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samedi 18 février 2023

Raoul Mihnar, Les joies futures (1894)

En 1894, Raoul Mihnar (1857-1934) publie la nouvelle "Les joies futures" dans le Mercure de France. On y découvre les manipulations du vivant que le docteur Isatis réalise sur l'île (fictive) de Kefnidenn (que l'on pourrait traduire par "l'île de l'araignée") dans le Morbihan. Cette nouvelle précède de deux ans le roman L'Ile du docteur Moreau d'H.G. Wells. Le texte est dédié à Henri Guède, vulgarisateur scientifique, notamment auteur d'un Traité élémentaire d'histoire naturelle


 Les Joies futures

Pour Henri Guède

Le Dr Isatis est un homme vigoureux, de corpulence moyenne, blond roux et les veux très clairs. Il se livre peu, et lorsque j’eus l’honneur de lui être présenté il ne souffla mot, n’ayant rien à me dire, et me donna ainsi la sensation de l’homme supérieur.

Après un certain nombre d’entrevues silencieuses, qui nous inspirèrent l’un pour l’autre une très grande sympathie, il voulut bien me convier à visiter son établissement horticole de l’île de Kefnidenn (Morbihan), où j’acquis la conviction, grâce à ses très lucides explications, qu’une série de progrès importants venait de s’effectuer à la fois dans le domaine agricole et celui de la physiologie animale.

Isatis est un autodidacte ; il s’est fait lui-même. Dans les montagnes cévenoles où il est né, il eut de bonne heure l’habitude de la méditation. Son père, un énergique bûcheron, lui enseignait à se taire, mieux que n’y eût réussi toute l’éloquence d’un Carlyle ; sa mère, nièce d’un curé, lui apprit à lire dans la traduction de l’IIliade par madame Dacier, lui donnant, dès la prime enfance, le goût des larges blessures et le désir des amputations. A quinze ans, il arrivait à Paris avec trente sous dans la poche et une indomptable volonté dans le cœur. A vingt-cinq ans, il était docteur en médecine et en chirurgie, immensément riche grâce à l’amitié de l’illustre chirurgien Ranmort, qui se prit d’amitié pour son meilleur élève et l’institua en mourant son légataire universel.

Libre désormais, il rêva la découverte décisive, qui, du jour au lendemain, fait d'un inconnu une gloire de l’humanité. Abandonnant la pratique, il chercha l’homoncule en la bouteille, et, marchant sur la trace des Paracelses et des doms Junipériens, il s'enferma dans son laboratoire, distillant, cristallisant, se corrodant les paupières à la flamme des creusets, voulant réaliser chimique ment ce polyèdre assez compliqué que l’on appelle un homme. Malgré ses efforts et ses immenses connaissances, il échoua ; l’heure n'était pas venue ou elle était passée. Il obtint de curieuses géodes en forme d’estomac ; mais elles se refusèrent à digérer. Il s’inclina devant son échec et entama la lutte d’un autre côté.

« Quand un jardinier veut obtenir une rose, il ne va pas chez le droguiste. » Cette vérité de fait l’éclaira sur la véritable et définitive voie.

« Pour obtenir la vie, il faut la vie. »

Le laboratoire de chimie fut transformé en laboratoire de physiologie ; de nombreuses expériences de vivisection se succédèrent, et, en quelques mois, par de simples greffages, Isatis accomplissait un chien à six têtes, qui tient encore aujourd’hui une place d’honneur dans ses vastes collections.

Sûr du succès, il acheta, pour travailler en paix, la propriété de l’île de Kefnidenn, où il aménagea, suivant ses plans, les superbes établissements qu’il me fut permis de visiter. Etant l’un des principaux actionnaires d’une entreprise importante de piraterie, il eut à bon compte les sujets humains qui lui étaient nécessaires ; quelques pourboires distribués à propos dans les ministères et les préfectures lui valurent la neutralité bienveillante de l’administration, et, dès maintenant, l’œuvre est sortie de la période théorique ; elle existe ; elle est devenue une affaire.

