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mardi 15 septembre 2020

Paul Villa, Une page d’histoire (1889)

Faire l'histoire du passé, c'est dépassé! Vive l'histoire du futur. C'est en tout cas le projet de Paul Villa dans ce petit texte paru en 1889. De nombreux thèmes et fantasmes de l'époque traversent le texte : le progrès technique dans les domaines des transports et des communications, la tour Eiffel (qui vient d'être terminée), le péril jaune, le métissage (les thèses racialistes sont à la mode et le texte est clairement raciste), l'utopie d'un monde sans guerre (quelques années après celle de 1870 et peu avant celle de 1914-1918).

UNE PAGE D'HISTOIRE

Après la poésie, l’histoire est certainement l’expression la plus élevée et la plus noble de la pensée humaine.

Seulement comme tous les hommes sont paresseux, ils ont tous, plus ou moins bien, écrit l’histoire d’hier, ce qui n’est pas malin ; ce rôle de phonographe ne me convient pas, aussi je veux simplement écrire une page de l’histoire de demain, ce qui me semble beaucoup plus palpitant. Il est bien entendu que je ne donne ici qu'un scénario, qu’une fresque enlevée à grands coups de brosse : aux patients, aux laborieux à fignoler mon travail, à eux d’entourer le bronze sévère de festons et d’astragales d’or finement ciselés.

Je commence :


1900. L’Europe, les deux Amériques et l’Australie sont couvertes de chemins de fer, Panama est percé et le canal sous-marin qui relie les Batignolles à Trafalgar-Square fonctionne régulièrement, ce qui est très commode pour les pickpockets; l’Europe est heureuse et Paris plus que jamais l’auberge du monde.


1920. L’Asie est couverte de chemins de fer, la Chine à elle seule en possède pour 47 milliards. Le fameux train pneumatico-télescopique par tube vient d’être inauguré entre Paris et Pékin : le monde entier est heureux.


1930. L’anniversaire des trois glorieuses. Hélas ! que les temps sont changés à 100 ans de date. Une horde de six millions de Chinois, armés jusqu aux dents s’est jetée à l’improviste sur la vieille Europe par les grandes lignes ferrées des Indes, de l’Euphrate, de la Sibérie, de la Caspienne.

Russes, Allemands, Français, Anglais ont été massacrés et ce qui reste de survivants traîne une vie misérable sur le sol dévasté de la patrie, tandis que les fils du Céleste, gras et gros, se prélassent à la place des Rothschild et autres juifs qu’ils ont exterminés jusqu’au dernier.

Les Italiens seuls n’ont pas trop eu à souffrir, grâce à leurs talents variés et ils gagnent encore leur pain en cirant les bottes des mandarins à trois queues.


1948. Encore un anniversaire célèbre, l’aube des jours mémorables se lève, le vieux sang gaulois uni a tant coulé depuis la conquête des Jaunes, bouillonne et fermente de nouveau, c’est lui qui vivifie la terre et soulève les pavés aux heures suprêmes.

Cependant les conquérants sont calmes, la direction des ballons est trouvée, les lignes internationales aériennes sillonnent les deux hémisphères, les isthmes sont inutiles et les 32 milliards de chemins de la France, devenant improductifs et superflus, sont adjugés pour 11.591 fr. 17 centimes à l’hôtel Drouot.


1953. Les temps marchent vite, les événements vont se précipiter et cependant personne ne s’en doute.

Nous sommes le 17 mai, à minuit, l’heure grave, un inventeur célèbre de la rue Mouffetard vient de découvrir une poudre dont une simple pincée fait sauter 9 départements, il en a chargé secrètement une flottille de ballons, c’est fait, il part, il est arrivé, crac, il lâche tout sur la Chine, de ses 400 millions d’habitants, 200 millions périssent sur le coup, le Céleste-Empire est écrabouillé, les Chinois volent au secours de leurs frères ; l’Europe respire, elle est délivrée : il y a encore de beaux jours pour la France !


L’an 2000 ! Saluez. Il n’y a plus d’Allemands, plus de canons, plus de guerre, tous les peuples sont frères et ne vivent que pour faire du commerce.

