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samedi 20 juin 2020

[Un été en uchronie] Refaisons le nez de Cléopâtre (1936)

Pour la quatrième saison consécutive, ArchéoSF vous propose chaque samedi de l'été sa série "Un été en uchronie".

Pour ce premier épisode, retrouvons "Refaisons le nez de Cléopâtre" publié dans Jeunesse magazine le 27 décembre 1936 (numéro hors série de lancement).


 


Refaisons le nez de Cléopâtre

On connaît la phrase célèbre sur le nez de Cléopâtre : « S’il eût été plus long, la face du monde en eût été changé... » car le brave général Antoine, au lieu de perdre son temps à contempler ce charmant petit nez, aurait préparé sérieusement son armée à la bataille et ne se serait pas laissé rosser par Octave. Combien d’autres « nez de Cléopâtre » ont modifié les événements de l’histoire ! Amusons-nous un instant à deviner ce qui se serait passé si quelques-uns d’entre eux ne s’étaient pas présentés…

QUE SERAIT-IL ARRIVE, SI…

on n’avait pas présenté un jour l’avion d’Ader dans une exposition ?

… le jeune ingénieur Louis Blériot, qui construisait alors des phares à l’acétylène, n’aurait pas éprouvé le « coup de foudre » qui allait l’amener à consacrer toutes ses économies et tout son temps à l’étude de l’avion et faire de lui le créateur du monoplan moderne.

deux chevaux n’avaient pas eu soif, un matin de 1897, dans l’Alaska ?

…. leurs cavaliers, deux Indiens esquimaux, ne les auraient pas menés boire dans la rivière voisine, la Klondike River, et n’auraient pas aperçu, dans le sable d’une crique, des reflets métalliques : la découverte des placers, d’où l’on allait extraire des centaines de millions d’or, n’aurait pas été accomplie.

le professeur Auguste Laurent n’avait pas montré à ses élèves, un jour de 1846, au microscope, des cristaux de tungstate de soude ?

la vision de ces sels géométriques n’aurait pas inspiré à l’un des jeunes gens une curiosité sans bornes, qui allait déterminer chez lui une vocation immédiate de chimiste : et le génial Louis Pasteur serait devenu un simple professeur de mathématiques au lieu d’être un jour le plus grand bienfaiteur de l’humanité.

deux enfants n’avaient pas joué, un matin, sur le tronc d’un arbre mort ?

le jeune médecin Laennec, qui passait près de là, n’aurait pas observé que la voix des deux enfants était amplifiée quand il s’interpellaient aux deux extrémités de l’arbre creux ; et il n’aurait pas inventé le stéthoscope, qui permet l’auscultation grâce à laquelle tant de malades ont été sauvés depuis.

Clémenceau n’avait pas téléphoné à Foch, le 9 novembre 1918 ?

le maréchal aurait refusé de recevoir les plénipotentiaires allemands et ordonné l’attaque prévue pour le 10, en direction de Metz ; nos troupes seraient rentrées en combattant victorieusement sur le territoire du Reich ; et l’univers, comprenant que l’Allemagne était écrasée, n’aurait pas encouragé ses gouvernements successifs à résister à nos exigences : l’avènement d’Hitler eût été, sans doute, évité.

une jeune Américaine n’avait heurté un banc avec sa cheville, un soir de 1852 ?

elle ne se serait pas mise à saigner, et le dentiste Horace Mews, qui assistait auprès de la jeune fille à une conférence du chimiste Davis, n’aurait pas constaté que le protoxyde d’azote, respiré volontairement quelques instant plus tôt, l’avait rendue insensible. Cette observation, qui donna à Mews l’idée de reprendre l’expérience sur lui-même, allait provoquer la merveilleuse découverte de l’anesthésie.




Chaque samedi de l'été, le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI.

A lire:
Les ouvrages de la collection ArchéoSF ayant remporté le Prix ActuSF de l'uchronie (Prix spécial 2017):



Histoire de ce qui n’est pas arrivé de Joseph Méry : disponible en version numérique et en version papier à tirage limité (50 exemplaires numérotés)




Le passé à vapeur anthologie proto-steampunk: disponible en version numérique et en version papier



Les autres vies de Napoléon Bonaparte Uchronies & Histoires Secrètes : très grosse anthologie (720 pages!) : disponible en version numérique et en version papier


Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies : disponible en version numérique et en version papier

lundi 8 juillet 2019

[uchronie] M. Emile Faguet et Mirabeau

Chaque lundi de l'été (du 24 juin au 16 septembre 2019), ArchéoSF propose un article sur l'uchronie comme en 2017. C'est un nouvel Été en uchronie ! Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI.

En 1913, après la publication le texte "Sur Mirabeau" (recueilli dans l'anthologie Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronie) dans lequel Emile Faguet s'interroge sur le destin de "L'orateur du peuple" s'il n'était pas mort en 1791, un auteur anonyme publie dans Les nouvelles un texte intitulé M. Emile Faguet et Mirabeau.
Nous avons à l’œuvre une circulation textuelle intéressante: Louis Barthou publie en 1913 à la Librairie Hachette son ouvrage biographique Mirabeau. Emile Faguet imagine d'autres destins possibles dans la Revue des Deux-Mondes puis ce rédacteur anonyme envisage d'autres destins antérieurs à la Révolution française. 



Dans les revues



M. Emile Faguet et Mirabeau



Dans la Revue des Deux-Mondes, M. Emile Faguet examine avec sa verve coutumière le Mirabeau de M. Louis Barthou, ou plutôt il disserte sur Mirabeau à propos du livre de M. Barthou.

Que serait-il arrivé de Mirabeau s’il n’était pas mort le 2 avril 1791 à l’âge de quarante-deux ans ? se demande M. Faguet. Ces questions sont trop oiseuses pour que je consacre à l’une d’elle plus de vingt lignes mais encre elles contribuent à fixer les idées sur un homme.

Il aurait été assurément guillotiné en 1793 s’il fût resté en France ; si, ce qu’il aurait sans doute compris qu’il fallait faire après les découvertes de l’armoire de fer, il avait fui à l’étranger, il n’aurait pas pu revenir avant le Consulat et très probablement il n’aurait pas été employé par Napoléon qui s’accommodait mal d’hommes de sa taille, et il n’aurait pu devenir ministre qu’avec Louis XVIII vers 1818 ou 1820, et, à cette époque, il aurait eu soixante-dix ans. C’était un peu tard. On ne peut donc dire qu’à la date où Mirabeau mourut, sa carrière était si près d’être finie qu’en vérité elle l’était.

Inversement, s’il avait été prêt d’autre sorte qu’intellectuellement en 1788, s’il avait été moralement ministrable en 1787 ou 1788, s’il avait, à la place de Necker ou de Montmorin, présidé comme chef de gouvernement à la Révolution naissante, s’il avait été appelé à la diriger, à la contenir, à la guider, à l’éclairer avec la netteté de ses vues et la décision de son geste, il est possible, il est presque probable que ce grand mouvement, très nécessaire, eût pris un tout autre cours et meilleur, et que son seul produit net, l’Empire (qu’il a prévu), n’aurait jamais existé.

Quittons l’uchronie. Que reste-t-il de Mirabeau ? Ses écrits, tout pleins d’idées, presque toutes justes, toutes intéressantes et curieuses, malheureusement d’un mauvais style ; ses discours, d’un style meilleur quoique surchargé encore et trop feuillu, mais presque toujours d’un mouvement magnifique, d’une largeur de fleuve et d’une course de torrent ; ses vues sur le nouveau régime, qui ne s’appliquent précisément qu’à la monarchie constitutionnelle mais dont il y a à tirer indirectement pour tout gouvernement représentatif : immense danger pour les libertés individuelles et pour les droits du peuple d’une Assemblée qui assume tous les pouvoirs, qui « envahit tout », qui se fait législative et exécutive et qui forme, elle et sa clientela, une aristocratie plus égoïste et plus oppressive, une aristocratie de curée plus féroce que toutes les aristocraties et que toutes les royautés ; nécessité, pour la contenir, d’une presse libre qui surveille et qui la dénonce et d’un partage de sa souveraineté même législative avec le chef de l’État, qu’il soit roi constitutionnel ou président de la République, ce qui est exactement la même chose ; nécessité de mœurs publiques qui soient telles, s’il est possible, que jamais le peuple ne se croie libre pour avoir délégué sa souveraineté à des délégués qui l’oppriment.

