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ISSN 2496-9346
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samedi 31 mars 2018

Cami, Mister VU, Gentleman-dessiné interviewe l'invalide à la tête de bois (1928)

Le magazine VU a publié différents articles relevant de la conjecture. S'il s'agit souvent de prospective, il peut y avoir aussi de la fiction. On pourra discuter du classement du texte suivant dans la conjecture, le personnage relevant plutôt du fantastique, mais il est bien l'heureux possesseur d'une prothèse
Cami, collaborateur régulier de VU, lance dans le n°6 son Gentleman-dessiné, personnage récurrent interviewant des personnalités plus ou moins fictives. 
Dans le n° 14 du 20 juin 1928, c'est L'Invalide-à-la-tête-de-bois, personnage créé par Eugène Mouton (utilisant le pseudonyme de Mérinos) dans Le Figaro en 1857 et qui connait un destin important, repris par plusieurs auteurs et même objet de chansons (citons Berthelier et Tréfeu sans manquer d'évoquer L'Invalide à la pine de bois, version paillarde du mythe).
Ici Cami se livre à des charges humoristiques tout d'abord sur le sport puis fortement anti-parlementaire par le truchement de l'invalide à la tête de bois.



 Mister VU, gentleman dessiné par Cami

MOI, APRES AVOIR DESSINEE MISTER VU SUR UNE FEUILLE DE PAPIER. – Eh bien, Mister VU, êtes-vous satisfait de vos débuts de gentleman-dessinée dans le numéro 6 de ce grand illustré ?
MISTER VU, GENTLEMAN-DESSINE. – Enchanté. Les lecteurs sont charmants, les lectrices ravissantes, et mon interview du concierge de l'Obélisque a obtenu, je m'en flatte, un certain succès.
MOI. – Ménagez ma modestie, Mister VU…
MISTER VU, GENTLEMAN-DESSINE. – Mais, il ne s'agit pas de vous. Pour le mal que vous avez à faire ces articles !… C'est moi qui vous ai donné l'idée de me dessiner à côté d'un personnage à interviewer. Entre dessins, nous nous comprenons. Dans notre langage spécial, je bavarde avec le bonhomme que vous avez dessiné près de moi, je vous répète les termes de l'interview, et vous n'avez plus qu'à transcrire.
MOI. – Permettez… je…
MISTER VU, GENTLEMAN-DESSINE. – Oh ! Je ne demande pas mieux que de travailler pour vous, puisque vous manquez d'imagination en ce moment. Tout ce que je désire, c'est que vous ne me dessiniez jamais tout seul au milieu d'une page de journal. C'est un trop horrible supplice pour un gentleman-dessin !
MOI. – Pourquoi ?… Je ne comprends pas...
MISTER VU, GENTLEMAN-DESSINE. – Vous allez comprendre. Quand le journal est ouvert et en lecture, passe encore ! Un gentleman-dessiné peut s'amuser à regarder les lecteurs, ou à admirer les lectrices. Les lecteurs ne forment-ils pas un véritable album d'images vivantes que regardent les dessins ? Mais lorsque le journal est refermé, avez-vous jamais réfléchi au mortel ennui, à l'atroce désespoir qui peut envahir la petite âme sensible d'une image abandonnée ?… C'est l'obscurité complète, le noir du cachot ! Lorsque nous sommes plusieurs personnages dessinés en groupe, nous arrivons à nous distraire, mais quand on est dessiné seul, tout seul, vous rendez-vous compte du supplice que vous infligez sans le savoir à votre infortuné bonhomme dessiné ?
MOI. – Je vous assure que jusqu'à présent, je n'avais pas réfléchi à ce cas étrange… Mais tranquillisez-vous, cher Mister VU, vous ne serez pas seul, vous ne serez jamais seul. Je vais vous dessiner aujourd'hui à côté d'un personnage tout aussi célèbre que le concierge de l'Obélisque, et que vous allez interviewer.
MISTER VU, GENTLEMAN-DESSINE. – Parfait. Et quel est cet illustre personnage ?
MOI. – L'Invalide-à-la-tête-de-bois.


INTERVIEW DE L'INVALIDE-A-LA-TETE-DE-BOIS


MISTER VU, GENTLEMAN-DESSINE. – C'est bien à l'Invalide-à-la-tête-de-bois que j'ai l'honneur de parler ?
L'INVALIDE-A-LA-TETE-DE-BOIS. – En personne. Vous permettez une seconde (il prend un marteau et s'en applique un formidable coup sur le front). Ces mouches sont insupportables ! Mais grâce à ce marteau j'arrive à en écraser de temps en temps. Vous désirez Monsieur ?...
MISTER VU, GENTLEMAN-DESSINE. – Vous interviewer pour les lecteurs de « VU », le grand illustré hebdomadaire.
L'INVALIDE-A-LA-TETE-DE-BOIS. – Je connais… je connais, et je m'intéresse particulièrement à ses pages sportives. Tenez, à ce propos, la semaine dernière, si jamais eu près de moi un photographe de « VU », il aurait eu l'occasion de prendre un cliché pas ordinaire !
MISTER VU, GENTLEMAN-DESSINE. – Un cliché par ordinaire ?
L'INVALIDE-A-LA-TETE-DE-BOIS. – Oui. Figurez-vous que je faisais une petite promenade dans les environs de Paris, lorsque j'arrive par hasard devant un terrai d'entraînement pour coureurs à pied. Un champion était justement en train de s'entraîner sur la piste. A cette vue, tous mes instincts sprotifs se réveillent en moi. Car, notez-le Monsieur, je vous prie, je fus le gagnant du grand « cross-country » des grenadiers de la garde en 1809. Brusquement, je sentis le sang de ma jeunesse bouillonner dans ma vieille carcasse. Je m'élançai dans la piste, et puis, par une sorte de folie sportive, je lançai un défi au jeune champion interloqué. Le coureur crut d'abord que je plaisantais, mais sur mon insistance, et sans doute pour se moquer de moi, il consentit à faire un match de vitesse avec moi. Nous prîmes le départ, et dès le début je pris une certaine avance sur le jeune champion qui, certain de me battre, ne se pressait pas, et riait avec ses camarades de ma folle prétention. Mais lorsqu'il me vit à cent mètres du poteau d'arrivée, il s'élança à toute vitesse et ne tarda pas à me rattraper. Nous fîmes quelques mètres côté à côte sans parvenir à nous dépasser, mais, hélas ! mes pauvres vieilles jambes me trahirent bientôt et le jeune coureur, me laissant derrière lui, s'élança vers le poteau.
Il allait l'atteindre, et je me trouvais à une dizaine de mètres derrière lui, lorsque soudain une idée jaillit brusquement dans ma cervelle.
Sans cesser de courir, je dévissai rapidement ma tête-en-bois et la projetai devant lui de toutes mes forces. Ma tête, lancée d'une main sûre, passa devant le poteau d'arrivée quelques secondes avant le jeune champion. J'avais gagné ! Gagné d'une tête !

