauvres taupes gisaient là : inertes, la taupe est si nuisible!... et l'argent est si bon, pour l'homme sans coeur qui lui sacrifie tout., jusqu'à son amour. Car maintenant, ce sentiment même disparaît devant l'idée d'une... dot; comme le dit J. Sandeau : « l'amour qui autrefois enfantait des prodiges, acquitte aujourd'hui des factures. »
Près de la lisière du bois, une taupinière présentait aux rayons dorés du soleil, le corps mutilé d'une jeune taupe que la mort avait dévorée au sortir du berceau. Pauvre bête ! un instrument meurtrier, invention des humains, lui avait brisé la tête. Autour du petit cadavre bourdonnait une foule d'insectes aux formes et aux couleurs variées, tous avides des restes de l'infortuné mammifère.
Bientôt se détacha de la nuée un groupe de gros scarabées qui se précipita sur la morte comme pour en prendre possession à titre exclusif. En effet, peu de temps après, les autres insectes s'éloignèrent. Ces scarabées, amis de la mort, m'intéressaient au plus haut point ; n'ayant rien d'autre à faire ce jour-là, je m'asseyai près de la taupinière, et j'observai ce petit monde à la fois si terrible et si beau.
Comme je le vis plus tard, ces petites bêtes ne venaient ni pour aider ni pour consommer le meurtre de l'homme, leur rôle était plus noble, ils venaient ensevelir la victime. Les voyant à l'oeuvre, j'eus presque honte d'appartenir à l'humanité, car, en enterrant le cadavre de la taupe, les insectes préservaient l'homme de maux terribles, qui, d'ailleurs,n'auraient été que le juste châtiment de sa cruauté. Peut-être me taxerez-vous d'exagération et de fanatisme, pour un zoologiste surtout, mais que voulez-vous, les uns sont trop sensibles, les autres pas assez. Le monde est ainsi fait. Dans les insectes précédemment cités, j'avais aisément reconnu les lugubres nécrophores, coléoptères pentanières aux formes étranges, longs d'environ deux centimètres. Les yeux gros et saillants, le corselet arrondi et robuste, les elytres cornées ou plutôt trapézoïdales rayées de deux bandes orangées, donnaient à ces lugubres croque-morts un aspect singulier. Leur vol était rapide et ils dégageaient une forte odeur musquée qui, paraît-il, leur sert à s'attirer entre eux pour assurer la .conservation de l'espèce.
Ces coléoptères ont de tout temps attiré l'attention des observateurs, et à juste titre. Bon nombre de descriptions plus ou moins longues ont été publiées sur leur organisation, leurs moeurs, etc., mais personne jusqu'ici à mon avis du moins, ne les a mieux caractérisés que Michelet.
« La nature, dit-il, à qui ils sont si utiles, les a traités en véritables favoris, les honorant de beaux habits et les rendant industrieux, ingénieux dans leurs fonctions. Chose remarquable, avec ce métier sinistre, loin d'être farouches, ils sont remarquablement sociables au besoin. »
Ces insectes, au nombre d'une douzaine environ, après avoir longuement examiné et contemplé le cadavre de la taupe, comme pour en estimer le poids et le volume, se glissèrent en dessous et bientôt disparurent à mes yeux. J'étais fort intrigué car le sol, en cet endroit, légèrement rocailleux, devait être peu favorable à un enfouissement ; mais ceci n'arrêta pas les petits travailleurs. Au bout de quelques instants je vis le corps de la taupe se mouvoir lentement, soulevé par les robustes insectes. La taupe parcourut ainsi quelques centimètres, après quoi les porteurs s'arrêtèrent sur une partie meuble.
Les nécrophores reparurent bientôt, et de nouveau examinèrent le cadavre. J'attendais anxieux et fasciné ; en ce moment l'amour de la nature dominait tout mon être, j'étais séparé du reste de la terre et mon âme tout entière avait passé dans le corps de ces insectes. Un petit bruit qui se fit entendre derrière moi, me fit revenir à la réalité, je me retournai et vis une charmante petite fille d'une dizaine d'années, compagne habituelle de mes promenades scientifiques et qui, dans son ignorance naïve, ne pouvait comprendre ma ténacité à contempler le cadavre d'une taupe.
J'étais bien aise de pouvoir montrer cet intéressant tableau à une enfant de cet âge, car c'est toujours un spectacle édifiant que celui des merveilles de la nature. La petite ayant examiné le corps meurtri de la taupe, son bon coeur se révéla tout de suite à moi, car une larme, une grosse larme d'enfant coula sur sa joue ; sacrifiant ses jeux enfantins, elle resta près de moi haletante, le cou tendu, les yeux flamboyants suivant avec intérêt tous les mouvements des petits nécrophores. De temps à autre, une larme ruisselait dans ses beaux yeux. C'était déjà un tendre coeur de jeune fille qui se révélait dans cette charmante enfant.
Nous vîmes bientôt la taupe s'enfoncer peu à peu dans la terre que les insectes infatigables continuèrent à miner et à creuser en dessous.
Le petit cadavre ne tardait pas à disparaître entièrement et nous quittions alors cet endroit charmant, plaignant la pauvre taupe et admirant l'intelligence des lugubres nécrophores.

