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ISSN 2496-9346
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mercredi 12 juillet 2017

[Musique] Alexandre Spengler, En souvenir de Jules Verne (1943) (2/2)

La semaine dernière nous nous sommes intéressés à la suite musicale En souvenir de Jules Verne (1943) d'Alexandre Spengler (voir l'article). 
Le concert est annoncé le 20 février 1943, sans mention au titre des pièces jouées (Symphonie, Souvenir de Jules Verne, Vision antique et Images), dans Comoedia (qui publie ensuite la même annonce les 27 février et 6 mars) :



Jouée pour la première fois le 13 mars 1943, elle est critiquée par Tony Aubin dans le numéro de Comoedia du 3 avril 1943:

Tumultueux, désordonné, enivré du fracas qu'il déverse, voici M. Alexandre Spengler de qui la modestie n'attend certes pas le nombre des années ! Il est normal en effet que cette modestie n'attende rien de quelqu'un qui l'ignore si parfaitement. Car une réclame éhontée a précédé le festival symphonique que cet auteur a donné de ses œuvres. [...]

J'ai entendu une « Symphonie du Feu» dont on souhaiterait qu'elle se purifiât elle-même,[...] et un «Hommage à Jules Verne», vaste poème en quatre parties où sont censées revivre les images chères à notre enfance du « Voyage au centre de la terre » et des aventures des capitaines « Hatteras », « Grant » et « Nemo ». Ce trio d'officiers distingués parle un langage musical véhément, décoratif et interchangeable. On ne peut nier qu'il y ait dans tout cela un certain tempérament et que de l'abondance et de la richesse de l'instrumentation employée naisse une exubérance sonore assez saisissante — surtout quand c'est un artiste de la classe et du soin de Gustave Cloex qui prend l'ingrate charge de lui donner la vie — mais où la poésie ? où l'émotion ? où cette conduite intelligente du discours qui nous associe à la vie même d'une œuvre et nous gagne et nous conquiert et nous possède ? Musique pléthorique, tornade de printemps. M. Spengler ignore-t-il que les plus fortes vagues s'éparpillent en écume, cette écume en poussière et cette poussière en néant? 

Pierre Berlioz dans Paris-Soir (2 avril 1943) est bien moins sévère:


Un grand festival symphonique dirigé par Gustave Cloez vient de mettre en lumière le nom d'Alexandre Spengler, jeune compositeur qui représente de façon hautement qualifiée le noble enseignement de la Schota Cantorum, non que celui-ci ait mis sur lui une empreinte définitive. Comme dans d'autres cas, Alexandre Spengler, maigre son attachement à sa discipline artistique s'en évade avec la soif de la nouveauté, la curiosité de l'inattendu et un haut goût marqué pour le fantastique. Les « Deux Images », un «Hommage à Jules Verne », « Vision antique » et surtout la «Symphonie du feu » nous ont fait prendre contact avec un musicien d'une chaleureuse exaltation qui séduit par sa netteté d'accents.

mercredi 5 juillet 2017

[Musique] Alexandre Spengler, En souvenir de Jules Verne (1943) (1/2)

En souvenir de Jules Verne est une suite symphonique du compositeur Alexandre Spengler (1913-1996). Quand on tombe sur une référence que l'on ne connait pas on essaie de trouver des informations et le moins qu'on puisse dire c'est que celles concernant Alexandre Spengler et ses rapports avec l'anticipation (au sens large) sont aussi parcellaires qu'intrigantes.


C'est un article paru le 10 mars 1943 dans Le Matin qui m'a mis sur la piste d'Alexandre Spengler:






Jules Verne en musique 

par un jeune compositeur


Salle Pleyel, un orchestre de 115 musiciens répète, L'immense nef s'emplit de sonorités étranges. Je me sens emporté dans des régions musicales inconnues.
- Vision antique... me souffle quelqu'un à l'oreille.
Ce sont des millénaires révolus qui s'évoquent ainsi moi. Et, soudain, la Vision prend fin.
L'auteur de cette fresque symphonique est près de moi. Grand garçon blond. Français d'origine slave, Alexandre Spengler, que, samedi prochain, on va révéler l'attention du monde de la musique, n'a que 29 ans.

Le calvaire d'un artiste

S'il réussit jamais - et pourquoi ne réussirait-il pas ? - à imposer un idéal nouveau. Spengler pourra dire qu'il ne l'aura dû qu'à son talent et à son énergie jamais lassée. C'est le cas de répéter que le génie, c'est la patience. Sa vie, Spengler me l'a lui-même contée. C'est le plus angoissant des films.
- Ma mère se trouva seule pour m'élever m'a-t-il dit. Combien péniblement il lui fallut travailler !... A 20 ans, je me mariai. Des années durant, ma femme et moi nous menâmes une existence de privations et de luttes sans nom. Nous vivions dans une mansarde. Ma femme écrivait des contes de fées et donnait des leçons de langues vivantes Quant à moi, je fus, tour d tour copiste, commis, laveur de voitures... Entre temps j'échafaudais des projets musicaux si démesurés que je n'arrivais pas toujours à les mener à bien.
- Votre premier succès ?
- Il date de 1936. C'est alors qu'eut lieu la première audition de mon Ouverture. Mais je n'en restai pas moins aux prises avec les pires difficultés matérielles... 1940 vit la naissance de mon premier enfant j'étais épuisé, mais heureux. Vous dire au milieu de quel dénuement J'ai orchestré mon Hommage à Jules Verne !…
- Quoi ! Jules Verne ?
- Oui, quatre évocations : Voyage au centre de la terre, A la recherche du capitaine Grant, Hatteras au pôle Nord et le Nautilus... J'ai toujours été attiré par le fantastique, voire même par le supra-terrestre. Je suis féru d'astronomie. J'ai écrit des romans où il est question de voyages interplanétaires, de mondes habités
Une personnalité singulièrement originale, on voit, et attachant qu'Alexandre Spengler.



E.-F. XAU., in Le Matin, 10 mars 1943

Alexandre Spengler affirme qu'il a écrit des romans où il est question de voyages interplanétaires, de mondes habités. Le catalogue de la BNF ne connait aucune de ses oeuvres de fiction. Pourtant, quand Spengler est admis à la Société astronomique de France (séance du 4 avril 1943 soit moins d'un mois après l'interview et ce qui confirme son intérêt pour l'astronomie) il est bien annoncé comme compositeur de musique et romancier:


En revanche le catalogue de la BNF mentionne En souvenir de Jules Verne (voir la notice) dans l'édition de 2014 sans indiquer la date de première exécution. Grâce au journal Le Matin on peut préciser que la suite musicale a été jouée pour la première fois le samedi 13 mars 1943.


