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ISSN 2496-9346
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samedi 15 avril 2023

Henri Strentz, La machine suprême (1936) 3/3

 Henri Strentz (voir sa page Wikipedia) est un polygraphe qui a écrit une nouvelle relevant de la science-fiction. Dans La machine suprême il imagine un dispositif tout à fait merveilleux-scientifique! ArchéoSF la publie en trois épisodes. Lire le premier épisode , lire le second épisode.

 


A ce moment et à plusieurs reprises, on frappa à sa porte. Enfin, celle-ci s'ouvrit et livra passage à un jeune homme en habit de soirée.

— B'jour, mon oncle ! s'écria le nouveau venu en jetant un regard circulaire dans la chambre.

Pas de réponse.

— T'as tort de laisser ta clef sur la porte ; il t'arrivera quelque chose de désagréable.

Même silence.

— Mon oncle, s'étonna l'intrus en découvrant le physicien, tu t'es harnaché ! Tu as tout à fait l'air d'un scaphandrier !

Bien qu'habitué à ses fantaisies, jamais il n'avait surpris son parent dans un tel appareil et absorbé de la sorte. Dormait-il ? Etait-il tombé en catalepsie ?

— Une explosion ne le dérangerait pas... Ah ! ces savants !... Que vois-je ? Tu as mis ta redingote ! Ta cravate blanche ! Où donc vas-tu ? Te marier ?... Voyons, réponds-moi ? Es-tu dans la lune ?... Ah ! les palmes ! Mon oncle est palmé ! Elle est bien bonne !... Pas de blague : tu n'es pas mort, hein ?

Et il appliqua son oreille contre le dos du physicien.

— Non, le cœur bat... Sacré tonton !... Mon oncle, écoute-moi si tu ne veux pas me répondre. Peut-être te montreras-tu moins indifférent. Voilà : la nuit est en folie, la plus belle des maîtresses m'attend dans un taxi au bout de la rue et je n'ai plus un maravédis... Tu es mon seul espoir !

Il vit alors la main du savant tourner le commutateur sur lequel elle était arrêtée, puis disparaître, en même temps que la manche de sa redingote retombait vide de son bras et que tous ses vêtements se dégonflaient de leur contenu. Ça, c'est raide ! s'exclama le neveu au comble de la stupéfaction.

 

A peine dix secondes s'étaient écoulées depuis que le corps de Stanislas Bardanne avait rejoint ses sens au seuil de la clairière indoue, quand, après constaté, dans un éblouissement de légitime fierté, que sa substance véhiculée à travers l'espace, atome par atome, puis rassemblée, avait, suivant ses prévisions, rétabli ses formes humaines, le savant éprouva une grande angoisse.

— J'ai fait un quart de tour de trop, tout y a passé ; me voilà joli ! J'aurais dû, au moins, en laisser une, là-bas, pour assurer, mon retour, se murmura-t-il en regardant ses mains.

Stanislas Bardanne, nu comme un ver, ayant perdu contact avec sa machine, conjecturait, effaré, que les atomes qui le constituaient se trouvaient ainsi dans l'impossibilité de rejoindre leur point de départ. Il avait pensé à tout, sauf à cela.

Il ne bougeait pas, dans la crainte de sortir de la zone des courants peut-être encore capables d'assurer son retour. Involontairement, il se mit à sourire en imaginant la tête que feraient ses collègues lorsqu'ils apprendraient sa disparition et qu'on avait trouvé ses habits soutenus par une armature et enchaînés à une machine bizarre.

Soudain, il entendit, très proche, un rugissement qu'il reconnut pour être celui du tigre.

— Il ne manquait plus que cela ! soupira-t-il en songeant avec amertume que sa vie, son secret et sa gloire allaient probablement finir dans l'estomac d'une bête féroce.

 

— Mon oncle ! Mon oncle ! Où es-tu ? lamentait son neveu à l'autre bout du inonde. Je n'ai tout de même pas la berlue : il était là, il n'y est plus !

Il en demeurait tout anéanti, quand, sous ses mains, il sentit la redingote du savant se remplir subitement d'un corps.

— Oh ! Tu m'as fait peur ! s'écria-t-il avec un accent de surprise joyeuse.

—- Qu'est-ce qu'il y a ? fit tranquillement Stanislas Bardanne après avoir enlevé son casque et en tournant la tête vers lui.

