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samedi 8 avril 2023

Henri Strentz, La machine suprême (1936) 2/3

Henri Strentz (voir sa page Wikipedia) est un polygraphe qui a écrit une nouvelle relevant de la science-fiction. Dans La machine suprême il imagine un dispositif tout à fait merveilleux-scientifique! ArchéoSF la publie en trois épisodes. Lire le premier épisode.



Et, plus curieux de surprendre la conversation des louches acolytes que de jouir du succès de sa tentative, il prêta toute son attention.

— Je vous le répète, Tom, vous n'avez pas l'étoffe que réclame une pareille audace, reprochait à l'autre celui qui semblait le plus volontaire.

— Vous le verrez bien, mylord.

— Alors, demain à Victoria à 9 h. 45 ; tenez-vous sur le quai, je vous donnerai les dernières instructions : ici, les murs ont des oreilles.

— Serviteur, mylord.

— En attendant, prenez toujours le « joujou ».

Et il lui glissa dans la main un objet que le physicien reconnut être une bombe.

Les deux complices se regardèrent sans parler, puis leurs yeux se portèrent autour d'eux comme s'ils se sentaient gênés par une présence hostile.

— Mylord !

— Quoi ?...

— Vous avez raison : on nous épie.

— Vous voyez partout des fantômes depuis, que vous avez si proprement étranglé ce pauvre Sullivan qui nous était pourtant bien utile !

— Nous sommes brûlés, vous dis-je.

— Filons ; en passant, vous jetterez le « joujou » dans la Tamise.

 

D'un coup de commutateur, Stanislas Bardanne avait rejoint sa chambre de Paris. Il ôta son casque et réentendit les bruits de la fête populaire et le ronflement du moteur.

—- Pour un début, je ne suis vraiment pas mal tombé, murmura-t-il. Quel précieux auxiliaire je ferais pour la police !

Puis il s'abandonna à la joie de sa réussite.

— Enfoncé l'anneau de Gygès, les chemins de fer, les autos, l'avion ! s'écria-t-il avec délire. A moi les secrets des rois, des diplomates, des assassins, tous les secrets ! plus de guerre, puisque ça se saura dès les prémices et qu'on pourra ainsi la déjouer ; le règne enfin de l'entente forcée, la seule efficace.

Et le tango qu'exécutait l'orchestre de la rue se transfigura en marche triomphale.

Mais, s'abaissant à des considérations moins généreuses :

— Quel nez vont faire mes chers détracteurs ! pouffa-t-il. Tout à coup, il se demanda s'il n'avait pas rêvé. Cédant à un besoin de contrôle, il releva un nouveau point sur la mappemonde et manœuvra les aiguilles des cadrans de position.

-— Voir, cette fois, me suffira.

Il se recoiffa du casque et tourna le commutateur. Son regard plongeait dans une obscurité livide animée d'une prodigieuse palpitation ; et, au fur et à mesure que sa main poussait une manette assurant le déplacement en profondeur, une grandissante phosphorescence éclairait un étrange et glauque paysage embroussaillé. Brusquement, un énorme poisson lui offrit à un mètre sa gueule effrayante et ses deux yeux rougeâtres exorbités. D'une torsion de la queue, le monstre vira et disparut dans le mystère d'une forêt d'algues.

— Un bon moyen de prendre un bain sans se mouiller ! ricana le physicien. Sa vue s'était arrêtée sur le fond de la mer. Une multitude de mollusques, d'annélides, d'actinies, de méduses, de toutes sortes de céphalopodes irradiant des feux de rubis, d'émeraude, de diamant et de saphir, lui révélait la plus belle illumination ainsi que la richesse de la flore et de la faune abyssales.

Soudain, il découvrit, revêtue d'une carapace de madrépores et de coquillages, la vieille épave d'une frégate dont les flancs crevés lui permirent de reconnaître qu'elle recelait un chargement de lingots d'or.

— Ma première prospection ! ne put s'empêcher de s'exclamer Stanislas Bardanne avec ravissement.

Déjà il avait retrouvé sa chambre et enlevé son casque. Non, ce n'était pas un rêve ! Il se pinça tout de même à en crier, puis se dilata dans un frénétique rire d'orgueil.

Cependant il lui restait un dernier essai à tenter qui, s'il était concluant, l'autoriserait à décerner à son invention le nom de Machine Suprême. Il chercha un autre point sur la mappemonde, tourna les aiguilles des deux cadrans, se recoiffa du casque et poussa le commutateur.