Le bâtiment principal consiste en une vaste serre où peinent sans relâche des équipes de jardiniers bien dressés. C’est la serre de réparation. On y constate le premier pas fait vers le progrès par le Dr Isatis. Il a rendu à l’homme les privilèges du lézard et de l’écrevisse, la faculté de régénérer les membres perdus pour une cause ou pour une autre. Les gens à réparer sont placés près des cloches en verre contenant le milieu nutritif où plonge seule la portion du corps incomplète. L'œil éprouve une joie très spéciale à voir ces manchots, culs-de-jatte, etc., dont les membres absents repoussent avec une rapidité parfaitement appréciable sous un fort grossisse ment. Jusqu’à présent, on ne reçoit pas dans cette serre d'étrangers à l’établissement ; le docteur opère sur son personnel, qui se laisse amputer avec plaisir, certain d'être payé comme à l’ordinaire et d'avoir en même temps quelques journées de repos.

A côté, se trouve l’étuve de segmentation. Le progrès obtenu est le suivant. Comme les animaux les plus inférieurs, l’homme y prolifère par dédoublement, mode si pratique et si moral, sup primant les inconvénients du procédé actuel, si disgracieux, de reproduction, inconvénients à la fois moraux et physiques sur lesquels il est inutile d’insister. Le processus opératoire est d'une simplicité merveilleuse : on coupe le sujet en deux et l’on applique la surface de chaque section sur une cuve pleine du milieu nutritif. En un nombre plus ou moins grand de jours, chaque moitié a regagné la partie symétrique ; on a deux hommes complets, parfaitement semblables à l’original, et l'on peut s’en convaincre par des photographies faites antérieurement.

Le docteur arrive même avec une fraction du corps, quelque petite qu’elle soit, à reconstituer l’organisme entier. Soulevant une cloche, il me découvre un pied planté seulement depuis trois jours ; le mollet est déjà formé et l’articulation du genou commence à se dessiner. Sous une éprouvette, un pouce coupé de la veille a déjà son index.

« D'un être humain, en deux mois, j’en fais cent et plus », déclare mon docte ami. Pour lui, le problème de la dépopulation n’offre plus aucun sens. Il ne croit pas néanmoins que l’on puisse opérer dès maintenant la castration universelle, si désirable en présence des crimes passionnels et des divagations amoureuses.il est évident qu'un seul établissement ne peut fournir d'êtres humains l’univers entier ; plus tard, on verra, si des installations analogues sont faites, en de nombreux points du globule terraqué. On ne peut mettre notre espèce à la merci d’un tremblement de terre, d'un cyclone, d'une quel conque éventualité.

Le troisième progrès du docteur est le suivant. Comme aux plantes, il donne aux hommes un pouvoir presque infini d’amélioration. Il lui a suffi d’appliquer avec tact la bouture et l’écussonnage, lui permettant de conserver les produits obtenus par le semis, et de les fixer de façon définitive.

Avec une bonne foi très curieuse chez un savant, Isatis rend pleine justice à ses prédécesseurs, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, aux zéphyrs de Kabylie, à Paul Bert, à Brown-Séquard, etc. Il se reconnaît un seul mérite, c’est d’avoir agi avec plus de décision. Le greffage a, déprimé abord, donné les meilleurs résultats, et le docteur s’est distrait d’études plus sérieuses par la fabrication de quelques monstres ; il possède, à côté du chien à six têtes, et parfaitement conservés dans l'alcool, une femme à douze mamelles, un enfant à quatre nez, un homme dont le dos est entièrement couvert d’yeux de diverses nuances.

Le docteur a fait succéder des essais plus pratiques à ces expériences d'ordre purement théorique. Par des écussonnages de substance cérébrale, joints à une culture plus ou moins intensive, à des engrais plus ou moins actifs, il double, triple, décuple l'intelligence, la diminue, la déforme ; il joue de la pensée comme d'un luth, réussissant à volonté le mystique actif et le mystique passif, le mage et l’explorateur, l’écrivain de génie, le général et le cordonnier par vocation.