— Il y a... il y a que tout cela c'est trop fort pour moi, répondit le neveu de plus en plus ébaubi.

— Ah ! c'est toi !

— Oui, et pardonne-moi d'être entré ici sans ta permission.

— Ta visite m'enchante, mon ami.

— C'est bien la première fois... Mais, dis-moi, il y a un instant… tu n'étais pas là ?... Tu faisais... sans doute... ton petit tour ?

— Oui, je faisais mon petit tour, acquiesça le savant avec un sourire bonhomme.

Cependant, si le neveu se contentait de savoir son oncle un peu sorcier pour ne pas chercher à comprendre ce qui s'était passé, ce dernier, habitué à remonter sans cesse de l'effet à la cause, se montrait plus curieux.

— Voyons : est-ce toi qui as touché à cela ? demanda-t-il au jeune homme en lui désignant une des manettes. Et surtout ne réponds pas uniquement pour dire quelque chose.

— C'est possible : en m'approchant de toi, tout à l'heure, j'ai peut-être bien heurté un de ces machins-là.

— Alors, sans le vouloir, tu m'as rendu un fier service ? Tiens, voilà cent francs pour faire la fête : car j'imagine que tu n'es pas plus riche qu'à ta dernière visite.

Comme l'intrus manifestait maintenant son désir d'en savoir davantage :

— Va retrouver ta belle, lui intima son oncle en le poussant vers la porte ; je t'expliquerai ça un jour que les minutes te seront moins précieuses.

Et le neveu s'en fut, laissant son oncle qui, après avoir béni le hasard providentiel de cette visite, se promit d'user désormais de sa machine avec plus de circonspection et de prendre soin de préparer, à l'endroit où il voudrait aller « faire un petit tour », des vêtements, ainsi que des provisions et des armes.

— Tout est utile dans la vie, même les neveux qui ne sont bons à rien, murmura Stanislas Bardanne.

Puis il bourra sa pipe de « caporal », l'alluma et se mit à la fumer lentement, afin d'envisager de sang-froid ce qu'il lui restait à accomplir.

FIN

Henri Strentz

samedi 11 septembre 2021

Robert Schlesincer, Voyage interplanétaire (1937)

Le quotidien Ce soir publie, le 24 mai 1937, la nouvelle "Voyage interplanétaire". signée par le journaliste Robert Schlesincer.

Le jeune Marius Larrive répond à une petite annonce et se retrouve sur la planète Mars (ou presque...).

La nouvelle est illustrée par une vignette anonyme nous montrant l'intérieur du bolide interplanétaire.


 

Voyage Interplanétaire

 

Marius Larrive était depuis trois semaines sans emploi lorsqu'un jour lui tomba sous les yeux une petite annonce, parue dans une revue scientifique et ainsi conçue :

« On offre haute situation à un monsieur jeune, courageux, ayant beaucoup souffert et perdu ses illusions sur le bonheur terrestre.

S'adresser au professeur Astrolabe, 21, rue de….»

 

Marius se sentit brusquement l'âme d'un martyr et avec un peu d'imagination il établit mentalement le compte approximatif de ses désillusions jusqu'à l'heure présente.

Ayant frappé à la porte du professeur Astrolabe, il fut reçu par un petit vieillard à la barbiche satanique et aux yeux pétillants de malice.

Le professeur conduisit Marius dans un bizarre laboratoire rempli d'appareils inquiétants qui lançaient des étincelles multicolores. Au milieu de la pièce trônait une espèce de torpille immense dotée d'une portière à glace par où on pouvait apercevoir les organes de commande : un volant et quelques boutons, le tout devant un confortable fauteuil.

— Regardez ceci, lui dit le professeur, c'est le bolide A-37, de mon invention. Grâce à lui vous pourrez atteindre la planète Mars en moins de 24 heures. Je suis trop vieux pour tenter l'expérience et tous ceux qui se sont présentés d'après l'annonce ont eu peur d'y monter. Le bolide est dirigé par des ondes électriques de mon laboratoire même. Vous n'avez qu'à tenir le gouvernail suivant les instructions que je vous transmettrai par la radio.

