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dimanche 21 novembre 2021

[Critique] Egalité d'Edward Bellamy (1897)

 

Si le roman Egalité d'Edward Bellamy (1897) n'a pas été publié en français sous forme de livre avant 2021 (!), l'ouvrage a connu une certaine popularité dans la presse française (il fut seulement publié en feuilleton dans La Petite République en 1900) sous la forme de critiques. Il faut ensuite attendre 2021 pour qu'une critique de ce roman visionnaire soit publiée dans Usbek & Rica (lire en ligne).

L'une des plus longues date de 1897 (année de la première publication aux Etats-Unis) et est signée Paul Gourmand dans la revue La Plume. Paul Gourmand fait l'éloge des idées contenues dans Egalité d'Edward Bellamy.

 

Lettres anglaises

 


Décidément l’idée socialiste marche à pas de géant. Je faisais remarquer dans ma lettre précédente, écrite pour La Plume, que les races anglo-saxonnes semblaient être rebelles aux théories nouvelles, surtout à cause de leur ignorance ; je dois reconnaître que de récentes manifestations bien marquées, d'aller de l’avant coûte que coûte, ont l’air de vouloir me donner le démenti; je serai le premier à m'en réjouir, car si le génie idéaliste français est soutenu par le sens éminemment pratique de l’Anglo-Saxon, le triomphe final est assure et l’ère nouvelle va s’ouvrir. Prenons par exemple le dernier livre du socialiste américain Edward Bellamy, l’Egalité, dont je viens d’achever la lecture et dont je me propose de donner ici un compte rendu sommaire. Et d’abord parlons de l'auteur : Bellamy est libre citoyen de la libre Amérique. Comme dit About, « il a respiré en naissant cet air du Nouveau Monde, si vivace, si pétillant et si jeune, qu’il porte à la tête comme le vin de Champagne et qu’on se grise à le respirer ; il eut pour école le grand air, pour maître, l’exercice, pour nourrice, la liberté. »

Je serais bien curieux de savoir ce que le cynique About, qui écrivait ces lignes en 1856, dirait de l’Amérique après avoir parcouru l’ouvrage de Bellamy. Quoi qu’il en soit, « l’air du Nouveau Monde si vivace » semble avoir grisé aussi notre auteur, mais, de fiel. Il y a quelques années, six ou huit ans, je crois, parut un livre étonnant qui avait pour titre Looking backward. Un coup d'œil en arrière, et qui fut un succès. On y décrivait la société future telle qu’elle sera en l'an 2000. Laissons parler l’auteur :

« En 1887, Julien West, jeune homme riche, habitait Boston. Il était sur le point d’épouser une jeune fille d’excellente famille, et entre-temps vivait seul avec son domestique Sawyer dans la maison paternelle. Souffrant fort de l'insomnie, il sautait fait construire une chambre à coucher souterraine, et quand le sommeil ne lui venait pas dans cette profonde retraite, il avait recours à l'assistance d'un magnétiseur de profession qui le plaçait dans un état d’hypnose, dont son domestique savait le tirer à temps voulu. Une nuit cependant l’hôtel fut détruit par le feu, et l’on supposa que Julien West avait péri dans les flammes... »

Nous sommes en l’an 2000, cent treize ans plus tard. Un certain docteur de Воston, faisant pratiquer des fondations dans son jardin pour la construction d’un laboratoire, découvre tout à coup une masse de solide maçonnerie : il ouvre le caveau, qui se trouve être une chambre à coucher élégamment meublée à la mode du XIXe siècle ; sur le lit repose le corps d’un jeune homme : on dirait qu'il ne vient que de s’endormir : l’état de parfaite conservation du supposé cadavre tente le vieux docteur, il essaye de le ressusciter et y réussit.

Voilà donc notre citoyen du XIXe siècle transporté en l’an 2000 qui explore la société future ayant pour cicérone la fille du vieux docteur, qui n’est autre que l’arrière-petite-fille de l'ancienne fiance de Julien. Naturellement la petite est charmante et, comme dans les contes de fée, Julien s en éprend et l'épouse. On doit reconnaître que si Bellamy takes the cake (en français l’emporte), ainsi que dirent ces bons Yankees, comme prédicateur socialiste, et théoricien convaincu et logique, il n'est qu'un médiocre romancier. J'aime mieux, pour mon compte, la légère intrigue symbolique d’Adrien Foray dans sa Société idéale que cette espèce de résurrection scientifique : mais là n’est pas le point, ce sont des idées que j'examine et non de la critique littéraire que j’entreprends. Ainsi commence le premier livre de Bellamy, Un regard en arrière. Il nous promené dans toutes les institutions, toutes les industries, tous les dépôts que la société nouvelle a créé pour le plus grand bien de tous ses membres. Il se perd quelquefois dans des descriptions scientifiques assez vagues et assez incohérentes et qui me rappellent plutôt le vaisseau aérien de Lamartine dans la Chute d’un ange, que l’exactitude et la précision de notre âge utilitaire. Je passe, car mon intention n’est pas d'esquisser ce premier geste de Bellamy, que les lecteurs de la Plume doivent certainement connaître, mais simplement de rappeler que si Un coup d'œil en arrière nous montre la société future telle qu'elle sera, l’Egalité nous apprend comment l’humanité a évolué de son état présent de misère, de crime et d'ignorance à cet état idéal où les bluets sont bleus, où les roses sont roses, et où l'amour est heureux. Aussi n’hésité-je pas à considérer ce dernier ouvrage comme d'une plus grande portée que le premier, et d’une importance bien supérieure.