Il y a peut-être de bonnes choses dans ce que Mirabeau a laissé derrière lui après son court et tumultueux passage à travers le monde.



Anonyme, « Dans les revues. M. Emile Faguet et Mirabeau »,
 in Les Nouvelles, n°1532, 5 juin 1913

lundi 1 juillet 2019

[réclame] Charles Renouvier, Uchronie (L'Utopie dans l'histoire), 1876

Chaque lundi de l'été (du 24 juin au 16 septembre 2019), ArchéoSF propose un article sur l'uchronie comme en 2017. C'est un nouvel Été en uchronie ! Pour retrouver tous les épisodes de cette série (2017 compris) cliquez ICI.

En 1876, pour annoncer la parution du livre de Charles Renouvier, Uchronie (L'Utopie dans l'histoire) esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne, tel qu’il n'a pas été, tel qu’il aurait pu être cette réclame était insérée dans les journaux. Ici dans le Journal des débats politiques et littéraires du 4 mai 1876.


lundi 24 juin 2019

[critique] Louis Asseline, L'Utopie dans l'histoire (sur Charles Renouvier) 1876

Chaque lundi de l'été (du 24 juin au 16 septembre 2019), ArchéoSF propose un article sur l'uchronie comme en 2017. C'est un nouvel Été en uchronie ! Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI.

En 1876 paraît Uchronie (l'Utopie dans l’histoire), esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne, tel qu’il n'a pas été, tel qu’il aurait pu être de Charles Renouvier au Bureau de la Critique philosophique. Il s'agit d'une nouvelle version entièrement revue et complété de Uchronie. Tableau apocryphe des révolutions de l'empire romain et de la formation d'une fédération européenne paru dans la Revue philosophique et religieuse en trois livraisons en 1857. 
Louis Asseline publie dans sa Revue des sciences historiques qui paraît en feuilleton dans le journal de Léon Gambetta La République française une longue recension discutant des postulats de Charles Renouvier (déterminisme, libre arbitre,...).
Alors qu'entre 1857 et 1876 on n'en trouve aucune occurrence, le mot "uchronie" après la publication du livre de Charles Renouvier va rapidement s'imposer (voir la présentation de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies, collection ArchéoSF).



REVUE DES SCIENCES HISTORIQUES CCXXII



L’Utopie dans l’histoire.


En tout temps, il s'est rencontré des esprits difficiles que le spectacle du monde ne ravit pas en extase. Il leur plairait fort de retoucher ce tableau plein d’incohérences, de sottises et parfois de sang. Cette rébellion contre la prétendue sagesse de l’optimisme nous a valu bien des œuvres fortes ou piquantes, utopies et pamphlets que la Providence, à l’instar de M. Buffet, n’a pas eu le temps de lire. La plupart des mécontents se choisissent des cadres où la raison et la fantaisie ont libre carrière, transportent leurs théories et leurs critiques des institutions contemporaines en des époques, des pays et des milieux imaginaires ou fabuleux : Fénelon à Salente, tout au fond du passé ; Mercier au vingt-cinquième siècle, en plein avenir; Swift à Lilliput à Brobdingnac, selon le bout de la lorgnette par lequel il regarde les hommes bien encore dans l’île volante de Laputa, qui ne tient à la terre que par un fjl. Campanella et Cyrano s’écartent plus hardiment : celui-ci jusqu’à la lune, celui-là jusqu'au soleil.
Tout récemment encore, pour voir de haut notre machine ronde, M. J.-G. Prat se fixait dans les régions célestes moyennes, sur le sol vierge de la planète Vénus, peu connu même de M. Flammarion, si familier pourtant avec « les humanités nos sœurs, qui passent. » Son Almanarre, enlevé par une tempête aérienne, échouait avec son ballon déchiré, dans un Eldorado libre de nos préjugés et de nos vices. Là, point d’envie, point de mauvaise foi, point de fictions autoritaires et de tribunaux d’exception. Là l’instruction florissante, la démocratie équilibrée, le sens de l’intérêt international ont depuis longtemps supprimé les dures nécessités qui arment ici-bas l'Etat contre ses membres, les nations contre leurs voisines. Les vieillards n’y sont point des Gérontes ; les jeunes gens n'y sont point des gommeux, sous peine d être bafoués et honnis ; car, en ce pays idéal, le ridicule a gardé la puissance qu’il eut longtemps chez nous. Les filles et les femmes, sans renoncer à la grâce et à la coquetterie, ne réclament plus le privilège de la frivolité ; une solide instruction, toute laïque, les met en garde à la fois contre l’enivrement du succès et contre les tentations d’un mysticisme puéril. Elles ne sacrifient pas les idées, les convictions, l’honneur de leurs amis et de leur époux, l’intelligence de leurs enfants, à l’intérêt d’une coterie tracassière ; elles n’écoutent point les directeurs de conscience. les semeurs de zizanie. Le grand mal qui ronge notre société moderne, l’antagonisme profond de l’homme et de la femme, mal si invétéré qu’on aime mieux vivre avec lui que le combattre et qu’on remet sans cesse une cure pourtant bien nécessaire, est absent de cette planète heureuse. On ne sait trop pour quel besoin l’auteur y laisse subsister un fantôme de religion épurée, faite de processions et de conférences mêlées de chant. La perfection ne serait-elle pas du monde solaire, plus que du monde terrestre, ou bien ne faut-il voir, en cette inutile fiction, qu’un reste de faiblesse humaine, de vague à l’âme, souvenir de notre nuageuse atmosphère ? Quoi qu’il en soit, Almanarre, à chaque pas, rencontre des sujets d’étonnement et d’humiliation. En vain il vante à ses hôtes, dans un style fort vif, la profondeur de nos philosophes, la sublimité de nos théologiens et de nos casuistes, les mérites de nos principaux écrivains, très reconnaissables sous la transparence des anagrammes ; en vain il raconte nos discordes civiles, nos guerres, les bienfaits de nos hommes d’Etat, les finesses de nos hommes d’affaires : ses éloges et ses récits n’excitent le plus souvent qu’un rire homérique, bien dû à son amour-propre terrien ; il se fâche, et la gaîté redouble. C'est assez dire qu'aucun de nos travers et de nos engouements n’échappe à la saine et mordante ironie de M. Prat (1).
Si le présent, si l’avenir, qui nous appartiennent en partie, se prêtent aux rêveries réformatrices, il n’en est pas de même de l'irrévocable histoire. La plus droite raison est impuissante contre les séries de faits accomplis qui ont constitué jusqu’à nous la trame des destinées humaines. L’hypothèse n’a pas de prise sur le passé ; rien ne peut changer ce qui fut une fois.