Que dis-je, des trois races, la blanche en Europe, la jaune en Asie, la noire en Afrique, il ne reste plus rien, les races elles-mêmes ont disparues, grâce aux mariages, aux métissages et il ne reste plus que deux races sur le globe : la race café au lait qui résulte des unions de l’Europe avec l’Asie et la race chocolat qui est le produit des différents peuples avec les nègres : le monde de nouveau est heureux et à la grande exposition universelle de Paris, qui couvre une superficie de 45 lieues de terrain autour de la capitale, par un système de coulisses et de relonges fort ingénieux, un mécanicien vient de pousser la tour Eiffel à 600 mètres.

2010. Nous sommes le 14 juillet, la terre est trop petite, on organise, grâce à l’air comprimé, une série de ballons de plaisir pour la lune ! 

 

Paul Villa, « Une page d’histoire », 

in Le Phare littéraire, 3ème année, 2ème série,

n° 34, 15 janvier 1889

 

mardi 19 juin 2018

Les Femmes de l'avenir (série de 20 cartes postales, vers 1900)

Alors que la collection ArchéoSF prépare une anthologie ayant pour titre Au Temps où les femmes régneront (publication cet automne), voici pour patienter une série de 20 cartes postales sur le thème Les Femmes de l'avenir éditée par A. Bergeret installé à Nancy.

Notons avant toute chose qu'il s'agit essentiellement de mettre en scène d'accortes jeunes femmes occupant des métiers dits masculins. Les métiers du maintien de l'ordre, de la sécurité et des armées donnent l'occasion au photographe de mettre en scène des costumes pour le moins moulants et de dénuder bars et jambes (ce qui devait être à l'époque assez érotique). Donc érotisation du corps de la femme dans un contexte dit masculin. D'un autre côté avec la seconde partie de la série qui présente des métiers et des fonctions électives, ce sont des attributs masculins qui sont donnés aux modèles (le monocle, le haut de forme,...).





















samedi 26 mai 2018

La Machine à prévoir l'avenir (1929)

Nous poursuivons notre exploration du magazine Vu sous l'angle de l'anticipation et de la science fiction. Pour retrouver tous les articles de cette série, cliquez ICI

Dans le n° 54 (daté du 27 mars 1929), on découvre un article abondamment illustré sur M. Belin, prétendument inventeur de la machine à prévoir l'avenir, c'est à dire la télévision qui permet non seulement de voir à distance mais aussi de voir dans l'avenir! Nous voici plongés en l'an 1949, soit vingt ans dans le futur!
Comme tous les autres articles de ce numéro, il s'agit en fait d'un canular pour le 1er avril...





La Machine à prévoir l'avenir


Le génial inventeur, M. Belin, et son mystérieux appareil qui projette sur un écran la vision de l'avenir.



C'est par le plus grand des hasards que j'ai pu connaître ce qui va suivre. J'étais l'autre jour chez M. Belin, l'illustre et charmant inventeur de la télévision, qui a donné déjà tant de merveilles, et qui avait bien voulu nous réserver un accueil particulièrement aimable lorsqu'il avait su que nous venions lui demander, pour les lecteurs de VU, quelques éclaircissements sur ses dernières trouvailles.
En somme, lui avons-nous dit, que peut-on voir exactement par la télévision ?
M. Belin nous fit entrer dans son laboratoire au bord de la Seine, et sourit mystérieusement.
Nous entendons bien, lui dîmes-nous, que télévision veut dire : vision à distance, et nous avons vu de remarquables, d'étonnantes photos transmises par ce procédé, dont tous les grands quotidiens disposent maintenant. Mais après ? Mais encore ? Et quelle est la limite de la distance ?
Il n'y a pas de limite, nous dit vivement M. Belin en nous arrêtant. Et vous semblez croire que télévision veut dire seulement : vision à distance dans l'espace. Ma parole, c'est extraordinaire ce que le public est mal informé par les journalistes. Télévision signifie : vision lointaine, dans l'espace ou dans le temps. Vous avez bien saisi ces trois mots : dans le temps ?
Eh quoi ? Dîmes-nous, le passé serait-il donc visible ?
Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Non, je n'ai pas le pouvoir d'évoquer n'importe quelle époque. Le siècle de Louis XIV, par exemple, est trop loin de nous ; je puis aller facilement jusqu'à M. Thiers, mais cela ne vous intéresserait guère, j'imagine ; et peut-être préféreriez-vous que nous tournions mon objectif vers l'avenir ?
Votre avenir personnel, m'a dit alors M. Belin, avec une certaine ironie, n'aurait d'intérêt que pour peu de gens. Voulez-vous savoir ce que sera, par exemple, la France dans cent ans ?
Vous pourriez me montrer cela ? m'écriai-je ?
Pas l'ensemble, dit-il, mais des détails ; après tout, la colombe de l'arche ne rapporte pas tout l'Arrarat, mais une simple feuille. Un détail fait prévoir l'ensemble… Voyez, rien n'est plus facile. Vous n'avez qu'à tourner ce cadran comme sur un téléphone automatique, ou un appareil de T.S.F. Composez vous-même le numéro de l'année dont vous désirez que le spectacle vous soit donné…
Vingt-cinq ans ? Dis-je. Vingt, ne serait-ce pas assez ? 1949 ; mais hélas, combien de nos contemporains…
Rassurez-vous, me dit M. Belin, presque tous, sauf un grand nombre de piétons, seront encore jeunes et vigoureux. En effet, M. Voronoff aura simplifié son système. Une seul injection, et notre existence sera prolongée de soixante ans…
«  Que voyons nous ?
Les yeux béats d'espoir, je contemplais l'écran révélateur.
Voilà M. Poincaré, dis-je.
Lui-même, fit M. Belin. Après avoir fait appel à MM. Herriot, Marty et Blum, le président sera revenu à M. Poincaré, pour la satisfaction générale du peuple français.
Mais il me semble que son âge…
Ne vous ai-je pas dit que l'âge n'aura plus aucune importance ?
Et cette autre foule que je vois ici ?
Le rassemblement quotidien autour du cheval du Jardin des Plantes.
Mon Dieu, dis-je, si c'est cela l'avenir…
M. Belin eut un sourire, peut-être de pitié, et coupa le courant…
Lorsque nous fûmes revenus de notre émotion, nous étions déjà loin. Et malgré l'irrécusable témoignage des photographies, tout ce que nous venions de voir nous paraissait à nous-mêmes si incroyable qu'il nous fallut pour en tenter le récit un courage que nos lecteurs apprécieront.