Laissant de côté la première partie du livre où l'auteur ne fait que résumer son précédent au profit de ceux qui ne l’ont pas lu, j’aborde d’emblée un des passages les plus remarquables où l'écrivain, j’allais dire le prophète, dénonce en langage vibrant et d'une vigueur toute biblique, le règne de la Ploutocratie sur les Etats-Unis. Le tableau qu’il fait de sa patrie est lamentable et devrait donner à réfléchir à nos politiciens s’ils s’occupaient d'autres choses que de remplir leurs poches et de tromper les masses ignorantes. Grâce au système de protection à outrance et quand même, qui, à son tour, tue la France, l’Amérique est devenue le pays des monopoles. Écoutez ceci, ouvriers qu’on abuse par des promesses qu’on ne tient jamais, vous aux yeux desquels on a fait miroiter l'augmentation des droits de douane comme une sauvegarde de vos intérêts, écoutez ce que dit un honnête homme, citoyen d’un grand pays, dont la population, naguère riche et prospère, est maintenant ruinée par les tarifs; grâce au système protecteur qui a détruit toute concurrence, on a vu, tandis qu’augmentaient la misère publique et la détresse de l’ouvrier, s’élever les plus vastes fortunes que l’on a jamais connues au monde. Le capitaliste a absorbé peu à peu tous les rouages du gouvernement, si bien, que maintenant, la soi-disant République n’est plus qu'une dictature à peine voilée, celle de l'argent. Français, regardons chez nous... Que pensons-nous de notre gouvernement dit républicain : Bellamy va plus loin : il regrette les vieilles monarchies absolues d’Europe, où au moins le roi, soit par politique, soit par jalousie, empêchait le riche d’acquérir trop de puissance sur ses inférieurs. La liberté du travail, ajoute-t-il, est la pire forme d’esclavage, c’est le droit de mourir de faim ou de travailler à rien... Si cette esquisse n'est pas exagérée, elle donne une bien triste idée de la société américaine, où les milices nationales sont exercées à tirer sur le peuple, où les troupes fédérales ont été rappelées de la frontière et campent autour des villes prêtes à massacrer les meurt-de-faim ; et je dois admettre que des événements tout récents semblent confirmer ces idées pessimistes. Le 10 septembre, à Slagleton-Pensylvanie, les députés du shérif firent feu, sans provocation, dit-on, sur une bande de grévistes. Un grand nombre furent atteints, et on annonce (Agence Reuteur 14 septembre) que vingt-trois ont succombé... De tels faits ne demandent aucun commentaire—jugez, vous-même, lecteur. — Donc, tel est l’état actuel de la classe laborieuse dans la libre Amérique. Mais pour arriver à l’organisation nouvelle du travail que Bellamy nous expose en détail dans son livre et dont il serait trop long de parler ici, qu’a fait le peuple ? Puisque l'Etat a été créé en principe pour protéger la société entière contre les agressions étrangères et la tyrannie intérieure, ne doit-il pas, sous peine d’abdiquer, défendre l’humble, le faible et l’opprimé contre le fort et le puissant ? Or il arriva que l’indignation devint telle que le gouvernement, à son grand regret, fût obligé d’intervenir. Comment le fit-il ? Ce n’était pas la possession des diverses sources de travail et de prospérité- qui avait excité le peuple, mais leur exploitation. Aussi fut-ce cette exploitation que réclama l'Etat : après avoir évalué à leur juste vapeur les biens fonds, les mines, les chemins de fer. etc., l'Etat en prit la direction ; factionnaires et obligataires restant toujours propriétaires en fait, et recevant, tous frais payés, le bénéfice perçu. De cette façon 5 000 000 de gens s’habituèrent à considérer Etat comme leur patron normal, et dès qu’ils y furent bien accoutumés, les socialistes se présentèrent aux élections générales, demandant au peuple de leur donner mandat d’achever la réforme économique et de jeter les bases définitives de l’Etat socialiste. Ils obtinrent une forte majorité et se mirent immédiatement à l'œuvre. Ecoutons Bellamy.

« Le premier acte du parti révolutionnaire, quand il arriva au pouvoir, avec mandat de la majorité populaire, d’établir le nouvel ordre, fut d’élever dans tous les centres publics importants des magasins de service où les employés publics pouvaient se procurer, au prix de revient, tout le nécessaire à la vie ou le luxe acheté autrefois dans des magasins particuliers. Mais de tels avantages n’étaient qu’un avant-goût de la prospérité qui régnerait quand le gouvernement ajouterait à sa fonction de distributeur, celle de producteur, au lieu d’acheter aux capitalistes. »

Ces quelques lignes de citations suffiront à donner un aperçu des idées principales du livre sur lequel je me propose de faire maintenant quelques remarques critiques, dans un esprit parfaitement amical d’ailleurs. Les opinions de l’auteur sont les miennes ; il a constaté qu’en Amérique comme en France, le public intellectuel est tout, plus ou moins, socialiste ; l’individualisme est aujourd’hui relégué chez une certaine clique que je divise en deux catégories, les égoïstes et les paresseux : les uns défendent les principes iniques qui servent leurs desseins, les autres se désintéressent de tout ce qui n’est pas eux. Avec ceux-là, il n’y a rien à faire, je m’adresse aux gens honnêtes et actifs, penseurs, artistes, industrielle ouvriers et à ceux-là je dis que le livre de notre Américain est un bon et un beau livre, écrit, sauf quelques passages, où l’auteur vogue dans les nuages, dans un style clair, facile et sans emphase ; mais il a perdu de vue un point essentiel, d'une importance telle que si on le laisse de côté, la société future ne sera jamais. L’évolution de l’humanité vers sa perfection finale se fera par l’amour ou elle ne se fera pas ; or l’amour naît de la contemplation du beau. Négliger le sens esthétique dans la construction d’une organisation sociale, c’est la condamner.