MISTER VU, GENTLEMAN-DESSINE. – Merveilleux record !… Pourriez-vous maintenant me conter un de vos souvenirs du Premier Empire ?… Mais auparavant permettez moi de vous avertir que votre pipe a mis le feu à votre nez.
L'INVALIDE-A-LA-TETE-DE-BOIS. – Ce n'est rien. Ça m'arrive assez fréquemment. (Il prnd un bol d'eau et se plonge le nez dedans.) Là, le voilà éteint. Vous voulez que je vous conte un souvenir ?… Écoutez (il annonce) :

LE PERROQUET DU 18 BRUMAIRE

C'était le 18 Brumaire 1799. Je faisais partie du bataillon de grenadiers qui, sous les ordres de Bonaparte, envahit le « Conseil des Cinq-Cents ». C'était sous ce nom qu'on désignait la Chambre des Députés de l'époque. Ces députés n'étaient pas, comme ceux que nous avons le bonheur de posséder aujourd'hui, des hommes d'action, ennemis de vaines parlottes et soucieux avant tout de l'intérêt public. Non, le Conseil des Cinq-Cents était surtout composé de bavards enragés qui donnaient au pays écœuré le spectacle lamentable d'une Assemblée d'impuissants, d'incapables et de fantoches.
Bonaparte, se rendant compte du danger que courait le pays, avait déclaré : « Je veux délivrer notre belle France de tous ces avocats qui sont en train de la perdre ! ».
Et voilà pourquoi ce 18 Brumaire, il avait fait irruption avec nous, les grenadiers, dans le Conseil des Cinq-Cents.
Ah ! Mes amis ! Quelle journée ! Ma vieille tête en bois en conservera toujours le souvenir !
Le Petit Caporal, très pâle, une main derrière le dos, l'autre dans son gilet, marchait devant nous, dans son attitude légendaire.
Lorsque nous pénétrâmes dans la salle du Conseil, l'Assemblée était en train d'écouter le député Sosthène Salivard qui, du haut de la tribune, déversait depuis trois heures des flots d'éloquence parlementaire sur son auditoire.
En apercevant Bonaparte, les députés épouvantés hurlèrent : « A bas le tyran ! Mort au Dictateur ! » Un vacarme étourdissant s'éleva de toutes parts. Seul Sosthène Salivard, emporté par la force de l'habitude, continuait son discours au milieu du tumulte.
Des grenadiers s'élancèrent et malgré tous les efforts de Salivard qui se cramponnait à la tribune, ils réussirent à arrêter son verbiage.
Mais Salivard, blême de rage, protestait : « C'est une honte ! M'empêcher de parler ! Je suis parlementaire ! Je dois parler ! C'est mon devoir ! Je veux parler ! Je veux prononcer mon discours ! »
Ah ! Tu veux prononcer ton discours ? S'écria alors Barnabé-le-Grognard, un joyeux farceur de ma compagnie, eh bien ! Attends une minute, je vais chercher quelqu'un qui dégoisera tes boniments à ta place !
Et Barnabé-le-Grognard s'élança hors de la salle au pas gymnastique. Deux minutes plus tard, il revenait portant dans ses bras un magnifique perroquet qu'il posa sur la tribune.
Que signifie, grenadier ? Interrogea sévèrement Bonaparte.
Mon général, je vais vous expliquer, répondit Barnabé : il faut vous dire que la cuisinière du citoyen-député Sostène Salivard est ma bonne amie, sauf votre respect. Par elle, j'ai appris que ce député avait un perroquet qui, à force d'entendre son maître répéter ses discours, connaissait par cœur tous les boniments que dégoise le citoyen-député à la tribune. Alors, en voyant que Sosthène Salivard voulait placer son discours malgré nous, j'ai eu l'idée d'aller chercher son oiseau pour qu'il jabote à sa place !
Bonaparte ne put réprimer un sourire. Pendant ce temps, juché sur la tribune, à côté du verre d'eau traditionnel, le perroquet prononçait sans s'émouvoir le dernier discours de son maître.
« C'est une indignité ! On se moque du Parlement !! » s'écrièrent tous en choeur les députés furieux de se voir tourner en ridicule.
Mais, de sa vois brève et coupante, Bonaparte interrompit les protestataires.
« Messieurs, dit-il, je ne comprends pas votre fureur : ce perroquet me paraît absolument digne de faire un parfait député. Comme vous, il parle sans arrêt et sans trop savoir ce qu'il dit. A mon avis, ce n'est pas un, mais cinq-cents perroquets qu'il faudrait ici pour vous remplacer tous. »

« Pour nous remplacer ?… des perroquets !!… quelle insolence !! » hurlèrent les députés fous de rage.
« Oui Messieurs, poursuivit froidement Bonaparte, pour vous remplacer avantageusement. Eux, du moins, ne coûteraient rien à la nation !
Et maintenant, ajouta-t-il de sa voix de commandement en se tournant vers nous, dispersez-moi tous ces bavards !! »
MISTER VU, GENTLEMAN-DESSINE. – Heureusement pour la France, le Parlement a bien changé depuis cette époque !
L'INVALIDE-A-LA-TETE-DE-BOIS. – Je vous en supplie Monsieur, ne me faites pas rire. J'ai les lèvres gercées !…

RIDEAU

Texte et dessins de CAMI.


Retrouvez tous les articles consacrés au magazine VU en cliquant ICI.

A lire: Charles Grivel, "Histoire de l’invalide à la tête de bois (improbable épiphanie du corps glorieux)", in VAILLANT, Alain (dir.) ; VILLENEUVE, Roselyne de (dir.). Le rire moderne. Nouvelle édition [en ligne]. Nanterre : Presses universitaires de Paris Nanterre, 2013. Disponible sur Internet : . ISBN : 9782821851061. DOI : 10.4000/books.pupo.3611, accès direct au texte de Charles Grivel en cliquant ICI










samedi 26 août 2017

[Un été en uchronie] Imbert de Saint-Amand, Si Napoléon était mort en 1798?