Pour couvrir en partie ses dépenses, il s’est ouvert quelques débouchés à l’étranger, et, dans un hangar, il m’indique un certain nombre de commandes soigneusement étiquetées et prêtes à être expédiées ; il y a- là trois gendarmes pour l’empereur de Russie, un président de République pour l’Amérique du Sud, et un grand poète national pour la Suisse. J'assiste au repas, très simple, calqué sur le gavage des poulets au jardin d'Acclimatation. Chaque sujet avale l’extrémité d’un tube en caoutchouc dont l’autre bout plonge dans une immense marmite. On appuie sur un bouton, on compte jusqu'à cinq, et l’opération est terminée. Les frais quotidiens de cette nourriture s’élèvent à vingt centimes par échantillon.

Le prix des produits est uniforme.

« Un homme d’esprit, dit le docteur, ne me coûte pas plus cher à façonner qu'un imbécile. Il serait malhonnête de le faire payer davantage à mes clients. »

 

Raoul Mihnar, « Les joies futures »,
in Mercure de France, n° 49, janvier 1894.

 

 

 



mardi 15 juin 2021

[Révélation! ] Albert Robida et Octave Uzanne, La fin des livres (1894-1895)

Traditionnellement (mais après la publication de ce billet cela va changer, je n'en doute pas! ), on date le texte La Fin des livres d'Octave Uzanne illustré par Albert Robida pour sa version française de 1895 (dans le recueil Contes pour les bibliophiles, éditions ancienne maison Quanti, avec un achevé d'imprimé du 27 novembre 1894).

 

 

La première parution serait donc celle en langue anglaise dans le n° 2 de Scribner's Magazine daté du mois d'août 1894 .

 


Eh bien, le texte (sans les illustrations d'Albert Robida) est paru dans Le Supplément littéraire du Figaro du dimanche 18 août 1894. Le sommaire du numéro donne le titre du texte et sa caractérisation générique ("suggestion d'avenir") mais le texte dans le journal porte le surtitre "Vagues suggestions d'avenir".

 


 

Cela rejoint la question autour de la bibliographie d'Octave Uzanne, notamment pour ce qui concerne ses réflexions sur l'avenir des bibliothèque (texte publié en 1897).

Ce texte et d'autres sur le thème de la fin du livre seront recueillis dans l'anthologie La Fin du livre à paraître dans la collection ArchéoSF fin 2021 aux éditions publie.net. [Mise à jour: l'ouvrage est disponible au format papier et en numérique ICI]

 




dimanche 2 février 2020

[Ballet] Les Demoiselles du XXe siècle (1894)

Le spectacle vivant a souvent abordé l'anticipation. Ainsi peut-on retrouver des images de plusieurs éditions du carnaval de Nice, des fêtes carnavalesques de Bordeaux, des comptes rendus de revues comme Plus ça change de Rip (1915) Une soirée en l'an 2000 (1929) et de nombreuses autres (à consulter)...
A partir du 15 septembre 1894, les Folies Bergère proposent Les Demoiselles du XXe siècle sur un livret d'Abel Mercklein (1849-1924) et une musique de Louis Desormes (1840-1898). Evidemment il n'y a pas de captation de ce spectacle et les témoignages concernant ce spectacle sont peu nombreux.Gallica reproduit une affiche publicitaire. Cette anticipation rejoint donc le vaste domaine de la science-fiction invisible.
La publicité pour ce ballet est notamment assurée par une affiche de Louis Trinquer-Trianon (1853-1922) signée L. Trianon. 



La chronique « La soirée théâtrale » signée par « Un monsieur de l’orchestre » parue dans Le Figaro n°259 du 16 septembre 1894 nous livre un commentaire sur le spectacle « Les Demoiselles du XXe siècle »:

Ce ballet, vrai dire, ne rappelle que de fort loin la Source ou Coppélia. Mais c'est une charmante fantaisie et, ce qui n'est pas un mince agrément, une fantaisie d'une gaieté débordante. Il y a même un grain de philosophie oh si menu! dans cette satire préventive du débraillé qui, si l'on en juge par les mœurs d'aujourd'hui, régira les mœurs de demain. Et le librettiste, M. Abel Mercklein, a pu supposer que, d'ici cent ans, nos fillettes et nos garçonnets, élevés d'après la méthode Cempuis, porteront ces toilettes ultra-légères et se complairont à des divertissements ultra-naturalistes. Sur ce thème point banal, Desormes a brodé les variations les plus folles, où passe comme un écho de l'orgie infernale d'Offenbach, et Mariquita, l'incomparable maître de ballet, réglé des pas éminemment suggestifs, dansés avec un entrain du diable par une vingtaine de jolies filles, aussi bonnes à voir, que court vêtues. Quant à Mlle Lamothe, elle est délicieuse tout simplement, et en passe de devenir une de nos meilleures danseuses de genre. Comme toujours, enfin, les décors peints par Amable et Gardy, les costumes exécutés par Landolff, d'après les dessins de Trianon, sont des merveilles d'élégance, de fantaisie et de goût.
Mot de la fin 9,500 francs au guichet. Il n'y a rien d'éloquent comme les chiffres. 