Cette masse ouvrière qui grouille dans les taudis des bouges, quelquefois même dans le crime, ne rêvant que la satisfaction des appétits bas de la brute ; qui n’a pris de la civilisation qu’une chose, sa corruption ; qui dans la liberté ne voit que la licence ; cette classe immense, en un mot, allez-vous lui donner l'état parfait sans l’y avoir au préalable préparée par une éducation esthétique et morale sérieuse ? Je me souviens que quand jetais enfant, il m’arrivait parfois de demander à ma mère un beau livre d’images, et ma mère avait toujours le soin de me laver les mains avant de m’y laisser toucher : faites de même, mes chers maîtres, lavez les mains au peuple avant de lui permettre d’ouvrir la Bible de l’humanité future. Si je voulais établir une comparaison entre l’auteur de l’Egalité et un des nôtres. Adrien Foray, dont j’ai mentionné la Société idéale au début de cette lettre, je dirais que les deux livres se complètent. Celui de l’Américain est positif, comme l’est sa nation, celui du Français est enthousiaste et brillant, comme le génie de son pays. N'allez pas croire que je veuille en rien déprécier l’œuvre de Bellamy, car elle est immense et belle : immense, parce que, le premier des socialistes, il nous a indiqué un moyen pratique de sortir du cloaque où nous pourrissons sans secousses et sans émeutes ; belle, parce que dans chaque page vibre un amour intense de l'humanité et de la justice ; mais je ne puis m’empêcher de dire: Bellamy, mon bel ami, en laissant de côté le rôle de l’éducation artistique du peuple dans son évolution vers le socialisme, vous avez perdu de vue un des facteurs indispensables du résultat final. Enfin cet ouvrage a un autre mérite, il montre d’une façon péremptoire et irréfutable le gouffre où les capitalistes se précipitent d’eux-mêmes en créant le monopole sous forme de système protecteur. C’est un jalon de plus dans la route au but sacré ; que d’autres se lèvent en Amérique, en Angleterre, partout ! Qu’importe si nous n’atteignons pas le bout du chemin ! Si nous devons tomber avant la fin de l’étape, qu'importe ; les hommes meurent, mais les idées ne meurent pas. Parlez, travaillez, écrivez, propagez, camarades ! et quand l’inconnu vous rappellera, vous aurez sur bord de la fosse la sublime consolation de saluer de votre nuit l’aube des temps nouveaux et de vous dire en partant : et moi aussi j'ai, dans mon humble sphère, guidé l’humanité des ténèbres à l’aurore.

 

Paul Gourmand, « Lettres anglaises », in La Plume, octobre 1897

 Egalité d'Edward Bellamy est disponible dans la collection ArchéoSF aux éditions publie.net

 


dimanche 4 juillet 2021

Une réponse à Edward Bellamy : William Morris, Nouvelles de Nulle Part (1890) 4/4

En 1888, Edward Bellamy publie Looking Backward traduit dès 1891 en français sous le titre Cent ans après ou l'An 2000. L'ouvrage est un immense succès (il est le troisième livre le plus vendu aux Etats-Unis pour tout le XIXe siècle).
De nombreux auteurs répondent à Edward Bellamy, proposant des utopies moins autoritaires que Looking Backward ou des dystopies.

La plus connue de ces réponses est sans doute Nouvelles de Nulle part. Une ère de repos (News from Nowhere, or an Epoch of Rest, 1890) de William Morris. Des extraits sont parus dans la revue La Société nouvelle en 1892.

A son tour, Edward Bellamy répond à ses détracteurs avec Equality (Egalité) en 1897 qui est considéré comme l'"expression définitive de sa vision utopique" (le texte n'a été traduit qu'une fois en 1900 et n'avait jamais été publié sous la forme d'un volume avant l'édition dans la collection ArchéoSF disponible ICI).

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, plusieurs auteurs ont proposé des utopies se déroulant non pas dans un non-lieu mais dans un avenir plus ou moins lointain comme H-G. Wells avec Une Utopie moderne ou Jean Grave avec Terre libre.

ArchéoSF propose les quatre premiers chapitres de Nouvelles de Nulle part tels qu'ils ont été traduits en 1902 en quatre épisodes dont voici le second. Pour lire le premier épisode, cliquez ICI, pour lire le second épisode, cliquez ICI, pour lire le troisième épisode, cliquez ICI.


Chapitre IV

Un marché vu en passant


Nous écartant aussitôt de la rivière, nous fûmes bientôt sur la grand’route qui traverse Hammersmith. Mais je n’aurais pas deviné où j’étais, si je n’étais parti du bord de l’eau ; car King Street avait disparu, et la route courait au milieu de larges prairies ensoleillées et de culture jardinière. La Creek, que nous traversâmes tout de suite, avait été délivrée de son conduit souterrain, et en passant sur son joli pont, nous vîmes ses eaux, maintenant gonflées par la marée, couvertes de gaies embarcations de différentes grandeurs. Il y avait des maisons par ci par là, les unes sur la route, d’autres au milieu des champs, avec d’agréables sentiers y conduisant, et chacune entourée d’un jardin luxuriant. Elles étaient toutes bien dessinées et aussi solides que possible, mais leur apparence était rustique, comme celle de maisons de fermiers ; quelques-unes étaient de briques rouges, comme celles sur la rivière, mais la plupart en charpente et plâtre, et les conditions de leur construction les faisaient tellement ressembler à des maisons du moyen-âge faites des mêmes matériaux, qu’il me semblait tout simplement vivre au XIVe siècle, sensation à laquelle contribuait le costume des gens que nous rencontrions ou dépassions et dont les vêtements n’avaient rien de « moderne ». Presque tout le monde était habillé gaiement, particulièrement les femmes, qui avaient si bon air, ou même étaient si belles, que j’avais peine à retenir ma langue d’appeler l’attention de mon compagnon sur ce fait. Je vis quelques visages pensifs, et en ceux-là je remarquais une grande noblesse d’expression, mais aucun n’était malheureux, et la plupart (nous rencontrions pas mal de gens) étaient franchement et ouvertement joyeux.