Cet été, pour accompagner la publication de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies (collection ArchéoSF, éditions publie.net), le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI. Pour ce dernier épisode, retour vers un personnage souvent utilisé dans les uchronies: Napoléon Bonaparte.

Le diplomate et historien français Arthur-Léon Imbert de Saint-Amand (1834-1900) publie en 1883 une biographie de Joséphine de Beauharnais, La Citoyenne Bonaparte. Il relate un épisode de l'histoire dans lequel le destin de Napoléon Bonaparte aurait pu basculer. Et si Bonaparte était mort en 1798 sur la route de Toulon avant de partir à la conquête de l'Egypte?
A lire: l'anthologie Les Autres vies de Napoléon Bonaparte. Uchronies & Histoires secrètes (sélectionnée pour le prix ActuSF de l'uchronie en 2016).


Le 3 mai 1798, Bonaparte et Joséphine, après avoir dîné, en petit comité, au Luxembourg, chez Barras, se rendirent au Théâtre-Français, où Talma jouait Macbeth, de Ducis. Le vainqueur d'Italie fut salué par les mêmes acclamations qu'aux premiers jours de son retour. A la fin du spectacle, il rentra chez lui et, à minuit, il se mit en route, emmenant dans sa voiture Joséphine, Eugène, Bourrienne, Duroc et Lavalette.Paris ignorait son départ et, le lendemain matin, quand tout le monde le croyait rue de la Victoire, il était déjà loin, sur la route du Midi. Voulant déjouer les espions anglais, qui ne savaient pas encore le but de l'expédition, il avait fait silencieusement ses préparatifs et n'avait pas même laissé Joséphine aller à Saint- Germain embrasser sa fille avant de partir.Joséphine ignorait pourtant quelle serait la durée de son absence, et Bonaparte ne lui avait pas dit s'il lui permettrait de le suivre dans l'expédition mystérieuse qu'il était sur le point d'entreprendre.Marmont a raconté un incident qui faillit être funeste aux voyageurs. Ils étaient arrivés à Aix-en-Provence, à l'entrée de la nuit, se rendant en toute hâte à Toulon. Voulant continuer leur chemin, mais sans traverser Marseille, où ils auraient été probablement retardés, ils prirent, par Roquevaire, une voie plus directe mais moins fréquentée ; les postillons n'y avaient point passé depuis quelques jours.Tout à coup la voiture, à une descente qu'elle parcourt rapidement, est arrêtée par un choc violent.Chacun se réveille en sursaut et se hâte de descendre de la berline, pour connaître la cause de l'accident.Une forte branche d'arbre, avançant sur la route, avait barré le chemin de la voiture. Or, à dix pas de là, au bas de la descente, un pont placé sur un torrent qu'il fallait traverser s'était écroulé la veille. Personne n'en savait rien, et la voiture allait infailliblement tomber dans l'abîme, quand la branche d'arbre la retint au bord du précipice :« Ne semble-t-il pas, ajoute Marmont, voir la main manifeste de la Providence ? N'est-il pas permis à Bonaparte de croire qu'elle veille sur lui ? Et sans cette branche d'arbre, si singulièrement placée et assez forte pour résister, que serait devenu le conquérant de l'Egypte, le conquérant de l'Europe, celui dont, pendant quinze ans, la puissance s'exerça sur la surface du monde ? »A quoi tiennent les destinées des mortels ? Devant la Providence, les plus grands hommes sont-ils autre chose que des pygmées ? Que la branche d'arbre eût été un peu moins résistante, c'en était fait de Napoléon : pas de bataille des Pyramides, pas de 18 brumaire, pas de Consulat, pas d'Empire, pas de sacre, pas d'Austerlitz, pas de Waterloo. Les anciens avaient-ils raison de dire que celui qui meurt jeune est aimé des dieux ? Et aurait-il été heureux pour Napoléon de mourir à vingt-neuf ans, avant ses plus grandes gloires, mais aussi avant ses malheurs ! Les hommes que l'on proclame indispensables ne vivent-ils pas trop longtemps pour eux-mêmes et pour leur patrie ? Si courte que soit la vie humaine, elle est encore trop longue pour eux.




Imbert de Saint-Amand, Les Femmes des Tuileries. La citoyenne Bonaparte, éditions A. Mame et fils, 1883, p. 239-241.

samedi 15 juillet 2017

[Un été en uchronie] Si Jeanne d'Arc... (1902)

Cet été, pour accompagner la publication de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies (collection ArchéoSF, éditions publie.net), le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI.




Le rédacteur anonyme du "Petit bulletin", chronique régulière publiée dans La Revue hebdomadaire, propose en novembre 1902 un texte sur les hypothèses historiques et définit un certain nombre de points de divergence.

Petit bulletin

Savez-vous quel est depuis quelques jours le problème à la mode, aussi bien dans les milieux lettrés
que dans les salons mondains? C'est de discuter la question de la guerre de Cent ans et de savoir si l'intervention de Jeanne d'Arc a été ou n'a pas été un bienfait pour la France.

— Si Jeanne d'Arc n'était pas venue, s'écrient les amateurs de paradoxes, nous n'eussions plus formé qu'un seul peuple avec l'Angleterre, et aujourd'hui nous aurions ensemble l'empire du monde. Ce qui fait que nous jouirions de la Paix, de la prospérité et d'une espèce d'âge d'or.

— Si Jeanne d'Arc n'était pas venue, répondent ceux qui prennent la question au sérieux, nous serions maintenant un troupeau d'esclaves, le dernier des peuples, et l'histoire de France n'existerait pas.

Admirons et envions pour leur naïveté les esprits ingénus qui s'amusent à refaire l'histoire. Nous avons tous passé, d'ailleurs, par ces séduisantes divagations. Et je crois même que la plupart des hommes n'en sont pas encore sortis. Quelle joie pour l'imagination et quelle dramatique volupté que de rebâtir le monde selon notre rêve en supprimant tel ou tel « accident » que nous croyons dû au hasard !