Hervé Lauwick

Les automobiles circulant sur la Seine, voûtée et transformée en autostrade. L'endroit reste propice aux suicides.



La place de la Concorde, dont l'adaptation a été confiée, par la Section spéciale de Publicité de l'Institut, à Maître Cassandre.






La Gare de l'Est entourée de gratte-ciel. Le plan génial de Le Corbusier adopté trop tard n'a pu être réalisé qu'à moitié sur les ruines de l'ancien Paris devenu un enfer.








mardi 10 avril 2018

Ce que nous réserve l'électricité (1929)

Le Petit Inventeur proposait de multiples articles de prospectives. Certains de ces articles étaient annoncés en couverture avec des illustrations tout à fait science-fictionnelles. C'est le cas avec Ce que nous réserve l'électricité (Le Petit Inventeur n° 31, 1929) signé A. Engineer (ça sent le pseudonyme).
La couverture nous montre un robot (électrique bien évidemment):




Pourtant, pour que tout cela fonctionne il est nécessaire de produire et transporter l'électricité. L'idée développée dans l'article est que des usines hydrauliques produiront l'électricité puis le courant sera "projeté par un miroir parabolique dont les rayons chargés d'énergie sillonneront l'espace jusqu'aux sous stations de distribution d'électricité". Ainsi de très nombreux appareils (tant domestiques que professionnels et industriels) pourront fonctionner, les ouvriers deviendront ingénieurs et la guerre se fera au moyen de super-canons. 






Retrouvez les autres articles consacrés à cette publication parus sur ArchéoSF en cliquant ICI.


mercredi 14 mars 2018

Un Français de l'an 2000 visitant la nécropole de nos gloires de 1935 (1935)

La radio fut un véhicule important de l'imaginaire anticipateur. Il ne reste souvent rien de ces chroniques et émissions à part des annonces et des compte-rendus dans la presse. Cela fait partie de cette science fiction invisible si difficile à saisir. L'Action française du 9 juin 1935 nous apprend ainsi l'existence d'une "gazette humoristique" de 1935 sur Radio Alger mettant en scène un Française de l'An 2000 jugeant les gloires de 1935. On y croise Mistinguett (déjà entrevue dans L'Amour en l'An 2000 en 1933 à Saint Tropez), Cécile Sorel ou Philibert Besson. On ne recueille ici qu'un court jugement d'avenir sur Philibert Besson, député de la Troisième République qui lança, avec Joseph Archer, l'Europa, une monnaie ayant pour but d'assurer la paix

Evidemment l'intérêt pour l'époque est surtout la satire mais cela témoigne aussi de la prégnance du thème de l'avenir et du regard que le futur portera sur une période ou un événement. L'Action française ne se prive pas d'utiliser la mention de la chronique pour critiquer la démocratie qu'elle vomit... 


vendredi 9 février 2018

Jean Frollo, Au Vingtième siècle (1894)

La prospective est chose courante dans la presse. En 1894, dans Le Petit Journal, Jean Frollo critique un ouvrage de  Max Nordeau dont il ne donne pas le titre mais qui est Dégénérescence (paru en 1892 en Allemagne, on peut le consulter sur Gallica ICI).