Et qui, pourtant, ne s’est dit bien sou vent : si tel sauveur de société eût renoncé huit jours plus tôt à ses préjugés autoritaires, telle insurrection lamentable n’eût pas éclaté, 20 ou 30,000 hommes n’auraient pas teint de leur sang les pavés et les murs à hauteur de poitrine, telle capitale, peut-être, n’aurait perdu ni ses monuments, ni ses industries ? Qui ne s’est dit : si tel cerveau buté n’eût pas barré le passage au flot montant des capacités, le suffrage universel n’eût pas précédé l’instruction du peuple et jeté la France aux abîmes ? Si telle île n’eût pas été rattachée au continent, tel pays posséderait encore ses frontières naturelles ? Si tel rêveur mystique n’avait pas désorganisé la société civile, quinze siècles mauvais eussent été épargnés aux peuples de l’Occident ? Si ?... Et l'imagination de travailler sur ce thème inépuisable.
L’inefficacité des solutions, même les plus plausibles, coupe court d’ordinaire à la poursuite de pareils problèmes. C’est, cependant, une spéculation rétrospective de cet ordre qui vient de tenter l’un de nos philosophes contemporains. M. Renouvier a entrepris de recommencer l’histoire, à partir d’un moment donné, et de restituer le développement possible, « tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être », de la civilisation européenne ; il a pensé que la comparaison entre l’enchaînement imaginaire des faits et leur suite réelle éclaire rait d’une vive lumière le rôle délétère et dissolvant joué par les superstitions orientales dans la vie de l’Occident ; de plus, en supposant, non sans vraisemblance, qu’un seul incident, un seul acte volontaire introduit dans l’histoire peut en modifier le cours, il espère porter un coup décisif au déterminisme, c’est-à-dire à l’opinion qui reconnaît dans la marche des événements une résultante de fatalités rigoureusement suivies; enfin, il prétend tirer de son hypothèse même (qui ne s’est pas réalisée), une présomption en faveur du libre arbitre, de l’absolue indépendance de la volonté humaine. Ce sont là trois grosses thèses qui ne sont nullement connexes, comme le savant auteur paraît le croire. La première, à laquelle d’ailleurs nous sommes acquis sans réserve, relève de la critique historique, et n’implique point les deux autres ; en effet, les résolutions et les actes des hommes peuvent être rangés parmi les éléments qui déterminent l'ordre ultérieur des faits, sans ébranler aucunement la doctrine déterministe; et de même, la part de la volonté dans l’histoire, part que nul ne méconnaît, n’entame en rien celle de la fatalité générale : de ce que la volonté détermine, il ne s’en suit pas qu’elle ne soit elle-même déterminée. C’est ce que nous établirons tout à l’heure.
Voici d’abord la fable imaginée par M. Renouvier et l’ordonnance de son livre (2).
Un Français réfugié en Hollande au dix-septième siècle, voyant son fils séduit par la propagande catholique, se décide à lui révéler le mystère de sa vie et les causes de sa propre conversion au protestantisme ; comment, moine et ardent ligueur, mais désespéré par le triomphe de Henri IV, puis déjà troublé par la lecture de Montaigne, il était allé retremper sa foi au centre même du catholicisme, à Rome ; comment, confesseur des accuses du saint office, il avait vu brûler Giordano Bruno et Vanini, torturer Galilée. Les intrigues romaines, les vices et l’impiété des cardinaux, le courage et la conviction des hérétiques, un commerce de jour en jour plus intime avec les grands esprits de l’antiquité, Aristote, Platon, Virgile, Cicéron, Tacite, avaient fait de lui un homme nouveau. Enfin, converti à la libre-pensée et à la haine de la théocratie par un vaillant octogénaire voué au bûcher, le père Antapire, il s’était évadé de sa honteuse fonction, cachant son nom et son passé; comme eût fait un ancien aide-bour reau. Pour détourner l’attention sur la terre étrangère, il avait embrassé le protestantisme, mais sans croire davantage à la divinité d’un livréequ’à celle d’un homme. Quand il vit son fils radicalement guéri de sa manie commençante, il lui remit un précieux manuscrit du père Antapire, intitulé : Uchronie, celui-là même que M. Renouvier nous fait lire aujourd’hui.
L'auteur supposé débute par un curieux parallèle entre l’esprit libre et ouvert de l’Occident, créateur de la cité et de la loi, et l’âme servile, étroite, intolérante de l’Orient, inventeur de .l’absolutisme politique et religieux ; il montre les conquêtes d’Alexandre et la domination romaine, ouvrant la porte aux divinités farouches et absurdes de l’Asie, à ces mythes d’Adon, de Sérapis, de Sabazius et autres morts ressuscités, que Michelet a si profondément scrutés dans sa Bible de l'humanité ; l’imagination de la plèbe et des femmes italiennes facilement investie par ces émanations malsaines; le désarroi moral des affranchis, des esclaves; des nations anéanties dans l’apparente unité de l’empire, stérilement consolées par l’espérance d’une autre vie; le découragement universel, l'amoindrissement des caractères, accrus et précipités par l’intrusion de cette lâche sagesse qui prêche le dédain delà réalité, l’oubli des choses, l’obéissance passive à toutes les fatalités, qu’elle décore du nom d’autorité et de providence, enfin le nirvana de l'extase ; la raison confondue et l’ignorance abusée par des dogmes bizarres, par des préceptes contradictoires, par un mélange inavouable de morale courante, de bribes philosophiques mal digérées et de mythologie puérile, chaos dont la face variait sous le sou file des sectes ennemies, tour à tour triomphantes. C’est un surcroît de maux qui s’ajoute à la démoralisation d’un peuple recruté dans les masses esclaves, à l’ahurissement des patriciens, à l’immobilité des grandes fortunes foncières , a Vivre démence des Césars. Les empereurs, aveugles sur ces causes de dépérissement, sentent du moins la menace d’une doctrine hostile par essence a tout ordre civil, à toute activité, à toute liberté intellectuelle. Par accès, ils sortent de la tolérance naturelle au polythéisme romain : ils ferment le Panthéon au dieu qui veut en chasser tous les dieux ; mais ils s’y sont pris trop tard ; leurs édits, leurs persécutions n’ont pu écraser dans l’œuf le lugubre oiseau dont les ailes obscurcissent le jour.
Les Antonins, appelés au trône par un stoïcien républicain, Dion Chrysostôme, ralentissent la décadence ; il ne l’enrayent pas. Ni la fermeté de Nerva, ni l’honnêteté et la gloire de Trajan, ni les sages intentions d’Antonin, ni le génie clair voyant d’Adrien (lire l’amusante réhabilitation d’Antinoüs), ni la vertu résignée de Marc-Aurèle n’ont pu vaincre l’immense lassitude du monde. Le sol vacille, l'humanité se décompose, enterrée entre trois puissances, la soldatesque mercenaire, le mysticisme et la barbarie. Marc-Aurèle, avec mélancolie, proclame que tout est bien ; il s’abandonne à la Providence impeccable. Quelle main forte, rétablissant l'équilibre vital, galvanisera l’empire moribond ?
Ici commence l’Uchronie. Un général républicain, Avidius Cassius, s’est révolté contre Marc-Aurèle ; il lui fait part de ses projets, lui expose le plan d’une réforme complète ; et, au lieu de périr assassiné dans son camp, comme le racontent ses contemporains, il est fait César, associé à l’empire. Voilà le fait nouveau, unique, et il suffit. L’histoire, qui déviait depuis Alexandre, depuis César, depuis Paul, rentre dans sa voie, non sans oscillations d’abord. Marc-Aurèle, après avoir remis la propriété en valeur par des lois agraires, recule devant la nécessité d’en finir avec les chrétiens. Il se tue en léguant à ses successeurs un fort beau testament. Avidius Cassius est tué. Commode règne. Mais Pertinax et Albinus, dépositaires légaux de l'autorité d’Aurèle et de Cassius, mettent fin a ses turpitudes; ils annoncent au peuple romain,à l’univers,qu’après une préparation de vingt années, ils rétabliront la République, sur la base du suffrage artistement combiné. Au jour dit, Albinus convoque l’assemblée générale de l’empire, trois mille délégués des municipes, des corporations, des provinces; une constitution est promulguée, qui partage la puissance publique entre un sénat, cinq tribuns et un consul viager. Depuis longtemps, les prétoriens ont été décimés et licenciés ; les armées territoriales sont organisées ; l’instruction partout répandue, l’abolition graduelle de l’esclavage, la petite propriété, mère du travail, assurent la prospérité, la moralité et la force de la République. Aux frontières, les Germains, les Slaves, les Huns sont arrêtes par le Rhin et le Danube; à l’intérieur, les consuls compriment les révoltes de Septime Sévère, de Constantin.
Mais que sont devenus les chrétiens ? Commode a eu la fantaisie de les exterminer. On voit pourquoi le père Antapire l’a maintenu dans l’histoire. Mais vainement, Commode a fauché en pleine moisson. Il en reste assez pour miner l’œuvre d’Aurèle, de Cassius, de Pertinax, d’Albinus et de Niger. Une grande résolution du Sénat en délivre l’Occident; ils tiennent l’Orient,, on le leur abandonne. C’est faire la part du feu. Dès lors là scission s’accentue. Tandis que l’Asie, l’Arabie, l’Afrique, sont livrées aux querelles sanglantes des Talapoins, aux massacres mutuels des Manichéens, Ariens, Pélagiens, Nestoriens, Eutychiens, qui brûlent les bibliothèques, les temples, les hétérodones ; tandis que le mahométisme, issu du judaïsme et du christianisme, attaque par le sud les petites monarchies cléricales que la barbarie envahit par le nord, l’Italie et la Grèce, la Gaule et l'Espagne goûtent un calme relatif. L’Orient, qui s’est détaché peu à peu de la grande fédération, est toujours le tributaire du commerce et de l’industrie de l'Occident. Les barbares ont pris possession de la Thrace, mais leurs incursions ne dépassent pas l’IlIyrie. La Germanie, arienne et non orthodoxe, se constitue, selon son génie, en principautés féodales, jusqu’au jour où le protestantisme, fils de toutes les hérésies à peu près rationnelles, l’appelle et la conduit par la main à la République.
C’est alors qu’épuré par la Réforme, réduit à une sorte de philosophie morale à peine distincte du panthéisme néo-platonicien, le christianisme rentre dans les Etats occidentaux qui se sont constitués peu à peu en nations distinctes, avec leurs caractères et leurs lois propres et leurs langues issues du latin. Pendant toute la durée de la République, une religion officielle des grands hommes légalement divinisés, assez semblable au culte positiviste de l’humanité, s’était superposée au polythéisme. Rien de plus facile, on le voit, que de réconcilier, avec cette innocente commémoration des morts, une religion désormais tout allégorique. Finalement l’Europe, au Xe siècle, se présente comme une demi-fédération do républiques prospères, instruites et protestantes pour la forme. Les neuf cents ans qui ont suivi sont supprimés, ou plutôt gagnés. Le père Antapire, dans ce raccourcissement de l'histoire, a fait preuve de. beaucoup de science et d'ingéniosité; nous nous demandons seulement pourquoi, il a attendu les Antonins, pourquoi il n’a pas choisi tel autre point de départ, par exemple le dixième mois avant la naissance d’Alexandre ou l’an premier avant notre ère. Quand on élimine d’un trait de plume Constantin, Clovis, Charlemagne, Louis XIV et Napoléon, pourquoi faire grâce à Pierre et à Paul, les plus dangereux des conquérants ? Quand tant de grands philosophes, Rabelais sans doute, et Voltaire, et Diderot sont rayés du nombre des vivants. à quoi bon déchaîner sur le monde les humbles intelligences qui ont excogité les mystères et l’omoisousie ? Oui ; mais point de christianisme, point de protestantisme ; et M. Renouvier a un faible singulier pour la Réforme : n’a-t-elle pas prolongé le règne du divin, si nécessaire aux postulats de la raison pratique ? Pour nous, nous ne médisons ni de Luther, ni de Calvin, ni de Channing ; ils ont eu leur heure et leur milieu, mais la science nous suffit. Si l’histoire s’est allongée, traînée dans l’absurde et le féroce, elle a fini par dépasser, et de loin, l’idéal de M. Renouvier ; elle a, dans ses lents et sanglants tâtonnements, usé toutes les fictions politiques et religieuses ; elle laisse l’avenir à l’expérience scientifique et à la libre pensée. Faut-il tant regretter qu’Avidius Cassius n’ait pas été associé à l’empire ?