C'est que l'éducation historique que nous avons tous reçue jusqu'à ce jour, éducation qui remonte aux plus lointaines histoires classiques, nous présente la marche des siècles comme un beau roman, où des héros prédestinés et tout-puissants font et défont à loisir la trame des événements terrestres. C'est si théâtral, si décoratif et si agréable à notre esprit romanesque !

— Ah ! si Alexandre n'était pas mort si jeune !

— Si Annibal ne s'était pas endormi à Capoue!

— Si Vercingétorix avait vaincu César !

— Si Grouchy était arrivé à Waterloo!...

Et sur ces thèmes vertigineux, nous rebâtissons l'humanité.

Je dois reconnaître d'ailleurs que nous sommes encouragés dans une erreur pareille par les plus
illustres conducteurs de l'esprit humain. Blaise Pascal a écrit cette phrase célèbre : « Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait été changée ! »

Eh bien ! n'en déplaise à l'excellent écrivain Charles Maurras, c'est là une absurdité toute pure, si vive soit l'image et si frappante l'idée. Essayons en effet d'en dégager tout le sens historique. Elle signifie :

— Si Cléopâtre n'avait pas été si belle, Antoine ne l'eût pas aimée; ne l'aimant pas, il n'eût pas été
affaibli ; n'étant pas affaibli, il eût vaincu Auguste et eût changé la face de l'empire romain.

Autant de suppositions, autant de naïvetés. Si Antoine a aimé Cléopâtre, c'est que ce lieutenant de
César était depuis longtemps un soudard ivrogne et voluptueux, et que fatalement, tôt ou tard, ses passions vulgaires et basses devaient le faire échouer devant le sobre, patient et rusé Auguste. S'il n'eût pas perdu son temps avec Cléopâtre, il l'eût perdu ailleurs, et de toute manière, étant données les deux natures des « imperatores » en conflit, c'est Antoine qui devait fatalement succomber.

Mais prenons même les choses de plus haut. Qu'y avait-il en présence à la bataille d'Actium? L'Occident et l'Orient, Rome et l'Egypte. En quoi donc « la face du monde aurait-elle changé »? En ce que l'Egypte l'eût emporté sur Rome ? Et cela eût dépendu d'Auguste ou d'Antoine ? De Cléopâtre et de son nez ? Quelle puérilité ! Qui ne voit, à l'étude profonde de l'histoire, que la tenace, patiente et ascendante Rome devait moralement, et depuis longtemps, l'emporter
sur la molle et lâche nation des Ptolémées — comme plus tard, par la même fatalité morale, les rudes barbares devaient écraser Rome tombée en faiblesse. En admettant même Antoine vainqueur à Actium, cet incident n'eût fait que retarder de quelques ans une conclusion inéluctable de l'histoire romaine. Rome n'en était pas à mourir d'une défaite; Trasimène et Cannes n'avaient pas empêché Carthage de tomber sous les coups de sa rude et volontaire ennemie.

Par conséquent, de toute manière, le nez de Cléopâtre n'a rien changé et ne pouvait rien changer à la marche irrésistible de l'histoire; et, malgré tout son génie, Pascal a prouvé qu'il avait, en matière historique, l'état d'âme d'un feuilletoniste ébahi.

Nous pouvons refaire le même travail pour toutes les suppositions chimériques de ceux qui rêvent sur le passé. Nous verrons partout qu'il n'y a jamais eu d'accidents dans l'histoire, et que les plus grands héros n'ont jamais pu arrêter la chute d'un peuple, quand ce peuple lui-même, par sa vertu ou son énergie, n'avait pas préparé d'avance l'oeuvre du héros. Témoin Annibal.

Mais je n'ai pas la prétention, en trois petites pages, de modifier l'âme enfantine des peuples occidentaux. Et nous serons toujours les fils de ces Hellènes charmants et puérils, pour qui la vie fut une fable merveilleuse.

Anonyme, « Petit bulletin » in La Revue hebdomadaire, novembre 1902



jeudi 8 décembre 2016

Prophétie : Napoléon reviendra dans 2000 ans ! (1928)



PROPHÉTIE

Napoléon reviendra dans 2000 ans !

Pour une nouvelle sensationnelle, c'en est une, mais qui ne se vérifiera pas demain. Un correspondant à Venise d'un journal américain vient de télégraphier à celui-ci qu'il a appris, de la meilleure source, que Napoléon Ier réapparaîtra dans deux mille ans pour conquérir les territoires du pôle Nord. Il précise que ces territoires appartiendront à l'Industrie américaine qui décidément ne se refusera rien.
Ce correspondant bien informé ne cacha pas sa source d'information, il est en relations avec un médium vénitien, le professeur Luigi Belletti, et c'est ce professeur loquace qui lui a révélé, en quelques mots précis, cet avenir lointain.
Nous ne connaissons pas le professeur Luigi Belletti, mais nous avons aussi nos relations parmi les princes de l'occultisme, et l'un de ceux-ci à qui nous disions notre scepticisme sur le retour de Napoléon sur la terre, nous a déclaré :
« Homme de peu de foi, vous êtes incorrigible. Comment pouvez-vous douter de la véracité des affirmations de l'éminent professeur ? Mais le retour de Napoléon n'est pas douteux et à brève échéance...
« A brève échéance ? Deux mille ans, c'est pourtant...
« Deux mille ans ce n'est rien dans l'éternité. Napoléon a affaire ailleurs...
« ” Mais où peut-il bien être ?
Notre interlocuteur nous regarda bien dans les yeux :
«  Etes-yous capable de garder pour vous mes confidences ?
« Certes !
« Eh hien ! Napoléon fait dans Mars ses grandes manoeuvres en vue de la conquête du pôle Nord. Mars est en grande partie, vous ne l'ignorez pas, envahie par la glace. Napoléon étudie la situation et si, depuis quelque temps l'attention des Terriens est si fort attirée par les Martiens, c'est parce qu'ils y a, grâce à Napoléon, des rapports de pensées entre eux. »
Nous quittâmes notre médium en pensant qu'on a toujours tort si l'on veut être initié aux vérités supérieures, d'être un homme de peu de foi.