Un Monsieur de l'orchestre

dimanche 1 décembre 2019

[Critique] M. Suyéhiro, Le Japon en 1907 (1894)

Sur la première page du Journal des débats daté du 3 octobre 1894, on trouve un petit article consacré à la recension d'un roman d'anticipation signé M. Suyéhiro et ayant pour titre (traduit) Le Japon en 1907. Ce qui est particulièrement intéressant dans ce petit article, c'est de lire l'expansion du genre qualifié par le journaliste de "littérature futuriste" (reprenant ainsi une expression forgée en par Félix Bodin dans sa préface au Roman de l'avenir, 1834), de voir mentionnée l'idée que l'anticipation se développe au fur et à mesure que les terras incognitas disparaissent, et de mesurer la circulation d'écrits (manifestement non traduits) à travers le monde sur le thème de l'anticipation.




AU JOUR LE JOUR

UN ROMAN JAPONAIS 

Nous entendrons, si vous le voulez, par « littérature futuriste » celle qui transporte dans un temps à venir plus ou moins lointain le sujet de ses fictions et nous constaterons que ce genre de littérature fleurit en ce moment d'un bout du monde à l'autre. Jadis, quand la surface de notre globe était mal connue, il suffisait a un auteur, qui désirait avoir ses coudées franches et n'être gêné par aucune réalité, d'imaginer une société chimérique quelconque dans une région quelconque où personne n'avait été voir, – que ce fût l'Atlantide ou que ce fût l'Eldorado – maintenant que l'agence Cook promène ses touristes au Zoulouland, il a bien fallu trouver un nouvel asile aux fantaisies des satiriques ou des utopistes ; de là, cette multitude d'œuvres qui se déroulent en des époques qui ne sont pas encore. L'Amérique, l'Angleterre, l'Allemagne, la France ont déjà passablement usé du procédé « futuriste ». Voici que les écrivains de l'Extrême Orient se mettent, à leur tour, à exploiter cette veine, et que M. Suyéhiro publie un Japon en 1907, qui peut se classer dans la même catégorie que les ouvrages de Mercier ou de M. Bellamy. 
Si nous en jugeons par la courte analyse que donne la Nouvelle Revue du roman de M. Suyéhiro, il doit être extrêmement curieux comme document sur l'état d'esprit actuel des vainqueurs de Ping-Yang. Cette race énergique, active et intelligente, s'est brusquement façonnée à notre civilisation occidentale; elle a retiré de son effort des avantages appréciables, aujourd'hui plus que jamais, mais sa rapide ascension paraît aussi lui avoir donné en sa puissance une foi illimitée et quand un des personnages de M. Suyéhiro, l'amiral Yamaguchi, parle avec détachement d'une guerre possible contre « la Chine, la Russie ou l’Angleterre », peut-être marque-t-il un tempérament quelque peu prédisposé à l'illusion, en plaçant sur une seule ligne trois facteurs militaires aussi dissemblables. 
Tel qu'il est néanmoins, par sa forme littéraire, par ses traits de mœurs, et par des bizarreries même comme celle que nous signalons, ce roman japonais semble digne d'être connu en Europe. Pourquoi la Nouvelle Revue qui nous l'a révélé, ne lui consacre-t-elle qu'une étude très succincte, à peine assez étendue pour nous le faire comprendre ?– M. S. 