Marius réfléchit un long instant : la situation qu'on lui offrait était plus haute qu’il ne l'avait soupçonnée, même un peu trop car elle lui donna le vertige. Mais il accepta. A peine quelques heures plus tard il s'enfermait dans le bolide après avoir fait, aux frais de l'inventeur, une provision de boites de sardines, de fromage et surtout de quelques bonnes bouteilles car, se dit-il, il se pourrait que Mars ne soit pas très vinicole.

Il prit son vol par une ouverture pratiquée au plafond du laboratoire et le lendemain, après un long voyage à travers les ténèbres interplanétaires, Marius débarqua sur Mars.

Le paysage ne différait pas beaucoup de celui de la Terre et les Martiens entourèrent son bolide, sans trop de curiosité d'ailleurs, et reconnurent sans difficulté en Marius Larrive l'un de ces petits mammifères qu'ils voyaient depuis des siècles, à travers leurs lunettes astronomiques, fourmiller sur la surface de notre globe. Les Martiens même étaient semblables aux hommes, mais ils avaient une allure plus calme et paraissaient beaucoup moins enclins aux démonstrations bruyantes et à l'enthousiasme enfantin.

Marius Larrive commençait à se sentir mal à l'aise dans ce monde nouveau lorsqu'une voix stridente jaillie d'un immense haut-parleur le ramena à la vie :

« Allo ! Allô ! ici radio Mars, poste central. Le grand conseil de la Confédération martienne vient de clore ses débats au sujet des problèmes suscités par l'arrivée d'un homme de la Terre sur notre planète et décide :

« L'encouragement méthodique de l'immigration en vue de l'enrôlement des volontaires dans notre armée martienne pour renforcer l'ordre sur notre globe et la sécurité dans les espaces interplanétaires ;

« La nomination de Marius Larrive, en sa qualité de premier venu, et en vue de récompenser son héroïsme, au grade de général honoraire de l'armée de Mars. »

Après avoir entendu ces paroles, Marius se précipita vers le palais du Conseil :

« Qu'on me rende mon bolide, s'écria-t-il, je veux rentrer chez moi. J'étais mieux à Marseille, beaucoup mieux. »

Mais ses supplications furent vaines car il n'était pas permis de discuter les décisions du Grand Conseil.

Et Marius, abandonné au désespoir le plus profond, se mit à verser des larmes, mais les Martiens furent sans pitié.

Et finalement, Marius, qui dormait dans un fauteuil de la salle d'attente du professeur Astrolabe, fut réveillé par l'assistant de celui-ci car il poussait des cris qui auraient pu alerter le quartier.

— Réveillez-vous, monsieur, le professeur vous attend. Seulement, si vous venez à la suite de la petite annonce, sachez que la place est déjà prise.

— Quelle place ? fit Marius en ouvrant les yeux et en jetant un regard d'halluciné.

— Je parle de l'emploi de garçon de laboratoire qui était vacant.

— Très bien ! s'écria Marius-sorti de son cauchemar, mais il ajouta aussitôt : « — Au fond, tant pis. »



lundi 18 janvier 2021

Alex Pasquier, Le Cerveau électrique (1917?)

Découvrir le manuscrit d'un roman relevant de l'anticipation, de l'utopie ou du merveilleux-scientifique est toujours une surprise. Vincent Haegele a ainsi pu reconstituer le texte de L'Empire savant (1) de Pierre-Marie Desmarest (roman datant de 1820-1830 disponible dans la collection ArchéoSF)

En 1913 (ou 1919 (2)), Alex Pasquier inaugure une collection qui devait être la première collection de science-fiction de l'histoire (intitulée "Le Roman scientifique") aux éditions Polmoss (Bruxelles) avec plusieurs titres annoncés. Malheureusement seul titre parut: Le Secret de ne jamais mourir suivi de Une histoire d'automates. Du même Alex Pasquier était annoncé Le Cerveau électrique ainsi qu'un roman de Léon-Marie Thylienne , Celui qui se ressuscita qui parut finalement en 1924 aux éditions Schaert (Bruxelles).


Le manuscrit du court roman Le Cerveau électrique n'était pas pour autant perdu. Conservé dans les archives de la Maison des écrivains, il est publié dans le numéro hors série n°1 (mars 2020) de Nos Lettres, revue de l'Association des écrivains belges de langue française. Ce numéro hors série comprend une présentation de l'oeuvre et de l'auteur ainsi que la narration de l'exhumation du manuscrit et différents documents comme des photographies, des reproductions de couverture de romans d'Alex Pasquier et quelques fac-similés du manuscrit.




