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lundi 12 avril 2021

[Critique] Henri Desmarest, La Femme future (1890-1900)

En 1890 puis en 1900, Henri Desmarest publie La Femme future la première fois chez Victor Havard, la seconde aux éditions du Livre moderne. Plusieurs critiques paraissent à l'occasion de ces deux éditions. Certaines ne font que reprendre, plus ou moins en totalité ce qui ressemble à un prière d'insérer de l'éditeur. D'autres proposent des critiques originales.

L'Intransigeant du 29 mai 1890 publie ce qui ressemble fort au prière d'insérer:

La Femme future ; tel est le titre du nouveau livre, que M. Henri Desmarest vient de publier chez Victor Havard. — La Femme future!... c'est-à-dire la femme de demain, la, femme moderne, archicivilisée en un temps de vie factice et de véritable décadence... De cet ouvrage se dégage une thèse de haute philosophie sociale et il plaira certainement à tous ceux qui savent penser et observer.

La Gironde du 13 juin 1890 publie le même texte avec la phrase de conclusion que l'on retrouve dans La Justice :

Il n’est pas douteux qu’une femme n’y trouve l’expression de ses propres sentiments.

 Le 10 juin 1890, Le Rappel sous la plume de Judith Gautier critique l'ouvrage:

La femme future, c'est-à-dire la femme de demain, ayant conquis les droits qu'on lui dispute encore aujourd'hui, et faisant la loi à l'homme, à son tour.
L'avenir serait assez médiocre s'il ressemblait à la vision qu'en a eue M. Desmarest. Toutes ces femmes en costumes masculins, toutes députés, pérorant et s'agitant, au milieu d'une vie absurde et insipide. Espérons, pour nos descendants, que l'auteur a manqué d'imagination et que le vingtième siècle démentira ses prédictions.

La Justice (journal de Georges Clémenceau) du 26 juin 1890 reprend en grande partie le prière d'insérer :

 La Femme future! par Henri Desmaret, Paris, Victor Havard, éditeur. Tel est le titre du nouveau livre que M. Henri Desmarest vient de publier chez Victor HaVard. La Femme future!... c'est-à-dire la femme de demain, la femme moderne, archicivilisée en un temps de vie factice et de véritable décadence... Entraîné dans cette vie outrée, un être subit les fatals résultats d'une exaspérante civilisation, heureusement au milieu de cette activité dévorante an calme rayon de bonheur repose l'esprit fatigué. De cet ouvrage se dégage une thèse de haute philosophie sociale et il plaira certainement à tous ceux qui savent penser et observer, il n'est pas douteux que plus d'une femme n'y trouve l'expression de ses propres sentiments.

Les livres nouveaux de la Revue de famille, périodique catholique, indiquent:

La Femme future, par M. Henri Desmarest. — Un vol. in-18. Victor-Havard. — Un amusant tableau de ce que seraient les femmes de demain lorsqu'elles auraient conquis tous les droits politiques et sociaux que réclament quelques-unes d'entre elles.

Le 1er juillet 1890, la Revue d'histoire contemporaine avance: 

Peut-être, lorsque dans le siècle prochain dont nous parle M. Henri Desmarest, dans la Femme future, alors que l'amour s'étendra de tout autre manière, que la femme sera émancipée, les choses se comprendront différemment, mais il me semble que les con- ventions sociales existeront encore.


Le Rappel du 16 juin 1900 présente ainsi le livre (voir la présentation du 10 juin 1890) : 


La Femme Future, par Henri Desmarest. Ouvrage humoristique où l'auteur nous donne un avant-goût de ce que sera peut-être le vingtième siècle si certaines idées évoluent dans le sens d'une réalisation complète : accession des femmes à tous les postes actuellement détenus par les hommes, élimination de ces derniers réduits au rôle antérieurement dévolu aux premières, ce qui serait un amusant jeu de bascule, mais la caricature du féminisme véritable. L'auteur a traité son sujet avec une verve qui n'exclut pas un certain esprit de philosophie et nous donne en riant des vérités graves.

Dans le Journal des débats du 25 juin 1900, on peut lire :

Dans la Femme future (édition du Livre moderne ; in-18 de 201 p., 3 fr. 50), M. Henri Desmarest nous offre l'humoristique esquisse de ce que sera devenue notre douce compagne, en l'an 1999, lorsque les revendications féministes seront passées de la théorie à l'application. Ce livre, joliment illustré de photographies d'après nature, est fort amusant et ne fait pas moins honneur à l'ingénieuse imagination qu'au bon sens de son spirituel auteur.

A lire dans la collection ArchéoSF:
 






mardi 8 septembre 2020

Ernest Jaubert, Un prospectus en l'An 2000 (1890)

 Alors que l'on cherche toujours le secret de l'immortalité, Ernest Jaubert imagine en 1890 le problème inverse: tout le monde est quasiment immortel ce qui ne va pas sans poser de problèmes: épuisement des ressources, ennui, ... Heureusement un savant vient de mettre au point un "humanicide" permettant de résoudre cette grave question.

C'est sous la forme d'un prospectus commercial à la mode de la fin du XIXe siècle que l'auteur nous propose son texte.

 

UN PROSPECTUS EN L'AN 2000

(Actualité)


Monsieur,


Chacun sait à quel point, depuis les désastreux progrès de la science, il est devenu difficile, pour ne point dire impossible, de mourir.