Anonyme, in La Presse, n° 3487, 24 août 1924

mardi 27 septembre 2016

[critique] Barillon, à propos du Napoléon apocryphe de Louis Geoffroy (1842) 1/3

François-Guillaume Barillon (1834-1885) fut membre du Conseil municipal de Lyon entre 1838 et 1848 et administrateur des chemins de fer. Propriétaire du château de la Carbonnière à Lacenas (Rhône), sa bibliothèque fut léguée, à la mort de sa femme en 1888, à la ville de Villefranche-sur-Saône. La médiathèque de Villefranche est le dépositaire de ce fonds.
François-Guillaume Barillon a collaboré à La Revue du Lyonnais, dont la collection est accessible sur le site de la Bibliothèque numérique de Lyon. En 1842, dans la partie « Appréciations littéraires », il y donne un long article (le plus long que je connaisse publié à l'époque) sur le Napoléon apocryphe de Louis Geoffroy. Nous le publierons en trois parties. Il présente l'intérêt de témoigner sur la réception de l'ouvrage à l'époque de sa publication.






Appréciations littéraires







NAPOLÉON APOCRYPHE,


PAR M. L. GEOFFROY




Quand un cri funèbre, parti du rocher de Sainte-Hélène, vint apprendre à la France que Napoléon était mort, on ne crut pas de suite à cette triste nouvelle : beaucoup de personnes la considérèrent comme une manoeuvre politique, tendant à effacer le souvenir du grand homme dont le nom seul épouvantait encore la race que les baïonnettes étrangères avaient installée sur le trône de France. Bientôt, cependant, la vérité de ce grave événement fut démontrée; mais elle ne fut pas unanimement reconnue. Les préventions et les doutes qui s'étaient d'abord manifestés avaient été avidement recueillis par les classes populaires : quelques années plus tard, une grande partie de la nation française, et surtout les anciens soldats qui avaient combattu sous les aigles impériales, soutenaient encore que l'empereur n'était pas mort, et que bientôt il viendrait, comme en 1815, chasser les infâmes qui foulaient aux pieds l'honneur et les libertés de la nation.
Cette erreur était excusable. Le peuple avait alors oublié les ravages de la conscription ; il se rappelait seulement avec orgueil la gloire dont Napoléon avait entouré la France. Les exigences du régime militaire lui semblaient moins pénibles à supporter que les envahissements incessants et les vexations toujours croissantes des aristocraties auxquelles les funestes événements de 1815 avaient ouvert un champ en apparence illimité. Mais cette espérance qui persistait à invoquer le retour de Napoléon était vaine, Napoléon n'était plus. Le brillant météore, dont la course rapide avait un instant illuminé le monde, était allé s'éteindre au milieu des mers. Le peuple ne pouvait plus revenir à son ancien maître ; il n'avait, désormais, à compter que sur lui-même pour se créer une destinée nouvelle et pour sortir de l'abjection où le voulaient plonger ces rois, revenus après vingt années d'exil sans avoir rien oublié et sans avoir rien appris. Quand le moment fut venu où la mesure des vexations et des abus eût été comblée, le peuple comprit ce qu'il avait à faire. Trois jours lui suffirent pour se délivrer des chaînes que, pendant quinze années, ses ennemis avaient accumulé sur lui !

C'est un problème dont Dieu seul peut connaître la solution, que celui de savoir si les destinées de la France auraient été meilleures dans le cas où Napoléon aurait continué le cours de ses conquêtes. Pour apprécier avec quelqu'exactitude cette question délicate, il ne faudrait pas seulement examiner les événements qui ont eu lieu, il faudrait rechercher encore quels auraient été ces événements si l'empereur avait continué ou reconquis sa domination. Ce travail serait doublement difficile : d'une part, les faits sont bien récents pour qu'on puisse les connaître dans toute leur vérité et les apprécier impartialement ; et, d'autre part, on risque bien de s'égarer quand on s'engage dans la voie ténébreuse des suppositions. Cependant la comparaison de la réalité avec l'hypothèse pourrait seule conduire à un résultat. Quelque jour, peut-être, une plume hardie tentera cette œuvre compliquée. Voici que, déjà, un livre a paru qui semble avoir eu pour but de préparer l'exécution de ce grand travail.
Un écrivain, doué d'une imagination ardente, a voulu compléter cette vie de Napoléon, si fatalement brisée au moment où elle s'apprêtait peut-être à faire les plus grandes choses. M. Geoffroy a écrit une histoire de l'empereur depuis l'année 1812 jusqu'à l'année 1832. Sortant de la pénible réalité des faits historiques, cet auteur s'est élancé dans la vaste carrière des illusions ; et, conduisant son héros de victoires en victoires, et de conquêtes en conquêtes, il l'a élevé à une gloire sans exemple dans l'histoire du monde. Cette œuvre était hardie; voici comment M. Geoffroy l'explique et la justifie :
« C'est une des lois fatales de l'humanité que rien n'y atteigne le but. Tout y reste incomplet et inachevé ; les hommes, les choses, la gloire, la fortune et la vie. Loi terrible qui tue Alexandre, Raphaël, Pascal, Mozart et Byron avant l'âge de trente-neuf ans ! Loi terrible qui ne laisse s'écouler ni un peuple, ni un rêve, ni une existence jusqu'à ce que la mesure soit pleine !
« Combien ont soupiré, après ces songes interrompus, en suppliant le ciel de les finir! Combien, en face de ces histoires inachevées, ont cherché, non plus dans l'avenir ni dans les temps, mais dans leur pensée, un reste et une fin qui pussent les parfaire !
« Et que si Napoléon Bonaparte, écrasé par cette loi fatale, avait, par malheur, été brisé à Moscou, renversé avant quarante-cinq ans de son âge, pour aller mourir dans une île-prison, au bout de l'Océan, au lieu de conquérir le monde et de s'asseoir sur le trône de la monarchie universelle, ne serait-ce pas une chose à tirer des larmes des yeux de ceux qui liraient une pareille histoire ?
« Et si cela avait existé, l'homme n'aurait-il pas le droit de se réfugier dans sa pensée, dans son cœur, dans son imagination, pour suppléer à l'histoire, pour conjurer ce passé, pour toucher le but espéré, pour atteindre la grandeur possible?
« Or, c'est là ce que j'ai fait. J'ai écrit l'histoire de Napoléon depuis 1812 jusqu'en 1832, depuis Moscou en flammes jusqu'à sa monarchie universelle et sa mort ; vingt années d'une grandeur incessamment croissante, et qui l'éleva au faîte d'une toute-puissance au-dessus de laquelle il n'y a plus que Dieu.
« J'ai fini par croire à ce livre après l'avoir achevé.
« Ainsi, le sculpteur qui vient de terminer son marbre, y voit un Dieu, s'agenouille et adore! »
En présentant son œuvre sous le point de vue exclusif d'un caprice d'imagination, M. Geoffroy nous paraît avoir dissimulé la portée réelle de son intention et de son travail. Il nous semble que le but de cet auteur a été d'établir implicitement une comparaison entre les résultats produits par les faits historiques, et ceux produits par les événements imaginaires qu'il raconte. Nous ne saurions croire que M. Geoffroy eût dépensé tant de travail et tant de talent pour Je plaisir de bâtir un roman et de créer une décevante illusion. Cette comparaison que nous venons d'indiquer se présente d'ailleurs à chaque instant dans l'esprit, en lisant l'histoire apocryphe de Napoléon. Cette auréole de gloire qui entoure l'empereur des Français, cette suprématie universelle de l'Empire, forment un contraste saisissant avec notre France contemporaine qu'on a faite si honteusement humble, qu'on a laissée si déplorablement incomplète, qu'on a réduite à une si funeste nullité. Il est impossible de lire l’œuvre de M. Geoffroy sans être frappé de cette différence qui jaillit de chaque page et qui attriste l'âme.
Toutefois, au milieu de la fascination qu'exerce l'histoire apocryphe de Napoléon, on est souvent amené à se rappeler que cette histoire est un roman. Nos cœurs sont trop vivement empreints du triste souvenir de la vérité, pour que nous puissions nous abandonner d'une manière absolue aux illusions que font naître les merveilleux récits de M. Geoffroy. Cet auteur a d'ailleurs raison en disant qu'il a fait un dieu de son héros. Quel homme, en effet, pourrait atteindre le haut rang auquel il a élevé son Napoléon ? Quel homme pourrait conquérir le monde et conserver paisiblement cette immense domination ? Il faudrait être un dieu pour asservir et pour comprimer ainsi tous les peuples, pour régir le globe par une seule volonté.
Il est curieux d'observer comment M. Geoffroy a su combiner les faits de son invention de manière à ce que, tout merveilleux qu'ils soient, ils semblent encore vraisemblables. Il est curieux d'observer comment cet historiographe exceptionnel a su introduire nos illustrations contemporaines dans le drame qu'il a improvisé.
Essayons de suivre, l'auteur dans sa course éblouissante, et tâchons de conserver notre sang-froid en courant à sa suite au milieu des nuages sur lesquels il a élevé sa miraculeuse histoire.
Vous qui avez douté de la mort de Napoléon, vous qui avez pleuré sur ses infortunes, vous qui le vénériez comme un dieu, vous, dont le sang a fertilisé les lauriers qui parent à jamais sa tête, vous, amis et admirateurs du grand homme, vous, soldats et peuples, accourez ! voici votre empereur à l'apogée de sa gloire ; sa statue vient d'être élevée sur un piédestal digne d'elle. Arrière ceux qui voulaient la faire tomber sous la funeste atteinte de la foudre ; arrière les profanateurs ! Place à l'historiographe de Napoléon le Grand ! Ecoutez M. Geoffroy, voilà son histoire de votre empereur !!!

