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ISSN 2496-9346
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samedi 25 avril 2020

Jean Frollo, Les jurons (1888)

Utiliser une date anticipée pour parler du présent est un moyen fort en usage dans la presse.
Dans Le Petit Parisien du 23 janvier 1888, Jean Frollo publie un long article sur l'usage du juron dans lequel il se projette dans l'avenir, imaginant le regard d'archéologues des temps à venir sur une opérette ; parle du passé et du présent (constatant que l'on ne jure pas plus qu'avant d'ailleurs).
Son article est introduit par ces mots:

Les jurons 

Supposons que, dans trois mille ans, quand notre aimable langue française sera devenue une langue morte, un archéologue, remuant la poussière des bibliothèques afin d'y découvrir des documents sur les mœurs de ce temps, tombe sur une collection de vieilles opérettes et que, parmi celles-ci, se rencontre la pièce que vient de représenter le Théâtre des Bouffes-Parisiens l'érudit qui aura mis la main sur ce texte précieux se fera, convenez-en, une assez singulière idée de l'éducation des jeunes filles à la fin du dix-neuvième siècle.
Le principal personnage de cette opérette est une luronne fille de soldat à qui l'habitude des jurons militaires a fait donner le surnom de «Mam'zelle Crénom ». Afin de ne point laisser s'égarer en de trop fâcheuses hypothèses les érudits de l'avenir, hâtons-nous de témoigner ici que «Mam'zelle Crénom » ne saurait servir de type aux petites pensionnaires de la génération actuelle, et que ce n'est pas l'habitude de nos jeunes tilles fussent-elles filles de soldat d'entremêler leur langage de jurons, même fortement atténués, comme celui que les auteurs de la pièce ont prêté à leur héroïne.[...]

Jean Frollo, "Les jurons", Le Petit Parisien, n° 4104, janvier 1888. 


A lire dans la collection ArchéoSF, le recueil des premiers textes mettant en scène des archéologues des temps futurs (1755-1756) :

vendredi 9 février 2018

Jean Frollo, Au Vingtième siècle (1894)

La prospective est chose courante dans la presse. En 1894, dans Le Petit Journal, Jean Frollo critique un ouvrage de  Max Nordeau dont il ne donne pas le titre mais qui est Dégénérescence (paru en 1892 en Allemagne, on peut le consulter sur Gallica ICI).





AU VINGTIEME SIECLE

C'est un jeu coutumier que de s'attacher à prédire ce que sera l'avenir. Il a inspiré nombre de fantaisies philosophiques. Que sera l'humanité dans les temps futurs? Le problème s'impose volontiers à notre attention.
Jusqu'à présent, ces rêveries étaient plutôt consolantes. Nous sommes les témoins de tant de tristes choses qu'il est naturel qu'on imagine que les vieilles querelles s'apaiseront, qu'on arrivera peu a peu à un état meilleur.
Or, voici, au contraire, un pessimiste tableau du vingtième siècle, proche de nous, déjà. En ce temps-là, à en croire celui qui le trace, le monde sera complètement toqué, en proie aux atteintes de l'hystérie, sous toutes sortes de formes.
Ce prophète est un savant allemand, M. Max Nordau, qui ne fait que tirer des conclusions de ses opinions sur l'état présent du monde, et - ce qui le rend un peu suspect - sur l'état particulier de la France.
On sait qu'il a écrit deux gros volumes - les Allemands sont généralement prolixes - tout exprès pour prouver que « nous nous trouvons actuellement au plus fort d'une épidémie intellectuelle, d'une peste noire de dégénérescence ». En raison d'une idée fixe, il ne voit autour de lui que déments ou, tout au moins, que malades, et, chez nos écrivains, notamment, il se plaît, à relever les symptômes d'une maladie cérébrale qui se répercute en leurs œuvres. La thèse, toute paradoxale qu'elle soit, serait curieuse, à tout prendre, si, comme je l'ai dit, M. Max Nordau n'était Allemand, et ne laissait percer, parfois, des sentiments très allemands contre la France...

Mais,je reviens à la « consultation » qu'il donne sur le vingtième siècle. Il estime que l'hystérie générale n'aura fait que se développer, que toutes les folies sembleront presque naturelles, que c'en sera décidément fait de la santé morale des civilisés, que l'irritabilité nerveuse, qui fait déjà tant de ravages, aura atteint son paroxysme. Vraiment, d'après lui, on verra alors d'étranges choses. Vous plaît-il de le suivre dans cette suggestive peinture de la société future
Donnons-lui la parole, à titre de curiosité, - non sans réserver notre appréciation, et nos conclusions à nous.
Voici donc ce que sera Paris dans cent ans. Tout ce qui s'observe encore seulement chez les habitants des asiles d'aliénés passera à l'état d'habitudes.
Le haschich, le chloral, l'éther, dont tout le monde usera, auront fait une population de détraqués et d'hallucinés, chez lesquels on relèvera toutes les aberrations du goût et de l'odorat.
Ainsi y aura-t-il des boutiques, luxueusement décorées, où on viendra respirer, dans des vases riches, des odeurs de pourriture et d'ordures. Il se formera nombre de nouvelles professions, comme celles d'injecteurs de cocaïne et de morphine. La pudeur, la réserve, seront considérées comme des superstitions du passé. Les deux sexes porteront des vêtements entre lesquels il y aura peu de différence. Les dépravations des moeurs seront telles qu'elles ne seront plus punies.