Les éditions Henry Lemoine ont édité En souvenir de Jules Verne avec cette présentation:



Les quatre mouvements de cette suite ne sont pas des "illustrations", musicales descriptives. Ce sont des évocations d'ambiances, traduisant l'esprit et l'atmosphère des quatre ouvrages en question du romancier. C'est même pour cette raison que certains titres ont été modifiés, pour mieux répondre au caractère général desdits ouvrages.

I - Voyage au Centre de la Terre est
Une évocation de monde minéral et de la formidable pesanteur des inébranlables assises de l'écorce terrestre. En outre, l'idée d'une descente progressive des héros du livre à travers les anfractuosités ténebreuses de l'épaisseur granitique y est également évoquée.
II - Le Nautilus et son Capitaine Nemo
(Mobilis in mobile) évoque le fabuleux sous-marin le Nautilus se glissant, mobile, rapide, puissant et insaisissable, à travers les couches liquides de l'Océan, - et l'âme indépendante, hardie et investigatrice de son animateur, le légendaire Capitaine Nemo.
III - A la Recherche du Capitaine Grant
Traduit l'idée-fixe d'une incessante et obstinée recherche pleine de tension angoissée, orientée toujours vers un même but, vers une même esperance, - recherche sans cesse interompue par le même obstacle : la fausse piste. Aprês un ultime et âpre effort pour aboutir, la recherche se termine dans un esprit tranquille et apaisé, - le Capitaine Grant ayant été retrouvé par hasard sur l'île Tabor. IV - Hatteras au Pôle Nord
Traduit l'ambiance morne et immaculée des paysages polaires au milieu desquels vogue le navire du Capitaine Hatteras, et l'étrange et navrant drame qui se joue dans l'âme du héros qui, fasciné toute sa vie par l'obsession d'atteindre le Pôle Nord, sombre définitivement dans la démence lorsqu'il l'a atteint. Désormais, - tel une aiguille aimantée, - tout son être ne sera plus attaché qu'à un point de l'espace, un point immuable, géometrique, toujours le même, à l'exclusion de toute autre réalité... Le point qui indique le Nord (fin du morceau : un son mince, persistant, irrémédiablement isolé dans le lointain inaccessible où il se perd, - note longuement tenue par un hautbois tout seul qui finit par s'éteindre).
Contenu Voyage au centre de la terre (2'10) - Le Nautilus et son Capitaine Nemo (2'25) - A la recherche du Capitaine Grant (3') - Hatteras au pôle nord (2')

Source de l'article du Matin : Gallica


La semaine prochaine nous reviendrons sur la réception critique de la première exécution publique de cette suite musicale.


mercredi 28 juin 2017

Hector Berlioz, Euphonia ou la ville musicale (1844 - 1852) (3)

Le compositeur Hector Berlioz a beaucoup écrit et parmi ses textes se trouve la nouvelle Euphonia ou la ville musicale, nouvelle de l'avenir recueillie dans Les Soirées de l'orchestre (1852) qui est une version plus courte de la première publication datant de 1844. ArchéoSF vous invite à lire la troisième partie de cette nouvelle se déroulant en 2344 !