AU VINGTIEME SIECLE

C'est un jeu coutumier que de s'attacher à prédire ce que sera l'avenir. Il a inspiré nombre de fantaisies philosophiques. Que sera l'humanité dans les temps futurs? Le problème s'impose volontiers à notre attention.
Jusqu'à présent, ces rêveries étaient plutôt consolantes. Nous sommes les témoins de tant de tristes choses qu'il est naturel qu'on imagine que les vieilles querelles s'apaiseront, qu'on arrivera peu a peu à un état meilleur.
Or, voici, au contraire, un pessimiste tableau du vingtième siècle, proche de nous, déjà. En ce temps-là, à en croire celui qui le trace, le monde sera complètement toqué, en proie aux atteintes de l'hystérie, sous toutes sortes de formes.
Ce prophète est un savant allemand, M. Max Nordau, qui ne fait que tirer des conclusions de ses opinions sur l'état présent du monde, et - ce qui le rend un peu suspect - sur l'état particulier de la France.
On sait qu'il a écrit deux gros volumes - les Allemands sont généralement prolixes - tout exprès pour prouver que « nous nous trouvons actuellement au plus fort d'une épidémie intellectuelle, d'une peste noire de dégénérescence ». En raison d'une idée fixe, il ne voit autour de lui que déments ou, tout au moins, que malades, et, chez nos écrivains, notamment, il se plaît, à relever les symptômes d'une maladie cérébrale qui se répercute en leurs œuvres. La thèse, toute paradoxale qu'elle soit, serait curieuse, à tout prendre, si, comme je l'ai dit, M. Max Nordau n'était Allemand, et ne laissait percer, parfois, des sentiments très allemands contre la France...

Mais,je reviens à la « consultation » qu'il donne sur le vingtième siècle. Il estime que l'hystérie générale n'aura fait que se développer, que toutes les folies sembleront presque naturelles, que c'en sera décidément fait de la santé morale des civilisés, que l'irritabilité nerveuse, qui fait déjà tant de ravages, aura atteint son paroxysme. Vraiment, d'après lui, on verra alors d'étranges choses. Vous plaît-il de le suivre dans cette suggestive peinture de la société future
Donnons-lui la parole, à titre de curiosité, - non sans réserver notre appréciation, et nos conclusions à nous.
Voici donc ce que sera Paris dans cent ans. Tout ce qui s'observe encore seulement chez les habitants des asiles d'aliénés passera à l'état d'habitudes.
Le haschich, le chloral, l'éther, dont tout le monde usera, auront fait une population de détraqués et d'hallucinés, chez lesquels on relèvera toutes les aberrations du goût et de l'odorat.
Ainsi y aura-t-il des boutiques, luxueusement décorées, où on viendra respirer, dans des vases riches, des odeurs de pourriture et d'ordures. Il se formera nombre de nouvelles professions, comme celles d'injecteurs de cocaïne et de morphine. La pudeur, la réserve, seront considérées comme des superstitions du passé. Les deux sexes porteront des vêtements entre lesquels il y aura peu de différence. Les dépravations des moeurs seront telles qu'elles ne seront plus punies.