Il me sembla reconnaître Broadway au croisement de routes qui existait encore. Sur le côté nord de Broadway, il y avait une rangée de bâtiments précédés de cours, bas, mais magnifiquement construits et ornés, qui formaient un vif contraste avec les maisons sans prétention d’alentour ; et au-dessus de ce bâtiment bas, s’élevaient le toit raide, couvert de tôle, et les contreforts et parties supérieures du mur d’un grand hall, dans un style splendide d’architecture flamboyante, dont il ne suffirait pas de dire qu’elle me parut réunir les meilleures qualités du gothique de l’Europe moderne avec celles de l’architecture sarrasine et de la byzantine, bien qu’il n’y eût copie d’aucun de ces styles. Sur l’autre côté de la route, au sud, il y avait une construction octogonale avec un toit élevé, rappelant comme aspect le baptistère de Florence, sauf qu’elle était entourée d’une arcade de cloître appuyée sur elle : elle était aussi très délicatement ouvragée.

Toute cette masse d’architecture sur laquelle nous avions si soudainement débouché, du milieu des cultures riantes, n’était pas seulement d’une beauté exquise par elle-même, mais une telle expression de vie généreuse et abondante y était empreinte, que jamais je ne m’étais senti réjoui à tel point. J’en riais littéralement de plaisir. Mon ami paraissait le comprendre, et me regardait avec un intérêt satisfait et affectueux. Nous nous étions avancés parmi une multitude de charrettes, où étaient assis des gens, beaux, à l’air bien portant, hommes, femmes et enfants très gaiement habillés, et qui étaient évidemment des charrettes de marché, car elles étaient pleines de produits de la campagne de l’aspect le plus tentant.

— Je n’ai pas besoin de demander, dis-je, si ceci est un marché, car je vois évidemment que c’en est un ; mais quel marché est-ce, pour qu’il soit si splendide ? Et qu’est-ce que la magnifique salle que voilà, et qu’est-ce que le monument du côté sud ?

— Oh ! c’est précisément notre marché de Hammersmith ; et je suis heureux qu’il vous plaise tant, car nous en sommes vraiment très fiers. Naturellement, l’intérieur de la grande salle est notre lieu d’assemblée en hiver ; en été, nous nous réunissons surtout dans les champs du bas, sur la rivière, en face de Barn Elms. Le bâtiment sur notre droite est notre théâtre : j’espère qu’il vous plaît.

— Je serais un idiot s’il ne me plaisait pas.

Il rougit un peu :

— J’en suis heureux, dit-il, parce que j’en ai eu ma part ; j’ai fait les grandes portes, qui sont en bronze damasquiné. Nous les regarderons plus tard, dans la journée peut-être ; mais maintenant nous devrions continuer. Quant au marché, ce n’est pas un jour très actif ; nous le verrons donc mieux une autre fois, parce qu’il y aura plus de monde.

Je le remerciai.

— Est-ce que ce sont là les vrais gens de la campagne ? Quelles jolies filles il y a parmi eux !

Comme je disais cela, mon regard s’arrêta sur le visage d’une belle femme, grande, cheveux noirs, peau blanche, vêtue d’un joli costume vert clair, en l’honneur de la saison et de la chaude journée, qui me souriait aimablement et plus aimablement encore, me sembla-t-il, à Dick ; je m’arrêtai une minute, puis continuai :

— Je le demande parce que je ne vois aucun des gens de campagne que je me serais attendu à voir à un marché ; je veux dire en train de vendre des choses ici.

— Je ne comprends pas, dit-il, quelle espèce de gens vous vous seriez attendu à voir, ni tout à fait ce que vous entendez par gens « de campagne ». Ceux-ci sont les voisins et voilà comment ils sont dans la vallée de la Tamise. Il y a des régions qui sont plus dures et pluvieuses que celle-ci, et les gens y portent des costumes plus grossiers ; et eux-mêmes sont plus rudes d’aspect et plus hâlés. Mais il y en a qui aiment leur aspect mieux que le nôtre ; ils disent qu’il y a en eux plus de caractère… c’est le mot. Enfin c’est une affaire de goût. Quoi qu’il en soit, le croisement entre eux et nous, en général, tourne bien, ajouta-t-il d’un air réfléchi.

Je l’entendais, bien que mes yeux fussent dirigés du côté opposé, car cette jolie fille était justement en train de disparaître par la porte avec son grand panier de pois nouveaux, et j’éprouvais cette sorte de sentiment de déception qui nous envahit, lorsque nous avons vu dans la rue une figure intéressante ou charmante, que nous ne reverrons probablement jamais ; et je restai un moment silencieux. Je repris enfin :

— Ce que je veux dire, c’est que je n’ai pas vu du tout de pauvres gens, pas un.

Il fronça les sourcils, parut embarrassé, et dit :

— Non, bien entendu ; si quelqu’un va mal, il y a des chances pour qu’il reste à la maison, ou tout au plus qu’il se traîne dans le jardin ; mais je ne sache pas que personne soit malade pour le moment. Pourquoi vous attendre à voir de pauvres gens sur la route ?

— Non, non, dis-je ; je ne veux pas dire des gens malades, je veux dire de pauvres gens ; vous savez, des gens grossiers.

— Non, dit-il avec un gai sourire, je n’en connais vraiment pas. Le fait est qu’il faut que vous veniez vite chez mon arrière grand-père, qui vous comprendra bien mieux que moi. Hue, grison !

Là-dessus, il secoua les rênes, et à petits pas nous nous dirigeâmes vers l’est.

dimanche 27 juin 2021

Une réponse à Edward Bellamy : William Morris, Nouvelles de Nulle Part (1890) 3/4

En 1888, Edward Bellamy publie Looking Backward traduit dès 1891 en français sous le titre Cent ans après ou l'An 2000. L'ouvrage est un immense succès (il est le troisième livre le plus vendu aux Etats-Unis pour tout le XIXe siècle).
De nombreux auteurs répondent à Edward Bellamy, proposant des utopies moins autoritaires que Looking Backward ou des dystopies.

La plus connue de ces réponses est sans doute Nouvelles de Nulle part. Une ère de repos (News from Nowhere, or an Epoch of Rest, 1890) de William Morris. Des extraits sont parus dans la revue La Société nouvelle en 1892.