Pour (re)lire la première partie, cliquez ICI
 
Pour (re)lire la deuxième partie, cliquez ICI





Euphonia
Nouvelle de l’avenir



PARIS.
(Un salon splendidement meublé).
MINA (seule).
    Ah ça ! mais, il me semble que je vais m’ennuyer ! Ces messieurs se moquent-ils de moi ! Comment ! pas un d’eux n’a encore songé à me proposer quelque chose d’amusant pour aujourd’hui ! Me voilà seule, abandonnée depuis quatre longues heures. Le baron lui-même, le plus attentif, le plus empressé de tous, n’est pas encore venu !... Peut-être ont-ils bien fait, ma foi, de me laisser tranquille ; ils sont si cruellement sots tous ces beaux qui m’adorent. Ils ne savent jamais que parler que de fêtes, de courses, d’intrigues, de scandales, de toilette ; pas un mot qui décèle l’intelligence ou le sentiment de l’art, rien qui vienne du cœur. Et je suis artiste avant tout, moi, et artiste par... l’âme, par... le cœur. D’où vient que j’hésite à le dire ?... Suis-je bien sûre, dans le fait, d’avoir un cœur et une âme ?... Peuh ! Voilà déjà que je ne me sens plus le moindre amour pour Xilef. Je n’ai pas même répondu à ses brûlantes lettres. Il m’accuse, il se désespère, et je pense à lui... quelquefois, mais rarement. Allons, ce n’est pas ma faute, si, comme dit mon imbécile de baron, les absents ont toujours tort, et les présents sont toujours acceptés. Je ne suis pas chargée de refaire le monde. Pourquoi est-il parti ? Un homme qui aime bien ne doit jamais quitter sa maîtresse ; il doit ne voir qu’elle au monde, et compter tout le reste pour rien.
FANNY (entrant).
    Madame, voici vos journaux et deux lettres.
MINA (ouvrant un journal).
    Voyons !... Ah ! la fête de Gluck à Euphonia dans huit jours ! J’y veux aller, j’y chanterai. (Lisant.) « L’hymne composé par Shetland occupe toute la ville, est le sujet de toutes les conversations. On n’a jamais encore, pensons-nous, exprimé plus magnifiquement un plus noble enthousiasme. Shetland est un homme à part, un homme différent des autres hommes par son génie, par son caractère, par le mystère de sa vie. » Fanny, appelez ma mère.
FANNY (en sortant).
    Madame, vous ne lisez pas vos lettres ; je crois qu’il y en a une de votre fiancé, M. Xilef.
MINA (seule).
    Mon fiancé ! Le drôle de mot. Ah ! que c’est ridicule un fiancé ! Mais il peut aussi m’appeler sa fiancée ! Je suis donc ridicule ! Sotte fille, avec ses termes grotesques ! Tout cela me déplaît, me crispe, m’exaspère ........................... Elle n’a que trop bien deviné. Oui, cette lettre est de mon fidèle Xilef. C’est cela... des reproches... ses souffrances... son amour……… toujours la même chanson… Jeune homme ! tu m’obsèdes. Décidément, mon pauvre Xilef, te voilà flambé ! Eh ! au fait, ils sont insupportables, ces êtres éternellement passionnés ! Qui est-ce qui les prie d’être constants ?… Qui l’a prié de m’adorer ?... Qui ?... Eh ! mais, c’est moi, ce me semble. Il n’y songeait pas. Et maintenant qu’il a perdu pour moi le repos de sa vie (phrase de romans)... c’est un peu leste de le planter là ! Oui, mais... on ne vit qu’une fois.
    Voyons l’autre missive ! (Riant). Ah ! ah ! voilà une épître laconique ! Un cheval, très-bien dessiné, pardieu, et pas un mot. C’est à la fois une signature et une phrase hiéroglyphique ! Cela signifie que je suis attendue pour une course au bois par mon animal de baron. Il courra sans moi. (Madame Happer s’avance pesamment.) Mon Dieu, ma mère, que vous êtes lente à venir quand je vous appelle ! Je suis ici à me morfondre depuis plus d’une demi-heure. Je n’ai pas de temps à perdre cependant !
MADAME HAPPER.
    De quoi s’agit-il donc, ma fille ? quelle nouvelle folie allez-vous entreprendre ? Vous voilà bien agitée !
MINA.
    Nous partons !
MADAME HAPPER.
    Vous partez !
MINA.
    Nous partons, ma mère !
MADAME HAPPER.
    Mais je n’ai pas envie de quitter Paris, je m’y trouve fort bien ; surtout si, comme je le soupçonne, c’est pour aller rejoindre votre pâle amoureux. Je le répète, Mina, votre conduite est impardonnable, vous manquez à ce que vous me devez et à ce que vous devez à vous-même. Ce mariage ne nous convient en aucune façon, ce jeune homme n’a pas assez de fortune ! Et puis il a des idées, des idées si étranges sur les femmes ! Tenez, vous êtes folle, trois fois folle, pardonnez-moi de vous le dire, et même niaise, avec tout votre esprit et tout votre talent. On n’a jamais vu d’exemple d’un tel choix, ni d’une telle manie d’épousailles. Je pensais pourtant que la société brillante que vous voyez habituellement ici vous avait un peu remise sur la voie du bon sens ; mais il paraît que vos caprices sont des fièvres intermittentes et que voilà l’accès revenu.
MINA (s’inclinant avec un respect exagéré).
    Ma respectable mère, vous êtes sublime ! Je ne dirai pas que vous improvisez à merveille, car c’est, j’en suis sûre, pour préparer ce sermon que vous m’avez tant fait attendre ! N’importe, l’éloquence a son prix. Mais vous prêchiez une convertie. Or donc, nous partons ; nous allons à Euphonia ; je chante à la fête de Gluck ; je ne pense plus à Xilef ; nous changeons de nom pour nous mettre, dans le premier moment, à l’abri de ses poursuites ; je m’appelle Nadira, vous passez pour ma tante ; je suis une débutante autrichienne, et le grand Shetland me prend sous sa protection ; j’ai un succès fou ; je tourne toutes les têtes ; pour le reste... qui vivra verra.
MADAME HAPPER.
    Ah ! mon Dieu, bénissez-la ! Je retrouve ma fille. Enfin la raison... embrasse-moi, ma toute belle. Ah ! j’étouffe de joie ! Plus de ces sottes opinions sur de prétendues promesses ! A la bonne heure ! Oui, partons. Et ce petit niais de Xilef qui se permettait de songer à ma Mina et de vouloir me l’enlever. Ah ! que j’aie au moins le plaisir de lui dire son fait, à cet épouseur ; c’est moi que cela regarde, et je vais... Morveux ! une cantatrice de ce talent, et si belle ! Oui, mon garçon, elle est pour toi, va, compte là-dessus. En dix lignes je le congédie ; dans deux heures nos malles sont faites, notre navire de poste est prêt, et demain à Euphonia, où nous triomphons, pendant que le petit monsieur nous poursuivra dans la direction contraire. Ah ! je vais lui donner des nœuds à filer. (Madame Happer sort en soufflant comme une baleine, et en faisant des signes de croix.)
FANNY (qui est rentrée depuis quelques instants).
    Vous le quittez donc, madame ?
MINA.
    Oui, c’est fini.
FANNY.
    O mon Dieu, il vous aime tant, et il comptait tant sur vous ! Vous ne l’aimez donc plus, plus du tout ?
MINA.
    Non.
FANNY.
    Cela me fait peur. Il arrivera quelque malheur ; il se tuera, madame.
MINA.
    Bah !
FANNY.
    Il se tuera, cela est sûr !
MINA.
    Assez, voyons !
FANNY.
    Pauvre jeune homme !
MINA.
    Ah ça, vous tairez-vous, idiote ? Allez rejoindre ma mère et l’aider à faire nos préparatifs de départ. Et pas de réflexions, je vous prie, si vous tenez à rester à mon service. (Fanny sort.)
MINA (seule).
    Il se tuera !... Ne dirait-on pas que je suis obligée... D’ailleurs est-ce ma faute... si je ne l’aime plus ! »
    Elle se met au piano et vocalise pendant quelques minutes ; puis ses doigts, courant sur le clavier, reproduisent le thème de la première symphonie de Shetland qu’elle a entendue six mois auparavant. Et elle murmure en jouant : « Réellement c’est beau cela ! Il y a dans cette mélodie quelque chose de si élégamment tendre, de si capricieusement passionné !... » Elle s’arrête... Long silence... Elle reprend le thème symphonique : « Shetland est un homme à part !... différent des autres hommes... par son génie, son caractère (jouant toujours) et le mystère de sa vie... (elle prend le mode mineur) il ne m’aimera jamais, au dire de Xilef ! » Le thème reparaît fugué, disloqué, brisé. Crescendo. Explosion dans le mode majeur. Mina s’approche d’une glace, arrange ses cheveux en fredonnant les premières mesures du thème de la symphonie... Nouveau silence. Elle aperçoit la lettre du baron qui contient un cheval dessiné au trait ; elle prend une plume, trace sur le col de l’animal une bride flottante, et sonne. Un domestique en livrée paraît. « Vous rendrez ceci au baron, lui dit-elle, c’est ma réponse. (A part.) Il est assez bête pour ne pas la comprendre.
FANNY (entrant).
    Madame, tout est prêt.
MINA.
    Ma mère a-t-elle écrit à ... ?
FANNY.
    Oui, madame, je viens de porter sa lettre à la poste.
MINA.
    Montez toutes les deux dans le navire, je vous suis. »
    La femme de chambre s’éloigne. Mina va s’asseoir sur un canapé, croise ses bras sur sa poitrine et demeure un instant absorbée dans ses pensées. Elle baisse la tête, un imperceptible soupir s’échappe de ses lèvres, une légère rougeur vient colorer ses joues ; enfin saisissant ses gants, elle se lève et sort, en disant avec un geste de mauvaise humeur : « Eh ! ma foi, qu’il s’arrange ! »

A suivre !

mercredi 21 juin 2017

Hector Berlioz, Euphonia ou la ville musicale (1844 - 1852) (2)

Le compositeur Hector Berlioz a beaucoup écrit et parmi ses textes se trouve la nouvelle Euphonia ou la ville musicale, nouvelle de l'avenir recueillie dans Les Soirées de l'orchestre (1852) qui est une version plus courte de la première publication datant de 1844. ArchéoSF vous invite à lire la deuxième partie de cette nouvelle épistolaire se déroulant en 2344 !