Grâce aux Pasteur, aux Koch et autres grands malfaiteurs publics, toutes les maladies ont disparu, une par une, tuées par leurs propres microbes. On n'est jamais trahi que par les siens ! — La vieillesse, à son tour, a été abolie par les émules du sorcier Brown-Séquard. Et le nom est sur toutes les lèvres du savant qui, — suprême coup de grâce ! — inocula à ses contemporains (tous! tous!), pour prévenir la mort, le vaccin de la Mort.

Toutes causes d'anéantissement et de dégénérescence ainsi éliminées, nos membres, nos organes ont acquis une souplesse, une vigueur inouïes, encore accrues d'une génération à l'autre, et fixées par l'hérédité. L'homme est, aujourd'hui, réfractaire aux plus violents poisons. Sa peau est un tissu impénétrable, infrangible, inusable, contre quoi rebondissent, inefficaces, les balles des fusils les plus perfectionnés, et que n'entament plus les aciers les plus acérés. Les cheminées, en tombant des toits, s'émiettent sur le roc de notre crâne invulnérable. L'adverse fantaisie nous prend-elle de nous jeter du plus haut de la Tour Eiffel, c'est nous qui défonçons le pavé sans même nous luxer un orteil. Et c'est le voyageur enlisé qui, par un juste retour,dévore — et digère — les crabes accourus par myriades à sa curée. Les épidémies ? Elles n'atteignent et ne détruisent plus que les bacilles conservés par les savants, à titre de curiosité, dans les musées spéciaux. D'ailleurs, les trains et les paquebots sont si supérieurement machinés, qu'on ne peut plus ni dérailler, ni sombrer.

Donc, plus de mort naturelle ou violente, accidentelle on volontaire. Plus de guerre : car à quoi bon se battre, si l'on ne peut se tuer ? Plus de suicide : car comment se périr? Maintenant, nous respirons sous l'eau ; notre cou résiste avec succès à la pression des chanvres les mieux ourdis; l'arsenic nous sustente ; le feu même nous caresse agréablement l'épiderme, etc , si bien que les « Suicide-House » système Charles Morice, ont du renoncer à satisfaire leurs clients, inéluctablement condamnés à la vie forcée à perpétuité. Et rien n'est plus misérable à voir que ce fourmillement de plus en plus dru, sur la croûte terrestre de plus en plus inapte à les nourrir, d'êtres uniformément jeunes, immortels et faméliques.

On sent ce qu'un pareil état de choses offre de périlleux pour la société comme pour les individus.

La société y perd ce qui faisait sa gloire au bon vieux temps : les sauveteurs et les docteurs, les héros et les bourreaux. Sans compter qu'elle n'a plus, cette société Gigogne, de quoi subvenir aux besoins de ses trop nombreux enfants, que multiplie encore une surabondance d'étalons intarissablement puissants.

Quant aux individus, n'ayant plus à mettre sous leurs dents toujours plus aiguisées qu'une portion indéfiniment réduite de l'inextensible gâteau, ils sentent leur faim s'exaspérer et leur espoir décroître de l'assouvir jamais, jamais, JAMAIS !! Et comme ils se savent, d'autre part, à toujours jeunes, à toujours vivants, à toujours prisonniers de l'Immuable, — l'Imprévu, ce pain de l'âme éprise du seul Nouveau, leur manque comme le pain du corps.

La Faim, l'Ennui, incurables parce qu'éternels, voilà donc le double terme de ce stade prétendument éblouissant qu'une aveugle science ouvrit à l'Humanité !

Eh bien, ce mal que la science a causé, c'est la science qui le guérira. Sans se laisser rebuter par les vaines tentatives des multiples chercheurs qui, avant lui, ont voulu rendre le repos éternel à l'humanité dégoûtée d'une éternelle existence, un homme dont la gloire éclipsera bientôt toute autre gloire, a sacrifié ses veilles à la solution d'un problème apparemment insoluble. Ses expériences viennent enfin d'aboutir : il a retrouvé le secret perdu de la mort ! Oui, ce bienfait dont nous avaient frustes d'inconscients génies (!), nous en jouirons de nouveau ; grâce à sa découverte inespérée, chacun pourra, comme antan, mourir pour sa patrie, pour le plaisir, pour rien ! Et les temps refleuriront où l'ancien équilibre rétabli, les hommes mangeront à leur faim et prendront gaiement la vie, — sûrs d'en sortir à leur heure.

Or, n'allez point, Monsieur , crier inconsidérément à l'exagération! L’Humanicide Necat est une vraie panacée universelle, qui a raison des santés les plus invétérées, aux immortalités les plus indélébiles. De ce, l'attestation la plus irrécusable est fournie par les nombreux cadavres qui s'entassent journellement dans le laboratoire de l'inventeur, où chacun peut les voir à son aise (entrée libre).

Donc, aucun mécompte il redouter quant aux effets de ce miraculeux remède. Pour sa composition et son mode d'emploi, vous trouverez, Monsieur , les renseignements les plus satisfaisants et les plus détaillés au siège la

Société d’assurances contre la Vie

(Décès garanti.)

Le Directeur,

Signé : JAMESON.

Pour copie « éventuellement» conforme,

ERNEST JAUBERT. 

 

Ernest Jaubert, « Un prospectus en l'An 2000 »,

in Art et critique, n° 81, 13 décembre 1890.