(à suivre) 

A lire:  Napoléon apocryphe est recueilli dans l'anthologie Les Autres vies de Napoléon Bonaparte. Uchronies & histoires secrètes dans la collection ArchéoSF.

mardi 28 juin 2016

[Dernier jour!] Souscription Les autres vies de Napoléon Bonaparte

Dernier jour pour souscrire à l'anthologie Les Autres vies de Napoléon Bonaparte avec des conditions exceptionnelles !


720 pages d'uchronies et d'histoires secrètes autour de Napoléon Bonaparte !


L'ouvrage contient deux romans, deux novellas et une nouvelle.

Toutes les informations ICI ! (présentation, condition de souscription, table des matières & extrait à télécharger gratuitement)

vendredi 17 juin 2016

[Censure] M. Moras, Le Rêve de l'Empereur (1853-1860)

En 1860, une adaptation du Napoléon apocryphe de Léon Geoffroy défraya non pas la chronique théâtrale mais la chronique judiciaire. Le pouvoir impérial, celui du Second Empire, censura en effet Le Rêve de l'Empereur de M. Moras qui se retourna contre le directeur du théâtre ayant accepté l'oeuvre quelques années auparavant.

La non-représentation de la  pièce, adaptée du Napoléon apocryphe donna lieu à une décision de justice rapportée dans plusieurs journaux. 
L'affaire remonte au 15 octobre 1853 comme le rapporte l'Annuaire de la Société des auteurs et compositeurs en 1866 : 
M. Moras avait présenté à M. Billion [directeur du théâtre du Cirque [1] ], le 15 octobre 1853, une pièce fantastique en cinq actes et dix-huit tableaux, tirée d'un roman : Napoléon apocryphe, et intitulée : Le Rêve de l'Empereur ; M. Billion l'accepta sous toute réserve. Cette pièce, n'ayant pas été représentée, M. Moras réclamait au directeur 2,500 francs de dommages-intérêts.
Le Tribunal, avant faire droit, renvoya cette affaire devant un arbitre-rapporteur, M. Contat-Desfontaines, ancien directeur du théâtre du Palais-Royal, qui, après avoir donné l'analyse de la pièce, constatait en note que, malgré les nombreuses démarches de M. Moras, la censure avait refusé d'autoriser la représentation du Rêve de l'Empereur.

La presse rapporta l'affaire et le jugement rendu le 15 février 1860 par le Tribunal de commerce de la Seine. On trouve ce jugement dans La Gazette des tribunaux du 20-21 février 1860 ou dans le journal La Presse dont nous reproduisons l'article ci-dessous qui n'hésite pas à convoquer les plus illustres pièces de théâtre:

