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ISSN 2496-9346
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lundi 10 octobre 2022

Léon Lambry, La fin du sorcier (1926)

Léon Lambry a écrit plusieurs nouvelles préhistoriques pour la jeunesse dans les années 1920-1930, notamment dans le périodique Pierrot. Dans le texte qui suit, le jeune chef Renard-Gris, héros de la nouvelle précédemment proposée sur ArchéoSF, lutte contre le vieux sorcier Takoula.

 

La fin du sorcier



Lorsque Renard-Gris eut tué le Grand-Bison, les hommes primitifs qui composaient la tribu des Cerfs-Agiles le reconnurent pour chef.

C’était un bon choix, car Renard-Gris était intelligent et brave malgré sa jeunesse. Il dirigeait la tribu mieux que ne l’eût fait un ancien. Son esprit éveillé lui suggérait toutes sortes de trouvailles. Il savait dessiner sur l’os la silhouette des animaux. Il connaissait l’époque des migrations et les meilleurs terrains de chasse. Dernièrement même, il était arrivé à transcrire des pensées en gravant sur la paroi de la caverne des Eaux-Vives une série de dessins. Devant ces découvertes merveilleuses, toute la tribu était en admiration. Renard-Gris eût donc été parfaitement heureux si Takoula n’avait cherché à le perdre.

Takoula était un vilain homme barbu, d’environ cinquante ans, qui remplissait dans la tribu le rôle de sorcier. Jusqu’ici, les guerriers l’avaient écouté avec respect parce qu’ils le craignaient. Il fabriquait avec des plantes et des racines le poison dont on enduisait la pointe des flèches. Il taillait le silex mieux que personne et conversait avec les Esprits.

On en avait peur, mais on l’admirait ! Seul, Renard-Gris se méfiait de lui !

Takoula s’était vite rendu compte que le jeune chef ne croyait pas à sa puissance et il en avait ressenti une sourde colère. Il avait essayé de soulever les hommes contre lui en faisant des sacrifices aux Esprits, et quelques guerriers avaient embrassé sa cause. Mais le plus grand nombre restait fidèle à Renard-Gris.

Le sorcier redoubla ses incantations et ses menaces. Il appela la vengeance du Soleil et cela effraya fort les anciens.

— La foudre tombera sur toi ! dit-il à Renard-Gris, si tu n’obéis pas au sorcier.

— C’est à lui de m’obéir ! répondit le jeune chef, et leurs regards se croisèrent.

Celui de Takoula était chargé de haine.

Entre ces deux hommes, une lutte à mort était déclarée.

Le sorcier eut d’abord l’avantage. Les hommes qui composaient la tribu étaient superstitieux. Ils craignirent que Takoula n’appelât sur eux la colère des Esprits et, peu à peu, ils se rangèrent à ses côtés.

Renard-Gris comprit qu’il fallait frapper un grand coup et il attendit l’occasion favorable.

Cette occasion ne tarda pas à se présenter : A la suite d’un violent orage, Takoula fit des rites mystérieux dans le fond de la grotte et déclara que l’Esprit du Soleil était irrité. Il fallait pour l’apaiser le sang d’un chef ou d’un petit enfant ! Les guerriers se regardèrent consternés, mais Renard-Gris bondit :

— Tu as fait assez de mal ! dit-il, je t’ordonne de partir !... Il n’y a qu’un Esprit qui commande à tous les hommes ! Je ne veux plus de tes mensonges ! Va-t’en !...

Takoula eut un rire féroce.

— Je vais partir ! dit-il, mais malheur à toi ! Malheur à tous !... J’appellerai sur vous la vengeance du Ciel !... Vous êtes perdus !...

Des murmures s'élevèrent ; plusieurs guerriers, troublés par les paroles du sorcier, prirent parti pour lui.

— Suis-je le chef ?... cria Renard-Gris. Ecartez-vous, misérables ! et... si Takoula ne part pas, je le tue de ma main !

Cette audace en imposa au reste de la tribu.

Le plus grand nombre des guerriers se rangea derrière son chef. Les autres, comprenant que la lutte était impossible, s’écartèrent de Takoula.

Le sorcier eut un ricanement.

— L’Esprit des Ténèbres me vengera ! dit-il. Cette nuit, vous entendrez sa trompe de guerre !... Malheur à vous !... Soyez maudits !

Il partit la rage au cœur en lançant à Renard-Gris un regard terrible.

Celui-ci tira à demi son poignard de silex.

— On ne croit plus à tes sortilèges ! dit-il. Si je te trouve sur mon chemin, tu es un homme mort !

Cette fois, Takoula ne répondit pas.

