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samedi 10 décembre 2022

Léon Lambry, L'Ours des cavernes (1927)

Le site ArchéoSF a déjà proposé plusieurs nouvelles préhistoriques de Léon Lambry. Dans L'Ours des cavernes le jeune chef Renard-Gris lutte par la ruse contre le terrifiant plantigrade.

 


 

En ces temps lointains où les hommes, à demi sauvages, n’étaient vêtus que de peaux de bêtes, l’Ours des Cavernes était l’un de leurs pires ennemis. Assurément, ils en avaient d’autres, et dans les vastes forêts des bords de la Seine où habitait la tribu des Cerfs-Agiles, il n’était pas rare de rencontrer des loups voraces, des rhinocéros et même parfois un troupeau de ces éléphants géants, au corps couvert de longs poils et aux immenses défenses, auxquels nous avons donné le nom de mammouths.

Tous ces animaux étaient dangereux pour l’homme, mais le chef, Renard-Gris, les craignait peu. Il savait que les éléphants, en général paisibles, ne recherchent pas la lutte ; que les rhinocéros et les hippopotames, peu nombreux, ne sont pas à craindre pour le chasseur prudent ; que les loups, enfin, ne sont dangereux qu’en troupe, mais l’Ours l’inquiétait.

Cet animal rusé et féroce s’attaquait à ses meilleurs guerriers avec une audace inouïe. Les hommes les plus braves frissonnaient en sa présence, ils voyaient en lui un génie malfaisant.

Renard-Gris, malgré son intelligence, n’était pas éloigné de penser comme eux. Est-ce que l’Ours n’habitait pas, comme les chasseurs, des cavernes creusées dans le roc ? Est-ce que ses grognements, au moment du combat, ne ressemblaient pas au cri de guerre des Cerfs-Agiles? Enfin, argument puissant, ne se tenait-il pas debout comme un homme pour étouffer contre lui son ennemi?

Il y avait bien là de quoi troubler Renard-Gris, et c’est pourquoi ce matin-là, pensif, il écoutait Toah lui raconter ce qu’il avait vu.

Toah était un vieux chasseur, le plus vieux de tous, et le jeune chef le consultait volontiers. Il savait que Toah était né avant son père, qu’il avait vu bien des lunes et connaissait beaucoup de choses.

— Voilà, disait Toah dans son langage rude, ce qui m’est arrivé : Ce matin, à l’aube, j’entendis un cri ; c’était le petit Nam qui appelait. Je saisis mon javelot et sortis, mais il était trop tard, l’Ours l’avait tué et l’emportait ! Sans prendre le temps de réveiller personne, je courus à sa poursuite, et soudain je le perdis de vue. II était entré sous terre !

Renard-Gris regarda Toah comme s’il doutait de ses paroles.

Le chasseur reprit :

— Il y a là-bas, avant la rivière, plusieurs gros arbres ; derrière se trouvent des buissons. C’est là que l’ours a disparu !

— C’est bien ! dit Renard-Gris, j’y vais, et, sans hésiter, il partit.

Il était armé comme le jour où il avait tué le Grand-Bison. Son poignard de silex, bien coupant, était passé dans sa ceinture ; il tenait dans sa main droite deux javelots.

Pourquoi s’en allait-il seul ? Les hommes de sa tribu étaient braves et nul n’eût refusé de l’accompagner ! Renard-Gris le savait, mais il pressentait un mystère et voulait l’éclaircir sans témoin. Plus intelligent que ceux qu’il commandait, il ne lui déplaisait pas de s’en passer.

Cela doublait son prestige et lui permettait de se faire obéir.

Il connaissait bien les arbres dont avait parié Toah et ne fut pas long à les atteindre. La ligne des buissons lui apparut à moins de deux cents pas, il s'arrêta.

— L’Ours des Cavernes est fort, murmura-t-il, ses os sont durs comme la pierre et sa peau épaisse résiste à la sagaie ! C’est par la ruse que je le vaincrai !

Il s’avança en rampant, collant de temps en temps son oreille contre la terre afin de percevoir le moindre bruit. Il ne voulait pas attaquer l’Ours, sans savoir où était son gîte. Plus sage que le vieux chasseur, il ne pouvait admettre que la terre l’eût englouti. Il avait une cachette d’où il sortait la nuit pour venir dévorer quelque membre de sa tribu. Cette cachette, il la trouverait ! Il lui serait aisé ensuite de revenir avec plusieurs des siens pour se venger du monstre.

La ligne des buissons atteinte, Renard- Gris commença son inspection. Tout d’abord elle ne donna rien, mais quelques roches émergeant des broussailles attirèrent son attention et il se dirigea de ce côté.