Étranger à toutes les superstitions de l’optimisme, nous ne descendrons jamais jusqu’à l’admiration du moyen-âge catholique. La moralité plus haute du dix-neuvième siècle nous défend de chercher une légitimité, une justice quelconques dans la succession des faits. Tout en constatant l’impassible enchaînement des fatalités qui se sont déterminées les unes les autres, nous gardons le droit d’en juger les agents et les résultats, de les condamner, de les modifier selon nos forces et, pour notre part, dans le présent et dans l’avenir. C'est ce sentiment qui, malgré tant de divergences entre la méthode criticiste et la méthode expérimentale, nous rapproche souvent de M. Renouvier et nous intéresse à son œuvre.
Nous avons lu rarement quelque chose de plus vigoureux et de plus instructif que le parallèle établi dans le deuxième appendice, entre le roman d’Avidius Cassius ou du père Antapire et la marche réelle de l’histoire, du troisième au dix-septième siècle. C’est un acte d’accusation formidable, irréfutable contre l'Église.
Le fils du réfugié hollandais, dépositaire après lui du livre d'Uchronie, est chargé par M. Renouvier de présenter « le tableau en raccourci des attentats, des persécutions, guerres et massacres dont les annales des peuples sont pleines, depuis le temps où il est passé en règle et coutume que chacun emploie ce qu’il a de puissance ou de moyens, qu'il soit prince ou particulier, pour forcer chaque autre à penser comme lui, ou sinon à l'attaquer et vouloir le détruire. » Et tour à tour passent devant nos yeux Constantin et ses fils, exerçant la puissance publique en faveur de la secte qu’ils embrassaient « et qui n’étaient pas toujours la même, » Julien, déclaré persécuteur pour avoir voulu interdire la persécution et remis l’éducation des Romains à d'autres qu’aux sectaires qui leur insufflaient le fanatisme ; les philosophes et les savants, traqués et exterminés au nom d’un Dieu de paix ; Théoclose, livrant par édit la terre aux marchands de promesses célestes ; les évêques et les moines confisquant à leur seul usage les débris de la culture antique, plongeant le monde dans l’ignorance et l’ahurissement ; la grâce et la force planant en maîtresses sur les pays mêmes où avait été conçue l’idée du droit ; la torture et le duel siégeant comme substitution de la justice divine ; la simonie vendant le pardon du crime et le salut des âmes ; le bras séculier obéissant à l’hypocrisie furieuse de l’inquisition ; l’excommunication déchaînée avec une audace imprudente sur la tête même des rois ; le polythéisme rétabli sous couleur d’honorer les saints ; les reliques, les fétiches bénis, chapelets, rosaires, cœurs et le reste, imposés à la puérile crédulité des ignorants et des sots ; l’esclavage et le servage maintenus et exploités par les apôtres de la fraternité et de l’égalité ; la science sur le bûcher avec un san-benito, et, à l’entour, la procession de tous les ordres religieux, fondés sur le renversement de la nature et de la raison, sur « le célibat, l’obéissance passive, les macérations, les flagellations, la saleté, la solitude, la prière mécanique, la prison pour les fautes, les visions, les tentations sataniques et les habillements bizarres » ; les jésuites enfin, concevant le plan d’une théocratie doucereuse et implacable, et donnant la mesure de leur capacité civilisatrice dans l'abject régime du Paraguay, triste exemple du sort qui attendrait l’Europe, pensante sous la férule des pères fouetteurs.
Combien de traits nous omettons de cet te peinture achevée, de ces leçons fortifiantes, bien faites pour porter la conviction dans tous les esprits justes et tolérants! Et que sera-ce si nous suivons, dans le troisième appendice, le récit des horreurs qui précèdent et accompagnent la funeste révocation de l'édit de Nantes ? Certes, les répressions furieuses et impolitiques ne manquent pas dans l'histoire des peuples civilisés ; mais il n’en est guère qui puissent lutter d'atrocité et d'ineptie avec les dragonnades, laissées volontiers dans l'ombre, et pour cause, par les fauteurs du régime clérico-monarchique. Louis XIV a regardé son crime en face et l’a commis ; il a violé les consciences, outragé la famille et la propriété, livré un million d’hommes, de femmes, d’enfants, à tous les caprices d'une soldatesque effrénée ; pour comble, il a sacrifié à la Maintenon et aux Jésuites l'industrie et la propriété de la France ; il a fait de quinze cent mille Français des Hollandais, des Anglais, des Allemands, des ennemis de leur pays. Et Colbert, l’homme aux grandes vues, le ministre si vanté, n’a vu dans ce forfait qu’un moyen expéditif de fournir des rameurs aux galères de son roi ! N’est-ce rien, cela ? En vérité, le cœur bout, l’indignation déborde, quand les doctrines politiques et morales qui ont de telles choses dans leur passé, et qui n’ont répudié aucun de leurs principes, osent jeter à la face de la société civile, de la science laïque, l’accusation d’intolérance, d’usurpation et de « mauvais esprit. » Où réside-t-il donc, cet esprit mauvais, cet esprit de trouble, de haine, qui depuis seize siècles a couvert le monde de sang et de ruines, et qui, dans la personne de la Providence, se glorifie de son œuvre ? Pauvre Providence, quelle injure, si tu existais, que cet éloge de tous les fléaux, que cet appel permanent au tonnerre, qui n’en peut mais, aux fleuves, aux flammes, au caprice vengeur de l’impassible fatalité déguisée en despote ! Voilà où mènent le mépris de la terre où nous sommes, où nous vivons, où nous mourons, la chimère d’une résurrection, la prétention extravagante et déplorable de gouverner la société au nom de dogmes faits pour des moines hostiles ou étrangers à tout organisme naturel et normal, à toute activité humaine, à tout exercice des facultés intellectuelles. Voilà où mènent la grâce et la force substituées au droit; l’amour (?) substitué à la justice ; l’extase, l’obéissance, l’ignorance substituées à la raison. au travail libre, à l’expérience scientifique ! Le monde moderne commence à comprendre le danger : ou les croyances dites religieuses seront reléguées dans leur domaine, la conscience individuelle, ou bien, grâce à la complicité des femmes, l’éducation nationale faussée nous réserve deux ou trois générations de réactionnaires par fanatisme et par scepticisme. La question cléricale est la question vitale. Trop complexe en France pour être tranchée d’un coup, il faudra cependant, et plus tôt que plus tard, qu’elle soit résolue avec prudence et fermeté. En attendant, c’est aux mœurs de devancer la loi, et c’est au livre et à l’exemple individuel de changer les mœurs. M. Renouvier est sur sa brèche et combat le bon combat.
Nous avons rendu justice à sa sagacité historique. Il est temps de juger ses deux thèses philosophiques, contre le déterminisme et en faveur du libre arbitre absolu. Il s’en faut que la première soit clairement posée. M. Renouvier entend-il soutenir que chaque fait historique n’est pas déterminé par l’ensemble des circonstances qui le précèdent ? Nullement. Pour modifier le cours de l’histoire, il ne se sert que d’un fait supposé, lui-même déterminé par d’autres faits légèrement modifiés. Sa théorie des possibles n’a pas la portée qu’il lui accorde. Appliquée au passé, elle est illusoire, puisque de toutes les solutions qu’il peut imaginer selon son tempérament propre et son expérience d'homme du XIXe siècle, une seule s’est réalisée et a pris irrévocablement la place des autres. Le même sort attend les possibles futurs, hypothèses bien ou mal calculées ; l’avenir se chargera de choisir entre eux ; l’un ou l’autre sera déterminé et accompli. Le déterminisme n’est donc pas même effleuré par les raisonnements de M. Renouvier. Il en est autrement du fatalisme providentiel, de l’optimisme qui, proclamant la nécessité initiale de tout le développement humain, admettent la légitimité, l’excellence de tout fait accompli et se hâtent d’extraire du passé les lois de l’avenir.
Que le temps, le milieu et les circonstances président à toute production et à tout événement, c’est une vérité peu contestable. Mais tandis que, relativement à nous, les conditions générales des faits étudiés par les sciences physiques et naturelles demeurent invariables et permettent de formuler en lois l’ordre constant des phénomènes, les conditions de l’histoire changent incessamment. L’homme, dont il ne faut point exagérer la place dans l’univers, l’homme qui, des hauteurs de l’atmosphère, est déjà invisible et se confond avec la terre où il s’agite, mais qui, à ses propres yeux, occupe forcément le premier plan sur le théâtre de son activité bornée, l’homme, étant un des facteurs de sa destinée, imprime à l’histoire quelque chose de sa propre mobilité. L’organisme vivant a ses propriétés particulières qui ne le soustraient pas à l’empire des fatalités ambiantes : le climat, la configuration du sol, les hasards de la naissance et de la maladie, la nécessité de la mort. Mais dans une sphère, notablement élargie par le développement de ses facultés, dans une mesure relativement élastique, l’homme agit ; l’histoire ondule sous l’effort accumulé des générations, et, si le sens de sa marée indéfinie demeure fixé par l’ensemble des conditions matérielles et extérieures, chacun de ses flots acquiert une spontanéité réelle, qui le dirige en partie. Telle est la part de l'homme dans le cours des choses. Sa volonté devient à son tour un élément de détermination, que le déterminisme constate et reconnaît.
Maintenant, d’où procèdent cette activité, cette volonté ? D’un libre arbitre absolu ? C'est, ce que soutient M. Renouvier sans en apporter aucune preuve, à l’encontre de toute expérience. Ou bien, ne sont-elles pas déterminées par les rapports variables de l’organisme humain avec toutes les fatalités qui l’entourent, le pénètrent, l’entretiennent, le troublent et le tuent ? Cette certitude ne contient rien d’immoral ni de désespérant. Il est constaté que le milieu physique et intellectuel modifie lentement et sûrement les caractères, mœurs, les institutions ; que la volonté s’éclaire et se fortifie, selon la force et la prépondérance des motifs qui la décident. L’instinct de conservation et de progrès, qui est inhérent à l’état de vie, nous fait chercher sans cesse le meilleur milieu matériel et moral. L’office du philosophe et de l’historien consiste à avertir ceux qui s’égarent, à montrer l’espace parcouru et le chemin qui reste à accomplir, à dégager le but de tous les obstacles accumulés par l’ignorance, la superstition, la peur, et par les myopes orgueilleux qui les exploitent au jour le jour.