Pour (re)lire la première partie, cliquez ICI

DEUXIÈME LETTRE.
Sicile, 8 juin 2344.
DU MÊME AU MÊME.
Quel martyre notre ministre m’a infligé ! Rester ainsi en Italie, retenu par ma parole, trop légèrement donnée, de n’en point sortir avant d’avoir engagé le nombre de chanteurs qui nous manquent, quand le moindre navire me transporterait à travers les airs aux lieux où est ma vie !... Mais pourquoi son silence ?... Je suis bien malheureux ! Et m’occuper de musique dans cet état de brûlant vertige, avec ce trouble de tous les sens, au milieu de cet orageux conflit de mille douleurs !... Il le faut cependant. O mon ami, le culte de l’art n’est un bonheur que pour les âmes sereines ; je le sens bien à l’indifférence et au dégoût que j’éprouve à l’égard des choses mêmes qui, pour moi, furent en d’autres temps des objets d’un si haut intérêt. N’importe ! Continuons ma tâche.
Sachant la mission dont je suis chargé et mes fonctions à Euphonia, les membres de l’Académie sicilienne m’ont écrit ce matin pour me demander des renseignements sur l’organisation de notre ville musicale ; ils ont beaucoup entendu parler d’elle, mais aucun d’eux cependant, malgré l’excessive facilité des voyages, n’a encore eu la curiosité de la visiter. Envoie-moi donc, par le prochain courrier, un exemplaire de notre charte, avec une description succincte de la cité conservatrice du grand art que nous adorons. J’irai lire l’une et l’autre à la docte assemblée ; je veux me donner le plaisir de voir de près l’étonnement de ces braves académiciens qui sont si loin de savoir ce qu’est la musique.
Je ne t’ai rien dit des concerts ni des festivals en Italie, par la raison que ces solennités y sont tout à fait inusitées ; elles n’exciteraient parmi les populations aucune sympathie, et leur exécution, en tout cas, ne pourrait différer beaucoup de celle que j’ai observée dans les théâtres. Quant à la musique religieuse, il n’y en a pas davantage, eu égard aux idées que nous avons et que nous réalisons si grandement sur l’application de toutes les ressources de l’art au service divin. Les derniers papes ayant prohibé dans les églises toute autre musique que celle des anciens maîtres de la chapelle Sixtine, tels que Palestrina et Allegri, ont, par cette grave décision, fait disparaître à tout jamais le scandale dont se plaignaient si amèrement, il y a quelques siècles, les écrivains dont l’opinion nous paraît avoir eu de la valeur. On ne joue plus, il est vrai, des concertos de violon pendant la messe, on n’y entend plus des cavatines chantées en voix de fausset par un homme entier, l’organiste n’exécute plus des fugues grotesques ni des ouvertures d’opéras bouffons ; mais il n’en faut pas moins regretter que cette expulsion, trop bien motivée, de tant de monstruosités choquantes et ridicules, ait entraîné celle des productions nobles et élevées de l’art. Ces œuvres de Palestrina ne sauraient être pour nous, ni pour quiconque possède la connaissance aujourd’hui vulgaire du vrai style sacré, des œuvres complètement musicales, ni absolument religieuses. Ce sont des tissus d’accords consonants dont la trame est quelquefois curieuse pour les yeux ou pour l’esprit, en considérant les difficultés dont l’auteur s’est amusé à trouver la solution, dont l’effet doux et calme sur l’oreille fait naître souvent une profonde rêverie ; mais ce n’est point là la musique complète, puisqu’elle ne demande rien à la mélodie, à l’expression, au rythme ni à l’instrumentation. Les savants siciliens seront fort surpris, j’imagine, d’apprendre avec quel soin il est défendu dans nos écoles de considérer ces puérilités de contre-point autrement que comme des exercices, de voir en elles un but au lieu d’un moyen de l’art, et, en les prenant ainsi au sérieux, de transformer les partitions en tables de logarithmes ou en échiquiers. En résumé cependant, s’il est regrettable qu’on ne puisse entendre dans les églises que des harmonies vocales calmes, au moins faut-il se féliciter de la destruction du style effronté, qui a été le résultat de cette décision. Entre deux maux, estimons-nous heureux de n’avoir que le moindre. Les papes, d’ailleurs, ont permis depuis longtemps aux femmes de chanter dans les temples, pensant que leur présence et leur participation au service religieux n’avaient rien que de naturel, et devaient paraître infiniment plus morales que le barbare usage de la castration, toléré et encouragé même par leurs prédécesseurs. Il a fallu des siècles pour découvrir cela ! Autrefois il était bien permis aux femmes de chanter pendant l’office divin, mais à la condition pour elles de chanter mal ; dès que leurs connaissances de l’art leur permettaient de chanter bien et de figurer en conséquence dans un chœur artistement organisé, défense était faite aux compositeurs de les y employer. Il semble, en lisant l’histoire, que dans certains moments notre art ait eu à subir l’influence despotique de l’idiotisme et de la folie.
Les chœurs des églises d’Italie sont en général peu nombreux ; ils se composent de vingt à trente voix au plus, aux jours des grandes solennités. Les choristes m’ont paru assez bien choisis ; ils chantent sans nuances, il est vrai, mais juste et avec ensemble ; et il faut évidemment les placer à part fort au-dessus des malheureux braillards des théâtres, dont je m’abstiens de te parler.
Adieu, je te quitte pour écrire encore à Mina ; serai-je plus heureux cette fois, et me répondra-t-elle enfin ?
Ton ami,
XILEF.

 A suivre !

mardi 8 mars 2016

Hector Berlioz, Euphonia ou la ville musicale (1844 - 1852)

Le compositeur Hector Berlioz a beaucoup écrit et parmi ses textes se trouve la nouvelle Euphonia ou la ville musicale, nouvelle de l'avenir recueillie dans Les Soirées de l'orchestre (1852) qui est une version plus courte de la première publication datant de 1844.
ArchéoSF vous invite à lire la première partie de cette nouvelle épistolaire se déroulant en 2344 !