L’idée était bonne, car, en écartant quelques branches, il aperçut l’entrée d’une caverne qui, par une pente douce, s’enfonçait à plusieurs pieds sous le sol.

Un frisson secoua Renard-Gris ; il était devant le repaire de l’Ours ! Il s’expliquait maintenant la disparition mystérieuse de ses compagnons et l’étonnement de Toah, mais un légitime orgueil l’envahissait. Il savait où se cachait son plus féroce ennemi, il allait lui tendre un piège et...

Comme il en était là de ses réflexions, un grognement formidable se répercuta dans les profondeurs de la caverne et un pas feutré le fit tressaillir ; il n’était plus temps de fuir, l’ours l’avait éventé !

Devant le danger tout proche, Renard-gris reprit son calme. Il n’espérait guère venir à bout de son adversaire, mais il était résolu à lutter en brave et à mettre les chances de son côté. Il chercha des yeux un arbre contre lequel il pût s’adosser. Déjà l’ours fonçait sur lui et il lança un de ses javelots. L’animal, atteint à l’épaule, poussa un nouveau grognement. Malheureusement, sa blessure ne l’arrêta pas. Rendu furieux par la douleur, il se dressa sur ses pattes de derrière, ouvrit celles de devant et s’apprêta à serrer dans une étreinte mortelle l’audacieux qui l’avait bravé. 


 

Renard-Gris se vit perdu ! Il jeta son javelot désormais inutile et saisit son poignard dont il appuya le manche sur sa poitrine.

Déjà, l’Ours le pressait contre lui avec une telle force que le jeune chef sentait la respiration lui manquer. Il lui sembla que ses os craquaient et, dans une dernière pensée, il implora le Grand Esprit. N’était-ce pas lui qui avait guidé son bras dans sa lutte contre le Bison ? Lui qui l'avait tiré des mains du Sorcier ?

Il eut en cet instant suprême l’impression que l’étreinte de l’Ours se desserrait et que le sang rougissait sa fourrure, mais il n’eut pas la force de se dégager. Vaincu par la fatigue, il ferma les yeux et roula inanimé sur le sol.

Combien de temps resta-t-il ainsi ? Lui- même n’eût pu le dire. Une sensation de fraîcheur le tira de sa torpeur ; il ouvrit les yeux et aperçut Rama (la plus douce des filles de la tribu) qui lui bassinait les tempes.

Une clameur de triomphe s'éleva. Tous les guerriers entouraient leur chef. Toah le chasseur, qui les avait conduits, désigna le grand Ours étendu à ses pieds.

— Renard-Gris a tué l’Ours des Cavernes, dit-il, Renard-Gris est un grand chef !

— Il n’y en eut pas de plus grand parmi nos pères ! murmura Rama.

Le jeune homme la regarda et essaya de se relever, mais il ne put y parvenir.

Rama lui souleva la tête et lui fit boire une boisson fermentée apportée dans une calebasse.

— Renard-Gris est un grand chef ! répétèrent en chœur les guerriers.

— Il n’y en aura point de comparable parmi nos enfants, ni parmi les enfants de nos enfants ! dit Toah.

Un légitime orgueil fit battre le cœur de Renard-Gris. Ce n’était pas la force qui l’avait sauvé, c’était la ruse, et sa tribu l’admirait. En appuyant le manche de son poignard contre sa poitrine, il avait présenté à l’Ours la lame aiguë du silex. L’animal, en serrant l’homme contre lui, s’était enfoncé dans le corps l’arme meurtrière, elle lui avait percé le cœur !

Le vieux Toah connaissait la vertu des plantes. Il s’assura que Renard-Gris n’avait aucun membre rompu et dit :

— Je le guérirai !

A ces mots, les clameurs redoublèrent. On fit une litière avec des branches et quatre hommes vigoureux enlevèrent le blessé sur leurs épaules.

L’Ours fut dépecé sur place et dépouillé de sa fourrure que l’on porta en avant de la litière, ainsi qu’un trophée. Les meilleurs morceaux de la bête furent mis à part et Renard-Gris rentra comme un triomphateur dans la Caverne des Eaux-Vives.

Désormais, tous s’inclinaient devant lui. Son esprit égalait sa force. Les plus « simples » comprenaient qu’avec un tel chef le sort de tous allait s’améliorer.

 

Léon Lambry, « L’Ours des cavernes »,
in Pierrot, n° 63, 6 mars 1927,
illustrations d’Etienne Dot.