A son tour, Edward Bellamy répond à ses détracteurs avec Equality (Egalité) en 1897 qui est considéré comme l'"expression définitive de sa vision utopique" (le texte n'a été traduit qu'une fois en 1900 et n'avait jamais été publié sous la forme d'un volume avant l'édition dans la collection ArchéoSF disponible ICI).

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, plusieurs auteurs ont proposé des utopies se déroulant non pas dans un non-lieu mais dans un avenir plus ou moins lointain comme H-G. Wells avec Une Utopie moderne ou Jean Grave avec Terre libre.

ArchéoSF propose les quatre premiers chapitres de Nouvelles de Nulle part tels qu'ils ont été traduits en 1902 en quatre épisodes dont voici le troisième. Pour lire le premier épisode, cliquez ICI, pour lire le second épisode, cliquez ICI.

 

CHAPITRE III
La Maison des hôtes et un déjeuner.

Je restais un peu en arrière pour jeter un regard sur cette maison qui, comme je vous ai dit, s’élevait sur la place de mon ancienne demeure.

C’était une bâtisse allongée avec les sommets de son pignon en retrait du chemin, et de longues fenêtres descendant un peu bas placées dans le mur en face de nous.

Elle était très joliment bâtie avec des briques rouges et un toit en plomb; en haut, au-dessus des fenêtres, courait une frise avec des figures en terre cuite, très bien exécutées et dessinées avec une vigueur et une netteté que je n’avais jamais observées dans aucun travail semblable auparavant. Je reconnus tout de suite les sujets et fus familier avec eux.

Cependant, je remarquais tout ceci en une minute; car nous fûmes bientôt à l’intérieur et pénétrâmes dans un hall pavé de marbre en mosaïque et surmonté d’un plafond ouvert en bois. Il n’y avait pas de fenêtres du côté opposé à la rivière, mais des arcades en bas conduisaient dans les chambres; par une de ces arcades on entrevoyait un jardin dans le lointain, et au-dessus de celles-ci s’élevait un long espace de mur gaiement peint en fresques, je crois, avec des sujets semblables à ceux qui formaient la frise de l’extérieur; toutes ces choses étaient jolies et exécutées avec des matériaux très solides; et quoique ce ne fût pas très grand (tant soit peu plus petit que Crosby-Hall peut-être), on avait là la sensation délicieuse d’espace et de liberté qu’éprouve toujours, à la vue d’une architecture bien comprise, un homme qui a l’habitude de regarder.


Dans cet agréable endroit, que naturellement je reconnus pour être le hall de la Maison des hôtes, trois jeunes femmes allaient et venaient légèrement. Comme elles étaient les premières de leur sexe que j’eusse vues pendant cette matinée si remplie d’événements, je les regardais avec beaucoup d’attention, et les trouvais au moins aussi belles que les jardins, l’architecture et les hommes mâles. Quant à leur habillement, que naturellement je remarquais, je peux dire qu’elles étaient voilées décemment avec des draperies, et pas attifées de falbalas ; qu’elles étaient habillées comme des femmes, et pas rembourées comme des fauteuils, comme la plupart des femmes de nos jours. Bref, leurs habillements rappelaient à la fois le costume classique et les formes plus simples des vêtements du XIVe siècle, quoiqu’on vit clairement qu’ils n’étaient pas une imitation ni de l’un, ni de l’autre ; les étoffes légères et gaies de couleur seyaient bien à la saison. Quant aux femmes elles-mêmes, c’était vraiment chose agréable que de les voir : elles étaient si bonnes et avaient l’air si heureuses. Leur corps bien fait respirait la santé et la force. Toutes étaient au moins avenantes et une d’elles même très jolie, avec des traits bien réguliers. Elles vinrent à nous immédiatement, joyeuses et sans la moindre affectation de timidité ; toutes les trois me donnèrent la main, comme si j’étais un ami nouvellement arrivé d’un long voyage. Je ne pouvais pas cependant m’empêcher de remarquer qu’elles jetaient un regard de côté sur mes vêtements, car j’avais mes habits de la nuit passée ; du reste, même habillé de mon mieux, je ne suis jamais élégant. Quelques mots de Robert le tisserand et elles s’empressèrent pour nous préparer le nécessaire, et bientôt vinrent nous prendre par la main pour nous conduire vers une table dressée dans le coin le plus agréable du hall, et sur laquelle le déjeuner était servi pour nous ; quand nous fûmes assis, une d’elles s’éloigna précipitamment vers les chambres dont j’ai parlé, et revint au bout de peu de temps avec un grand bouquet de roses, bien différentes, comme grandeur et éclat, de celles qui poussaient habituellement à Hammersmith ; celles-ci paraissaient plutôt avoir grandi dans un vieux jardin de campagne. La jeune fille alla rapidement de là à la laiterie et ensuite revint avec un verre délicatement travaillé, dans lequel elle plaça les fleurs, puis elle les mit au milieu de la table. Une autre femme qui s’était éloignée également arriva alors, tenant dans la main une grande feuille de chou remplie de fraises, dont quelques-unes étaient à peine mûres, et les mettant sur la table elle dit : « Voilà ; j’ai pensé à cela avant de me lever ce matin ; mais cela m’est sorti de la tête en voyant l’étranger que voici entrer dans ta barque, Dick ; de sorte que je n’étais pas là avant les merles : cependant, il y en a quelques-unes aussi bonnes que celles que vous pourriez vous procurer n’importe où à Hammersmith, ce matin. »

Robert lui tapotait amicalement sur la tête et nous commençâmes notre déjeuner, qui était assez simple mais très délicatement cuit et servi avec goût. Le pain était particulièrement bon ; il y en avait de plusieurs espèces, depuis le gros pain de ferme bien épais, à la couleur foncée et la saveur douce, que j’aimais beaucoup, jusqu’au pain allongé fait de froment, tout en croûte, semblable à celui que j’ai mangé à Turin. Comme je mettais la première bouchée en bouche, mes yeux rencontrèrent une inscription découpée et dorée sur le panneau situé derrière ce que nous aurions appelé la Haute Table dans un hall d’un collège à Oxford ; un nom qui m’était familier, m’obligeait de lire. Ceci était écrit : « Hôtes et voisins, sur l’emplacement de cette Maison des hôtes était jadis le cabinet de lecture des socialistes de Hammersmith. Videz un verre à leur mémoire ! Mai 1962 ».