Euphonia
Nouvelle de l’avenir
    On joue, etc., etc., etc., etc.
    A peine les premiers accords de l’ouverture sont-ils frappés, que Corsino déroule son manuscrit, et lit ce qui suit avec accompagnement de trombones et de grosse-caisse. Nous l’entendons néanmoins, grâce à l’énergie et au timbre singulier de sa voix.
— Il s’agit, messieurs, dit-il, d’une nouvelle de l’avenir. La scène se passera en 2344, si vous le voulez bien.
Euphonia
ou la ville musicale


Personnages :
XILEF, compositeur, préfet des voix et des instruments à cordes de la ville d’Euphonia.
SHETLAND, compositeur, préfet des instruments à vent.
MINA, célèbre cantatrice danoise.
Madame HAPPER, sa mère.
FANNY, sa femme de chambre




Première lettre


Sicile, 7 juin 2344.
XILEF A SHETLAND


    Je viens de me baigner dans l’Etna ! ô mon cher Shetland, quelle heure délicieuse j’ai passée à sillonner à la nage ce beau lac frais, calme et pur ! Son bassin est immense, mais sa forme circulaire et l’escarpement de ses bords en rendent la surface sonore au point que ma voix parvenait sans peine du centre aux parties du rivage les plus éloignées. Je m’en suis aperçu en entendant applaudir des dames siciliennes qui se promenaient en ballon à plus d’une demi-lieue de l’endroit où je m’ébattais comme un dauphin en gaieté. Je venais de chanter en nageant une mélodie que j’ai composée ce matin même sur un poëme en vieux français de Lamartine, que l’aspect des lieux où je suis m’a remis en mémoire. Ces vers me ravissent. Tu en jugeras : Enner m’a promis de traduire le Lac en allemand.
    Que n’es-tu là ? Nous courrions ensemble à cheval ; je me sens plein de verdoyante jeunesse, de force, d’intelligence et de joie. La nature est si belle autour de moi ! Cette plaine où fut Messine est un jardin enchanté ; partout des fleurs, des bois d’orangers, des palmiers inclinant leur tête gracieuse. C’est l’odorante couronne de cette coupe divine, au fond de laquelle rêve aujourd’hui le lac vainqueur des feux de l’Etna. Étrange et terrible dut être cette lutte ! Quel spectacle ! La terre frémissant dans d’horribles convulsions, le grand mont s’affaissant sur lui-même, les neiges, les flammes, les laves bouillantes, les explosions, les cris, les râlements du volcan à l’agonie, les sifflements ironiques de l’onde qui accourt par mille issues souterraines, poursuit son ennemi, l’étreint, le serre, l’étouffe, le tue, et se calme soudain, prête à sourire à la moindre brise !... Eh bien, croirais-tu que ces lieux jadis si terribles, aujourd’hui si ravissants, sont presque déserts ! Les Italiens les connaissent à peine ! On n’en parle nulle part ; les préoccupations mercantiles sont si fortes parmi les habitants de ce beau pays, qu’ils ne s’intéressent aux plus magnifiques spectacles de la nature qu’en raison des rapports qu’ils peuvent apercevoir entre eux et les questions industrielles dont ils sont agités jour et nuit. Voilà pourquoi l’Etna n’est pour les Italiens qu’un grand trou rempli d’eau dormante, et qui ne peut servir à rien. D’un bout à l’autre de cette terre si riche naguère en poëtes, en peintres, en musiciens, qui fut après la Grèce le second grand temple de l’art, où le peuple lui-même en avait le sentiment, où les artistes éminents étaient honorés presque autant qu’ils le sont aujourd’hui dans le nord de l’Europe, dans toute l’Italie enfin, on ne voit qu’usines, ateliers, métiers, marchés, magasins, ouvriers de tout sexe et de tout âge, brûlés par la soif de l’or et par la fièvre d’avarice, flots pressés de marchands, de spéculateurs ; du haut en bas de l’échelle sociale on n’entend retentir que le bruit de l’argent ; on ne parle que laines et cotons, machines, denrées coloniales ; sur les places publiques sont en permanence des hommes armés de longues-vues, de télescopes, pour guetter l’arrivée des pigeons-voyageurs ou des navires aériens.
    La France, ce pays de l’indifférence et de la raillerie, est la terre des arts, si on la compare à l’Italie moderne. Et c’est là que notre ministre des chœurs a eu l’idée de m’envoyer pour trouver des chanteurs ! Éternité des préjugés ! Il faut que nous soyons, nous aussi, étrangement absorbés dans notre personnalité, pour ignorer à ce point les mœurs barbarescentes de cette contrée où l’oranger fleurit encore, mais où l’art, mort depuis longtemps, n’a pas même laissé un souvenir.
    J’ai rempli ma mission cependant, j’ai cherché des voix, et j’en ai trouvé en grand nombre. Mais quelles organisations ! quelles idées ! Je ne m’étonnerai plus de rien maintenant. Quand, m’adressant à une jeune femme que je soupçonnais, à la sonorité de sa parole, d’être douée d’un appareil vocal remarquable, je la priais de chanter : « Chanter ! Pourquoi ? Que me donnerez-vous ? Pour combien de minutes ? C’est trop peu, je n’ai pas le temps. » Si j’en déterminais d’autres moins avides à me faire entendre quelques notes, c’étaient des voix souvent puissantes et d’un timbre admirable, mais d’une inculture inouïe ! Pas le moindre sentiment du rhythme ni de la tonalité. Un jour, accompagnant une femme qui avait commencé un air en mi bémol, j’ai, au retour du thème, modulé subitement en , et, sans s’en étonner le moins du monde, ma jeune barbare a continué dans le ton primitif. Chez les hommes c’est bien pis ; ils crient de toutes leurs forces à pleine voix. Quand ils possèdent une note plus sonore que les autres notes, ils cherchent, lorsqu’elle se présente dans la mélodie, à la prolonger autant que possible ; ils s’y arrêtent, ils s’y complaisent, ils la soufflent, la gonflent d’une abominable façon ; on croit entendre les cris sinistres d’un loup mélancolique. Et ces horreurs représentent seulement l’exagération modérée de la méthode des artistes chanteurs. Ceux-là crient un peu moins mal, voilà tout. C’est pourtant de l’Italie que nous vinrent il y a cinq cents ans, les Rubini, Persiani, Tacchinardi, Cruvelli, Pasta, Tamburini, ces dieux du chant orné ! Mais pour quoi et pour qui chanteraient-ils, s’ils revenaient au monde aujourd’hui ? Il faut voir une représentation des choses qu’on appelle opéra en Italie, pour croire à la possibilité d’une insulte pareille faite à l’art et au bon sens. Les théâtres sont des marchés, des rendez-vous d’affaires, où l’on parle tellement haut qu’il est presque impossible d’entendre un son venu de la