Continuons à envisager, d'après M. Max Nordau, ce charmant avenir. La capacité d'attention et de recueillement aura tellement diminué, c'est un des symptômes les plus caractéristiques de la dégénérescence, que les études ne pourront absorber plus de deux heures par jour. Les représentations théâtrales ne dureront guère plus d'une demi-heure. L'art, tel que nous l'entendons encore, en sera d'ailleurs absent ce ne seront que des spectacles devant déterminer de violentes sensations.
Les « impulsions » soudaines, celles auxquelles les hystériques ne peuvent résister, seront à ce point fréquentes que personne ne s'étonnera plus de meurtres accomplis sans cause, sans raison. On se bornera à prendre quelques précautions, à interdire les cloches et les sifflets, qui agissent trop directement sur les nerfs. Les aboiements de chiens produisant le même effet, ces animaux ne pourront être gardés qu'après avoir été rendus muets.
Chaque grande ville aura son club des suicidés, voire des clubs pour assassinat réciproque par étranglement, pendaison ou arme blanche L'appétit de la mort sera un des faits caractéristiques.
Plus de religions, mais des communautés de spirites, des évocateurs de morts, des sorciers, des astrologues, des chiromanciens.
On imprimera encore des livres, mais non plus à la façon d'aujourd'hui. Sur des papiers de différentes couleurs, noir, rouge, doté, ce seront des mots sans suite, même des lettres ou des chiffres, ayant une signification symbolique qu'il s'agira de deviner. Il y aura des sociétés pour les interpréter, et leur enthousiasme sera si fanatique qu'elles se livreront les unes aux autres des combats meurtriers.

Rien de tout ceci, dit M. Nordau, n'est arbitrairement imaginé chaque détail en est emprunté à l'observation de particularités actuelles, cessant, de plus en plus, d'être particulière. pour se généraliser, parce que l'humanité est en proie à une fatigue, à un surmenage causé par les modifications apportées dans l'existence par les grandes inventons et découvertes modernes qui la surprirent l'improviste. Ce surmenage ne peut être nié; mais, au lieu d'être en une période d'hystérie incurable, ne sommes-nous pas plutôt en une période de transition, où ne sont seulement frappées que les organisations débiles ?
Le sombre tableau est, dans la note noire, aussi fantaisiste que le sont, par leur optimisme exagéré, les prédictions auxquelles je faisais tout à l'heure allusion, comme l'An 2000 de Bellamy, où le romancier américain suppose que, dans ce délai rapproché, tous les hommes seront arrivés au parfait bonheur.
Il ne faut pas voir que les misères morales et physiques de ce siècle il faut tenir compte aussi d'un vaste mouvement d'idées qui s'opère. Notre temps est le temps des contrastes certains attentats sont dignes de la barbarie primitive, et déterminent d'implacables représailles. Mais ce sont des « accidents » dans l'histoire de l'évolution humaine.
En dépit de ces explosions de sauvagerie, dans lesquelles semblent remonter les vieux instincts mauvais, comment méconnaître que s'agitent, fût-ce confusément encore, des pensées de justice, de bonté, de pitié ? On en doit tenir compte, quand on pense à l'avenir, et c'est là qu'il est, en effet. Ce que nous sentons seulement, l'avenir le réalisera, ou tendra de plus en plus à le réaliser.

En ne voyant autour de lui que malades, hallucinés, détraqués, « candidats à la folie », M. Max Nordau est lui-même victime d'une étrange obsession.
Dieu merci ! il y a encore des cerveaux sains, il y a encore bien des esprits raisonnables, et ce sont ceux qui ont foi dans l'amélioration du sort de la race humaine, à tous les points de vue ce sont ceux, précisément, qui croient fermement que, après tant de déchirements et tant de luttes, le dernier mot restera il la bonté et à l'équité. Peut-être y aura-t-il encore de grandes crises, de grands soubresauts. Mais les nobles, les fraternelles aspirations qui se produisent sous nos yeux, ne périront pas, et, après ces suprêmes assauts de ce qui représente le passé, elles se manifesteront plus vivaces.
C'est être bien mesquin dans des prédictions relatives au siècle qui suivra celui-ci que de ne les baser que sur les atteintes dont souffrent nos nerfs. Tout n'est pas là, pourtant. Notre cœur doit bien être interrogé, lui aussi. Il a des élans, il a des généreux désirs dont héritera, l'avenir. Ne pas penser à cela, c'est, dans les hypothèse philosophiques sur les âges futurs, se priver volontairement d'un des principaux éléments d'appréciation.
En transformant l'humanité de demain en une vaste maison de fous, M. Max Nordau a fait un mauvais rêve, et voilà tout. Nous dirons, nous, qu'il est non seulement permis, mais qu'il est dans le sens de la vérité d'en faire un meilleur.

Jean Frollo, « Au vingtième siècle », in Le Petit Parisien, 6343, 10 mars 1894.








vendredi 24 novembre 2017

Jules Demolliens, Ah! Vous aurez beau faire... (1894)

Le périodique humoristique le Journal amusant (dont le rédacteur en chef était en 1894 Pierre Véron auteur du Raccommodeur de cervelles et d'autres nouvelles) usait régulièrement de prophètes, de devins et de pythonisses pour éclairer ses lecteurs sur l'avenir. Jules Demolliens se livre à cet exercice sur le thème du pari sportif. Alors que les joueurs de son époque se sentent floués, qu'en sera-t-il dans l'avenir? 