Instantanément ses yeux de Parisien nocturne contemplèrent le lever de l'aurore sur le plus beau paysage du monde. Sa projection sensorielle se situait juste au seuil d'une clairière qui s'étendait, parce de fleurs exotiques, sous un ciel encore piqué de pâles étoiles. Une douce fraîcheur s'insinuait dans l'atmosphère chaude, et, au pied des arbres, la terre jonchée de feuilles inconnues semblait molle encore des eaux d'un orage de la nuit. Au-dessus du savant, parmi de grosses branches, gambadaient par centaines de petits singes agiles, en même temps qu'une profusion d'oiseaux invisibles saluaient d'un hymne merveilleux la naissance du jour. Stanislas Bardanne, ou plutôt ses sens translatés, demeurait saisi par la luxuriance de cet éden embaumant la tubéreuse et qu'il respirait avec volupté. Son « moi » avait le diamètre de la terre. Sa pensée et ses sens étaient ici, son corps là-bas, Il entendait battre son cœur à quelques milliers de kilomètres et frémissait comme un dieu de cette expansion formidable... Le moment était arrivé où, par l'intervention d'un autre courant, il allait peut-être accomplir le plus grand miracle de la Science. Sa main s'était portée à tâtons sur un commutateur ; il n'avait plus qu'un geste à faire ; mais il hésitait, cette fois, devant l'inconnu...

 

La suite (et fin) au prochain numéro!

jeudi 30 mars 2023

Henri Strentz, La machine suprême (1936) 1/3

Henri Strentz (voir sa page Wikipedia) est un polygraphe qui a écrit une nouvelle relevant de la science-fiction. Dans La machine suprême il imagine un dispositif tout à fait merveilleux-scientifique! ArchéoSF la publie en trois épisodes. Lire le second épisode, lire le troisième épisode.




Ce n'était pas dans le but de célébrer, à sa façon, l'anniversaire de la sacro-sainte journée républicaine que le physicien Stanislas Bardanne, chef de travaux à la Sorbonne, s'apprêtait à expérimenter, le soir du 14 Juillet, la machine extraordinaire dont il était l'inventeur, mais pour la simple raison que cette machine avait été achevée, mise au point quelques heures plus tôt.

Compliquée de rouages, de bobines, de cadrans, de lampes à mercure, de rhéostats, de manettes, le tout emmêlé de fils électriques, celle-ci se dressait, jusqu'au plafond, contre un des murs de la pièce qui servait au savant sexagénaire de cabinet de travail — oh ! une simple table de bois blanc couverte de livres et de paperasses ! — et de chambre à coucher — oh ! un étroit petit lit de fer plié dans un coin ! — Personne ne soupçonnait l'existence de cette machine, attendu que le physicien l'avait fait exécuter pièce par pièce chez différents spécialistes, puis s'était appliqué à la monter de ses propres mains pour mieux en assurer le secret.

Minuit n'était pas loin. Depuis trois heures déjà, l'orchestre de la rue s'époumonait à emporter les danseurs au ras des pavés, emplissant la nuit de ses sonorités de cuivre, scandées par un lourd piétinement.

Ce bruit complexe, Stanislas Bardanne, s'il l'entendait, n'en avait cure. Tout à sa machine, il la considérait d'un air énamouré et anxieux. Anxieux, parce qu'au fond, un inventeur ne sait jamais si le succès couronnera ses efforts ; énamouré, parce que cette machine était sa création, l'enfant de son esprit et de sa volonté, et qu'en elle, les dernières heures de sa jeunesse rejoignaient celles de sa maturité.

En effet, depuis le début de ses recherches, vingt-cinq ans s'étaient écoulés, durant lesquels le professeur n'avait mis le pied dehors que pour se rendre à son laboratoire, tout proche, et à son restaurant ; vingt-cinq ans qu'il vivait penché sur des chiffres et des épures, livré à une bataille dont la défaite aurait été pour lui pire qu'un arrêt de mort. L'ambition qui l'animait n'était pas modeste, puisqu'elle se proposait de réaliser quelques-unes des plus hardies promesses de la Science et de faire du même coup table rase des railleries qui avaient, jusque-là, accompagné ses travaux. Railleries que toujours subiront ceux qui, par génie ou déraison, font bon marché des dogmes établis et qui s'étaient surtout manifestées, avec un ensemble remarquable dans le monde savant, à chacune de ses communications insérées, par charité eût-on dit, dans des feuilles de hasard, car il ne lui fallait pas songer à l'hospitalité des publications officielles. Ainsi avaient été accueillis ses exposés sur les vibrations reproductrices, les foyers électriques du corps humain, les rapports du fluide animal et du fluide magnétique terrestre, le prolongement illimité des facultés visuelles, auditives et olfactives, la translation des molécules vivantes au moyen de l'électricité…