A. LARBALÉTRIER.

(1) la citation en exergue devrait parler à certaines... ;-)

jeudi 29 septembre 2011

José Germain, La Ville sous les bombes ( anticipation - 1936 )

En 1936, le souvenir de la Première Guerre Mondiale et de ses gaz est vivace et l'on s'inquiète des visées expansionnistes d'Adolf Hitler.


Face Au Péril Aéro-Chimique : La Sécurité Chez Vous Sans Masque Sans Abri de Bruere, Paul
C'est dans ce contexte qu'est publiée l'anticipation La Ville sous les bombes de José Germain (Editions Médicis). Le texte est recueilli dans Face au péril aéro-chimique de Paul Bruère et Georges Vouloir qui comprend plusieurs parties consacrées aux effets des gaz, à la reconnaissance de ces gaz, aux précautions à prendre pour créer un abri anti-chimique ou encore des conseils pratiques sur les masques à gaz ou les moyens de se prémunir au mieux de leurs effets même sans abri ou masque à gaz.
La Ville sous les bombes, seul texte de fiction du volume, nous montre des Parisiens goguenards devant les prophéties d'un témoin ancien combattant de la Grande Guerre. Le journal de ce témoin livre ses angoisses devant la montée du péril jusqu'à l'attaque brusque de l'aviation nazie.
Chaque jour, ce témoin prévient ses concitoyens que le péril aéro-chimique plane. Face à ce Cassandre, personne ne réagit (hormis en riant). Quand l'attaque a lieu, il est pourtant surpris, il trouve refuge dans le métro mais sait qu'il faut quitter les lieux rapidement car le gaz va descendre dans les galeries et surprendre les occupants. Si tout le monde se moquait de lui, il trouve des voisins chez lui qui ont profité de l'abri.
La nouvelle a évidemment un seul objectif: montrer les effets de l'impréparation de la France contre l'utilisation des gaz contre les civils.

De nombreuses illustrations agrémentent l'ouvrage et celles concernant la partie fiction sont particulièrement anxyogènes.

Si José Germain (pseudonyme de Jean-Germain Drouilly, 1884-1964) refuse le pacifisme et pense que pour avoir la paix, il faut préparer la guerre (si le pays est prêt à affronter la menace aéro-chimique, la menace s'effondre), son parcours politique le conduira néanmoins vers la collaboration en étant un fervent soutien du Maréchal Pétain pendant l'Occupation si l'on en croit la page que Wikipedia lui consacre.

Pour en savoir plus:
Jean-Marie Moine , « Un mythe aéronautique et urbain dans la France de l’entre-deux-guerres : le péril aérochimique », Revue historique des armées , 256 | 2009 , mis en ligne le 28 juillet 2009. URL : http://rha.revues.org/index6818.html. Consulté le 28 septembre 2011. L'article évoque plusieurs fictions sur le thème du péril aérochimique.

Source de l'image "Un nouveau masque contre les gaz, agence Meurisse, 1934": Gallica