Il est difficile de vous dire ce que je ressentis en lisant ces mots, et je pense que ma figure exprima combien j’étais ému, car mes deux amis me regardèrent curieusement, et il se fit un silence entre nous pendant un petit temps.

Bientôt le tisserand, qui n’avait pas des manières aussi distinguées que le passeur, me dit un peu maladroitement :

« Hôte, nous ne savons comment vous appeler ; y a-t-il quelque indiscrétion à vous demander votre nom ? »

« Eh bien ! répondis-je, j’ai quelques doutes sur moi-même ; aussi supposez que je m’appelle « hôte », ce qui est un nom de famille, vous le savez, et ajoutez William, s’il vous plaît. »

Dick s’inclina avec bonté vers moi, mais une ombre d’inquiétude passait sur le visage du tisserand et il dit :

« J’espère que vous ne prendrez pas de mauvaise part ma demande, mais ne voulez-vous me dire d’où vous venez ? Je suis curieux de savoir ces choses pour de bonnes raisons, pour des raisons littéraires. »

Dick le poussait visiblement sous la table, mais il n’était pas très étonné, et attendait lui-même ma réponse un peu intrigué. Quant à moi, j’allais justement laisser échapper « Hammersmith », quand je pensais à quelle confusion de suppositions fâcheuses cela allait nous conduire ; aussi je pris le temps d’inventer un mensonge teinté d’un peu de vérité, et je dis :

« Vous voyez, j’ai été pendant si longtemps absent d’Europe que tout me paraît étrange ; mais je suis né et ai été élevé sur la lisière du Epping Forest, c’est-à-dire à Walthamstone et Woodford. « Une jolie localité aussi, interrompit Dick, un très joli endroit, maintenant que les arbre sont eu le temps de repousser depuis le grand déblaiement de maisons qu’on y a fait en 1955. »

L’incorrigible tisserand ajouta : « Cher voisin, puisque vous connaissez la forêt comme elle était au temps passé, pouvez-vous me dire quelle vérité il y a dans les bruits qui courent qu’au dix-neuvième siècle les arbres étaient tous coupés en forme de têtard ? »

« Ceci était me prendre par mon côté d’archéologue de l’histoire naturelle, et je tombais dans le piège sans penser aucunement où et qui j’étais ; aussi je commençais, pendant qu’une des jeunes filles, la plus jolie, qui avait éparpillé de petites branches de lavande et autres herbes douces et odoriférantes par terre, s’approchait pour écouter, et se plaçait derrière moi appuyant sur mon épaule sa main, dans laquelle elle tenait un peu de la plante que j’avais l’habitude d’appeler balsamine. La forte et douce odeur de cette plante me rappelait mes jours d’enfance, passés dans le potager de Woodford, et le souvenir me revenait des grandes prunes bleues qui poussaient contre le mur au delà de la bande d’herbes douces, souvenir que tous les garçons comprendront de suite. Je commençais précipitamment : « Quand j’étais gamin, et aussi longtemps après, excepté une partie près de Queen Elisabeth’s lodge et une autre près de High Beech, la forêt était presque entièrement composée de charmilles mélangées de buissons de houx.

« Mais quand la corporation de Londres la reprit, il y a à peu près vingt-cinq ans, les droits des anciennes communes permettant de couper les cimes et les branches, touchaient à leur fin et les arbres avaient la permission de grandir. Mais je n’ai plus revu ces lieux depuis plusieurs années, excepté une fois, quand nous fîmes, avec les ligues socialistes, une excursion d’agrément à High Beech Je fus bien choqué alors de voir comme on y avait bâti et comme cela était abîmé ; l’autre jour nous entendions dire que les philistins allaient en faire un jardin-paysage. Mais ce que vous affirmiez qu’on a cessé de bâtir et que les arbres peuvent pousser est une trop bonne nouvelle ; seulement vous savez !… »

A ce point je me rappelais tout d’un coup l’époque où vivait Dick et je m’arrêtais court un peu confus. Le tisserand ne remarquait pas ma confusion et dit en hâte, comme s’il s’était presque aperçu de son manque de politesse :

« Mais je me demande, quel âge avez-vous ? »

Dick et la jolie fille éclatèrent de rire, comme si la conduite de Robert était excusable à raison de son excentricité ; et Dick dit tout en riant :

« N’allez pas si vite, Bob ; cette manière de questionner les convives n’est pas aimable. Vouloir tant savoir ne sert à rien. Vous me rappelez les savetiers radicaux qui, dans les niais anciens romans, d’après les auteurs, marchaient sur toutes les convenances par suite de leur savoir utilitaire. En vérité, je commence à croire que vous avez brouillé votre tête avec les mathématiques, et en fouillant dans ces vieux livres idiots traitant d’économie politique, hé ! hé !, et que vous savez à peine comment vous conduire. Vraiment, il est temps pour vous d’entreprendre quelque travail de plein air pour chasser les toiles d’araignées de votre cerveau. Le tisserand se contenta de rire de bon cœur ; la jeune fille alla à lui et lui tapotant sur la joue elle dit : « Pauvre garçon ! il est né ainsi ».