 

 

lundi 14 novembre 2022

Léon Lambry, La victoire d'Ori (1927)

Le site ArchéoSF a déjà proposé plusieurs nouvelles préhistoriques de Léon Lambry. La victoire d'Ori se conclue par une morale tout à fait dans le ton de l'époque de publication (1927).

Ceci se passait il y a bien longtemps !

Les enfants, de la tribu des « Elaphes » jouaient devant les tentes. Les petites filles cousaient avec une aiguille d’os des peaux minuscules destinées à vêtir d’informes poupées de bois, tandis que les garçons faisaient la guerre.

Soudain, l’aîné, qui pouvait avoir treize ans, s’étant un peu écarté du camp, se trouva saisi par deux bras nerveux. En un clin d’œil, il fut enlevé de terre tandis qu’une main velue, s’appuyant sur sa bouche, l’empêchait, de crier.

Le jeune garçon, appelé Ori, était brave, mais cette attaque imprévue l’avait bouleversé. Il savait bien qu’aucun de ses camarades n’avait une force suffisante pour l’enlever ainsi.


Il regarda à la dérobée celui qui l’emportait et connut le « Nuage », chef des « Bisons », qui en voulait à sa tribu. Que faire ? Ori essaya de se débattre, mais le colosse n’y prit aucune garde ; il franchit à gué une rivière qui séparait le terrain de chasse des Elaphes de celui de leurs voisins.

Encore un instant et le jeune garçon se trouverait au milieu du camp ennemi. La pensée des humiliations qu’on lui ferait subir lui inspira un parti héroïque. Sans réfléchir au danger de sa tentative, il saisit le poignard de silex que son ravisseur portait à la ceinture et le lui enfonça dans le cœur.

L’homme s’écroula et Ori, se dégageant rapidement, se rapprocha de la rivière. Il allait l’atteindre lorsqu’un javelot siffla à ses oreilles.

— A moi ! Elaphes, cria-t-il, et il entra dans l’eau.

Furieux, les Bisons s’élancèrent sur ses traces. Ils ne pouvaient admettre que leur chef fût tombé sous les coups d’un enfant. Cela demandait une vengeance immédiate, mais cette vengeance ne devait pas leur être accordée.

A l’appel d’Ori, les Elaphes, armés, accouraient à son secours.

— J’ai tué le Nuage ! cria l’enfant, il m’avait pris par surprise !

Une clameur vengeresse lui répondit, et les deux tribus se précipitèrent l’une contre l’autre.

Ce fut un combat sans merci ! Les Bisons avaient une mort à venger, mais, privés de leur chef, ils perdaient de leur entrain. D’autre part, les Elaphes, grisés par le succès d’Ori, résolus à châtier l’insolence des Bisons, se montraient sans pitié. Les propulseurs lançaient les flèches en grand nombre ; les pierres, échappées des frondes, ronflaient.

Longtemps, le sort des armes demeura indécis, puis, chez les Bisons, un fléchissement se produisit. Plusieurs blessés se traînaient sur les genoux ; leurs amis les entrainèrent, et le terrain resta aux Elaphes.

Ils ne poursuivirent pas l'ennemi. Ils se contentèrent d’enlever les armes et les parures des morts, dont les cadavres furent jetés dans la rivière.

Jaguar, chef des Elaphes et père du jeune Ori, serra l’enfant sur sa poitrine en disant avec fierté :

— Tu seras grand !...

— Gloire à Ori ! fils du Jaguar ! crièrent les guerriers, et Ori sentit son cœur battre à coups précipités. L’orgueil de sa race et la joie du triomphe gonflaient sa poitrine.

Ses amis le regardaient avec admiration : il avait montré ce que peuvent le courage et le sang-froid au milieu du danger, il était sorti sans aide d’un réel péril, cela le mettait au-dessus de tous.

Ori avait cessé d’être un enfant.

Certes, le jeune garçon ne regrettait rien. Il n’avait fait que se défende contre un adversaire déloyal, peut-être avait-il sauvé sa tribu ? Mais voici qu’à sa joie se mêlait un peu de tristesse ; pourquoi ?

C’est qu'il sentait, le pauvre petit, que son fait héroïque l’avait désigné, aux yeux de tous, et que désormais il ne s’appartiendrait plus !...

La vie est ainsi faite qu’il faut monter sans cesse, et ne jamais descendre ! On ne doit pas donner prise ou blâme lorsque l’on a conquis l’admiration. Voilà pourquoi Ori devenait songeur ! Il ne jouerait plus comme jadis avec ses camarades, il était devenu un homme ! la vie sérieuse allait commencer !...