(1) Voyage d’Almanarre, par J.-G. Prat. Un vol. in-18, chez Ernest Leroux, 1876.
(2) Uchronie (l'Utopie dans l’histoire), esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne, tel qu’il n'a pas été, tel qu’il aurait pu être. In-8, xvi-413 p. Paris. Bureau de la Critique philosophique, 64, rue de Seine. 1876.

Louis Asseline, "Revue des sciences historiques, CCXXII, Feuilleton de la République française du 2 juin 1876", in La République française, n° 1658, 2 juin 1876




samedi 26 août 2017

[Un été en uchronie] Imbert de Saint-Amand, Si Napoléon était mort en 1798?

Cet été, pour accompagner la publication de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies (collection ArchéoSF, éditions publie.net), le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI. Pour ce dernier épisode, retour vers un personnage souvent utilisé dans les uchronies: Napoléon Bonaparte.

Le diplomate et historien français Arthur-Léon Imbert de Saint-Amand (1834-1900) publie en 1883 une biographie de Joséphine de Beauharnais, La Citoyenne Bonaparte. Il relate un épisode de l'histoire dans lequel le destin de Napoléon Bonaparte aurait pu basculer. Et si Bonaparte était mort en 1798 sur la route de Toulon avant de partir à la conquête de l'Egypte?
A lire: l'anthologie Les Autres vies de Napoléon Bonaparte. Uchronies & Histoires secrètes (sélectionnée pour le prix ActuSF de l'uchronie en 2016).