Lorsqu’il eut disparu, les hommes se regardèrent. L’audace du chef les effrayait. Maintenant que le sorcier était parti, ils avaient peur ! Chaque tribu avait son sorcier. Il semblait que l'on ne pût s’en passer !... Qu’allaient-ils devenir ?... Une malédiction pesait sur eux ! La trompe de guerre allait retentir, l’Esprit des Ténèbres allait se venger !... Ces pensées s’agitaient dans leurs cerveaux obtus. Renard-Gris les sentait inquiets !... En se débarrassant de son rival, il avait du même coup perdu sa popularité.

Comment la reconquérir ? II comptait pour cela sur le hasard et sur sa décision ! Renard-Gris prit ses armes et, suivi de quelques guerriers, partit pour la chasse.

Il ne rentra qu’à la nuit tombante avec un mouflon mort et fut accueilli par des cris de joie. On dépeça la bête, on la fit cuire en morceaux et l’on se mit à manger.

Le repas terminé, toute la tribu entra dans la caverne des Eaux-Vives et se disposa à dormir.

A ce moment, on entendit dans l’éloignement un bruit sinistre.

C’était la trompe de guerre qui retentissait.

— L Esprit des Ténèbres ! dirent des voix.

Aux premiers sons, Renard-Gris s’était dressé.

— Takoula se moque de nous ! dit-il, je me vengerai !

Les Cerfs-Agiles ne répondirent pas ! Prosternés la face contre terre, ils frissonnaient, en proie à une terreur folle. Ces hommes vigoureux, que n’effrayait pas I’auroch, tremblaient comme des enfants au souvenir du sorcier.

Renard-Gris était moins crédule ! Fils d’un chef, il en avait l’intelligence et l’énergie ! Depuis qu’il avait tué le Grand-Bison, l’âme de son père était passée en lui.

— Qui veut me suivre ? cria-t-il. Takoula est un menteur ! Je le prouverai !

Personne ne bougea.

— C’est bien ! dit le jeune homme. Puisque vous avez peur, j’irai seul !... Si dans deux jours je ne suis pas revenu, vous nommerez un autre chef !

Il prit ses javelots, s’assura que son poignard était dans sa gaine et partit.

Les hommes, sans mot dire, le regardèrent s’éloigner.

Renard-Gris marcha longtemps ! Le son de la trompe le guidait, il ne croyait pas aux « maléfices », mais il se méfiait du sorcier. Soudain, le bruit cessa. Pendant quelque temps, on n’entendit plus rien et Renard-Gris s’arrêta. Lorsque l’appel reprit, il se remit en marche. Il arriva ainsi au pied d’une haute colline. C’était au sommet, sans doute, qu’il trouverait Takoula. Quel piège lui tendait-il ?...

L’aube commençait à poindre. Renard- Gris jugea prudent de se reposer et de se recueillir. On n’entendait plus la trompe. Sous le bois qu’il venait de longer, les oiseaux commençaient à chanter. Le jeune chef leva les yeux au ciel et s’adressa au Grand Esprit dont il sentait la présence invisible. Celui qui avait guidé son bras lorsqu’il avait tué le Grand-Bison ne l’abandonnerait pas. Après un temps qui lui parut long, l’appel de la trompe recommença.

Renard-Gris se leva, serra dans sa main son poignard et commença à gravir la pente.

Arrivé au sommet, il s’arrêta, vaguement inquiet. On voyait derrière un rideau de verdure le toit d’une hutte grossière.

Renard-Gris allait se diriger de ce côté lorsque soudain les buissons s’écartèrent et il se mit à trembler. Un affreux génie était devant lui, le corps peint en rouge, la figure grimaçante, le front orné de deux cornes. Malgré sa bravoure, le jeune chef recula. 


 

L’apparition continuait à avancer. Une voix caverneuse prononça ces paroles :

— Je suis l’Esprit des Ténèbres ! Je t’attendais !

— Vous m’attendiez ? balbutia Renard-Gris perdant contenance.

— Oui ! Je t’attendais ! pour te mettre à mort !... Tu as chassé...Takoula, mon fidèle serviteur... rien ne te sauvera ! Le feu est prêt pour le sacrifice ! Ta vie m’appartient ! Je brûlerai ton corps et l’offrirai en expiation !

Un frisson d’horreur secoua Renard- Gris.

L’Esprit des Ténèbres allait l’enserrer dans ses bras. Un instant encore, et c’en était fait de lui ! L’instinct de la conservation fut plus fort que sa peur : il leva son poignard et, de toute sa force, l’enfonça dans la gorge du monstre.

Celui-ci poussa un cri rauque, son masque cornu tomba et Renard-Gris reconnut Takoula.