Il est vrai que, par sa maigreur, son physique cocasse, ses allures dégingandées, sa façon de se vêtir, ses manies de vieux célibataire, Stanislas Bardanne s'offrait naturellement propre à essuyer les brocards des étudiants et surtout de ses pairs. Bref, au lieu de ce qu'il était en réalité : un chercheur modeste, inhabile à se faire valoir, un grand enfant contemplatif de l'espèce de ceux dont la patience et la foi savent arracher à la Nature quelques-uns de ses secrets, il passait pour un inoffensif toqué. Or, comme rien n'était capable d'entamer la confiance de Stanislas Bardanne en ses conceptions, peu à peu, il avait été amené à imaginer, puis à construire une machine susceptible de doter l'homme du privilège d'entendre, de voir, de sentir à distance en projetant à l'aide d'un courant électrique les sens de son opérateur sur un point quelconque de la terre. Et peut-être... Toutefois, de cette dernière possibilité, le savant n'était pas aussi certain que des autres. La découverte de la T.S.F; avait grandement facilité ses travaux. Minuit ! L'heure de la grande expérimentation avait sonné. Préalablement, le physicien s'était bouclé à même la peau différentes ceintures conductrices soutenues par des bandes métalliques lui descendant jusqu'aux pieds. Ces ceintures qui, par induction, mettaient en rapport ses différents fluides nerveux, formaient dans leur ensemble une sorte de carcasse quelque peu rigide. Comme il était en manches de chemise, Stanislas Bardanne jugea que l'événement, qu'il considérait comme le plus important de sa vie, ne pouvait se passer sans une certaine solennité. Il enfila sa redingote, noua une cravate blanche, donna, devant une petite glace de bazar, un coup de peigne à ses cheveux hirsutes, s'épingla à la poitrine une décoration faite de deux humbles palmes d'argent suspendues à un ruban violet et qu'il arborait pour la première fois, bien qu'elle lui eût été décernée presque au sortir de l'Université au titre de préparateur. Ensuite, il prit une énorme mappemonde qu'il examina en la faisant tourner lentement.

— Où vais-je aller ? se demanda-t-il. Pas bien loin, d'abord. Puisque je connais leur langue, un petit voyage chez nos amis anglais est tout indiqué. Ayant relevé la position de Londres, il se plaça debout vis-à-vis de sa machine, amena l'aiguille de deux cadrans sur les degrés exprimant la longitude et la latitude de cette Ville, mit en marche un générateur d'électricité qui lie ronfla pas plus fort qu'une grosse mouché, s'enferma la tête dans une sorte de casque, assurant, toujours par induction, la mise en action de ses fluides visuels, auditifs et olfactifs et relia casque et carcasse au moyen de fils souples à la machine et à un émetteur d'ondes, Enfin, ayant attendu juste le temps de vaincre la naturelle émotion qui s'était emparée de lui, il manœuvra un commutateur et fut parcouru d'un grand frisson... Le hourvari de la rue n'arrivait plus à ses oreilles. Eh une seconde, sa vue baigna dans une atmosphère trouble. Son ouïe et son odorat subirent une succession de bruits et d'odeurs, puis une image se précisa à son regard, au fur et à mesure qu'il tournait une manette ainsi qu'un photographe mettant au point son appareil ; il constata que son « moi » hantait, invisible mais en possession de toutes ses facultés, un bar de bas quartier londonien. Une mégère couperosée somnolait sur un comptoir encombré de bouteilles de spiritueux. Seuls dans la salle et assis à une table, deux consommateurs aux inquiétantes allures s'entretenaient à voix basse et en fumant devant un verre de whisky. Une lumière crue soulignait la résolution de leurs visages sinistres.

— Encore l'odeur opiacée de ce tabac que je ne puis souffrir ! maugréa en lui- même Stanislas Bardanne. Pas de doute, je suis bien en Angleterre.