Le 3 mai 1798, Bonaparte et Joséphine, après avoir dîné, en petit comité, au Luxembourg, chez Barras, se rendirent au Théâtre-Français, où Talma jouait Macbeth, de Ducis. Le vainqueur d'Italie fut salué par les mêmes acclamations qu'aux premiers jours de son retour. A la fin du spectacle, il rentra chez lui et, à minuit, il se mit en route, emmenant dans sa voiture Joséphine, Eugène, Bourrienne, Duroc et Lavalette.Paris ignorait son départ et, le lendemain matin, quand tout le monde le croyait rue de la Victoire, il était déjà loin, sur la route du Midi. Voulant déjouer les espions anglais, qui ne savaient pas encore le but de l'expédition, il avait fait silencieusement ses préparatifs et n'avait pas même laissé Joséphine aller à Saint- Germain embrasser sa fille avant de partir.Joséphine ignorait pourtant quelle serait la durée de son absence, et Bonaparte ne lui avait pas dit s'il lui permettrait de le suivre dans l'expédition mystérieuse qu'il était sur le point d'entreprendre.Marmont a raconté un incident qui faillit être funeste aux voyageurs. Ils étaient arrivés à Aix-en-Provence, à l'entrée de la nuit, se rendant en toute hâte à Toulon. Voulant continuer leur chemin, mais sans traverser Marseille, où ils auraient été probablement retardés, ils prirent, par Roquevaire, une voie plus directe mais moins fréquentée ; les postillons n'y avaient point passé depuis quelques jours.Tout à coup la voiture, à une descente qu'elle parcourt rapidement, est arrêtée par un choc violent.Chacun se réveille en sursaut et se hâte de descendre de la berline, pour connaître la cause de l'accident.Une forte branche d'arbre, avançant sur la route, avait barré le chemin de la voiture. Or, à dix pas de là, au bas de la descente, un pont placé sur un torrent qu'il fallait traverser s'était écroulé la veille. Personne n'en savait rien, et la voiture allait infailliblement tomber dans l'abîme, quand la branche d'arbre la retint au bord du précipice :« Ne semble-t-il pas, ajoute Marmont, voir la main manifeste de la Providence ? N'est-il pas permis à Bonaparte de croire qu'elle veille sur lui ? Et sans cette branche d'arbre, si singulièrement placée et assez forte pour résister, que serait devenu le conquérant de l'Egypte, le conquérant de l'Europe, celui dont, pendant quinze ans, la puissance s'exerça sur la surface du monde ? »A quoi tiennent les destinées des mortels ? Devant la Providence, les plus grands hommes sont-ils autre chose que des pygmées ? Que la branche d'arbre eût été un peu moins résistante, c'en était fait de Napoléon : pas de bataille des Pyramides, pas de 18 brumaire, pas de Consulat, pas d'Empire, pas de sacre, pas d'Austerlitz, pas de Waterloo. Les anciens avaient-ils raison de dire que celui qui meurt jeune est aimé des dieux ? Et aurait-il été heureux pour Napoléon de mourir à vingt-neuf ans, avant ses plus grandes gloires, mais aussi avant ses malheurs ! Les hommes que l'on proclame indispensables ne vivent-ils pas trop longtemps pour eux-mêmes et pour leur patrie ? Si courte que soit la vie humaine, elle est encore trop longue pour eux.




Imbert de Saint-Amand, Les Femmes des Tuileries. La citoyenne Bonaparte, éditions A. Mame et fils, 1883, p. 239-241.

samedi 19 août 2017

[Un été en uchronie] Les Romains eussent-ils été vaincus par Alexandre le Grand?

Cet été, pour accompagner la publication de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies (collection ArchéoSF, éditions publie.net), le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI.

En 1853 paraît l'Étude sur les oeuvres politiques de Paul Paruta d'Alfred Mézières (1826-1915). Un chapitre est intitulé « Les Romains eussent-ils été vaincus par Alexandre, s'il avait songé à les attaquer ? ». Alfred Mézières décrit le débat intellectuel mené par Paolo Paruta (dont Mézières francise le prénom) avec Tite-Live par delà les siècles. Paolo Paruta est un Vénitien né en 1540 et mort en 1598, historien, homme politique et diplomate il a écrit plusieurs ouvrages. Si pour Tite-Live la victoire romaine n'aurait pas fait de doute dans cette guerre imaginaire, Paruta est d'un avis contraire. Afin de ne pas alourdir la lecture, nous avons supprimé les notes de bas de page. Le texte complet est disponible sur Gallica. La « Digression sur Alexandre de Macédoine » de Tite-Live est recueillie dans UneAutre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies.





Les Romains eussent-ils été vaincus par Alexandre

s'il avait songé à les attaquer ?

Dans ses discours, Paruta se propose, sous forme de questions, un certain nombre d'hypothèses historiques qui exercent la sagacité de son esprit. Quoiqu'il y ait dans ces études une sorte de hors-d'œuvre, puisqu'il s'agit de faits qui ne sont point arrivés, elles donnent souvent lieu à des aperçus ingénieux et à des remarques nouvelles sur les grandes époques de l'histoire.