scène. (Les anciens critiques prétendent qu’il en était ainsi au temps des grands compositeurs et des grands virtuoses chantants qui firent la gloire de l’Italie, mais je n’en crois rien. A coup sûr, des artistes n’eussent pas supporté une telle ignominie.) Pour distraire un peu ces marchands brutaux, après que leurs tripotages de Bourse sont finis, on a eu l’aimable idée de placer des billards au milieu du parterre, et ces messieurs jouent, avec de grands cris à chaque coup inattendu, pendant que le ténor et la prima donna s’époumonnent sur l’avant-scène. Avant-hier, on donnait à Palerme Il re Murate, espèce de pasticcio de vingt auteurs, de vingt époques différentes ; après souper (car chacun soupe dans sa loge, toujours pendant la représentation), les dames, impatientées de voir ces messieurs se disposer à aller fumer et jouer dans le parterre, se levèrent toutes, demandant instamment qu’on enlevât les billards pour improviser un bal ; ce qui fut fait. Quelques jeunes gens saisirent des violons et des trompettes, se mirent à sonner des valses dans le coin supérieur de l’amphithéâtre, et les groupes de valseurs tourbillonnèrent au parterre sans que la représentation fût en rien suspendue. Je crus que je mourrais de rire en voyant de mes yeux cet incroyable opéra-ballet.
    En conséquence de ce mépris profond des Italiens pour la musique, ils n’ont plus de compositeurs, et les noms des grands maîtres, de 1800 et de 1820 par exemple, ne sont connus que d’un très petit nombre de savants. Ils ont donné la dénomination assez plaisante d’operatori (opérateurs, ouvriers, auteurs) aux pauvres diables qui, pour quelques pièces d’argent, vont compiler, dans les bibliothèques, les airs, duos, chœurs et morceaux d’ensemble de tous les maîtres, de tous les temps, analogues ou non aux situations, au caractère des personnages et aux paroles, qu’ils assemblent au moyen de soudures grossièrement faites, pour former la musique des opéras. Ces gens-là sont leurs compositeurs, ils n’en ont plus d’autres. J’ai eu la curiosité de questionner un operatore pour savoir, pertinemment et avec détails de quelle manière se pratiquent leurs opérations, et voilà ce qu’il m’a répondu : « Quand le directeur veut une partition nouvelle, il assemble les chanteurs pour leur soumettre le scénario de la pièce et s’entendre avec eux sur les costumes qu’ils auront à porter. Les costumes sont, en effet, la chose principale pour les chanteurs, puisque c’est la seule qui attire un instant sur eux l’attention du public le jour de la première représentation. De là surgissaient autrefois des discussions terribles entre les virtuoses chantants et les directeurs. (Les auteurs ne sont jamais admis à ces séances, ni consultés au sujet de ces débats. On leur achète un libretto, comme on fait d’un pâté qu’on est libre de manger ou de jeter aux chiens après l’avoir payé.) Mais aujourd’hui les directeurs sont devenus plus raisonnables, ils ne tiennent plus à la vérité des costumes, ils ont senti qu’il ne fallait pas pour si peu mécontenter les artistes, et leur tâche se borne maintenant à les satisfaire tous à ce sujet, ce qui n’est pas aisé. On vient donc seulement, en lisant le scénario, savoir quel genre de costume les acteurs choisiront, et veiller à ce que deux d’entre eux n’aient pas l’intention de revêtir le même, car de cette coïncidence naissent souvent d’inexprimables fureurs ; et c’est alors que la position de l’impresario devient embarrassante. Ainsi, pour l’opéra nouveau Il re Murate, Cretionne, chargé du rôle de Napoléon, a voulu copier une statue antique et paraître sous la cuirasse de Pompée, un ancien général qui vécut plus de trois cents ans avant Napoléon, et qui fut tué d’un coup de canon à la bataille de Pharsale. (Tu vois que mon pauvre operatore n’est guère plus fort sur l’histoire ancienne que sur la musique.)
    Mais justement Caponetti, qui joue Murat, avait la même idée, et il n’y aurait jamais eu moyen de les mettre d’accord, si Luciola, notre prima donna, n’avait proposé le grand bonnet à poil d’ours avec un panache blanc pour Napoléon, et le turban bleu avec une croix en diamants pour Murat. Ces coiffures ont plu à nos virtuoses et leur ont paru établir entre eux une assez notable différence pour leur permettre de porter tous les deux la cuirasse romaine ; sans cela la pièce n’eût pas été représentée. Une fois la grande affaire des costumes terminée, on passe à celle des morceaux de chant. Alors commence pour l’operatore une tâche bien pénible, je vous assure, et bien humiliante pour lui, s’il a quelque connaissance de la musique et un peu d’amour-propre. Ces messieurs et ces dames examinent l’étendue et le tissu des mélodies, et d’après cette rapide inspection l’un dit : Je ne veux pas chanter en fa ma phrase du trio, ce n’est pas assez brillant. Operatore ! tu me la transposeras en fa dièze. — Mais, monsieur, c’est un trio, et les deux autres voix devant rester dans le ton primitif, comment faire ? — Fais comme tu voudras, module avant et après, ajoute quelques mesures, enfin arrange-toi, je veux chanter ce thème en fa dièze. — Cette mélodie ne me plaît pas, dit la prima donna, j’en veux une autre. — Signora, c’est le thème du morceau d’ensemble, et toutes les parties de chant le reprenant successivement après vous, il faut bien que vous daigniez le chanter. — Comment, il faut ! impertinent ! Il faut que tu m’en donnes un autre, et tout de suite ! Voilà ce qu’il faut. Fais ton métier et ne raisonne pas. — Hum ! hum ! Tromba ! tromba ! già ribomba la tromba, crie la basse sur le supérieur. Ah ! ah ! mon n’est pas si fort qu’à l’ordinaire depuis ma dernière maladie, je dois le laisser revenir. Operatore ! tu auras à m’ôter toutes ces notes, je ne veux plus de dans mes rôles jusqu’au mois de septembre ; tu mettras des do et des si à la place. — Dis donc, Facchino, gronde le baryton, est-ce que tu aurais envie de recevoir une application de la pointe de mon pied quelque part ? Je m’aperçois que tu oublies mon mi bémol ! Il ne paraît qu’une vingtaine de fois dans mon air ; fais-moi le plaisir d’ajouter au moins deux mi bémols dans toutes les mesures ; je n’ai pas envie de perdre ma réputation ! etc., etc. — Et pourtant, continue le malheureux operatore, il y a de bien jolis passages dans ma musique, je puis le dire. Tenez, voyez cette prière qu’on m’a toute gâtée, je n’ai jamais rien trouvé de mieux !