On ne peut que remercier Frédéric Vinclair d'avoir établi le texte et de nous permettre, plus d'un siècle après avoir été annoncé, de lire ce Cerveau électrique.



Le numéro est téléchargeable le numéro ICI


(1) L'Empire savant de Pierre-Marie Desmarest a fait partie de la première sélection du Grand Prix de l'Imaginaire 2020, catégorie Prix spécial.

(2) La collection "Le roman scientifique" est traditionnellement datée de 1913, au moins depuis Pierre Versins dans son Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction (1972). Frédéric Vinclair apporte d'autres éléments de datation qui semblent indiquer une publication en 1919.

jeudi 16 avril 2020

[Affiches] Les tirages extraordinaires d'après Jules Verne (1956)

En 1956, la Loterie Nationale produit une série de cinq affiches publicitaires réalisées par William Napoléon Grove inspirées par les oeuvres de Jules Verne:


- Les Cinq cent millions de la Loterie (Les Cinq cent millions de la Bégum)


- Vingt millions sous les mers (Vingt mille lieues sous les mers)


- L'Ecole des gagnants (L'Ecole des Robinsons)


- De la Terre à la Lune... (inutile de préciser le titre original ;) )


- Cinq semaines en gros lots (Cinq semaines en ballon)




Source: Bibliothèques de Paris

samedi 8 février 2020

[Parution] Elseneur n° 34, J.-H. Rosny aîné


La revue Elseneur, n°34 consacré à J.-H. Rosny aîné vient de paraître aux Presses universitaires de Caen.
Cet ouvrage collectif se propose d'éclairer la variété et la modernité de l'œuvre de J.-H. Rosny aîné (1856-1940), dont la postérité n'a trop souvent retenu que son grand roman préhistorique, La Guerre du feu (1909). J.-H Rosny aîné est pourtant l'auteur d'une œuvre multiple et novatrice, qui exploite toutes les ressources du savoir scientifique pour produire un nouveau genre de fiction où sciences et imaginaire se croisent et se fécondent. 
Rédigées par des spécialistes de l'auteur, soucieux de diffuser leurs analyses au public le plus large, ces articles montrent comment on peut considérer J.-H. Rosny aîné comme un des précurseurs de la science-fiction moderne

Sommaire:

Clément Hummel, « Replonger dans l'inconnu pour y retrouver du connu »
Marc Guillaumie, « Créer la Préhistoire : le roman préhistorique de J.-H. Rosny aîné »
Hugues Chabot, « Une œuvre sous l'emprise de la philosophie des sciences : le pluralisme de Rosny aîné »
Philippe Ethuin, « Aux deux extrémités du temps. L'abbé Bethléem critique du merveilleux-scientifique de J.-H. Rosny aîné »
Jean-Michel Pottier, « J.-H. Rosny aîné, rédacteur du présent : le passage à La Revue indépendante »
Clément Hummel, « Rosny aîné, un romancier anticipateur ? Une façon d'envisager l'avenir sans le « fil interminable d'une intrigue superflue » »
Roberta De Felici, « J.-H. Rosny aîné et sa « poétique du devenir » »
Joëlle Bonnin-Ponnier, « L'amour dans les romans de J.-H. Rosny »
Jean-Guillaume Lanuque, « La révolution chez Rosny aîné : poétique de l'écriture, politique du changement »
Natacha Vas-Deyres, « De l'aube des temps au crépuscule du futur. La dialectique science-fiction-préhistoire chez Rosny aîné, Francis Carsac et Pierre Pelot »
J.-L. Charpentier, « J.-H. Rosny, romancier scientifique [reproduction de l'article paru en août 1913 dans The Theosophical Path] »
Gaston de Pawlowski, « J.-H. Rosny aîné, La Force mystérieuse [reproduction du compte rendu paru en mai 1914 dans Comœdia] »
Maurice Renard, « Du roman d’aventures et de J.-H. Rosny aîné [reproduction de l’article paru en novembre 1923 dans L’Ami du livre] ».