 La suite au prochain épisode!

samedi 18 février 2023

Raoul Mihnar, Les joies futures (1894)

En 1894, Raoul Mihnar (1857-1934) publie la nouvelle "Les joies futures" dans le Mercure de France. On y découvre les manipulations du vivant que le docteur Isatis réalise sur l'île (fictive) de Kefnidenn (que l'on pourrait traduire par "l'île de l'araignée") dans le Morbihan. Cette nouvelle précède de deux ans le roman L'Ile du docteur Moreau d'H.G. Wells. Le texte est dédié à Henri Guède, vulgarisateur scientifique, notamment auteur d'un Traité élémentaire d'histoire naturelle


 Les Joies futures

Pour Henri Guède

Le Dr Isatis est un homme vigoureux, de corpulence moyenne, blond roux et les veux très clairs. Il se livre peu, et lorsque j’eus l’honneur de lui être présenté il ne souffla mot, n’ayant rien à me dire, et me donna ainsi la sensation de l’homme supérieur.

Après un certain nombre d’entrevues silencieuses, qui nous inspirèrent l’un pour l’autre une très grande sympathie, il voulut bien me convier à visiter son établissement horticole de l’île de Kefnidenn (Morbihan), où j’acquis la conviction, grâce à ses très lucides explications, qu’une série de progrès importants venait de s’effectuer à la fois dans le domaine agricole et celui de la physiologie animale.

Isatis est un autodidacte ; il s’est fait lui-même. Dans les montagnes cévenoles où il est né, il eut de bonne heure l’habitude de la méditation. Son père, un énergique bûcheron, lui enseignait à se taire, mieux que n’y eût réussi toute l’éloquence d’un Carlyle ; sa mère, nièce d’un curé, lui apprit à lire dans la traduction de l’IIliade par madame Dacier, lui donnant, dès la prime enfance, le goût des larges blessures et le désir des amputations. A quinze ans, il arrivait à Paris avec trente sous dans la poche et une indomptable volonté dans le cœur. A vingt-cinq ans, il était docteur en médecine et en chirurgie, immensément riche grâce à l’amitié de l’illustre chirurgien Ranmort, qui se prit d’amitié pour son meilleur élève et l’institua en mourant son légataire universel.

Libre désormais, il rêva la découverte décisive, qui, du jour au lendemain, fait d'un inconnu une gloire de l’humanité. Abandonnant la pratique, il chercha l’homoncule en la bouteille, et, marchant sur la trace des Paracelses et des doms Junipériens, il s'enferma dans son laboratoire, distillant, cristallisant, se corrodant les paupières à la flamme des creusets, voulant réaliser chimique ment ce polyèdre assez compliqué que l’on appelle un homme. Malgré ses efforts et ses immenses connaissances, il échoua ; l’heure n'était pas venue ou elle était passée. Il obtint de curieuses géodes en forme d’estomac ; mais elles se refusèrent à digérer. Il s’inclina devant son échec et entama la lutte d’un autre côté.

« Quand un jardinier veut obtenir une rose, il ne va pas chez le droguiste. » Cette vérité de fait l’éclaira sur la véritable et définitive voie.

« Pour obtenir la vie, il faut la vie. »

Le laboratoire de chimie fut transformé en laboratoire de physiologie ; de nombreuses expériences de vivisection se succédèrent, et, en quelques mois, par de simples greffages, Isatis accomplissait un chien à six têtes, qui tient encore aujourd’hui une place d’honneur dans ses vastes collections.

Sûr du succès, il acheta, pour travailler en paix, la propriété de l’île de Kefnidenn, où il aménagea, suivant ses plans, les superbes établissements qu’il me fut permis de visiter. Etant l’un des principaux actionnaires d’une entreprise importante de piraterie, il eut à bon compte les sujets humains qui lui étaient nécessaires ; quelques pourboires distribués à propos dans les ministères et les préfectures lui valurent la neutralité bienveillante de l’administration, et, dès maintenant, l’œuvre est sortie de la période théorique ; elle existe ; elle est devenue une affaire.

Le bâtiment principal consiste en une vaste serre où peinent sans relâche des équipes de jardiniers bien dressés. C’est la serre de réparation. On y constate le premier pas fait vers le progrès par le Dr Isatis. Il a rendu à l’homme les privilèges du lézard et de l’écrevisse, la faculté de régénérer les membres perdus pour une cause ou pour une autre. Les gens à réparer sont placés près des cloches en verre contenant le milieu nutritif où plonge seule la portion du corps incomplète. L'œil éprouve une joie très spéciale à voir ces manchots, culs-de-jatte, etc., dont les membres absents repoussent avec une rapidité parfaitement appréciable sous un fort grossisse ment. Jusqu’à présent, on ne reçoit pas dans cette serre d'étrangers à l’établissement ; le docteur opère sur son personnel, qui se laisse amputer avec plaisir, certain d'être payé comme à l’ordinaire et d'avoir en même temps quelques journées de repos.

