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lundi 23 mars 2020

[Carnaval] Le grand port du Havre en 1950 (1898)

En 1898, un chroniqueur signant "P'tit Noël" publie le programme de la "cavalcade" du Havre ayant pour thème Le grand port du Havre en 1950. On y trouve évidemment quelques éléments conjecturaux... mais le mieux est de lire cette "causerie" parue dans la Revue comique normande n°23 du 4 juin 1898.

Causerie (extrait)

Le sujet sera une visite au grand port du Havre (Seine Maritime) en 1950.
La marche sera ouverte par une escouade, de scaphandriers en motocycles — qui trouveront en route le pétrole nécessaire — précédant une grande pirogue électrique où se tiendra le comité ; le président pourra se croire en mer.
Premier groupe : 150 pêcheurs amateurs et bigphones, à la ligne, au libouret, au filet, à la grenouille, en eau trouble, etc.
La Vache à Mallet, grand char allégorique abritant la fanfare de sirènes de la Chambre de Commerce.
Le Pothuau, rafraîchissement à un rond le verre : ICI CRÈME, traduction libre de ice cream.
Deuxième groupe : 17 terrassiers arborant la médaille du travail, équipe complète, toujours jeune et jamais renouvelée, des travaux du port à peu près terminés.
L'Etablissement de pisciculture de St-François-les-dos-bleus, représentant le pont Notre-Dame avec son incomparable collection de barbillons ; à pattes d'éléphant et de ruchons à rouflaquette.
Un «Morutier» suivra avec une cargaison pas très fraîche de cheveux à la chien et de corsages vastes aux couleurs trop claires.
Un groupe de marins étrangers en bordée, aux pèches garnies de bonne galette qui, par un procédé pas nouveau mais toujours neuf, passera dans les deux chars précédents.
Char du bureau de placement gratuit, musique des mangeurs d'hommes déshabillés en anthropophages.
Le Bateau-rouleur attelé d'hippocampes où trônera le dieu Neptune sous un costume de chicard ou... d'ancien pilote.
Groupe de marchandes, de poisson chantant en choeur leur appel distinctif : Ca..a.le, ca..a.le Crevette vive. Maquereau salé, maquereau nouveau. V'Ià du mélan, du mélan. Moules fraîches, moules de Villerv'..; (Le comité compte beaucoup sur le succès de ce groupe. Les paniers des marchandes de marée serviront à recevoir les offrandes des spectateurs charitables).
Le « travailleur sous-marin » transformé en ballon dirigeable. (Ce n'est pas la première invention qui ferait ballon).
L'« Escadre de la Côte salée » représentée par la drague, qui figurera un croiseur de première classe, et ses porteurs devenus des torpilleurs de basse mer.
La statue de l'amiral Mouchez qui sera inaugurée sur le brise lames en charbon de bois que les ponts et chaussées ne se seront jamais résignés à faire raccommoder, mais qui aura été transporté avec beaucoup de frais et, de soins à l'extrémité, du boulevard de Strasbourg. (La circulation y sera toujours interdite).
Char à musique, instruments à vent : un grenier de bois de campêche sur le quai Lamblardie, les musiciens seront accroupis tout autour sous l’œil paterne de La Gabelle armée de sa ligne Brunei. (Ce concert sera fort prisé et l'allégorie sera en-bonne odeur près des riverains).
Groupe de baigneurs au mois de Mai. Les bains Daplomb ayant ouvert, officiellement ses cabines le 19 Mai — ô, méli-mélo d'un mai laid — les amateurs tirent leur coupe avec des snow-boots, des caleçons fourrés et des casquettes à poil. Les dames vont à l'eau avec leurs manchons et leurs collets.
Et, pour finir sur une note gaie : le char de l'Inauguration, représentant une Morgue — orgueilleuse et fière comme il convient — réunissant en un banquet morg...anatique tous les macchabées du siècle.
Peloton de harengs saurs et escadron de gendarmes à pied fermant la marche.
Le comité d'organisation s'est en outre assuré le concours de Me Phoebus qui, rayonnant, plaidera les circonstances atténuantes

Encore une belle fête en perspective.