Bibliographie
Comptes rendus
Résumés
Notes sur les auteurs

Disponible en librairie et sur Lcdpu.fr en cliquant ICI.

lundi 20 mai 2019

Ritelle, L’auto-hydro-aéroplane (1926)

L'hybridation d'objets techniques pour en créer un nouveau est courant dans les domaines de l'anticipation, du merveilleux-scientifique et de la science-fiction. Dans le conte "L'Auto-hydro-aéroplane" publié en 1926, Ritelle crée un engin fictivement inventé par le célèbre Tartarin de Tarascon qui peut se mouvoir sur terre, sur l'eau et dans les airs et qui entraîne son concepteur dans des aventures spectaculaires. Le texte est illustré par Gil Baer







L’Auto-hydro-aéroplane

Tarascon, ce jour-là, présentait une animation extraordinaire !
Une foule énorme se ruait vers la maison de Tartarin.
L'illustre grand homme devait, dans quelques minutes, présenter à ses compatriotes et essayer devant eux, une nouvelle machine de son invention, pouvant faire sur terre 250 kilomètres à l'heure, sur mer filer ses 40 nœuds, et dans les airs battre tous les records de vitesse, de distance, de durée, de hauteur.
L'auto-hydro-aéroplane, tel était l'appareil réalisé par Tartarin qui, depuis son retour des Alpes et du désert, s'était adonné aux sciences mathématiques, physiques, mécaniques (et autres en ique) avec plus de ferveur, plus de passion qu'il ne l'avait fait pour l'alpinisme et la chasse aux bêtes fauves.
Ses progrès furent si rapides, la bosse des sciences était chez lui si développée, qu'il ne trouva bientôt plus dans les livres les éléments suffisants à sa haute culture et dut leur ajouter des chapitres.
Tartarin devint savant, puis inventeur.
Et bientôt de sa féconde cervelle, devait sortir une machine appelée à révolutionner le monde entier. Avait-il donc atteint son but ?
C'était, ce jour-là, Ier août 18.., la question que tout Tarascon se posait avec anxiété.
Encore quelques minutes, quelques secondes à peine, et cette foule impatiente, pour qui ces minutes, ces secondes paraissaient des siècles, serait enfin renseignée.
Le grand homme venait de paraître.

Tout à coup, un cri formidable : « Vive Tartarin ! » sortit de toutes les poitrines.
Le grand homme venait de paraître à son balcon. Avec une longue-vue, il examinait le ciel qui, Dieu soit loué, était d'un bleu foncé admirable, de ce bleu foncé qu'on ne rencontre qu'en Provence, aux abords de la « grande bleue ».
Pas un nuage, 32° à l'ombre, et Tartarin avait beau tendre son mouchoir à bout de bras pour rechercher la direction du vent, pas un souffle ne l'agitait.
Calme plat, temps superbe pour le grand essai !
Tartarin satisfait, quitta son balcon. Il se dirigea vers son hangar d'un pas ferme et lent comme il convenait en la circonstance, suivi de tout Tarascon enthousiasmé. Son accoutrement ne présentait rien de particulier, il était vêtu en automobiliste, sobrement. (Voyez les catalogues spéciaux des maisons spéciales.)
Aidé par des amis, tous de bonne volonté, Tartarin sortit le monstre de son énorme hangar.
Ce fut à la fois un cri de stupeur et d'admiration.
C'était un appareil bizarre, transformable à la volonté de l'inventeur. Tantôt, en effet, c'était une auto de course de grandes dimensions ; ou bien, les quatre roues relevées à l'intérieur par un système perfectionné, c'était un navire dont l'arrière en forme de queue de requin, servait de gouvernail ; et enfin, lorsque Tartarin, au moyen d'un autre déclic, avait déployé une double paire de puissantes ailes, l'appareil prenait l'aspect d'un oiseau monstrueux, sorte de tarasque volante.
A l' avant, deux forts moteurs, de 500 HP chacun, étaient destinés à actionner ce formidable engin.
L'intérieur, composé d'une salle spéciale pour la machinerie, d'une chambre à coucher, d'une salle à manger, d'un salon, était un modèle de ce que l'art moderne peut offrir d'élégant confort.
A 9 h. 12' 15" exactement, Tartarin mit son engin en marche. A 9 h. 15', il monta dans sa voiture. A 9 h. 17', il prit possession de sa direction. A 9 h. 20' juste, il s'élança en coup de vent sur la route d'Arles.
Il passa comme une trombe dans cette ville. Mais dangereux pour la circulation, il ouvrit ses ailes et s'éleva rapidement dans les airs tout en continuant sa route, à une vitesse vertigineuse, vers le Grau de Pégoulier. Il reprit terre un moment avant d'atteindre ce but ; puis se précipita dans la mer en refermant ses ailes pour, sa machine devenue bateau, aborder le port de La Joliette et y stopper quelques minutes après.
Tartarin avait mis moins d'une demi-heure de sa ville natale à Marseille. Quel résultat magnifique ! Ce succès le gonflait d'orgueil. Il était le héros des temps modernes, la gloire du monde entier.
Tous les braves Provençaux, massés devant son appareil, se disputaient l'honneur de le porter en triomphe. C'était à qui lui prendrait un bras ou une jambe et sans le concours de la police, notre grand homme eût été certainement écartelé.
Et des cris : « Enfoncés les Farman, les Blériot, les Bréguet, tous gens du Nord ! Enfoncée Amérique ! »
Marseille avait sa revanche et combien éclatante ! « Vive Tartarin ; vive Tarascon ; vive Marseille; vive la Provence ! »
Le soir, il y eut une grande réception à la préfecture en l'honneur de l'inventeur de l'auto-vaisseau-aéroplane.