Ah ! Vous aurez beau faire...

Les courses semblent destinées à devenir un de ces passe-temps dont on dit que le jeu n'en vaut pas la chandelle.
La braise serait peut-être même plus exact.
Et beaucoup prévoient, à bref délai, la disparition — oh! que triste! — de ce tapis vert où l'on biseaute les chevaux comme de simples cartes.
Nous avons voulu savoir ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans ces prédictions pessimistes, et nous s mimes allés dare-dare consulter la somnambule habituelle du Journal Amusant.
Cette bonne pythonisse s'est mise aussitôt à notre disposition.
Je dors ! s'est-elle écriée toute joyeuse.
Eh bien, que voyez-vous?
Voilà : après une foule de petites émeutes, chaque année, sur les champs de course, une révolution éclate enfin en l'an 1930.
Les parieurs, trop effrontément dévalisés, se soulèvent en masse et envahissent l'enceinte du pesage, en poussant des hurlements épouvantables, comme il convient dans ces circonstances solennelles. On pend haut et court tous les chevaux et quelque peu les jockeys avec les propriétaires, et, devant les potences, le peuple décrète l'abolition des courses de quadrupèdes.
Alors, on ne joue plus ?
Si ; mais une réaction s'est faite ; au lieu des rapides coursiers d'autrefois filant comme le vent, on choisit d'inoffensives tortues et on en fait lancer sur la piste.
Ça fait toujours durer le plaisir plus longtemps !
Oui; mais on trouvait encore le moyen de tricher !
Avec des tortues ?
Avec des tortues !... On faisait courir à jeun celle qui devait arriver première, et alors, il suffisait de lui montrer un brin de salade pour activer son allure et lui permettre d'atteindre le poteau avant ses concurrentes, bien repues, auxquelles la salade ne disait rien pour le moment.
Alors ?
Seconde révolution. On pend tortues et éleveurs ; ce qui est, entre parenthèses, une manière un peu vive d'élever, à leur tour, les éleveurs. En 1980, on imagine de faire courir des chevaux mécaniques mus par l'électricité.
L'électricité ne triche pas !
Non, du moins c'est ce qu'on croyait, et les gogos, enthousiasmés par la nouvelle invention, risquent sur ces bêles articulées jusqu'à leur dernière chemise.
Et ils ne gagnent pas plus que du temps des chevaux montés par de malins jockeys ?
Pas davantage !
Ça ne les rebute pas ?
Si ; ils commencent à grogner contre l'électricité et à la traiter fort irrévérencieusement, comme une majesté déchue, lorsqu'un beau jour, quelqu'un, trop curieux, s'aperçoit que les chevaux sont truqués et que l'entrepreneur de courses fait arriver premier invariablement celui sur lequel de rares joueurs ont ponté.
A qui se fier ?
Les parieurs se soulèvent…
Troisième révolution !
On met les chevaux mécaniques en miettes ; et en l'an 2000, les gogos jurent solennellement de renoncer à jouer. La scène est très émouvante.
Et ils tiennent parole ?
Pendant huit jours... au bout desquels on rencontre les messieurs les plus sélect jouant au Zanzibar ou au bonneteau ; des parties de bouchon du high-life ont lieu à tous les carrefours.
Cela devenait inquiétant.
Aussi les pouvoirs publics durent-ils aviser. On commença à désespérer de jamais arriver à donner au peuple un jeu qui lui convînt, lorsqu'un inventeur de génie imagine un petit appareil très curieux. C'est une sorte de roue concave divisée en 36 numéros, dans laquelle une bille tourne avec rapidité. Le numéro devant lequel s'arrête la bille a gagné, et le joueur empoche 30 fois sa mise. On donne, séance tenante, à l'ingénieuse mécanique le nom de roulette, et le peuple ne veut plus d'autre jeu que celui-là. Le gouvernement décore l'inventeur et s'adjuge la cagnotte... Tout est bien qui finit bien.
Là-dessus la bonne pythonisse se réveille, et nous prenons congé d'elle après force remerciements.

Jules Demolliens, « Ah ! Vous aurez beau faire... » in Le Journal amusant, n° 1672, 16 juin 1894

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