M.S., "Un roman japonais", in  Le Journal des débats politiques et littéraires,
3 octobre 1894.

vendredi 9 février 2018

Jean Frollo, Au Vingtième siècle (1894)

La prospective est chose courante dans la presse. En 1894, dans Le Petit Journal, Jean Frollo critique un ouvrage de  Max Nordeau dont il ne donne pas le titre mais qui est Dégénérescence (paru en 1892 en Allemagne, on peut le consulter sur Gallica ICI).





AU VINGTIEME SIECLE

C'est un jeu coutumier que de s'attacher à prédire ce que sera l'avenir. Il a inspiré nombre de fantaisies philosophiques. Que sera l'humanité dans les temps futurs? Le problème s'impose volontiers à notre attention.
Jusqu'à présent, ces rêveries étaient plutôt consolantes. Nous sommes les témoins de tant de tristes choses qu'il est naturel qu'on imagine que les vieilles querelles s'apaiseront, qu'on arrivera peu a peu à un état meilleur.
Or, voici, au contraire, un pessimiste tableau du vingtième siècle, proche de nous, déjà. En ce temps-là, à en croire celui qui le trace, le monde sera complètement toqué, en proie aux atteintes de l'hystérie, sous toutes sortes de formes.
Ce prophète est un savant allemand, M. Max Nordau, qui ne fait que tirer des conclusions de ses opinions sur l'état présent du monde, et - ce qui le rend un peu suspect - sur l'état particulier de la France.
On sait qu'il a écrit deux gros volumes - les Allemands sont généralement prolixes - tout exprès pour prouver que « nous nous trouvons actuellement au plus fort d'une épidémie intellectuelle, d'une peste noire de dégénérescence ». En raison d'une idée fixe, il ne voit autour de lui que déments ou, tout au moins, que malades, et, chez nos écrivains, notamment, il se plaît, à relever les symptômes d'une maladie cérébrale qui se répercute en leurs œuvres. La thèse, toute paradoxale qu'elle soit, serait curieuse, à tout prendre, si, comme je l'ai dit, M. Max Nordau n'était Allemand, et ne laissait percer, parfois, des sentiments très allemands contre la France...

Mais,je reviens à la « consultation » qu'il donne sur le vingtième siècle. Il estime que l'hystérie générale n'aura fait que se développer, que toutes les folies sembleront presque naturelles, que c'en sera décidément fait de la santé morale des civilisés, que l'irritabilité nerveuse, qui fait déjà tant de ravages, aura atteint son paroxysme. Vraiment, d'après lui, on verra alors d'étranges choses. Vous plaît-il de le suivre dans cette suggestive peinture de la société future
Donnons-lui la parole, à titre de curiosité, - non sans réserver notre appréciation, et nos conclusions à nous.
Voici donc ce que sera Paris dans cent ans. Tout ce qui s'observe encore seulement chez les habitants des asiles d'aliénés passera à l'état d'habitudes.
Le haschich, le chloral, l'éther, dont tout le monde usera, auront fait une population de détraqués et d'hallucinés, chez lesquels on relèvera toutes les aberrations du goût et de l'odorat.
Ainsi y aura-t-il des boutiques, luxueusement décorées, où on viendra respirer, dans des vases riches, des odeurs de pourriture et d'ordures. Il se formera nombre de nouvelles professions, comme celles d'injecteurs de cocaïne et de morphine. La pudeur, la réserve, seront considérées comme des superstitions du passé. Les deux sexes porteront des vêtements entre lesquels il y aura peu de différence. Les dépravations des moeurs seront telles qu'elles ne seront plus punies.