A côté, se trouve l’étuve de segmentation. Le progrès obtenu est le suivant. Comme les animaux les plus inférieurs, l’homme y prolifère par dédoublement, mode si pratique et si moral, sup primant les inconvénients du procédé actuel, si disgracieux, de reproduction, inconvénients à la fois moraux et physiques sur lesquels il est inutile d’insister. Le processus opératoire est d'une simplicité merveilleuse : on coupe le sujet en deux et l’on applique la surface de chaque section sur une cuve pleine du milieu nutritif. En un nombre plus ou moins grand de jours, chaque moitié a regagné la partie symétrique ; on a deux hommes complets, parfaitement semblables à l’original, et l'on peut s’en convaincre par des photographies faites antérieurement.

Le docteur arrive même avec une fraction du corps, quelque petite qu’elle soit, à reconstituer l’organisme entier. Soulevant une cloche, il me découvre un pied planté seulement depuis trois jours ; le mollet est déjà formé et l’articulation du genou commence à se dessiner. Sous une éprouvette, un pouce coupé de la veille a déjà son index.

« D'un être humain, en deux mois, j’en fais cent et plus », déclare mon docte ami. Pour lui, le problème de la dépopulation n’offre plus aucun sens. Il ne croit pas néanmoins que l’on puisse opérer dès maintenant la castration universelle, si désirable en présence des crimes passionnels et des divagations amoureuses.il est évident qu'un seul établissement ne peut fournir d'êtres humains l’univers entier ; plus tard, on verra, si des installations analogues sont faites, en de nombreux points du globule terraqué. On ne peut mettre notre espèce à la merci d’un tremblement de terre, d'un cyclone, d'une quel conque éventualité.

Le troisième progrès du docteur est le suivant. Comme aux plantes, il donne aux hommes un pouvoir presque infini d’amélioration. Il lui a suffi d’appliquer avec tact la bouture et l’écussonnage, lui permettant de conserver les produits obtenus par le semis, et de les fixer de façon définitive.

Avec une bonne foi très curieuse chez un savant, Isatis rend pleine justice à ses prédécesseurs, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, aux zéphyrs de Kabylie, à Paul Bert, à Brown-Séquard, etc. Il se reconnaît un seul mérite, c’est d’avoir agi avec plus de décision. Le greffage a, déprimé abord, donné les meilleurs résultats, et le docteur s’est distrait d’études plus sérieuses par la fabrication de quelques monstres ; il possède, à côté du chien à six têtes, et parfaitement conservés dans l'alcool, une femme à douze mamelles, un enfant à quatre nez, un homme dont le dos est entièrement couvert d’yeux de diverses nuances.

Le docteur a fait succéder des essais plus pratiques à ces expériences d'ordre purement théorique. Par des écussonnages de substance cérébrale, joints à une culture plus ou moins intensive, à des engrais plus ou moins actifs, il double, triple, décuple l'intelligence, la diminue, la déforme ; il joue de la pensée comme d'un luth, réussissant à volonté le mystique actif et le mystique passif, le mage et l’explorateur, l’écrivain de génie, le général et le cordonnier par vocation.

Pour couvrir en partie ses dépenses, il s’est ouvert quelques débouchés à l’étranger, et, dans un hangar, il m’indique un certain nombre de commandes soigneusement étiquetées et prêtes à être expédiées ; il y a- là trois gendarmes pour l’empereur de Russie, un président de République pour l’Amérique du Sud, et un grand poète national pour la Suisse. J'assiste au repas, très simple, calqué sur le gavage des poulets au jardin d'Acclimatation. Chaque sujet avale l’extrémité d’un tube en caoutchouc dont l’autre bout plonge dans une immense marmite. On appuie sur un bouton, on compte jusqu'à cinq, et l’opération est terminée. Les frais quotidiens de cette nourriture s’élèvent à vingt centimes par échantillon.

Le prix des produits est uniforme.

« Un homme d’esprit, dit le docteur, ne me coûte pas plus cher à façonner qu'un imbécile. Il serait malhonnête de le faire payer davantage à mes clients. »

 

Raoul Mihnar, « Les joies futures »,
in Mercure de France, n° 49, janvier 1894.