La plus intéressante de ces questions est celle qu'avait déjà soulevée Tite-Live, en se demandant ce qui serait arrivé si Alexandre avait attaqué les Romains. L'historien romain pense naturellement qu'Alexandre eût été vaincu. Paruta soutient avec beaucoup de force la thèse contraire ; il suit pied à pied le raisonnement de Tite-Live, le combat par des arguments décisifs et en démontre jusqu'à l'évidence le peu de solidité. Il est curieux de mettre en regard les opinions des deux écrivains.
Tite-Live, de parti pris, s'exagère l'importance et la force de la République au temps où vivait Alexandre. Il commence par comparer les généraux des deux côtés. Si Alexandre, dit-il, avait un génie militaire incontestable, il a eu le bonheur de mourir jeune ; sa fortune n'a pas eu le temps de changer; s'il avait vécu plus longtemps, peut-être eût-il enfin rencontré un vainqueur. Mais, en le prenant même dans le cours de ses prospérités, Rome n'eût elle pas eu à lui opposer dix généraux d'un talent égal au sien, un Valérius Corvinus, un Rutilius, un C. Sulpicius, un T. Manlius Torquatus, un Publius Philon, un Papirius Cursor et tant d'autres qui, non-seulement, ne le cédaient à Alexandre ni en audace ni en génie, mais qui avaient reçu de Camille et des généraux plus anciens, depuis les premiers temps de la République, d'admirables traditions militaires ?
Un des mérites d'Alexandre, c'était le courage personnel et la force du corps. Mais eût-il tenu tête, dans un combat singulier, à chacun de ces chefs qui avaient tué tant d'ennemis de leur main dans les rencontres les plus périlleuses ? Sans nommer même tous les généraux romains, le sénat , qu'un ennemi de Rome a appelé une assemblée de rois, eût-il été surpassé en sagesse et en génie par un seul homme ?
On dira peut-être qu'Alexandre connaissait mieux l'art de la guerre. Mais contre qui avait-il combattu ? En attaquant les Romains, il n'eût point eu affaire à ce Darius qui, traînant derrière lui une armée de femmes et d'eunuques, au milieu de la pourpre et de l'or, chargé de tout l'appareil de sa fortune, était venu au combat plutôt comme une riche victime que comme un ennemi, et s'était laissé vaincre sans que le sang eût été répandu, sans que son vainqueur eût eu d'autre mérite que d'avoir osé mépriser un vain attirail. L'aspect de l'Italie, des bois de l'Apulie, des montagnes de la Lucanie, lui eût paru bien différent de cette Inde qu'il avait traversée en se livrant à la débauche, avec une armée ivre et en désordre.
A ces arguments en faveur de Rome, Paruta en oppose d'autres beaucoup plus forts en faveur d'Alexandre. Qu'était-ce, dit-il, que la République romaine, au temps dont il s'agit ? Quelles conquêtes avait-elle faites ? Sans cesse en lutte avec ses voisins qui lui avaient longtemps résisté, elle n'avait encore soumis qu'une partie de l'Italie. Ces généraux, que Tite-Live compare à Alexandre qui a rempli le monde de sa renommée, c'est à peine si quelques-uns d'entre eux ont échappé à l'oubli ; et après tout, qu'avaient-ils fait ? Ils ne s'étaient battus qu'aux portes de Rome. Peut-on comparer les victoires remportées sur les Èques, les Samnites et les Toscans à celles d'Alexandre ? Leur gloire n'a eu pour théâtre qu'un coin de l'Italie. Qu'est-ce que ces expéditions contre des peuples voisins et dans un pays si peu étendu, à côté de la marche conquérante des Macédoniens à travers l'Asie ? Si ces États, qui entouraient Rome, lui ont opposé une si longue et vigoureuse résistance, si elle a été souvent obligée de créer un dictateur et de réunir toutes ses forces pour les soumettre, qu'eût-elle fait contre le vainqueur de tant de nations ?
Tite-Live essaye de rabaisser la gloire d'Alexandre ; il dit que les soldats de Darius étaient lâches et timides, mais il oublie qu'ils étaient trois cent mille, et que c'était le même peuple qui avait subjugué toute l'Asie. Les Romains , eux aussi, ont eu affaire aux Asiatiques : combien de temps ont-ils mis à les soumettre ? Ces pays qu'Alexandre a soumis en dix ans, il a fallu à Rome, au comble de sa prospérité, plus d'un siècle pour les conquérir. «Je ne vois pas, dit Saint-Évremond, qui, comme Paruta, combat l'opinion de Tite Live, que les peuples de l'Asie dussent être si mols et si lâches, eux qui ont toujours été formidables à l'Europe. Dans la plus grande puissance de la République, les Romains n'ont-ils pas été malheureux chez les Parthes qui n'avaient qu'une partie de l'empire de Darius ? » [extrait de « Jugements sur César et sur Alexandre]
Les généraux romains dont parle Tite-Live ont eu sans doute quelques qualités militaires ; mais quelle est celle qui manquait à Alexandre ? qui avait livré plus de batailles que lui ? qui avait montré plus d'ardeur à commencer une entreprise, plus de persévérance à l'exécuter et plus de confiance en sa fortune pour la mener à bonne fin ? Quel capitaine inspira jamais plus d'admiration et plus d'amour à ses soldats ? qui fut plus avide de gloire et de conquête ? Ces qualités, dont quelques-unes ont suffi à la réputation de plusieurs généraux, il les réunissait toutes en lui seul et au plus haut degré.
Peut-on dire que l'aspect de l'Italie eût effrayé Alexandre, lui qui avait pénétré si intrépidement dans les déserts de l 'Arabie et dans tant de pays inconnus où il courait risque de laisser son armée ? Lui eût-il été difficile de passer dans la Péninsule, à lui qui possédait la Grèce, et n'y eût-il pas trouvé des alliés contre Rome, comme Pyrrhus et Annibal ?
Tite-Live dit que les délibérations d'un corps composé de citoyens éminents, comme le sénat, devaient être bien supérieures aux conseils d'un seul homme comme Alexandre. Mais n'est-ce pas le contraire ? En temps de guerre, l'autorité d'un seul homme ne vaut-elle pas mieux que celle d'une assemblée ? Dans les périls pressants, les Romains ne créaient-ils pas eux-mêmes un dictateur ?
Pour relever la gloire des généraux romains, Tite-Live rappelle précisément ce qui devait les rendre inférieurs à Alexandre. Ils ont vaincu leurs ennemis, dit-il, malgré les obstacles de tout genre qui entravaient l'exercice de leur autorité. Combien de fois les tribuns du peuple ne se sont-ils pas opposés à l'enrôlement des citoyens ? Souvent les consuls partaient trop tard pour la guerre à cause de cette opposition ; souvent ils étaient forcés de revenir avant le temps à cause des comices. Au plus fort de leurs expéditions, il leur fallait céder le commandement parce que l'année était révolue. La témérité d'un collègue pouvait leur faire perdre la victoire. Que de fois ils avaient à réparer les fautes de leurs prédécesseurs et à conduire au combat des soldats sans expérience et sans discipline ! Alexandre, au contraire, avait sur ses troupes un pouvoir absolu que ni le temps, ni les circonstances, ni l'intervention d'aucun pouvoir étranger ne limitaient. Cette indépendance, comparée à l'autorité si bornée des généraux romains, ne lui donnait-elle pas sur eux un immense avantage ?
Si, d'autre part, on en vient, avec Tite-Live, à examiner les forces des deux puissances rivales, on ne lui accordera pas non plus que celles des Romains aient dû être plus considérables. Il énumère avec complaisance tous les peuples que Rome avait soumis et qui composaient ses armées, les Sabins, les Volsques, les Campaniens, une partie des Ombriens et des Étrusques, les Picentins, les Marses, les Apuliens et tant d'autres. Mais qu'étaient ces peuplades à côté des grands empires que les Macédoniens avaient conquis, et qui leur eussent fourni d'innombrables soldats ? Tite-Live triomphe de ce qu'Alexandre n'avait avec lui que trente mille hommes d'infanterie macédonienne et quatre mille cavaliers thessaliens. Mais si, confiant dans le courage et la tactique de ses vétérans, il ne voulut point d'autre armée, pour conquérir l'Asie, étaient-ce là toutes ses forces ? Ne forma-t-il pas, avec l'élite des Asiatiques qu'il avait vaincus, un corps de trente mille hommes auxquels il avait donné la même éducation militaire qu'aux Macédoniens, et n'eût-il pas pu en discipliner un plus grand nombre s'il avait voulu attaquer Rome ?
Pour montrer mieux encore combien était puissant l'empire d'Alexandre, Paruta eût pu raconter les guerres de ses successeurs, énumérer les armées qu'ils mirent sur pied, dans les différentes provinces, et donner le chiffre des combattants dans cette grande bataille où fut vaincu Antigone.
Le seul argument que Tite-Live fasse valoir avec quelque raison en faveur des Romains, c'est la supériorité de leurs armes et la belle ordonnance de leurs troupes. Leur bouclier était plus grand et protégeait mieux le corps que celui des Grecs ; leur javelot frappait des coups plus terribles que la lance macédonienne. La légion avait aussi, comme nous l'avons vu, sur la phalange, l'avantage de la mobilité et de la rapidité des mouvements.
Mais, comme eût pu le dire Paruta qui néglige cette objection, l'ordonnance des armées romaines, au temps où vivait Alexandre, était loin d'être arrivée à ce point de perfection où elle fut portée depuis. La phalange de Pyrrhus, bien inférieure à celle d'Alexandre, enfonça du premier choc les lignes de la légion. Quant à la cavalerie, il n'y a aucune comparaison à faire entre celle d'Alexandre et celle des Romains, qui fut battue par les Thessaliens de Pyrrhus, et qui ne tint jamais contre les Numides.