Alors, sa peur disparut. Le sorcier râlait ! Il essaya, une fois encore, de saisir sa proie, mais Renard-Gris ne lui en laissa pas le temps. Il fit un bond en arrière et’ l’un de ses javelots habilement lancé lui perça le cœur.

Cette fois, Takoula ne bougea plus !... II était mort !

Renard-Gris se dirigea vers la hutte. II trouva là des masques, une massue et la grande trompe qui avait tant effrayé la tribu.

Il la prit comme un trophée et redescendit la colline.

Le soir même, il était de retour.

La tribu des Cerfs-Agiles, qui le croyait mort, l’accueillit avec des transports de joie. Il rapportait la trompe de guerre, il avait parlé aux Esprits !... Aucun homme n’était plus grand que lui !

Renard-Gris n’essaya pas de les détromper.

— Le Grand-Esprit a tué Takoula ! dit-il, c’est moi qui suis votre chef ! Malheur à celui qui me résisterait ! Les guerriers baissèrent la tête sans mot dire. Renard-Gris, par son courage, les avait définitivement domptés !

 

Léon Lambry, « La fin du sorcier », in Pierrot n° 45, 31 octobre 1926, illustrations d'Emile-François Dot.

 



lundi 19 septembre 2022

Léon Lambry, La mort du Grand Bison (1926)

Léon Lambry (1873-1940) a écrit de nombreux récits pour la jeunesse. Auteur catholique, il distille régulièrement ses convictions religieuses dans ses textes (comme dans la nouvelle préhistorique qui suit).

Parmi sa production conjecturale, une grande part est consacrée à des récits préhistoriques, publiés dans des périodiques pour la jeunesse et souvent accompagnés d'illustrations.

Nous proposons ici La Mort du Grand Bison publié en 1926 dans le magazine Pierrot aux éditions de Montsouris.

Léon Lambry, "La mort du Grand Bison", in Pierrot, n° 19, 2 mai 1926


 

A l’époque où se passe cette histoire vivaient, dans la caverne des « Eaux Vives », des hommes primitifs de la tribu des « Cerfs-Agiles », avec leurs femmes et leurs enfants.

Ils étaient vêtus de peaux de bêtes et leurs armes étaient en silex taillé.

Parmi eux était un jeune homme de seize ans nommé « Renard Gris ».

Il était si brave que tous l’admiraient. C’était, d’ailleurs, le fils de « Vent du Soir », le grand chef, tué depuis peu par un bison.

« Renard Gris », témoin de sa mort, n’avait pas pleuré ! A quoi bon ? Les larmes ne rendraient pas la vie à son père ! Mais il s’était promis de le venger ! Le lendemain des funérailles, il était parti sans prévenir personne à la recherche du « Grand Bison », celui-là même qui, d’un furieux coup de corne, avait envoyé « Vent du Soir » dans le monde des esprits.

« Renard Gris » s’en allait sans regarder derrière lui, confiant dans la protection du ciel et dans la force de son bras. Sa ceinture, faite d’une lanière de peau, supportait un poignard de silex dont le manche était en bois dur. Dans sa main gauche, il tenait deux javelots dont la pointe, gluante de poison, devait causer des blessures mortelles. Ces armes étaient cependant bien faibles contre un monstre de la taille du « Grand Bison » et c’était folie de l’attaquer sans aide.

Insouciant comme on l’est à cet âge, « Renard Gris » grimpa une colline, traversa des pâturages, et ne vit pas de bison. Il franchit un vallon, arriva dans un bois de pins, et commençait à désespérer lorsqu’un lointain beuglement le fit tressaillir !... N’était-ce pas l’appel du Bison ?

« Renard Gris » s’avance dans la direction du son. Il n’a pas fait trois cents pas qu’il aperçoit dans une clairière une bande de bisons. A leur tête est le « Taureau Géant » qui a piétiné son père. « Renard Gris » sent une émotion violente l’envahir, il a reconnu la bête maudite ; l’heure de la vengeance a sonné ! Il commence à ramper avec des précautions infinies afin de ne pas donner l’éveil à l’ennemi. Arrivé à bonne distance, il s’arrête, caché par un arbre, et se prépare à l’attaque. En cet instant, son cœur bat plus vite. S’il manque son coup, il est perdu ! Aussi cherche-t-il dans sa mémoire les mots qu’il faut adresser aux « Esprits protecteurs » pour qu’ils dirigent son bras ; mais une pensée troublante lui vient : Ces Esprits n’ont pas protégé son père, quelle confiance peut-on leur accorder ?... N’y a-t-il pas, au-dessus d’eux, un Être qui commande à tous les autres, au Vent, à la Pluie, au Tonnerre ?... C’est à Lui qu’il s’adressera ; La confiance lui est revenue ! Il se recueille, prononce les mots que lui dicte son cœur, et, comme le bison se présente de côté, il lui lance avec force son premier javelot. Atteint au ventre, l’animal tourne sur lui-même et fuit en entraînant son troupeau. Bientôt, pourtant, son allure se ralentit, le poison produit son effet, le sang perdu l’exaspère. Alors, il mugit et fonce tête baissée sur « Renard Gris » qui n’a pas bougé. « Maître du monde, murmure le jeune homme, protège-moi ! » et, d’un bras ferme, il lance son second trait. Le taureau, atteint au garrot, bondit, puis... s’arrête à trois pas de lui, arc-bouté sur ses larges pattes : il voudrait lacérer le chasseur, et ne le peut plus ! Sa langue pend lamentablement, il cherche à respirer, le sang lui coule par les naseaux, il tombe sur les genoux, ses pattes se replient, il est mort !