    Je regarde !... sa musique... juge de mon étonnement en reconnaissant la belle prière du Moïse de Rossini, que nous exécutons quelquefois le soir au jardin d’Euphonia, avec un si majestueux effet. Le vieux maître de Pesaro qui faisait si bon marché, dit-on, de ses compositions, eût donné la preuve d’une rare philosophie ou plutôt d’une bien coupable indifférence en matière d’art, s’il eût pu prévoir sans indignation quel monstre grotesque l’une de ses plus belles inspirations deviendrait un jour ! D’abord la simple et vibrante modulation de sol mineur en si bémol majeur, qui donne tant de splendeur au déploiement de la seconde phrase, a été changée pour celle horriblement dure et sèche de sol mineur en si naturel majeur ; puis, au lieu de l’accompagnement de harpe de Rossini, ils ont imaginé de placer une variation de flûte chargée de traits et de broderies ridicules, et enfin, à la dernière reprise du thème en sol majeur, on a jugé à propos de substituer... quoi ? Devine si tu peux et dis-le si tu l’oses !… le refrain de l’air national français : « Aux armes, citoyens ! » accompagné d’une douzaine de tambours et de quatre grosses caisses !!!
    Il est prouvé que ce vieux Rossini, à qui certes les idées ne faisaient pas faute, ne négligeait pas, dans l’occasion, de s’emparer de celles d’autrui, quand le hasard voulait qu’une mélodie heureuse fût tombée en partage à un malotru ; il l’avouait même sans façon, et se moquait encore de celui qu’il dépouillait. « E troppo buono per questo coglione ! » disait-il, et il faisait ainsi un morceau charmant ou magnifique, selon la nature de l’idée du malotru. C’étaient autant de canons (sans calembour) pris sur l’ennemi, avec lesquels, comme le grand empereur, il érigeait sa colonne. Hélas ! aujourd’hui, la colonne est brisée, et de ses fragments dont nous recueillons quelques-uns avec tant de respect, les Italiens fabriquent des ustensiles de cuisine et d’ignobles caricatures.
    C’est donc ainsi que passent certaines gloires, sur les peuples même qu’elles ont réchauffés de leurs rayons les plus ardents ! Nous conservons, il est vrai, nous autres Euphoniens, toutes celles que l’art a sérieusement consacrées ; mais nous ne sommes pas le peuple, dans la haute acception du mot ; nous formons même, il faut l’avouer, un très-petit fragment de peuple perdu dans la masse des nations civilisées. La gloire est un soleil qui illumine successivement certains points de notre mesquine sphère, mais qui, en se mouvant à travers l’espace, parcourt un cercle d’une telle immensité, que la science la plus profonde ne saurait prédire avec certitude l’époque de son retour aux lieux qu’il abandonne. Ainsi, pour emprunter encore à la nature une autre comparaison, ainsi en est-il des grandes mers et de leurs mystérieuses évolutions. Si, comme il est prouvé, les continents où s’agite à cette heure la triste humanité furent jadis submergés, n’en faut-il pas conclure que les monts, les vallées et les plaines, sur lesquels roulent depuis tant de siècles les sombres vagues du vieil Océan, furent un jour couverts d’une végétation florissante, servant de couche et d’abri à des millions d’êtres vivants, peut-être même intelligents ? Quand notre tour reviendra-t-il d’être de nouveau le fond de l’abîme ?
    Et le jour où cette catastrophe immense s’accomplira, y aura-t-il gloire ou puissance, feux de génie ou d’amour, force ou beauté, qui ne soient éteints et anéantis ?... Qu’importe tout ?…
    Pardonne-moi, cher Shetland, cette digression géologique et cet accès de philosophie découragée... Je souffre, j’ai peur, j’attends, je rougis, mon cœur bat, j’interroge de l’œil tous les points de l’espace ; le ballon de la poste n’arrive pas, et celui d’hier ne m’a rien apporté. Point de nouvelles de Mina ! que lui est-il arrivé ? Est-elle malade ou morte, ou infidèle !… Je l’aime si cruellement ! Nous souffrons tant, nous autres enfants de l’art aux ailes de flamme ; nous, élevés sur son giron brûlant ; nous, dont les passions poétisées labourent impitoyablement le cœur et le cerveau pour y semer l’inspiration, cette âpre semence qui doit les déchirer encore quand ses germes se développeront !... Nous mourons tant de fois avant la dernière !... Shetland ! Shetland ! je l’aime !... je l’aime, comme tu l’aimerais toi, si tu pouvais ressentir un amour autre que celui dont tu m’as fait la confidence ! Et pourtant, malgré la grandeur et l’éclat de son talent, Mina m’apparaît souvent comme une organisation vulgaire. Te le dirai-je ? Elle préfère le chant orné aux grands élans de l’âme ; elle échappe à la rêverie ; elle entendit un jour à Paris ta première symphonie d’un bout à l’autre sans verser une larme ; elle trouve les adagios de Beethoven trop longs !...
    Femelle d’homme !!!
    Le jour où elle me l’avoua, je sentis un glaçon aigu me traverser le cœur. Bien plus ! Danoise, née à Elseneur, elle possède une villa bâtie sur l’ancien emplacement et avec les saints débris du château d’Hamlet... et elle ne voit rien là d’extraordinaire... et elle prononce le nom de Shakspeare sans émotion ; il n’est pour elle qu’un poëte, comme tant d’autres... Elle rit, elle rit, la malheureuse, des chansons d’Ophélia, qu’elle trouve très-inconvenantes, rien de plus.
    Femelle de singe !!!
    Oh ! pardonne-moi, cher ; oui, c’est infâme ! Mais malgré tout, je l’aime, je l’aime ; et pour dire comme Othello, que j’imiterais si elle me trompait : « Her jesses are my dearest heart strings. » Meurent la gloire et l’art !... Elle m’est tout... je l’aime....
    Je crois la voir avec sa démarche ondoyante, ses grands yeux scintillants, son air de déesse ; j’entends sa voix d’Ariel, agile, argentine, pénétrante... Il me semble être auprès d’elle ; je lui parle… dans son dialecte scandinave : « Mina ! sare disiul dolle menos ? doer si men ? doer ? vare, Mina, vare, vare ! » Puis, sa tête inclinée sur mon épaule, nous murmurons doucement nos intimes confidences, et nous parlons des premiers jours, et nous parlons de toi...