Les Grecs, d'ailleurs, entendaient l'art de la guerre beaucoup mieux que les Romains. C'est à l'école de Pyrrhus et d'Annibal que ceux-ci se formèrent, qu'ils apprirent à fortifier un camp, à construire des machines, à faire les travaux d'un siège. «Ils s'instruisirent, dit Saint-Évremond, par l'expérience de leurs défaites, par des réflexions sur leurs fautes et par l'observation de la conduite de l'ennemi.
Avant que la République fût devenue toute-puissante, remarque le même écrivain, ils n'ont pas laissé d'être battus autant de fois qu'ils ont fait la guerre contre des capitaines expérimentés. Dans la première guerre punique, Xantippe vainquit Régúlus en lui opposant la tactique et l'ordonnance des Grecs. Fabricius ne disait-il pas de Pyrrhus que les Épirotes n'avaient pas vaincu les Romains, mais que le consul avait été vaincu par le roi des Épirotes ? Si l 'on veut aller jusqu'à la seconde guerre punique, on trouvera que les avantages qu'eut Annibal sur les Romains venaient de la capacité de l'un et du peu de suffisance des autres ; et en effet, lorsqu'il voulait donner de la confiance à ses soldats, il ne leur disait jamais que les ennemis manquaient de courage ou de fermeté, car ils prouvaient le contraire assez souvent, mais il les assurait qu'ils avaient affaire à des gens peu entendus dans l'art de la guerre » [« Contre l’opinion de Tite-Live, sur la guerre imaginaire
qu’il fait faire à Alexandre, contre les Romains »].
Tite-Live ajoute que les Romains auraient eu sur Alexandre l'avantage d'être chez eux, et que l'armée macédonienne, arrivée en Italie, s'y serait consumée comme celle d'Annibal ; mais il ne tient pas compte de la différence des temps. Rome, à l'époque d'Alexandre, n'était pas ce qu'elle fut pendant la seconde guerre punique. Que de progrès elle fit dans l'intervalle ! La guerre de Pyrrhus et la première guerre punique avaient augmenté sa confiance en ses forces ; sa puissance et sa renommée s'étaient accrues ; en combattant ses deux grands ennemis, elle avait acquis de nouvelles notions dans l'art de la guerre. Elle ne se bornait plus à soumettre les petits peuples voisins, elle avait porté ses armes hors de l'Italie et humilié Carthage ; déjà elle se préparait à la conquête du monde.
Et cependant, à cette époque même, quoiqu'elle fût deux fois plus forte qu'au temps d'Alexandre, Annibal put traverser l'Italie dans toute sa longueur et, après avoir détruit trois armées romaines, s'y maintenir pendant seize ans. Ce qu'a fait Annibal, Alexandre ne l'eût-il pas fait, et avec un plus grand danger pour Rome, cent ans plus tôt ? Avait-il moins de génie ou moins de forces que le général carthaginois ? Si l'on compare l'un à l'autre , quelle différence dans les moyens dont il dispose ! Annibal, séparé de l'Italie par l'Espagne, par la Gaule et par les Alpes, n'y pénètre qu'après une marche prodigieuse, où il perd une partie de son armée, et, une fois qu'il a touché ce sol ennemi, éloigné de Carthage, qui ne lui envoie pas de secours, il lutte seul contre Rome, aux portes mêmes de Rome. Il commande à des mercenaires qu'aucun sentiment national n'intéresse à la cause de Carthage, et qu'il ne retient sous les drapeaux que par la discipline et l'espoir du pillage ; il n'a point, comme les Romains, des armées de réserve pour réparer ses pertes ; il n'en a qu'une de qui dépend le destin de la guerre ; il ne peut compter que sur lui-même et sur sa fortune. Ses concitoyens l'abandonnent ; il a des ennemis dans le Sénat de Carthage, et pendant qu'il combat pour le salut de sa patrie, on y parle de paix. Malgré tant d'obstacles, il n'est point chassé d'Italie ; il y reste en dépit des Romains et n'en sort que pour aller défendre l'Afrique attaquée par Scipion. Mais si Carthage eût soutenu son général, si la faction des Hannon eût eu plus de patriotisme que de haine contre les Barca, si seulement Asdrubal eût été plus habile ou plus heureux, Rome eût pu succomber dans la lutte.
C'est ce que n'eût point dû oublier Tite-Live quand il cite contre Alexandre l'exemple d'Annibal. Aucun des obstacles qui ont fait échouer celui-ci n'eût arrêté le roi de Macédoine. Voisin de l'Italie, il y eût abordé sans difficulté ; sa flotte, composée des marins de la Grèce, de l'Asie Mineure, de la Phénicie et de l'Égypte, eût tenu la mer libre et assuré ses communications avec son empire, d'où il eût tiré sans cesse des soldats et des vivres. Ses vétérans, si braves, si dévoués à leur chef, eussent combattu, non comme des mercenaires, pour le pillage, mais pour la patrie et pour la gloire. Enfin, tandis qu'Annibal n'avait d'autorité que sur son armée, il commandait en maître absolu au plus vaste empire du monde. Il n'avait point de secours à demander à un Sénat hostile ; il n'eût point attendu pendant seize ans des armées qui n'arrivaient pas ; en un mot, il n'y a pas de comparaison possible entre l'expédition que fit Annibal et celle qu'eût faite Alexandre. Celui-ci eût été plus fort et eût trouvé les Romains plus faibles que ne les trouva Annibal.
Paruta réfute par les meilleures raisons l'opinion de Tite-Live ; mais il se borne là. Comme il est Italien, naturellement un peu déclamateur, et qu'il ne se pique pas de critique littéraire, il ne remarque pas ce qu'il y a d'hypothétique et de déclamatoire dans les paroles de l'écrivain latin.
Celui-ci, en effet, ne s'exprime pas sur un sujet aussi délicat avec la mesure et l'impartialité qui conviennent à l'historien ; il soutient, de parti pris, une thèse en l'honneur de Rome ; il rabaisse Alexandre pour élever les Romains ; il accorde tout à ceux-ci et rien au roi de Macédoine ; en un mot, il exagère et il déclame au lieu de raisonner. Peut-il supposer réellement qu'Alexandre eût été effrayé, comme il le dit, par l'aspect sauvage de la Lucanie et de l'Apulie, lui qui avait conquis l'Égypte, pénétré dans l'Arabie, traversé les montagnes de l'Asie Mineure et poussé jusqu'aux bords de la mer Caspienne ? Est-là un argument sérieux ? L'est-il davantage de dire que, dans la guerre, les Macédoniens n'eussent eu qu'un Alexandre, tandis que les Romains en auraient eu plusieurs, comme si Parménion, Antigone, Lysimaque, Séleucus, Ptolémée, tant de généraux illustres qui servaient sous Alexandre et qui se firent entre eux de si terribles guerres, n'eussent pas tenu tête aux Valérius, aux Papirius, aux Manlius ? Est-ce de bonne foi qu'il appelle les guerres de ce grand capitaine des guerres de femmes ? Oublie-t-il la bataille de Chéronée, les guerres contre les Thraces, le siége de Tyr, le passage du Granique, si vivement disputé par Memnon de Rhodes, et les victoires remportées sur Porus ? De quel droit affirme t-il que les Macédoniens, vaincus dans une seule bataille, l'eussent été pour toujours ? Alexandre n'avait-il qu'une armée ? Ce conquérant de l'Asie eût-il été réduit à fuir par la perte d'une bataille, quand chacun de ses successeurs a pu lever dans ses États plus de soldats que n'en avaient alors les Romains ? Enfin n'est-ce point par un artifice oratoire que Tite-Live compare l'expédition qu'eussent faite les Macédoniens à la première guerre punique, et, celle-ci ayant duré vingt-quatre ans, remarque avec orgueil que la vie d'Alexandre n'y eût pas suffi, comme si la puissance de Carthage, qui n'avait pas même une armée nationale, pouvait être mise en parallèle avec celle d'un roi victorieux, maître de la Grèce et de l'Asie ?
Ces paradoxes politiques ne soutiennent même pas la discussion. Il faut dire, pour excuser Tite-Live, qu'il a voulu combattre une opinion répandue chez les Grecs, et qu'irrité de leurs prétentions en faveur d'Alexandre qu'ils plaçaient sans cesse au-dessus des Romains, il s'est plu, par orgueil national, à rabaisser leur héros, en glorifiant sa patrie. Un Romain, et surtout un historien de Rome, ne pouvait pas laisser contester la supériorité de la République. Les Grecs d'ailleurs n'y mettaient pas de ménagements ; ils se vengeaient de la perte de leur liberté, en dénigrant leurs vainqueurs. Ce n'était pas Alexandre seulement qu'ils admiraient aux dépens de Rome. Tous ceux qui résistaient aux maîtres du monde devenaient leurs favoris ; ils affectaient de parler des Parthes avec éloge, parce que ceux-ci avaient vaincu les Romains.
Cette guerre de mots et d'allusions, toute littéraire, blessait au vif les esprits lettrés de Rome. Tite-Live se fit l'interprète de ces colères ; il céda au besoin de répondre, une fois pour toutes, aux arguments des Grecs et de les réduire au silence ; mais peut-être par emportement, peut-être aussi parce qu'il n'était pas tout à fait convaincu de la bonté de sa cause, il sortit des bornes et dépassa le but. Ce qui n'eût dû être qu'une réfutation devint une représaille violente et injuste. En définitive, tout ce morceau, qui pourrait être détaché de l'histoire de Tite-Live, contraste avec le ton général de l'ouvrage.



Alfred Mézières, Étude sur les oeuvres politiques de Paul Paruta, éditions Vve de Goubert, 1853, p. 102 -113

Source du texte: Gallica
Source de l'image: Paolo Paruta par Carletto Caliari (collection du British Museum )