 

« Renard Gris » pousse un cri de triomphe ! Jamais il n’a vu un bison d’une taille pareille ! Il a vengé la mort de son père ! Un légitime orgueil l’envahit. Il porte à ses lèvres un sifflet dont il tire quelques sons stridents. A cet appel, les hommes de son clan répondent ; les voici qui accourent avec leurs massues et leurs lames de silex.

En apercevant l’énorme cadavre étendu à terre, ils poussent des cris de joie et exécutent autour de lui une danse joyeuse. Leur admiration pour celui qui a réussi ce coup de maître ne connait plus de bornes. « C’est bien le fils d’un chef ! il doit succéder à son père ! nul plus que lui n’est digne de commander ! il est protégé par les Esprits ! » Voila ce que se disent les rudes chasseurs, et le dépeçage du « Grand Bison » commence. Les lames de silex fendent la peau et détachent les meilleurs morceaux ; puis, les hommes emportent sur leur dos les lourds quartiers de viande grasse avec les os pleins de moelle et la peau qui sera mise à part pour garnir les boucliers.

Le troupeau ayant perdu son guide s’est enfui, mais, de toutes parts, derrière les taillis, des points brillants apparaissent. Ce sont les yeux des bêtes carnassières qui ont senti l'odeur du sang et qui attendent le départ des chasseurs pour se repaître des restes du Grand Bison.

Des corbeaux, attirés aussi, se sont perchés sur les arbres voisins et croassent sans arrêt.

Les hommes ne prennent point garde à ce concert étourdissant ; ils ont des vivres en abondance ; la mort du chef est vengée ! Ils ne désirent rien de plus ! et, sous le poids de leurs trophées, ils regagnent en chantant la caverne des « Eaux Vives ».

Le lendemain, il y eut grande fête au clan des « Cerfs-Agiles ». Les guerriers, après s’être consultés, avaient décidé d’élire pour chef « Renard Gris », malgré sa jeunesse. N’avait-il pas fait preuve d’un réel courage et réussi une prouesse que peu de chasseurs eussent accomplie ?

Le corps peint de jaune, de rouge et de blanc, les hommes s’assirent en cercle et commencèrent le festin. Les cornes du « Grand Bison », détachées du front de la bête à coups de massue, furent utilisées comme récipients ; elles contenaient un breuvage enivrant fait avec des plantes macérées dans du suc d’érable.

Tout le monde était heureux ! Les viandes cuisaient devant de grands, feux ou dans des trous garnis de pierres chaudes ; les cornes creuses circulaient sans arrêt.

Le festin avait lieu en plein air. Les hommes, assis en cercle, buvaient copieusement et mordaient à belles dents dans la viande saignante. Seul, le jeune chef semblait soucieux ; il mangeait sobrement, conscient de la responsabilité qui pesait sur lui. Désormais, il devrait veiller sur la tribu. Le temps de l’insouciance était passé ! Le repas, entrecoupé de danses, dura jusqu’au soir ; puis les hommes, repus, étourdis par la boisson, se couchèrent pêle-mêle dans la caverne dont « Renard Gris » barricada l’entrée. Toute la nuit, les bêtes rôdèrent autour du feu éteint, se battant pour ronger les restes. « Renard Gris » ne trembla pas. Était-ce le courage de son père qui passait en lui ? Il eut un sourire. Un grand espoir envahissait son cœur ! Il serait sage pour tous, rendrait meilleurs les hommes, la tribu des « Cerfs-Agiles » prospérerait. Il s’enroula dans sa peau de bête, ferma les yeux et s’endormit en remerciant le « Grand Esprit », maître de toutes choses, sans l’aide duquel il eût certainement succombé.

 

Léon Lambry, "La mort du Grand Bison", in Pierrot, n° 19, 2 mai 1926

 

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