    Elle est très-désireuse de te connaître ; elle voudrait aller à Euphonia, pour cela seulement. On lui a tant parlé de tes étonnantes compositions. Elle se fait de toi un portrait assez étrange, et qui ne te ressemble point, fort heureusement. Je me souviens de l’intérêt avec lequel elle recueillait, avant mon départ de Paris, tous les échos de tes récents triomphes. Je l’en plaisantai même un jour ; et comme elle faisait à ce sujet une observation sur mon humeur jalouse : « Moi jaloux de Shetland, répondis-je, oh non ! je ne crains rien ; il ne t’aimera jamais, celui-là ; il a au cœur un trop puissant amour qu’il faudrait éteindre d’abord, et c’est chose impossible. » Mina ferma les yeux et se tut... l’instant d’après les rouvrant plus beaux : « C’est moi qui ne l’aimerai jamais, dit-elle en m’embrassant. Quant à lui, si je voulais, monsieur, je vous prouverais peut-être... » Elle était si belle en ce moment que je me sentis heureux, je l’avoue, malgré la constance à toute épreuve de mon ami Shetland, de le savoir à trois cents lieues de nous, occupé de trombones, de flûtes et de saxophones. Tu ne m’en voudras pas de ma franchise ?...
    Hélas ! Et je suis seul ! Et après tant de protestations, tant de serments de ne pas laisser s’écouler huit jours sans m’écrire, pas une ligne de Mina ne m’est parvenue !
    Je vois descendre un autre ballon de poste... je cours…………… Rien !…
    Tu es presque heureux, toi ! Tu souffres, il est vrai, mais celle que tu aimes n’est plus ! Pas de jalousie ; tu n’espères ni ne crains ; tu es libre et grand. Ton amour est frère de l’art ; il appelle l’inspiration ; ta vie est la vie expansive ; tu rayonnes. Je... Oh ! mais, ne parlons plus de nous ni d’elles. Malédiction sur toutes les femmes belles… que nous n’avons pas !
    Je vais essayer de reprendre mon esquisse commencée des mœurs musicales de l’Italie. Il ne s’agit ici ni de passion, ni d’imagination, ni de cœur, ni d’âme, ni d’esprit : ce sont de plates réalités. Or donc, je poursuis. Dans toutes les salles de spectacle, il y a devant la scène une noire cavité remplie de malheureux soufflant et râclant, aussi indifférents à ce qui se crie sur le théâtre qu’à ce qui se bourdonne dans les loges et au parterre, et n’ayant qu’une idée, celle de gagner leur souper. La collection de ces pauvres êtres constitue ce qu’on appelle l’orchestre, et voici comment cet orchestre est en général composé : il y a deux premiers et deux seconds violons ordinairement, très-rarement un alto et un violoncelle, presque toujours deux ou trois contre-basses, et les hommes qui en jouent, pour quelque monnaie qu’on leur donne à la fin de la soirée, sont fort embarrassés quand il s’agit d’exécuter un morceau où leurs trois cordes à vide ne peuvent être employées ; en si naturel majeur, par exemple, où les trois notes naturelles sol, ré, la, ne figurent point. (Ils ont conservé les contre-basses à trois cordes accordées en quintes...) Ce formidable bataillon d’instruments à cordes a pour adversaires une douzaine de bugles à clefs, six trompettes à pistons, six trombones à cylindres, deux ténors-tubas, deux basses-tubas, trois ophicléides, un cor, trois petites flûtes, trois petites clarinettes en mi bémol, deux clarinettes en ut, trois clarinettes basses pour les airs gais, et un buffet d’orgue pour jouer les airs de ballets. N’oublions pas quatre grosses caisses, six tambours et deux tamtams. Il n’y a plus ni hautbois, ni bassons, ni harpe, ni timbales, ni cymbales. Ces instruments sont tombés dans l’oubli le plus profond. Et cela se conçoit ; l’orchestre n’ayant pour but que de produire un bruit capable de dominer de temps en temps les rumeurs de la salle, les petites clarinettes et les petites flûtes ont des sons bien plus perçants que ceux des hautbois ; les ophicléides et les tubas sont bien préférables aux bassons, les tambours aux timbales, et les tam-tams aux cymbales. Je ne vois même pas pourquoi on a conservé le cor unique qu’on se plaît à faire écraser par les autres instruments de cuivre ; il ne sert vraiment à rien ; et les quatre misérables violons, et les trois contre-basses, on les distingue à peine davantage. Cette singulière agglomération d’instruments nécessite un travail spécial des operatori, pour approprier aux exigences de l’orchestre moderne (phrase consacrée) l’instrumentation des maîtres anciens qu’ils opèrent, dépècent et accommmodent en olla podrida, selon le procédé que je t’ai fait connaître en commençant. Et ces opérations, bien entendu, sont faites d’une façon digne de tout ce qui se manipule ici sous le nom de musique. Les parties de hautbois sont confiées aux trompettes, celles de basson aux tubas, celles de harpe aux petites flûtes, etc.
    Les musiciens (les musiciens !!!) exécutent à peu près ce qui est écrit, mais sans nuance aucune ; le mezzo-forte est d’un usage invariable et permanent. Le forte a lieu quand les grosses caisses, les tambours et tam-tams sont employés, le piano quand ils se taisent : telles sont les nuances connues et observées. Le chef d’orchestre a l’air d’un sourd conduisant des sourds ; il frappe les temps à grands coups de bâton sur le bois de son pupitre, sans presser ni ralentir, qu’il s’agisse de retenir un groupe qui s’emporte (il est vrai qu’on ne s’emporte jamais) ou d’exciter un groupe qui s’endort ; il ne cède rien à personne ; il va mécaniquement comme la tige d’un métronome ; son bras monte et descend ; on le regarde si l’on veut, il n’y tient pas. Cet homme-machine ne fonctionne que dans les ouvertures, les airs de danse et les chœurs ; car pour les airs et duos, comme il est absolument impossible de prévoir les caprices rhythmiques des chanteurs et de s’y conformer, les chefs d’orchestre ont depuis longtemps renoncé à marquer une mesure quelconque ; les musiciens ont alors la bride sur le cou ; ils accompagnent d’instinct, comme ils peuvent, jusqu’à ce que le gâchis devienne par trop formidable. Les chanteurs alors leur font signe de s’arrêter, ce qu’ils s’empressent de faire, et on n’accompagne plus du tout. Je ne suis en Italie que depuis peu, et j’ai eu souvent déjà l’occasion d’admirer ce bel effet d’orchestre.
    Mais adieu pour ce soir, mon ami, je me croyais plus fort ; la plume s’échappe de ma main. Je brûle ; j’ai la fièvre. Mina ! Mina ! point de lettres ! Que me font les Italiens et leur barbarie !... Mina !... Je vois la lune pure se mirer dans l’Etna !... Silence !... Mina !... loin... seul... Mina !.. Mina !.. Paris !...

(à suivre !)
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