 

Tartarin, grisé de louanges. et de champagne, ne rejoignit son appareil que tard dans la nuit. Il devait pourtant repartir le lendemain, dès 8 heures du matin, pour effectuer un grand voyage circum-méditerranéen.
Mais une désillusion attendait ses admirateurs ce lendemain matin, à leur arrivée sur le port. Tartarin leur avait brûlé la politesse, et, soit par modestie, comme il sied à tout vrai génie, soit par impatience d'essayer à nouveau son invention à lui, réunion des inventions des autres, Tartarin était parti.
Pour où ? Mystère. Nul ne l'avait vu, nul ne le savait.
A l'enthousiasme de la veille succéda l'angoisse. Les commentaires allaient leur train (je ne les rapporte pas, ce serait trop long, on est bavard dans le Midi) ; lorsqu'à 9 h. 30' Parvint à la préfecture un télégramme signalant le passage de l'auto à Nice, de bonne heure dans la matinée ; puis peu après, un second indiquant la présence du vaisseau au large de Monaco et de Menton ; puis, un troisième, de Gênes celui-là, apprenant que le grand oiseau venait de survoler cette ville.
Ce fut du délire à La Joliette.
Le soir, on le vit (toujours d'après les télégrammes reçus à la préfecture de Marseille) survoler Naples l'enchanteresse.
Tartarin était décidément le plus grand homme des siècles passés, présents et futurs... et il était de Tarascon !…
Hélas ! tard dans la soirée, parvint une bien triste nouvelle qui remplit de deuil la Provence entière.
Voici en substance ce qu'elle annonçait :
Tartarin, passant sur le Vésuve, planait juste au-dessus du grand cratère du volcan et l'examinait attentivement du haut du ciel avec sa longue-vue. (Saura-t-on jamais ce qui se passait dans la cervelle de ce grand homme !)



Soudain, le Vésuve entra en éruption. (Ce fut, paraît-il, la plus forte éruption du volcan depuis son origine.)
Et le grand oiseau et son malheureux conducteur, pris par cette avalanche de pierres et de feu, tombèrent comme une masse dans ce gouffre bouillant qui les engloutit et ne les recrachera peut-être jamais.
Ainsi finit si tristement, si tragiquement, le grand génie de la Provence. « Æquo pulsat pede », a dit Horace.
Et maintenant, chers lecteurs, si vous passez dans ce beau pays méridional après que ses habitants auront lu par trois fois cet article (ce qui me ferait honneur), vous serez, sans doute, persuadés, comme eux, que cette histoire est aussi vraie que celle de la fameuse sardine du port de Marseille, et que Tartarin est mort.
Mais qui peut savoir ? Le génie de Tartarin ne nous réserverait-il pas une nouvelle surprise ? A cette heure, l'illustre Tarasconnais explore, peut-être, le centre de la terre.
Attendons-nous à le voir, le premier, soulever le couvercle de la grande chaudière et nous révéler les mystères du noyau central.

Ritelle, « L’Auto-hydro-aéroplane », La Revue Limousine, n°9, 1er octobre 1926.