THEATRE, CENSURE, le Rêve de l'Empereur. - Le Cid a triomphé malgré les persécutions de Richelieu tout-puissant; le Tartufe, malgré la .cabale des dévots de cour; Mahomet (questa bellissima tragedia, comme disait le pape Benoît XIV) malgré Crébillon; le Figaro, malgré Marin et les défenses de Louis XVI; la pièce fantastique intitulée : le Rêve de l'Empereur, en cinq actes et dix-huit tableaux, n'a pas triomphé de la résistance de M. Billion, ancien directeur du Cirque, et du refus de la censure. Avant de se prononcer sur la question, le tribunal de commerce avait renvoyé l'affaire devant M. Contat-Desfontaines, ancien directeur du théâtre du Palais-Royal, bien compétent en pareille; matière, lequel donne, dans son rapport, l'analyse de la pièce en ces termes : 
« L'auteur suppose que le Rêve de l'empereur Napoléon Ier a été de fonder une monarchie universelle. Il supprime la retraite de Russie, l'occupation étrangère ; il ajoute de nouvelles victoires imaginaires à celles précédemment remportées par l'empereur, jusqu'au moment où, dans une immense, réunion qu'il suppose avoir lieu au Champ-de-Mars, tous les peuples et les souverains de l'Europe, soumis l'un après l'autre et ralliés à son système, viennent porter à ses pieds un cri de reconnaissance et d'amour. »
 L'arbitre constate ensuite que, malgré les nombreuses démarches de M. Moras, la censure a refusé d'autoriser la représentation du Rêve de l'empereur. Elle n'a pas admis sur la scène cette contrefaçon outrée d'un personnage-historique. 
Me Maignen, 
avocat de M. Moras, a soutenu d'abord que la pièce de son client n'était pas aussi ridicule que M. Billion voulait bien le dire ; que le sujet en avait été tiré d'un roman : Napoléon apocryphe, qui a eu un certain succès et qui a été commenté par un honorable magistrat du tribunal civil de la Seine dont on déplore la perte récente; que M. Billion avait accepté la pièce avec enthousiasme, qu'il fondait sur elle de grandes espérances mais que la pièce n'avait pu être autorisée parce que la commission d'examen ne peut donner son approbation que lorsqu'une pièce est mise à l'étude, et que M. Billion a toujours refusé de mettre à l'étude le Rêve de l'Empereur ; qu'ainsi c'était par le fait de M. Billion que l'autorisation n'avait pas été donnée; et que, par suite, la pièce n'avait pas été jouée.
Me PRUNIER-QUATREMERE, agréé de Billion, répondait que, loin d'avoir reçu la pièce avec enthousiasme, il ne l'avait acceptée que sous réserves parce qu'il jugeait lui-même la pièce impossible et prévoyait le refus de la censure, et pour donner une idée de la pièce, il en fait à son tour une analyse.
«Napoléon Ier s'endort, et, dans son rêve, qui se traduit; par une série de tableaux successifs, il se rend d'abord à Moscou, que les Russes n'incendient pas le moins du monde, s'empare de la ville, et, toujours triomphant, marche sur Saint-Pétersbourg, dont, il s'empare aussi. C'en est fait de la Russie! Ensuite, il fait une descente en Angleterre, bat Wellington à plate couture, détruit Londres et fait disparaître la Grande-Bretagne de la carte du monde. » 
Cela suffit, je pense, continue M° Prunier-Quatramère, pour expliquer le refus de la censure d'autoriser la pièce, et par suite sa non-représentation sur le théâtre du Cirque.
Le tribunal a prononcé comme il suit : 
« Attendu que la pièce dont Moras est l'auteur n'a été acceptée que sous toute réserve ; 
Que cette réserve se référait évidemment à l'autorisation ministérielle qu'il appert des renseignements fournis par l'instruction ordonnée par le tribunal, que la censure était décidée à la refuser ; 
Qu'en fait, elle n'a jamais été obtenue; 
Que dans cette circonstance l'acceptation sous réserves de Billion n'a pu former, un contrat en présence du refus de l'autorité compétente ; 
Par ces motifs, Déclare Moras mal fondé dans sa demande, l'en déboute, et le condamne aux dépens »

Eugène Paignon, « Cours et Tribunaux » (chronique judiciaire) in La Presse, dimanche 26 février 1860. 

[1] Le Théâtre Impérial du Cirque a une histoire mouvementée expliquée sur Wikipedia. En 1848 il portait le nom de Théâtre National. "Constant Billon, directeur-propriétaire du théâtre des Funambules l'achète en 1851, rebaptisant la salle « Théâtre impérial du Cirque » le 4 juillet 1853". Le théâtre est détruit en 1862 pour permettre le percement de la Place de la République lors des travaux hausmanniens.Ce théâtre est l'ancêtre du théâtre impérial du Châtelet. 

Sources des textes et de l'image: Gallica

mercredi 15 juin 2016

[Critique] Louis geoffroy, Napoléon Apocryphe (1896)

Sous plusieurs titres le Napoléon apocryphe de Louis Geoffroy a connu plusieurs éditions au cours du XIXe siècle. A l'occasion de réédition de 1896, on pouvait lire ce petit article dans Le Matin (15 juin 1896) :



Napoléon apocryphe est recueilli dans Les Autres vies de Napoléon Bonaparte. Uchronies et histoires secrètes, collection ArchéoSF, éditions publie.net, parution le 29 juin 2016. Vous pouvez commander cet ouvrage en cliquant ICI. 

mercredi 8 juin 2016

Edouard Driault, Le Rêve de l'Empereur (1906)

Le professeur d'histoire Edouard Driault (1864-1947), fondateur de l’Institut d’études napoléoniennes, a consacré de nombreux travaux à Napoléon Bonaparte.
La conclusion de son ouvrage Napoléon en Italie (collection Etudes Napoléoniennes, éditions Félix Alcan , 1906) a pour titre « Le Rêve de l'Empereur ». Il nous représente l'Empereur au Kremlin imaginant un avenir radieux.