Quant à moi, j’étais un peu intrigué, mais je riais aussi, en partie pour faire comme les autres, et en partie par plaisir de voir leur tranquille bonheur et leur joyeuse humeur. Avant que Robert pût m’exprimer les excuses qu’il voulait me faire, j’ajoutais :

« Mais « voisins » (j’avais retenu ce mot), cela ne me fait rien de répondre à des questions, quand je le peux : demandez-moi autant de choses que vous voulez ; cela m’amuse. Je veux vous raconter tout ce que je sais concernant l’état d’Epping Forest quand j’étais un gamin, si cela vous plaît ; et quant à mon âge, je ne suis pas une jolie femme, vous le savez, donc pourquoi ne le dirais-je pas ? J’aurai bientôt cinquante-six ans. »

Malgré la récente réprimande sur son manque de convenances, le tisserand ne put s’empêcher de pousser un long « whem » d’étonnement, et les autres s’amusaient tant de sa naïveté, que la gaieté se répandit sur leur figure, quoique par courtoisie ils ne riaient pas pendant que je regardais les uns et les autres d’une manière intriguée. A la fin, reprenant :

« Dites-moi, s’il vous plaît, qu’est-ce qu’il y a : Vous savez que j’ai le désir d’apprendre. Riez, s’il vous plaît ; seulement, expliquez-moi. »

Eh bien, ils rirent, et moi aussi, pour les raisons suivantes ; la jolie femme l’interrompit d’une voix caressante :

« Bien, bien, il est impoli, le pauvre garçon ! Mais, voyez-vous, je peux bien vous expliquer ce qu’il pense : Il veut dire que vous paraissez vieux pour votre âge. Mais bien sûr, cela n’est pas étonnant, puisque vous avez voyagé et de plus il est certain, après tout ce que vous avez raconté, dans des pays insociables. On l’a remarqué si souvent, et avec vérité sans doute, qu’on vieillit très vite quand on vit parmi des gens malheureux.

« Ainsi, on dit que le sud de l’Angleterre est un pays où l’on reste longtemps beau. » Elle rougissait et ajouta : « Quel âge croyez-vous que j’aie ? »

« Eh bien », repris-je, « on m’a toujours dit qu’une femme n’a que l’âge qu’elle paraît ; ainsi, sans offense ni flatterie, je pense que vous avez vingt ans. » Elle riait gaiement tout en disant : « Je suis bien servie pour avoir recherché des compliments, puisque je dois vous avouer la vérité. Sachez que j’ai quarante-deux ans ».

Je la regardai fixement, et de nouveau je la fis rire gaiement, mais je pouvais bien la regarder, car elle n’avait pas la plus petite ride sur la figure ; sa peau était aussi lisse que l’ivoire, ses joues pleines et rondes, ses lèvres aussi rouges que les roses qu’elle avait apportées ; ses beaux bras, qu’elle avait nus pour son travail, étaient fermes et bien faits, depuis l’épaule jusqu’au poignet. Elle rougissait un peu sous mon regard, quoiqu’il fut clair qu’elle m’avait pris pour un homme de quatre-vingts ans ; pour terminer, je dis : « Eh bien, vous voyez, le vieux proverbe a raison encore, et je n’aurais pas dû me laisser tenter par vous jusqu’à vous faire une si grossière question. »

Elle riait de nouveau. « Eh bien, garçons, fit-elle, vieux et jeunes, je dois aller travailler maintenant. Nous allons bientôt être assez occupés ici, et je désire m’acquitter de ma tâche le plus vite possible, parce que j’ai commencé un joli livre hier, et je veux le continuer ce matin ; donc, bonjour pour le moment. Elle saluait de la main et s’éloigna légèrement dans le hall, emportant (comme dit Scott), une partie du soleil de notre table en s’en allant.

Quand elle fut partie, Dick reprit : « Maintenant, hôte, ne voulez-vous pas faire quelques questions à notre ami ici présent ? Ce n’est que juste que vous ayez votre tour ».

« Je serai très heureux d’y répondre », disait le tisserand.

« Si je vous fais quelques questions, Monsieur, disais-je, elles ne seront pas trop sérieuses, mais puisque je sais que vous êtes un tisserand, je voudrais bien vous demander quelques renseignements concernant ce métier, parce que j’y suis, — ou plutôt j’y étais — intéressé. »

« Oh ! répliqua-t-il, je ne vous serai pas très utile, j’en ai peur. Je fais seulement les choses les plus mécaniques du métier, et ne suis, en réalité, qu’un pauvre ouvrier ; je ne suis pas comme Dick. Mais en dehors du tissage, je fais un peu de typographie et de composition, quoique je ne suis pas très habile pour les travaux délicats de la typographie ; et de plus, l’épidémie de faire des livres disparaît et avec elle l’imprimerie à la machine ; donc, j’ai dû chercher autre chose pour quoi j’avais du goût et j’ai pris les mathématiques ; aussi j’écris une sorte d’histoire rétrospective sur la tranquillité et la vie privée de la fin du XIXe siècle, plus pour donner une peinture du pays avant que la bataille n’ait commencée que pour autre chose. C’est pour cela que je vous ai fait ces questions sur Epping Forest. Vous m’avez un peu intrigué, je le confesse, quoique vos renseignements fussent fort intéressants. Mais plus tard, j’espère que nous aurons un peu plus de temps pour causer ensemble, quand notre ami Dick ne sera pas ici. Je sais qu’il me prend pour un médiocre, et me méprise parce que je ne suis pas très adroit de mes mains : c’est l’habitude aujourd’hui. D’après ce que j’ai lu de la littérature du XIXe siècle (et j’ai beaucoup lu), il est clair pour moi que c’est une espèce de revanche contre la stupidité de ces temps, où l’on méprisait quiconque devait employer ses mains. Mais, Dick, mon vieux, ne quid nimis ! Ne l’exagère pas ! »

« Allons, allons, dit Dick, est-ce que j’ai l’air de cela ? Ne suis-je pas l’homme le plus tolérant du monde ? Ne suis-je pas tout à fait content aussi longtemps que vous ne me faites pas apprendre les mathématiques, ou que vous ne m’obligez pas à étudier nos nouvelles sciences esthétiques, et me laissez faire un peu d’esthétique pratique avec mon or et mon acier, et mon joli petit marteau ? Mais, holà ! voici un autre questionneur qui vient pour vous, mon pauvre hôte. Mais Bob, vous devez m’aider à le défendre maintenant. »