Continuons à envisager, d'après M. Max Nordau, ce charmant avenir. La capacité d'attention et de recueillement aura tellement diminué, c'est un des symptômes les plus caractéristiques de la dégénérescence, que les études ne pourront absorber plus de deux heures par jour. Les représentations théâtrales ne dureront guère plus d'une demi-heure. L'art, tel que nous l'entendons encore, en sera d'ailleurs absent ce ne seront que des spectacles devant déterminer de violentes sensations.
Les « impulsions » soudaines, celles auxquelles les hystériques ne peuvent résister, seront à ce point fréquentes que personne ne s'étonnera plus de meurtres accomplis sans cause, sans raison. On se bornera à prendre quelques précautions, à interdire les cloches et les sifflets, qui agissent trop directement sur les nerfs. Les aboiements de chiens produisant le même effet, ces animaux ne pourront être gardés qu'après avoir été rendus muets.
Chaque grande ville aura son club des suicidés, voire des clubs pour assassinat réciproque par étranglement, pendaison ou arme blanche L'appétit de la mort sera un des faits caractéristiques.
Plus de religions, mais des communautés de spirites, des évocateurs de morts, des sorciers, des astrologues, des chiromanciens.
On imprimera encore des livres, mais non plus à la façon d'aujourd'hui. Sur des papiers de différentes couleurs, noir, rouge, doté, ce seront des mots sans suite, même des lettres ou des chiffres, ayant une signification symbolique qu'il s'agira de deviner. Il y aura des sociétés pour les interpréter, et leur enthousiasme sera si fanatique qu'elles se livreront les unes aux autres des combats meurtriers.

Rien de tout ceci, dit M. Nordau, n'est arbitrairement imaginé chaque détail en est emprunté à l'observation de particularités actuelles, cessant, de plus en plus, d'être particulière. pour se généraliser, parce que l'humanité est en proie à une fatigue, à un surmenage causé par les modifications apportées dans l'existence par les grandes inventons et découvertes modernes qui la surprirent l'improviste. Ce surmenage ne peut être nié; mais, au lieu d'être en une période d'hystérie incurable, ne sommes-nous pas plutôt en une période de transition, où ne sont seulement frappées que les organisations débiles ?
Le sombre tableau est, dans la note noire, aussi fantaisiste que le sont, par leur optimisme exagéré, les prédictions auxquelles je faisais tout à l'heure allusion, comme l'An 2000 de Bellamy, où le romancier américain suppose que, dans ce délai rapproché, tous les hommes seront arrivés au parfait bonheur.
Il ne faut pas voir que les misères morales et physiques de ce siècle il faut tenir compte aussi d'un vaste mouvement d'idées qui s'opère. Notre temps est le temps des contrastes certains attentats sont dignes de la barbarie primitive, et déterminent d'implacables représailles. Mais ce sont des « accidents » dans l'histoire de l'évolution humaine.
En dépit de ces explosions de sauvagerie, dans lesquelles semblent remonter les vieux instincts mauvais, comment méconnaître que s'agitent, fût-ce confusément encore, des pensées de justice, de bonté, de pitié ? On en doit tenir compte, quand on pense à l'avenir, et c'est là qu'il est, en effet. Ce que nous sentons seulement, l'avenir le réalisera, ou tendra de plus en plus à le réaliser.

En ne voyant autour de lui que malades, hallucinés, détraqués, « candidats à la folie », M. Max Nordau est lui-même victime d'une étrange obsession.
Dieu merci ! il y a encore des cerveaux sains, il y a encore bien des esprits raisonnables, et ce sont ceux qui ont foi dans l'amélioration du sort de la race humaine, à tous les points de vue ce sont ceux, précisément, qui croient fermement que, après tant de déchirements et tant de luttes, le dernier mot restera il la bonté et à l'équité. Peut-être y aura-t-il encore de grandes crises, de grands soubresauts. Mais les nobles, les fraternelles aspirations qui se produisent sous nos yeux, ne périront pas, et, après ces suprêmes assauts de ce qui représente le passé, elles se manifesteront plus vivaces.
C'est être bien mesquin dans des prédictions relatives au siècle qui suivra celui-ci que de ne les baser que sur les atteintes dont souffrent nos nerfs. Tout n'est pas là, pourtant. Notre cœur doit bien être interrogé, lui aussi. Il a des élans, il a des généreux désirs dont héritera, l'avenir. Ne pas penser à cela, c'est, dans les hypothèse philosophiques sur les âges futurs, se priver volontairement d'un des principaux éléments d'appréciation.
En transformant l'humanité de demain en une vaste maison de fous, M. Max Nordau a fait un mauvais rêve, et voilà tout. Nous dirons, nous, qu'il est non seulement permis, mais qu'il est dans le sens de la vérité d'en faire un meilleur.

Jean Frollo, « Au vingtième siècle », in Le Petit Parisien, 6343, 10 mars 1894.