Vainqueur de toute l'Europe continentale, maître de Moscou, il voit enfin avec précision la réalisation toute proche de son rêve. La Russie sera obligée bientôt de traiter et de renoncer à toute prétention sur la péninsule des Balkans; une barrière polonaise, turque et suédoise l'enfermera, comme jadis au temps des rois, dans ses forêts du Nord. Qui alors pourra empêcher Napoléon de décider du sort de la Turquie? Les Turcs se rendent compte qu'après les Russes, ce sera leur tour; ils s'y résignent déjà; il leur faudra au moins admettre avec le Grand Empire une alliance étroite qui cachera mal leur vassalité. Dès 1797, Bonaparte disait à Talleyrand : « C'est en vain que nous voudrions soutenir l'Empire de Turquie; il tombera de nos jours ». Il n'a pas changé d'avis depuis; au contraire, les révolutions qui ont récemment bouleversé la Turquie l'inclinent encore davantage à la ruine ; et il se rappelle sans doute ce rapport de Sébastiani, revenant de l'ambassade de Constantinople, en 1808 : « Sultan Mustapha régnant n'a point la lumière de son prédécesseur et en a toute la faiblesse. Son règne me paraît devoir amener la fin de cette dynastie; car, si un mouvement populaire le renversait lui-même et plaçait sur le trône Sultan Mahmoud son frère, — c'est justement ce qui est arrivé quelques semaines après, — la Turquie serait gouvernée par un prince faible, doux et valétudinaire, atteint d'une épilepsie incurable. La famille des Ottomans est menacée de s'éteindre tout naturellement. »
Il sera plus facile encore d'en finir avec l'insurrection d'Espagne, lorsque toute la Grande Armée, revenue de Moscou, se retournera sur elle. Dès lors, de Gibraltar au Bosphore, Napoléon disposera de toutes les côtes de la Méditerranée ; elle sera une mer française, comme elle était autrefois une mer romaine.
De l'Italie au centre de cette mer, de Rome au centre de l'Italie, l'Empereur enfin pourra « fixer les destinées de l'Empire ». Il a l'intention de laisser à Eugène le gouvernement de l'Italie pendant une vingtaine d'années, c'est-à-dire jusqu'à ce que le roi de Rome soit arrivé à l'âge d'homme ; alors sans doute le jeune prince y fera l'apprentissage du gouvernement de l'Empire. En attendant, il vivra à Paris, près de son père, qui lui construira au bas de l'Arc de Triomphe, sur les coteaux qui descendent à la Seine, au bout de la Voie Glorieuse que Ton tracera de l'est à l'ouest de la capitale, un palais digne de sa grandeur future. Mais il faudra marquer, par une cérémonie capable de retenir l'admiration des hommes et de la postérité, cette organisation suprême du Grand Empire. Cela est prévu. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély disait au Sénat, en lui présentant le sénatus-consulte du 17 février 1810 : « Rome remontera plus haut qu'elle n'a jamais été depuis le dernier des Césars. Elle sera la sœur de la ville chérie de Napoléon. Il s'abstint, aux premiers jours de sa gloire, d'y paraître en vainqueur. Il se réserve d'y paraître en père! » En père du roi de Rome!
Mais ce sénatus-consulte lui-même est plus précis. Il déclare en son titre premier qu'après avoir été couronnés dans l'église Notre-Dame de Paris, les Empereurs seront couronnés dans l'église Saint-Pierre de Rome, « avant la dixième année de leur règne » : cela correspond pour Napoléon à Tannée 1812 au
plus tard. Dès le retour de Russie, il faudra s'en occuper.
L'Empereur et le roi de Rome au Capitole! Quel spectacle! Ils y annonceront au monde la grande paix française, féconde en prospérités séculaires, comme la pax romana des empereurs d'autrefois....
Du fond du Kremlin, au palais de Catherine II, l'Empereur poursuit son rêve. Même ce n'est pas un rêve, c'est la réalité de demain; il la touche; il voit son fils; il le voit à Rome : il y satisfait ses ambitions et ses affections les plus chères, les seules vraies passions qu'il ait eues. La conquête est finie. Quel glorieux repos !
De hautes flammes le r éveillent en sursaut. Ce sont peut-être les feux de joie de la Grande Armée, comme à la veille d'Austerlitz. On accourt, on rappelle; on veut l'emmener, il résiste ; on l'entralne par force, dans la nuit, parmi les murs qui croulent. C'est Moscou qui brûle. Le rêve de l'Empereur s'évanouit dans la fumée. 


Edouard Driault, Napoléon en Italie (collection Etudes Napoléoniennes,
éditions Félix Alcan, 1906) 

Image: Viktor Mazurovsky (1859–1923), Moscou en feu.

A lire:
Les Autres vies de Napoléon Bonaparte. Uchronies et histoires secrètes, collection ArchéoSF, éditions publie.net, parution le 29 juin 2016. Vous pouvez commander cet ouvrage en cliquant ICI. 

lundi 6 juin 2016

[critique] Louis Geoffroy, un précurseur ? (1920)

Avec le Napoléon apocryphe de Louis Geoffroy, l'uchronie connaît sa première oeuvre aux dimensions d'un roman. Si précédemment des fragments d'ouvrages pouvaient avoir un caractère uchronique, Louis Geoffroy donne une ampleur au principe qui sera sans cesse reprise ensuite. Il est donc un précurseur pour ce genre de littérature.
Ce n'est pas dans ce sens que le rédacteur, signant G. L., de la chronique "Ça et là" du journal Le Gaulois (5 mars 1920) entend le mot "précurseur", lui donnant le sens de celui qui entrevoit l'avenir en ayant annoncé la conquête du Pôle nord, le percement du Canal de Suez et l'apparition de grands bateaux à vapeur.




Source: Gallica

Napoléon apocryphe est recueilli dans Les Autres vies de Napoléon Bonaparte. Uchronies et histoires secrètes, collection ArchéoSF, éditions publie.net, parution le 29 juin 2016. Vous pouvez commander cet ouvrage en cliquant ICI.

vendredi 3 juin 2016

[critique] Capitaine Danrit, Evasion d'Empereur (1904)

En 1904, La Revue de Paris publiait cette critique du roman Evasion d'Empereur du Capitaine Danrit:


Livre d'imagination, livre tout romanesque, Abien que les héros appartiennent à l'histoire. Le capitaine Danrit suppose que Paoli, dont le père fut, en Corse, l'adversaire acharné de Bonaparte, ému de pitié, quand l'aigle fut en cage à Sainte-Hélène, essaya de le délivrer. Et nous voyons Paoli, aidé de Coursaut, le dévoué valet de chambre de Napoléon, tenter l'impossible pour faire évader le prisonnier : quelques fidèles corsaires, quelques grognards survivant de la Grande-Armée se sont joints à eux, et le plan réussirait peut-être si l'Empereur ne mourait, au moment suprême. Les dramatiques épisodes abondent en ce récit qui ne manquera pas d'enflammer l'ardeur des jeunes Français. 

 La Revue de Paris, 1904

Evasion d'Empereur est recueilli dans Les Autres vies de Napoléon Bonaparte. Uchronies et histoires secrètes, collection ArchéoSF, éditions publie.net, parution le 29 juin 2016. Vous pouvez commander cet ouvrage en cliquant ICI.