P'TIT NOËL.

P'tit Noël, "Causerie", Revue comique normande, n°23, Le Havre4 juin 1898, p. 2.

Source: Gallica
Merci à Matthieu Letourneux de m'avoir signalé ce texte.

A lire

Sur ArchéoSF: d'autres carnavals avec des thèmes conjecturaux à découvrir ICI.
L'anthologie Futurs de province, collection ArchéoSF, éditions publie.net

vendredi 18 janvier 2019

Anonyme, Une vision (1907)

La presse régionale a publié de très nombreux textes relevant de la conjecture romanesque rationnelle (anticipation souvent, science-fiction un peu, fiction préhistorique et utopie parfois).
Le 18 janvier 1907, on trouve en première page du Journal de Seine-et-Marne un texte anonyme intitulé "Une vision" qui envisage l'avenir de l'Eglise sous un jour plutôt anticlérical.


UNE VISION

Château de la Muette, à l’orée du Bois de Boulogne, quatre-vingts prélats sont assemblés pour décider à quelle sauce on doit accommoder l’Eglise de France, mise à mal par un pape allemand. Des fauteuils soyeux ont reçu en gémissant de lourdes assises épiscopales ; des mets élégants, servis dans la vaisselle somptueuse ont chatouillé les palais délicats des princes de l’Eglise dont les yeux ont promené la rêverie digestive, au-delà des pelouses seigneuriales, vers les coteaux bleutés de Suresnes.
Dans cette assemblée violette où les lettres ne sont pas rares, quelques raffinés s’isolant du monde par un effort de leur imagination, ont sans doute évoqué l’histoire et fait revivre, pour un instant, les orgies royales qui laissent sur les pelouses de la Muette comme des relents d’ivresse et d’amour. Ils ont revu les Marguerite de Valois et de Navarre avec leurs cours de galants ; la trop fameuse duchesse de Berry qui la voulait « courte et bonne » ; les débauches crapuleuses de Louis XV et le triomphe de la Dubarry que son royal amant donnait pour chaperon à Marie-Antoinette, la future femme de son petit-fils et reine de France.
Ils évoquèrent tout cela nos prélats et puis aussi la Révolution grandiose qui de son souille populaire, purifiant toutes ces infamies, jeta par terre le fatras des vieux mondes. Et tout d’un coup, le voile qui leur cachait l’avenir, se déchira.
Ils se virent, dans un siècle, sortant de leurs sépulcres blanchis pour secouer leur poussière à l’ordre du souverain pontife, recommencer la lutte contre les lois de leur pays et tenter d’étouffer la raison sous les éteignoirs de la foi. Hélas ! le souverain pontife était, lui aussi, entré dans la légende : les évêques de l’an 1950 l’avaient renversé comme un simple usurpateur dont l'insupportable tyrannie avait failli compromettre le Christ lui-même ; les fidèles, maintenant revenus aux traditions primitives de l’Eglise, nommaient les évêques choisis parmi les plus dignes et les moins intrigants ; les prêtres vivaient tous de la vie du peuple en prêchant la paix, la tolérance et la liberté. La religion, dépouillée de ses dogmes enfantins, n’était plus qu’une forme de la morale humaine, et réunissait, à ce titre, l’universalité des croyances !
Ainsi devant les yeux d’une douzaine de prélats intelligents, apparut la claire vision de l’avenir, pendant que le saint aréopage discutait sur l'opportunité d’une déclaration légale.
Les derniers échos des orgies royales se perdirent à jamais dans les premiers grondements de la Révolution. La Muette rentra dans le silence et la royauté dans la mort.
Mauvais présages ! le clergé compte aussi ses parias, ouvriers de la prière qui n’ont point part au gras butin des chanoines : ils murmurent contre l’omnipotence et la désinvolture de la richesse cléricale en attendant, comme le peuple autrefois, que se lève aussi pour eux le soleil de la justice.



Anonyme, « Une vision », Journal de Seine-et-Marne, n° 6344, Meaux, 18 janvier 1907.