« Ici, Boffin, cria-t-il, après une pause ; nous sommes ici, si vous voulez nous voir ! »

Je regardai par-dessus mon épaule et vis quelque chose étinceler et briller dans les rayons de soleil qui traversaient la salle ; je me retournai et je considérai à mon aise un homme d’une splendide stature avançant lentement sur les dalles du hall ; un homme dont le surtout était brodé luxueusement aussi bien qu’élégamment, de sorte que le soleil se reflétait sur lui comme s’il eût été habillé d’une armure d’or. L’homme lui-même était grand et excessivement beau, et quoique sa figure n’eut pas une expression moins bonne que celle des autres, il marchait avec ce tant soit peu d’allure hautaine que la grande beauté est apte à donner à tous les êtres, hommes et femmes.

Il vint et s’assit à notre table avec une figure souriante, étendant ses longues jambes et laissant pendre ses bras par-dessus sa chaise avec cette lente et gracieuse manière que des personnes grandes et bien bâties peuvent se permettre sans affectation. C’était un homme dans la fleur de l’âge, mais il paraissait aussi heureux qu’un enfant qui a un nouveau jouet. Il s’inclina gracieusement vers moi et dit : « Je vois clairement que vous êtes un étranger, celui de qui Annie m’a justement parlé, qui est venu de quelque lointain pays ; je vois aussi que vous ne nous connaissez pas, nous ni notre manière de vivre. Donc, j’ose vous demander s’il vous serait égal de répondre à quelques questions, car vous voyez…

Ici Dick, intervenant : « Non, s’il vous plaît, Boffin ! laissez cela pour le moment. » « Evidemment, vous voulez que l’hôte soit heureux et à l’aise ; et comment peut-il l’être si on l’importune de toutes sortes de questions quand il ne s’est pas encore rendu compte des nouvelles coutumes et du nouveau peuple qu’il voit autour de lui ? Non, non, je vais l’emmener là où il pourra faire des questions lui-même et en avoir la réponse, c’est-à-dire chez mon aïeul à Bloomsburg et je suis convaincu que vous ne pouvez avoir quelque chose à objecter à cela. Ainsi, au lieu de vous tourmenter, vous feriez beaucoup mieux d’aller chez James Allen me chercher une voiture, puisque je désire le conduire moi-même et dites à James, s’il vous plaît, de me donner le vieux gris, parce que je sais mieux conduire un bac qu’une voiture. Courez, mon vieux, et ne soyez pas désappointé ; notre hôte se conservera pour vous et vos histoires. »

Je regardais avec stupéfaction Dick, car j’étais étonné de l’entendre parler d’un ton si familier, pour ne pas dire si sec, à un personnage ayant un air si digne ; car je croyais que ce monsieur Boffin, malgré son nom bien connu emprunté à Dickens, devait être au moins un des sénateurs de ce peuple étrange. Cependant, il se laissa aller et dit : « All right, vieux rameur, ce que vous voudrez ; ce n’est pas un de mes jours de travail, et quoique (avec une inclination de condescendance vers moi) le plaisir de causer avec ce savant hôte m’est enlevé, j’admets qu’il doit voir votre estimable parent aussitôt que possible. Puis il sera peut-être plus capable de répondre à mes questions après qu’on aura répondu aux siennes. »

Après cela il se retourna et se précipita hors du hall.

Quand il fut parti je dis : « Oserais-je demander ce qu’est monsieur Boffin ? de qui le nom, me rappelle maintes agréables heures passées en lisant Dickens.

Dick riait. « Oui, oui, dit-il. Je vois que vous comprenez l’allusion. En effet, son vrai nom n’est pas Boffin, mais Henri Johnson ; nous l’appelons seulement Boffin par plaisanterie, en partie parce qu’il est un « Dustman » et en partie parce qu’il s’habille de façon si voyante et met autant d’or sur lui qu’un baron du moyen-âge. Et pourquoi ne le ferait-il du reste pas s’il l’aime ? Seulement, nous sommes ses amis intimes, vous voyez, et ainsi nous le plaisantons. »

Je me tus un moment, mais Dick continua :

« C’est un excellent garçon et on ne peut s’empêcher de l’aimer ; mais il a une faiblesse : il veux passer son temps à écrire des romans réactionnaires, et il est très fier de mettre la couleur locale exacte, comme il l’appelle ; et comme il pense que vous venez d’un coin de la terre où les gens sont malheureux et par conséquent intéressants pour un conteur d’histoires, il croit qu’il peut tirer de vous quelque renseignement. Oh ! il sera tout à fait franc avec vous, pour cette affaire. Seulement, pour votre propre tranquillité, gardez-vous de lui ! »

« Eh bien, Dick, répliqua le tisserand d’un air bourru, je pense, moi, que ses romans sont bons. »

« C’est vrai, vous faites, dit Dick, « des oiseaux du même plumage » ; des mathématiques et des romans archéologiques, cela va bien ensemble. Mais le voilà qui revient. »

Et, en effet, le « Dustman » chargé d’or nous appelait sur le seuil du hall ; nous nous levâmes tous et allâmes vers le porche, devant lequel se trouvait une voiture avec un solide cheval gris dans les brancards.

Le véhicule était léger et d’accès facile, mais n’avait rien de cette écœurante vulgarité que j’avais connue comme inséparable des véhicules de notre temps, spécialement de ceux qui voulaient être « élégants », mais il était aussi gracieux et agréable dans les lignes qu’un wagon de Wessex. Nous montâmes, Dick et moi. Les filles, qui étaient sous le porche pour nous voir partir, nous saluèrent de la main ; le tisserand inclina la tête avec bonté, le « Dustman », lui, s’inclina aussi gracieusement qu’un troubadour. Dick secoua les rênes et nous partîmes.