Continuons à envisager, d'après M. Max Nordau, ce charmant avenir. La capacité d'attention et de recueillement aura tellement diminué, c'est un des symptômes les plus caractéristiques de la dégénérescence, que les études ne pourront absorber plus de deux heures par jour. Les représentations théâtrales ne dureront guère plus d'une demi-heure. L'art, tel que nous l'entendons encore, en sera d'ailleurs absent ce ne seront que des spectacles devant déterminer de violentes sensations.
Les « impulsions » soudaines, celles auxquelles les hystériques ne peuvent résister, seront à ce point fréquentes que personne ne s'étonnera plus de meurtres accomplis sans cause, sans raison. On se bornera à prendre quelques précautions, à interdire les cloches et les sifflets, qui agissent trop directement sur les nerfs. Les aboiements de chiens produisant le même effet, ces animaux ne pourront être gardés qu'après avoir été rendus muets.
Chaque grande ville aura son club des suicidés, voire des clubs pour assassinat réciproque par étranglement, pendaison ou arme blanche L'appétit de la mort sera un des faits caractéristiques.
Plus de religions, mais des communautés de spirites, des évocateurs de morts, des sorciers, des astrologues, des chiromanciens.
On imprimera encore des livres, mais non plus à la façon d'aujourd'hui. Sur des papiers de différentes couleurs, noir, rouge, doté, ce seront des mots sans suite, même des lettres ou des chiffres, ayant une signification symbolique qu'il s'agira de deviner. Il y aura des sociétés pour les interpréter, et leur enthousiasme sera si fanatique qu'elles se livreront les unes aux autres des combats meurtriers.

Rien de tout ceci, dit M. Nordau, n'est arbitrairement imaginé chaque détail en est emprunté à l'observation de particularités actuelles, cessant, de plus en plus, d'être particulière. pour se généraliser, parce que l'humanité est en proie à une fatigue, à un surmenage causé par les modifications apportées dans l'existence par les grandes inventons et découvertes modernes qui la surprirent l'improviste. Ce surmenage ne peut être nié; mais, au lieu d'être en une période d'hystérie incurable, ne sommes-nous pas plutôt en une période de transition, où ne sont seulement frappées que les organisations débiles ?
Le sombre tableau est, dans la note noire, aussi fantaisiste que le sont, par leur optimisme exagéré, les prédictions auxquelles je faisais tout à l'heure allusion, comme l'An 2000 de Bellamy, où le romancier américain suppose que, dans ce délai rapproché, tous les hommes seront arrivés au parfait bonheur.
Il ne faut pas voir que les misères morales et physiques de ce siècle il faut tenir compte aussi d'un vaste mouvement d'idées qui s'opère. Notre temps est le temps des contrastes certains attentats sont dignes de la barbarie primitive, et déterminent d'implacables représailles. Mais ce sont des « accidents » dans l'histoire de l'évolution humaine.
En dépit de ces explosions de sauvagerie, dans lesquelles semblent remonter les vieux instincts mauvais, comment méconnaître que s'agitent, fût-ce confusément encore, des pensées de justice, de bonté, de pitié ? On en doit tenir compte, quand on pense à l'avenir, et c'est là qu'il est, en effet. Ce que nous sentons seulement, l'avenir le réalisera, ou tendra de plus en plus à le réaliser.

En ne voyant autour de lui que malades, hallucinés, détraqués, « candidats à la folie », M. Max Nordau est lui-même victime d'une étrange obsession.
Dieu merci ! il y a encore des cerveaux sains, il y a encore bien des esprits raisonnables, et ce sont ceux qui ont foi dans l'amélioration du sort de la race humaine, à tous les points de vue ce sont ceux, précisément, qui croient fermement que, après tant de déchirements et tant de luttes, le dernier mot restera il la bonté et à l'équité. Peut-être y aura-t-il encore de grandes crises, de grands soubresauts. Mais les nobles, les fraternelles aspirations qui se produisent sous nos yeux, ne périront pas, et, après ces suprêmes assauts de ce qui représente le passé, elles se manifesteront plus vivaces.
C'est être bien mesquin dans des prédictions relatives au siècle qui suivra celui-ci que de ne les baser que sur les atteintes dont souffrent nos nerfs. Tout n'est pas là, pourtant. Notre cœur doit bien être interrogé, lui aussi. Il a des élans, il a des généreux désirs dont héritera, l'avenir. Ne pas penser à cela, c'est, dans les hypothèse philosophiques sur les âges futurs, se priver volontairement d'un des principaux éléments d'appréciation.
En transformant l'humanité de demain en une vaste maison de fous, M. Max Nordau a fait un mauvais rêve, et voilà tout. Nous dirons, nous, qu'il est non seulement permis, mais qu'il est dans le sens de la vérité d'en faire un meilleur.

Jean Frollo, « Au vingtième siècle », in Le Petit Parisien, 6343, 10 mars 1894.